‹ Histoire de la restauration (volume 3)Chapitre 2 sur 12 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Fautes du gouvernement. — Progrès du mécontentement public, surtout dans Tarmée. — Voyages des Princes dans les départements. — Journaux, le Censeur, le Nain Jaune. — Pamphlets de Caraot , de M. de Chateaubriand , etc. — Commencement de complots. — Le maréchal Soult ministre de la guerre, ses efforts malheureux pour rétablir la discipline. Affaire d'Eicelmans. — Fin de la session, graves amendements apportés à une loi sur la Cour de cassation.

De toutes les causes de discrédit qui s'accumulaient et * pesaient de plus en plus sur le gouvernement, celle dont il se préoccupait principalement, on pourrait dire presque exclusivement, c'était le mécontentement de l'armée. Il y voyait un danger très-réel, et, en cela, il pe se trompait pas, mais il avait tort de croire que ce danger fût le seul * à craindre , qu'il tînt à des motifs purement militaires et qu'il ne se rattachât pas, au moins en partie, aux cause^ générales qui commençaient à éloigner du trône le reste de la nation ; il avait tort de ne pas comprendre assez que s'il était un moyen de neutraliser les dispositions de cette armée qui , tant qu'elle n'aurait pas été renouvelée dans son personnel, pouvait diflScilement devenir très-

favorable à la royauté, c'était de s'attacher par tous les moyens possibles les autres classes de la population.

Tl semblait, d'ailleurs, qu'une déplorable fatalité multipliât comme à plaisir les malentendus, les fautes les plus propres à aliéner ceux même dont on cherchait à s'assurer l'appui. Les mesures d'économie exigées par le ministre des finances eurent dans ce sens des résultats bien fâcheux. L'armée s'indigna de voir d'anciens soldats à qui leurs blessures avaient ouvert l'asile des Invalides expulsés de cet établissement parce que les pays où ils étaient nés avaient cessé d'appartenir à la France, et d'autres en plus grand nombre, contre quion ne pouvait alléguer le même motif d'exclusion, renvoyés dans leurs foyers avec des pensions insuffisantes. La prodigalité avec laquelle on accordait en pleine paix la décoration de la Légion d'honneur froissait cruellement l'orgueil des vieux guerriers qui , trop heureux naguère de l'obtenir au prix de leur sang et des plus cruelles souffrances , la voyaient briller maintenant sur la poitrine d'hommes sans mérite et sans services ou même de jeunes gens presque imberbes. Ce qui n'était de la part du gouvernement que l'effet de la faiblesse et d'un désir immodéré de se créer des partisans, en prodiguant des faveurs peu méritées, leur paraissait une combinaison machiavélique tendant à discréditer une institution du régime nouveau au profit de l'ordre de Saint-Louis ressuscité de l'ancienne monarchie. Ce dernier ordre était pourtant distribué aussi avec une singulière profusion ; mais comme sa nature purement mili-

taire el les coadilions auxqudlcs oa y était admis ne permettaient pas de la pousser tout à fait aussi loin, le public expliquait cette inégalité en attribuant à la royauté et à ses ministres des intentions hostiles à la Légion d'honneur. La Charte en avait pourtant garanti le maintien et le Moniteur Tavait rappelé pour réfuter le bruit qui s'était répandu qu'elle ne serait plus qu'un ordre ciyiL Dans l'ordonnance même qui avait apporté à son organisation les changements exigés par les circonstances nouvelles et par la situation financière, par exemple, la suppression de tout traitement pour les membres nouvellement promus, le Roi avait donné à l'institution les plus pompeux éloges. Tout échouait contre d'incurables défiances forti- ' fiées par le dédain qu'un grand nombre de courtisans affectaient alors pour cette décoration que l'effigie de Henri IV, substituée à celle de Napoléon, ne purifiait pas suffisamment à leurs yeux des souvenirs impériaux.

Lorsque les esprits sont ainsi disposés, les rumeurs les plus alarmantes et les plus invraisemblables trouvent facilement créance. Peu de temps après le retour du Roi, on prétendit qu'il avait été question d^la dissolution de l'armée et qu'un ministre l'avait proposée à titre d'économie. Cette supposition était aDsurde et cependant il n'en fallut pas davantage pour faire naître de vives inquiétudes. Le gouvernement, qui n'avait pensé à rien de sem- blable, crut que le meilleur moyen de les calmer était d'appeler successivement à Paris les divers régiments de l'armée pour leur faire voir le Roi et les princes dont les'

démonstrations et les paroles bienveillantes pourraieht lès rassurer; on s'arrangea aussi pour que leur solde, arriérée de plusieurs mois, leur fût payée pendant le séjour qu'ils feraient dans la capitale. L'idée était assez heureuse, mais Me fut mal exécutée. Paris se ti'ouva encombré de soldats, dont la discipline ne tarda pas à se relâcher parce qu'on aurait craint de les mécontenter en les soumettant à une trop stricte surveillance au moment môme où on essayait de les gagner ^ar des cajoleries. Le Roi, les princes les passèrent en revue, leur firent des compliments accompagnés de quelques largesses; ils crièrent : Vive le Roi! puis on les renvoya dans les départements où ils devaient tenir garnison avec des mandats de payement po\ir la solde arriérée, mais ces mandats n'étant pas acquittés avec une grande ponctualité, les porteurs les négocièrent à perte et leur irritation s'en accrut parce qu'ils se persuadèrent qu'ils avaient été dupés.

La cour, cependant, fermait les yeux sur un tel état de choses. Les acclamations qu'elle entendait dans les revues, celles qui éclatèiTent surtout le 19 septembre, en présence du Roi, à la cérémonie de la distribution des drapeaux de la garnison de Paris, l'entretenaient dans cette sécurité. Les princes croyaient se populariser dans l'armée en se montrant souvent à elle, en assistant parfois à ses exercices. De grandes manœuvres eurent lieu dans la plaine de Villiers, n^n loin de Paris; on simula un combat dans lequel les ducs d'Ângouléme et de Berry commandaient

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les deux corps opposés, et la relation officielle que le ministre de la guerre fit insérer au Moniteur affirma que le duc de Berry, à qui était échu, comme au plus jeune, le rôle du vaincu, avait rendu sa retraite glorieuse par r habileté de ses dispositions. Un tel buUetia, qui rappelait le souvenir si jécent de tant d'autres bulletins plus sérieux, ne pouvait, par la comparaison qu'il provoquait, que Jeter du ridicule sur ceux qu'on essayait de faire valoir.

On eût pu croire que si les soldats, les officiers et même les généraux subalternes persistaient dans des sentiments hostiles que tant de causes expliquaient, les principaux généraux, les maçéchaux surtout s'attacheraient sincèrement à la cause royale. Tout avait été mis en œuvre pour les gagner. On ne s'était pas borné envers eux aux paroles gracieuses : la pairie, les commandements importants, les grands cordons, les distinctions de toute espèce leur avaient été et leur étaient chaque jour accordés avec profusion. Nous avons vu qu'ils avaient paru, dans les premiers moments, enivrés d'un pareil accueil, mais le charme s'était bientôt dissipé. Par un retour trop naturel au cœur humain, les plus favorisés n'avaient pas tardé à considérer les témoignages de la bienveillance royale comme des récompenses à peine proportionnées à Jours services et qui ne leur imposaient aucun devoir de reconnaissance ; ceux qui étaient moins bien traités, se croyant victimes d'une odieuse injustice, faisaient entendre des plaintes qui trouvaient de l'écho dans tous

les rangs de l'armée. La royauté commit d'ailleurs quelques imprudences. Un des plus braves et des plus habiles généraux de la République et de l'Empire, Vandamme, était prisonnier de guerre en Allemagne au moment où s'accomplit la Restauration; rentré en France peu de temps après, il se présenta aux Tuileries un jour de réception ; on lui flt donner l'ordre de se retirer, le Roi ne voulant pas le voir. Des souvenirs révolutionnaires d'une nature odieuse se rattachaient au nom de Vandamme, et il est facile de comprendre que Louis XVJII éprouvât quelque répugnance à l'admettre en sa présence, mais l'affront infligé publiquement à un homme aussi considérable ne pouvait manquer de froisser bien des gens qui ne savaient pas tous ce qu'on avait à lui reprocher et qui avaient eux-mêmes plus ou moins d'intérêt à ce qu'on ne recherchât pas leur passé.

Quelque soin qu'on eût mis d'ailleurs, en général, à saitisfaire les chefs de l'armée, il n'avait pas dépendu du pouvoir de leur rendre ni ces grandes positions qui se liaient aux proportions colossales de l'Empire et à la continuité de guerres gigantesques, ni ces énormes dotations établies pour la plupart sur le territoire étranger et qui, fondées par la victoire, s'étaient écroulées au jour des revers. Les maréchaux, les généraux dv premier ordre, sans être à beaucoup près, comme un grand nombre de leurs compagnons d'armes, réduits à la misère ou à la gène, se voyaient ramenés à une situation qui leur semblait médiocre parce qu'on s'habitue bien vite à l'opu-

lence et à Téclat. Ce qui atlristait les plus ambitieux, ce qui surtout désespérait au-dessous d'eux les officiers non encore parvenus aux honneurs suprêmes de la carrière, c'est que, dans Tëre de paix et de régularité qui semblait s'ouvrir, on n'entrevoyait plus aucune chance d'arriver à ces hautes fortunes qui s'i^laient élevées en si grand nombre sous le règne de Napoléon.

Un grief plus irritant encore envenima bientôt tous ceux que je viens d'indiquer. Le prestige de la vieille cour, de l'ancienne aristocratie n'avait pas été, dans les premiers instants, un des attraits les moins puissants par lesquels on avait agi sur des soldats de fortune admis tout à coup à une sorte d'égalité avec des Montmorency, des Rohan, des La Trémouille, mais il ne leur avait pas fallu beaucoup de temps pour s'apercevoir que cette égalité, bien que complète et réelle aux yeux de la loi et de la politique, ne s'étendait pas aux relations sociales et que, sous ce rapport, d'invincibles préjugé^ élevaient encore une barrière d'autant plus impossible à franchir qu'elle ne résidait que dans l'opinion. Si leur gloire, leur importance personnelle, le besoin qu'on avait d'eux pouvaient, en ce qui les concernait personnellement, balancer, môme aux yeux des courtisans, l'illustration que ces derniers devaient à leur seule.naissance e) mamtenir entre eux une sorte de niveau, il n'en était pas de môme des femmes de la nouvelle noblesse, trop souvent exposées dans les cercles de la cour aux dédains mal dissimulés des grandes dames de l'ancien régime. L'amour-propre est bien subtil, il donne

une perspicacité singulière àuji intelligences les moins pénétrantes à d'autres égards. Le voile de politesse banale, de froide réserve dont certaines personnes croyaient couvrir leur répugnance hautaine pour les parvenus impériaux fut bientôt percé à jour. Un dépit amer succéda aux flatteuses illusions dont ceux-ci s'étaient 'd'abord enivrés. Tout leur devint suspect, môme de la part deS princes. Si on les traitait avec réserve, ils croyaient volontiers qli'on voulait les tenir à distance ; la familiarité leur paraissait au contraire un témoignage de mépris. Ces susceptibilités une fois éveillées étaient un mal irrémédiable, d'autant plus que la malveillance avait soin de les entretenir en propageant tous les bruits vrais ou faux qui pouvaient y foprnir matière. On citait mille propos impertinents tenus par des seigneurs ou des dames de la cour. On racontait, par exemple, qu'une de ces dames à qui un étranger demandait, à un cercle des Tuileries, le nom d'une jolie personne qui avait frappé son ^.ttention, lui avait répondu : « Nous ne connaissons pas ces femmes- » là, ce sont des maréchales. » Un vieux duc, après s'être longtemps entretenu avec le maréchal Ney, lui avait dit , d'un ton de compassion caressante : « Quel dommage que

» VOUS n'ayez pas, comme un de nous, ce qui ne peut se » donner! »

Une fête que la ville de Paris offrit au Roi et à la famille royale mit en évidence et fortifia encore ces antipathies si dangereuses malgré leur apparente frivolité. Lorsqu'on lit dans les journaux du temps les détails du cérémonial

qui y fut obftorv('î, on a peine à se persuader qu'il s'agisse (Fune époque aussi récente et postérieure à la Révolution de 1789. Le Roi avait été prié de nommer les personnes qui auraient l'honneur de s'asseoir Ix sa table; il fit choix (le trente-six darnes dont trente au moins appartenaient û Vancienne nohh^sse de cour, quatre ou cinq à la nouvelle, pas une à la iiaute bourgeoisie de Paris ni au Corps municipal qui donnait la fête. Le Roi fut servi par le préfet, la duchesse d'Angouléme par madame de Chabrol, femme du préfet, Monsieur par le doyen des maires et par le président du Conseil municipal, ses deux fils par d'autres officiers municipaux au nombre desquels on comptait M. Bellartet les dames invitées par des personnes que le Corps de ville avait désignées pour cela, dit le Moniteur. Au bal qui suivit le banquet, la cour s'humanisa un peu plus : le duc de Berry daigna danser avec madame de Chabrol et madame de Blacas avec l'adjoint d'un des maires, les deux noblesses se mêlèrent dans les quadrilles. Il y avait eu cependant une difficulté d'étiquette entre les nouvelles et les anciennes ductiesses et la décision par laquelle le Roi l'avait terminée n'avait pas satisfait les premières. Les gardes du corps, accompagnant la personne royale, avaient contesté h la garde nationale les privilèges qu'un règlement impérial lui avait attribués pour les solennités de l'Hôtel de ville, et ce n'était pas sans peine qu'on avait arrangé ce différend. Ces froissements laissaient des traces factieuses.

Une feuille libérale, le Censeur^ pour mieux faire res-

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sortir le caractère étrange de ce banquet où les officierS municipaux avaient exercé l'antique droit de mettre les plais sur la table^ affecta d*en publier le récit à côté de celui d*un grand dîner donné par la ville de Berlin aux ofliciers des gardes ru3se et prussienne et où le roi de Prusse avait pris place avec ses ministres en face du premier bourgmestre.

Déjà on remarquait un grand changementdans Taltitude (les généraux et des grands seigneurs de l'Empire si empressés, dans les premiers jours de la Restauration, à se rapprocher de la cour. Ne s'y trouvant pas aussi bien accueillis qu'ils l'avaient espéré, ils se repliaient, en quelque sorte, vers la grande bourgeoisie industrielle, vers cetle portion élevée des classes moyennes dont ils se fussent volontiers séparés s'ils eussent pu s'incorporer complètement à l'ancienne noblesse, mais à laquelle ils se trouvaient ramenés par la nécessité de trouver des alliés contre le parti de la contre - révolution. Dans leur mécontentement, ils s'essayaient à parler un langage qu'ils avaient oublié depuis quinze ans : ils réclamaient la liberté de la presse; ils se récriaient contre les plus lég<>res atteintes à la liberté individuelle; ils invoquaient la

Charte.

Aux ambitions, aux amours-propres blessés qui suscitaient de toute part des ennemis à la Restauration, il faut ajouter une cause plus générale contre laquelle le gouvernement ne pouvait rien ou ne pouvait que bien peu de cliose. Par l'effet de vingt-cinq ans de révolutions et de

guerres, la nation presque entière était réduite à la misère et les classes les moins malheureuses subissaient elleamêmes, à bien peu d'exceptions près, un état de gêne et de malaise. Nous avons vu ce qu'étaient devenues la plupari des grandes fortuites fondées pir Napoléon. Celles de Tuncienne noblesse, renversées par Texilel la confiscation, conmiençaient seulement à se refaire au moyeu des restitutions partielles et des faveurs de la cour. Le commerce que la guerre avait anéanti* sortait à peine de ses ruinés. Quelques-uns des grands manufacturiers enrichis na* guère par cos mêmes prohibitions qui rendaient le commerce impossible succombaient avec le régime démesu-. ré[n(»nt protecteur auquel ils avaient dû une prospérité

factice et ajoutaient des désastres nouveaux à tous ceux qui accablaient le pays. L'effet des mesures prises pour relever le crédit ne pouvant se faire sentir encore, les créan* ciers de TÉtat languissaient dans une affreuse détresse ; peu confiants dans la valeur des obligations que le Trésor leur avait remises, ils se laissaient duper par de rusés spé- " culateurs qui, en les effrayant sur les chances de l'avenir, les déterminaient à vendre à moitié prix ces titres auxquels on avait pourtant attaché un intérêt si élevé. Les officiers à demi-solde, les nombreux fonctionnaires civils congédiés, les uns parce que les départements où ils étaient employés n'appartenaient plus à la France, les autres parce que des calculs d'économie avaient fait supprimer leurs places , ' d'autres encore parce qu'on leur avait donné pour successeurs des protégés du royalisme, demandaient à grands

cris qu'on leur reudtt des moyens d'existence et, comme cela n'était pas possible, ils maudissaient le pouvoir auquel ils imputaient leur infortune. La France semblait être devenue un peuple de mendiants et de solliciteurs que le désespoir pouvait pousser à de dangereuses extrémités. Les étrangers étaient frappés de ce spectacle et ils en tiraient de tristes présages.

Les départements étaient agités, comme Paris, par ces principes de mécontentement et de désaffection. Le mal y était même plus grand à quelques égards et les partis plus irrités parce que la noblesse de province, moins bien élevée que celle de la cour et plus étrangère encore & Tesprit du temps, s'y montrai^ plus intolérante et plus hautaine envers la bourgeoisie, parce que le clergé y proclamait plus hautement ses prétentions, parce que les acquéreurs de biens nationaux s*y sentaient plus menacés par les anciens propriétaires.

La santé de Louis XVIII et les devoirs qui le retenaient au siège du gouvernement ne lui permettaient pas de visiter les diverses parties de la France où sa présence eût pu produire un. effet salutaire en ravivant le prestige qui s'attachait encore à la royauté. On pensa qu'il serait possible d'y suppléer jusqu'à un* certain point en faisant voyager les princes. Le duc d'Angouléme, comme amiral, alla inspecter les ports de l'Océan et parcourut de nouveau une portion du Midi. Le duc de Berry se rendit dans le Nord, Monsieur dans f Est, la duchesse d'Angouléme traversa plusieurs départements en allant prendre

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les eaux de Vichy. L'esprit de modération et de concl • liation qui dirigeait les démarches et inspirait les discours du duc d^Angoulôme produisit un assez bon effet, mais les autres princes eurent peu de succès. La grâce, l'affabilité, la bienveillance naturelle de Monsieur sé- ^duisaient ceux qui le voyaient pour la première fois; mais les préventions intolérantes', les invincibles préjugés qui faisaient le fond de sa politique ne pouvaient se dissimuler longtemps, et en éclatant au grand jour aux ap-

plaudissements de certains royalistes , ils jetaient dans une opposition hostile bien des gens qui eussent volontiers oublié le passé s'ils avaient pu se persuader que la royauté l'oubliait aussi. A Besançon, le prince ne voulut pas recevoir les hommages de l'archevêque parce que ce prélat avait jadis fait partie de l'église constitutionnelle ; on le fit même consigner dans sa demeure sous la garde de deux factionnaires, pour que Monsieur ne fût pas exposé à le rencontrer dans les rues. L'évêque de Dijon ne fut pas reçu non plus, et pour le même motif. Les dispositions da la duchesse d'Angoulême étaient à peu près celles de son beau-père, avec un peu moins d'aveuglement, peutrêtre, mais aussi avec une rudesse qui, pouV ceux ' qui ne la connaissaient *pas, en exagérait la portée. Le duc de Berry était assez indifférent à la politique; mais l'inégalité de son humeur , ses brusqueries , les violences auxquelles il se laissait emporter au moindre mécontentement, semaient sur sa route des ressentiments profond^ blessaient l'armée qui l'avait d'abord accupîlli -

avec assez de faveur et effrayaient pour l'avenir les hommes capables de réflexion. On fut surtout péniblement affecté d'un triste incident de son voyage : un préfet qui escortait sa voiture tomba de cheval et se tua ; le prince parut tellement insensible à ce malheur que tous les assistants en furent affligés et que le Roi, lorsqu'il l'eut appris, crut devoir lui en témoigner son mécontentement. Le duc de Berry n'avait pourtant pas une mauvaise nature, il ne manquait pas plus de générosité que d'énergie , mais un tempérament violent et des passions fougueuses que les malheurs mftmes de l'exil n'avaient pas domptés se donnaient libre carrière dans l'enivrement de la prospérité.

Ce fut surtout dans ces voyages princiers que Ton prodigua avec un excès scandaleux l'ordre de la Légion d'honneur. Les princes avaient été autorisés à en faire de nombreuses distribution^ ; c'était pour eux un moyen de se populariser, on le pensait du moins; ils en abusèrent. Ils ne surent pas résister aux innombrables sollicitations dont ils se virent assaillis. Sans qu'il soit besoin de leur supposer, comme on le faisait généralement alors, la volonté préméditée d'avilir un ordre créé par la Révolu-

lion, on peut croire que ni eux, ni leurs, conseillers intimes ne tenaient beaucoup à lui conserver son lustre. Les militaires se racontaient avec, indignation que dans un bal donné à la préfecture de Lille, une femme qui dansait

avec le duc de Berry lui ayant demandé pour soû mari

cette distinction que tant de braves soldats avaient payée

de leur sang, le prince, sans autre information, s'était empressé de la lui accorder.

La presse contribuait puissamment à l'agitation croissante des esprits. Son action était d'autant plus grande à cette époque que pendant quinze ans elle avait été réduite à une insignifiance absolue, ce qui disposait le public à attacher à ses moindres manifestations une importance exagérée. Les journaux étaient lus avec avidité. A l'exception du Journal de Paris, qui, tout en se montrant dévoué à la monarchie légitime, défendait franchement les opinions libérales et patriotiques, et du Journal Général qui, fondé sous les auspices du directeur général de la librairie, M. Royer-CoUard, combattait avec chaleur et avec talent toutes les exagérations du parti de l'ancien régime, toutes ces feuilles étaient rédigées dans le sens du plus ardent royalisme. Le Journal des Débats^ la Gazette de France et bien plus encore la Quotidienne et le Journal Royal semblaient avoir pris à tâche de blesser toutes les opinions, tous les ihtéréts qui se rattachaient aux événements accomplis depuis 1789. S'ifs n'attaquaient pas directement la Charte, ils s'évertuaient à en miner les fondements, à décrier toutes les idées libérales, à tourner en ridicule les principes constitutionnels, à diffamer leurs défenseurs morts ou vivants, à peindre des plus sombres couleurs les souvenirs de la Révolution dont ils affectaient de confondre les criminels excès avec ses tentatives les plus légitimes et les plus généreuses. Professant dans le sens le plus étendu les doctrines du

droit divin et cortsidérant comme radicalement nul tout ce qui s'était fait en l'absence de la royauté, ils vantaient sans cesse l'ancien régime; ils comblaient de louanges Ferdinand VTI rétablissant à Madrid le despotisme et l'inquisition. Ces mômes journaux, par la manière dont ils parlaient des guerres de l'Empire, par les éloges enthousiastes qu'ils donnaient aux armées étrangères et à leurs chefs, par les torrents ^'injures' qu'ils déversaient chaque jour sur Napoléon et sur son gouvernement, exaspéraient l'armée et lui faisaient croire que le pouvoir, qui tolérait ces intempérances de langage, était animé contre elle du plus mauvais vouloir. Nous avons vu cornmeni ils traitaient les acquéreurs des biens nationaux. On eût dit qu'ils avaient entrepris de persuader à la France que le Roi, en lui donnant un gouvernement co/istitutionnel et en promettant l'oubli du passé, avait cédé malgré lui à une nécessité impérieuse, mais que son lan* gage n'était pas sincère et qu'aussitôt que les circonstances le permettraient il entrerait dans d'autres voies. Ils ne réussirent que trop bien à répandre cette conviction.

Un publiciste depuis longtemps célèbre, M. deBonald, défendait par des écrits ingénieux, quelquefois profonds, plus souvent mêlés de subtilités et de paradoxes, la cause de l'absolutisme politique et religieux; il osait, en plein XIX® siècle, réclamer pour le Pape une suprématie qui l'eût rendu l'arbitre des différends des souverains ; il disait que la noblesse était une institution naturelle et nécessaire.

L'opposition libérale n'avait qu'un seul organe périodique, le Censeur^ recueil d'abord hebdomaire que ses auteurs, pour échapper aux entraves de la censure, ne tardèrent pas à faire paraître à des intervalles plus éloignés et en volumes de plus de vingt feuilles d'impression. Rédigé par deux jeunes avocats, MM. Comte et Dunoyer, qui étaient en rapports intimes avec les membres les plus distingués du parti philosophique et de Tancienne minorité libérale du Sénat, avec les Tracy, les Lanjuinais, les Lenoir - Laroche , les Lambrechts , les Volney, le Censeur témoignait pour la liberté, pour l'égalité, pour la justice, un amour vif, sincère, exempt de toute atriëre-pensée ; il se montrait profondément attaché .aux résultats de la Révolution tout en maudissant les crimes qui l'avaient souillée; il ne parlait qu'avec horreur et dégoût du despotisme impérial, de l'ambition conquérante et des guerres cruelles qui avaient si longtemps désolé l'Europe ; loin de chercher, comme la plupart des opposants de cette époque, un moyen de popularité dails la glorification des exploits de nos armées, il manifestait franchement contre l'esprit militaire et contre tout ce qui pouvait tendre à le raviver une antipathie poussée jusqu'à l'exagération; il n'était pas républicain, personne ne l'était alors, il ne paraissait pas même directement hostile à la royauté des Bourbons, mais, dans sa profonde aversion pour le principe du droit divin et les conséquences qu'on prétendait en tirer, il allait jusqu'è^ méconnaître des conditions sans lesquelles la monarchie peut difficile-

ment exister; toute aristocratie, toute influence ecclésiastique, toute restriction à ce quUl considérait comme les bases naturelles d'un gouvernement libre lui étaient souverainement odieuses; la démocratie, la haine de Tarbitraire et des privilèges, le commerce, Tindustrie, l'économie politique, telles étaient ses seules préoccupations, les thèmes sur lesquels il aimait à s'exercer; il ne voyait rien au delà, ou, pour mieux dire, tout le reste lui paraissait complètement indifférent. De telles doctrines, énoncées avec l'accent de la plus entière bonne foi, avaient, dans leur ensemble , un caractère assez nouveau , et elles devaient inspirer de l'estiniie pour ceux qui les professaient avec tant de hardiesse. Il y avait pourtant plus d'un motif pour qu'elles fissent peu de prosélytes et qu'elles n'exerçassent pas en ce moment beaucoup d'influence sur la marche des événements : les esprits éclairés ne pouvaient manquer de reconnaître du pren\ier coup d'œil ce qu'elles avaient d'étroit, d'incomplet et combien peu elles convenaient à la politique d'un État du premier ordre appelé à intervenir dans tous les grands intérêts du monde ; les ennemis des Bourbons, les partisans de l'Empire^les jacobins eux-mêmes y trouvaient leur condamnation et s'accommodaient peu d'ailleurs d'une opposition qui ne s'attaquait pas aux personnes, mais aux choses; enfin, la froideur un peu lourde avec laquelle ces doctrines étaient exposées n'èti^it nullement faite pour leur concilier des adhérents dans un pays où la meilleure cause a besoin, pour se produire avec

quelque chance de succès, de revêtir une forme légère et piquante, dût-il en coûter quelque chose à l'exactilnde et môme à Téquité.

Ce fut seulement plusieurs mois après Tapparition du Censeur, lorsque les allures de Topposition étaient devenues plus vives, que commença la publication d'un autre recueil dont le nom a conservé quelque célébrité, le Nain jaune. Il est impossible d'imaginer un contraste plus absolu que celui qui existait entre cette feuille et l'œuvre de MM. Comte et Dunoyer. Dirigé, sous l'influence du duc de fiassano, du poëte Ârnault et d'autres bonapartistes zélés, par un jeune écrivain appelé Cauchois-Lemaire, le Nain jaune n'avait pas de rédacteurs connus, avoués, mais ses numéros, qui paraissaient tous les cinq jours, étaient une arène ouverte à quiconque avait quelque Irait a lancer contre le parti de l'ancien régime. S'abritant sous le titre modeste de journal des arts et de la litté-rature et, comme tel, défendant contre les romantiques la cause des classiques dont il prétendait faire une cause nationale, il évitait soigneusement de se compromettre dans l'examen raisonné des questions politiques. Il n'avait garde, surtout dans les premiers temps, de laisser entrevoir la moindre hostilité contre la monarchie des Bour* bons et le gouvernement qu'elle avait donné à la France. Bien loin de là, il en faisait en toute occasion le plus pompeux éloge. Il encensait le Roi, qu'il appelait Loui^ le Désiré, il respectait les princes et même les ministres. Sans se livrer contre Napoléon aux accusations furieuses

qui remplissaient les feuilles royalistes, il blâmait les écarts de son ambition et ses attentats contre la liberté. 11 ne prononçait le nom de la Charte qu'avec un enthousiasme sans bornes. Mais à Tabri de ces flatteries et de ces ménagements, en môme temps qu'il célébrait sans cesse la gloire de l'armée sous prétexte de la venger d'odieux outrages, il faisait aux émigrés, à la noblesse, au clergé, à tous les écrivains qui défendaient alors ce qu'on appelait la cause de Vaulel et du trône une guerre acharnée et impitoyable. Ses sarcasmes obtenaient d'autant plus de succès qu'aucune amertume, aucune grossièreté ne se mêlaient d'ordinaire à la malice vraiment voltairienne dont ils étaient remplis et qu'ils respiraient la gaieté plutôt que la haine. Il excellait à inventer, contre ceux qu*il dénonçait comme ennemis des lumièresj des sobriquets.qui, aujourd'hui même, ne sont pas encore oubliés. Tl avait créé pour eux un ordre imaginaire de YÉteignoir, daîis lequel il leur conférait des grades en proportion de leurs mérites. Plus tard, il créa de môme un ordre de la Girouette pour les hommes, en trop grand nombre, qui avaient successivement professé des opinions très-diverses et qui, après s'être montrés les serviteurs ou les apolo-^ gistes empressés de l'Empire, s'érigeaient en ardents royalistes. Ces caricatures furent bientôt populaires. Un personnage fictif, V. de la Jobardière, devint le type du gentilhomme de 'province aspirant au retour de la féodalité. Le nom de voltigeurs de louis XIV désigna ceux qui, ne tenant pas compte du temps écoulé et des chau-

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gements accomplis dans Tétat de la France, prétenduient ranaener loute chose à ce qui avait existé dans leur jeunesse. Ce mot s'appliquait surtout aux vieux officiers émigrés que la Restauration avait fait afBuer à Paris de tous les points de la France et qu*on rencontrait, revêtus d'un frac antique surmonté d'épaulettes et portant'à leur boutonnière une croix de Saint-Louis suspendue* à un immense ruban, dans tous les lieux publics où leur tournure et leurs propos étaient un objet d'étonnement et de moquerie. On vit déjeunes officiers de l'armée impériale prendre le costume de ces revenants d'un autre âge et parodier dans les cafés leurs manières et leurs discours. Quelques jours d'arrêts firent justice de cette inconvenance. Ces plaisanteries semblaient bien inoffensives, plus d'un royaliste s'en amusait et aurait cru faire preuve d'un bien petit esprit en les prenant au sérieux. Il est pourtant certain que le Nain jaunes en livrant à la dérision publique ceux qui passaient pour les amis les plus déyonés de la royauté et en vantant sans cesse les exploite, le patriotisme des braves (comme il appelait les soldats de l'Empire), contribua puissamment à la réaction morale qui menaçait déjà le trône des Bourbons.

Le parti jacobin, encouragé par le mouvement général des esprits, était aussi entré en lice et commençait à déployer son drapeau si soigneusement caché naguère. Dès le mois de juillet, un homme que l'on pouvait regretter de voir dans ses rangs, mais qui s'y trouvait lié par les souvenirs indélébiles de sa participation au meurtre

de Louis XVI et aux actes du Comité de salut public , Carnot, avait osé adresser au Roi un pamphlet en forme de mémoire, qu'il avait d'abord* déclaré ne pas vouloir livrer à la publicité, mais qui, au commencement d'octobre, fut imprimé et répandu dans Paris à profusion. Ce livre était étrange. Le titre môme révélait le désordre d'idées qui l'avait inspiré : Carnot s'y qualifiait chevalier de F ordre royal et militaire de Saint-Louis. Il n'essayait pas précisément de justifier le régicide et les crimes de la Terreur, de les présenter comme des actes de justice et de patriotisme : de telles énorpiités, qui devaient se produire au grand jour quinze ou vingt ans plus tard, n'entraient alors dans aucun esprit, nmis il s'efforçait de rejeter la responsabilité de ces crimes sur les royalistes eux-mêmes qui, après avoir imprudemment demandé les États généraux, avaient, disait-il, compromis le Roî dans .un système de résistance insensée et l'avaient ensuite abandonné. Quant aux conventionnels, ils n'étaient, suivant lui, responsables envers personne d'un arrêt qu'ils avaient rendu comme juges constitués par la nation; ils étaient à cet égard dans la mémesituation que tous les autres juges et, d'ailleurs, s'ils s'étaient trompés, leur erreur avait été partagée par la nation tout entière qui avait provoqué le jugement et y avait adhéré par des milliers d'adresses. Carnot disait encore qu'alors même que les républicains auraient voulu sauver Louis XVI ils y auraient échoué, que sa perte était inévitable par la faute de ses amis et que les juges avaient prononcé sa condamnation comme le médecin

ItO HISTOIRE DE LA RESTACRATIOiN.

prononce celle d'un malade dont T^^tat est désespéré. Il citait Cicéron et la Bible pour démontrer qu'en principe il est permis de tuer an roi. Il reconnaissait que 16 retour des Bourbons avait d'abord excité un enthousiasme universel auquel les anciens républicains, plus particulièrement opprimés par Napoléon, s'étaient associés. Dans un style singulier de la part d'un démocrate : « Nous n'avions pas, disait-il , calculé nos sacrifices pour » recouvivr le fils de Louis IX et de Henri IV, mats » le retour du lis n'a pas produit l'effet qu'on attendait. » Les partis, dont il ne restait presque plus de traces» ont » reparu. » Pour expliquer ce mécompte, il reprochait au gouvi^nenient royal d'avoir proclamé le droit divin et violé sa promesse d'oublier le passé, et il développait ainsi ce dernier grief: « Tout'pardonner, conserver à chacun » ses places, ses honneurs, laisser dans le Sénat les hommes » qui ne savaientpoint flatter, ne pas exclure des emplois » secondaires ceux qu'avait pu égarer un amour excessif » de la liberté , honorer les militaires et ne pas avoir Taif » de leur pardonner leurs victoires, voilà ce qu'on de- » vait faire. Et qu'a-l-on fait-? On a fait de tout ce qui » portait le nom de patriote une population ennemie au » milieu d'une autre à laquelle on a donné indiscrètement » une préférence éclatante. Si vous voulez aujourd'hui » paraître à la cour avec distinction, gardez-vous bien de » dire que vous êtes un de ces vingt-cinq millions ,d^ » citoyens qui ont défendu leur patrie avec quelque cou- » rage contre l'invasion des ennemis, car on vous répon-

IlISTOIRt: DE LA RESTAURATION. 111

» dra que ces vingt-cinq millions de prétendus citoyens y» sont vingt-cinq millions de révoltés, que ces prétendus » ennemis furent toujours des amis. Dites que vous avez » eu le bonheur d'être cliouan ou Vendéen, ou transfuge » ou Cosaque, ou Anglais, ou qu'étant resté en France, » vous n'avez sollicité de place auprès des gouverne- » mcnls qui ont précédé la Restauration qu'afln de les » mieux trahir...; alors, votre fidélité sera portée aux » nues et vous recevrez de tendres félicitations, des déco- » rations, des réponses affectueuses de toute la famille » royale. » Carnot ne voulait pourtant pas désespérer de la possibilité d'une conciliation entre la royauté et les vrais patriotes qui composaient, à son. avis, l'immense majorité de la nation. « La Charte constitutionnelle, disait- » il, contient assez de garanties pour nous sauver tous » si nous ne soutirons pas qu'elle soit entamée ; » mais il ajoutait qu'il fallait pour cela des concessions réciproques, qu'on devait renoncer franchement, d'un côté au pouvoir absolu, de l'autre à la liberté illimitée et que des élections vraies, sincères, pouvaient seules consolider le nouveau régime.

Cet écrit que la police fit saisir causa un grand scandale; on le comprend facilement. Il fallait en effet qu'il se fût opéré un singulier mouvement d'opinion pour que, peu de mois ^aprës la Restauration, le parti révolutionnaire osât s'exprimer de la sorte. Ce ne fut pas sa seule manifestation. Un homme dont le nom évoquait les plus tristes souvenirs, Mehée de la Touche, secrétaire de la

Mi HISTOIRE DE LA RESTAURATlOIf.

Commune do Paris au temps des massacres de septembre» proscrit comme terroriste sous le Consulat et fortement soupçonné d'avoir été depuis un agent secret de la police de Napoléon, publia, sous le titre de Dénonciation au Roiy un pamphlet dans lequel il accusait les ministres de violer par leurs actes arbitraires les promesses >de la Charte, de trahir le monarque et de préparer, de concert avec le parti de l'ancien régime, le renversement de la Constitution. Un autre "coryphée de 1793, Félix Lepelletier, frère du fameux régicide, complice lui-môme de Babeuf et deux fois inscrit par le premier Consul sur des listes de déportation, fit aussi paraître une lettre à Louis XVIII sur le serment imposé aux maires et dont la formule, en les obligeant à révéler au Roi tous les complots qui se trameraient à son préjudice, tondait, suivant lui, à les convertir en espions; passant en revue, à cette occasion, les mesures prises par le pouvoir, son esprit et sa marche, il en tira la conclusion qu'on voulait avilir les autorités municipales pour rétablir la féodalité et les droits des seigneurs.

Dans le même temps on imprimait, on distribuait seôtètement un libelle qui, sur la foi de documents grossièrement mensongers, accusait Louis XVIII d'avoir été en correspondance avec Robespierre et d'avoir participé à tous les crimes de la Révolution pour se frayer la route du trône.

Vainement la police, en poursuivant, en arrêtant quelques imprimeurs et quelques libraires , essayait de conte-

HISTOIRE DE LA nESTAURATION. i\:\

tiir un tel débordement d'agressions el d'outrages. Ces rigueurs, auxquelles on ne donna aucune suite sérieuse, n'eurent d'autre effet que de susciter contre le gouvernement des accusations d'arbitraire qui relcntirent jusque dans la Chambre des députés.

Le plus brillant des écrivains (jue la France possédait alors, M. de Chateaubriand, essaya de s'interposer entre les partis et de faire entendre des conseils de modération. Il publia des Réflexions politiques sur quelques écrits dujour^t sur les intérêts de tous les Français, L'objet qu'il se proposait était tout h la fois d'amenei' les royalistes à comprendre que le retour de l'ancien régime étant impossible, ils devaient se résigner de bonne grâce à un système dans lequel la noblesse trouverait d'ailleurs, en s'y prenant bien, de grands dédommagements, de puissants moyens d'influence, et de prouver îi la masse de la nation, à tout ce ((ui tenait aux résultats de la Révolution, que les institutions constitutionnelles, bien qu'incomplètes encore, leur donneraient, en se développant peu à peu, toutes les garanties désirables. L'esprit de ce^ ouvrage était libéral autant ijue chevaleresque et religieux. Uautc^ur [)rodiguait des couleurs également éclatantes pour peindre le moyen âge et le xix® siècle naissant, pour signifier l'un à tous les regrets, l'autre à toutes les espérances : « Déplorons à jamais , s'écriait-ih, » la chute de l'ancien gouvernement, de cet admirable » .système dont la durée seule fait l'éloge; mais, enfin, » notre admiration, nos pleurs, nos regrets ne nous ren-

» (Ironl pas Duguesclin, Lahirc et Dunois. La vieille mo- » narcliie ne vil plus pour nous ({ue dans riiisloire, comme . , jt rorillainmi) (pie l'on voyait encore toute poudreuse » dans le trésor de Saint-Denis sous Henri IV. Le brave » Crilloii pouvait toucher avec attendrissement et respect » ce témoin de noire ancienne valeur, mais il servait sous » la cornette blanche triomphante aux plaines d'Ivry, et » il ne demandait pas qu'on allât prendre au milieu des » tombeaux Tétendard des chainps de bataille. » M. de Chateaubriand, pour réconcilier. les royalistes avec la Charte, s'attachait à démontrer que si elle renfermait toutes les bases d'une liberté raisonnable^ les principes républicains eux-mêmes y étaient si bien combines qu ils y servaient à la force et à la grandeur de la monarchiey qu'elle n'était pas une plante exotique, un accident fortuit dû moment, mais le résultat de nos mœurs présentes^ un (traité de paix entre les deux partis qui avaient divisé la France, traité où chacun abandonnait quelque chose de ses prétentions pour concourir à la gloire de la patrie, qxm les institutions créées par celte Charte n'étaient pas pour le pays quelque chose d'absolument nouveau, que la liberté avait existé jadis en France comme dans tous Jes autres États de l'Europe, et que le Parlement anglais n'était qu*une imitation perfectionnée de nos anciens États généraux, de sorte qu'en paraissant imiter aujourd'hui nos voisins nous revenions en elTet aux établissements de nos pères. En réponse aux pessimistes, aux déti*acteurs du temps présent, il traçait

ainsi le portrait des générations nouvelles comparées à celles du siècle précédent : « Il est certain que nous » sommes moins frivoles, plus naturels, plus simples, que » chacun est plus soi, moins ressemblant à son voisin. Nos » jeunes gens, nourris dans les camps ou dans la solitude, » ont quelque chose de mâle ou d'original qu'ils n'avaient » pas autrefois. La religion, dans ceux qui la pratiquent, » n'est plus une afTaire d'habitude, mais le résultat d'une * conviction faite; la morale, quand elle a survécu dans » les cœurs, n'est plus le fruit d'une instruction domes- » tique, mais l'enseignement d'une raison Odmée. Les » plus grands intérêts ont occupé les esprits; le monde » entier a passé devant nous. Autre chose est de défendre » sa vie, de voir tomber ou s'élever des trônes ou d'avoir » pour unique entretien une intrigue de cour, une pro- » menade au bois de Boulogne, une nouvelle littéraire... » Les Français sont plus hommes qu'ils ne l'étaient il y a » trente ou quarante ans...» Un des passages les plus remarquables de cet écrit, c'est celui dans lequel l'éloquent pu|)liciste repoussait avec une chaleureuse indignation lessophismes que Carnot avait accumulés pour rendre les royalistes responsables de la mort de Louis XVL Gependant, môme sur ce terrain si brûlant. Il avait su rester fidèle il la tAclie de conciliation qu'il s'était prescrite : aux justes et foudroyantes inculpations dont il accablait les régicides, il mêlait encore ({uelques paroles d'excuse et d'indulgence fondées sur la terrible gravité des circonstances au milieu desquelles ces malheureux s'étaient trouvés

116 HISTOIRK DR LA niîST VlIllATION.

jetés. M. do Chateaubriand , ordinairement si amer, si outrageant, si exagéré dans sa polémique, s'était pour cette fois complètement transformé.

La portioii la plus modérée ou la moins violente de la presse royaliste, les journaux qui passaient pour ôlre en rapport avec le gouvernement, le Journal des Débats^ le Journal Général^ donnèrent de grandes louanges à cet écrit. Ils racontèrent que les membres du bureau de la Chambre des députés étant allés porter au Roi une loi qu'elle venait de voter, Louis XVIII leur avait demandé s'ils avaient lu les Réflexions politiques àe M. de Chateaubriand, et qu'après en avoir fait l'éloge, il leur avait dit que les principes qui y étaient développés devaient être ceux de tous les Français.

Malheureusement, tel n'était pas le sentiment de tous les royalistes. Bon nombre d'entre eux trouvèrent fort mauvais que M. de Chateaubriand eût prétendu être leur interprète en conseillant aux Français Tunion et la conciliation. Le Journal Royal s'en expliqua avec cette dédaigneuse impertinence qui est le signe distinctif des partis aristocratiques lorsqu'il ne leur reste plus que des prétentions sans force réelle. Il repoussa, au nom des émigrés et de tous les ildèles sujets du Roi, la pensée d'un amalgame qui, en effaçant les souvenirs du passé, aurait confondu les hommea les plus vertueux et les plu^ honnêtes avec les plus coupables ; i\ Aéchim que ses amis ^politiques se préoccupaient peu de l'égalité, de la liberté, du progrès des lumières, de la balance des pouvoirs,

(le l'origine et des avantages du régime rcpréscnlatif.

Les démocrates, de leur côté, n'étaient guère plus satisfaits : le Censeur reproclia avec colère à M. de Chateaubriand d'avoir mêlé d'odieuses personnalités à ses appels à la conciliation; il tourna en ridicule ce qu'il appelait son galimatias déclamatoire^ son enthousiasme pour le moyen âge. Cependant, celle appréciation plus que sévèie n'était pas, Ji beaucoup près, l'opinion de tous les hommes alors engagés sous la bannière de l'opposition libérale : Benjamin Constant , dans un pamphlet qu'il fit paraître bientôt après, célébra avec enthousiasme la conquête que la liberté venait de faire dans la personne de IHllustre auteur du Génie du Christianisme»

Il y avait encore à cette époque, chez certains hommes jadis engagés avec l'Empire ou avec la Révolution, et qu'un funeste concours d'événements devait rendre bientôt les ennemis irréconciliables de la maison de Bourbon, une disposition très-marquée à se rallier à la royauté pourvu qu'on ne leur rendit pas cette transition trop difficile en les obligeant à désavouer leur passé. Ils faisaient même à ce désir de rapprochement de grandes concessions. M . Bignon, l'un des agents les plus renommés de la diplomatie impériale, dans un Exposé comparatif de la situation de la France et des autres puissances qui fit alors beaucoup de bruit, surtout à l'étranger, parce qu'il tendait à prouver que la France, malgré ses pertes, rtait encore au premier rang des États, M.» Bignon reconnut explicitement le principe de la légitimité, admit

que Napoléon n'avait pas été légitime, que Louis XVIII avait raison de dater son règne du jour où lui étaient échus ses droits héréditaires et se borna à soutenir, en faveur de ceux qui avaient servi les pouvoirs de fait en l'absence du véritable Souverain, qu'ils ne s'étaient pas mis par là en rébellion contre lui.

Ces tentatives, ces apparences mêmes de conciliation de la part de quelques homm^es restaient impuissantes contre les causes de division qui aigrissaient de plus en plus les esprits. La nation se séparait en deux camps bien distincts. L'ancien et le nouveau régime étaient en présence, non pas comme on les a vus depuis, atténués, mo* diûés l'un par l'autre, h demi transformés, se touchant et se confondant par mille côtés, mais encore entiers dans leurs croyances, dans leurs haines mortelles et n'ayant» pour ainsi parler, aucune communication morale, en dépit des institutions par lesquelles on avait voulu les unir et les confondre. Il y avait sans doute, en dehors des factions extrêmes, bien des gens qui n'en partageaient pas lesexagérations et qui se seraient volontiers réunis sur un terrain neutre si le gouvernement avait su le leur fournir, s'il s'était franchement mis à leur tête , s'il les eût rassurés sur ses intentions , s'ils avaient cru trouver en lui l'énergie nécessaire pour les accomplir. Celte masse flottante, qui formait peut-être la majorité de la nation, ne regrettait ni la Révolution ni l'Empire, elle s'était d'abord ralliée de très-bonne foi à la Restauration, mais livrée à elle-même, froissée comm^ nous l'avons vu par de fatales imprudences»

mécontente du présent, inquiète de Tavenir, les uns, parmi ceux qui en faisaient partie, dérivaient peu à peu vers l'opposition, les autres se décourageaient, s'annulaient et laissaient le champ libre à d'audacieuses et turbulentes minorités.

L'état de la France était singulier. A peine sortie des étreintes d'un pouvoir dur et pesant jusqu'à la tyrannie, elle jouissait de fait, malgré ce qui pouvait rester encore d'arbitraire dans sa législation, du régime le plus libre et le plus doux qu'elle eût jamais connu, mais la sécurité manquait à ce régime. Il était évident pour tout le monde que les gouvernants n'étaient pas en accord avec le sentiment public, que les lois, les institutions qu'ils appliquaient avec plus ou moins de fidélité n'avaient pas leurs sympîithies et qu'un penchant irrésistible les entraînait, sinon à les violer, au moins à en éluder l'esprit. On

était frappé de leur aveuglement, de leur incapacité, de leur faiblesse, l^e . sentiment qu'ils inspiraient n'était pas celui d'une haine vive et passionnée que leurs actes n'auraient pas justifiée, mais d'une aversion profonde mêlée de dédain et de dérision. On ne se sentait pas gouverné. Chacun disait que les choses ne pouvaient durer ainsi, et bien qu'il fût encore impossible de prévoir de quel côté viendrait l'orage, les esprits étaient déjà en proie à cette agitation fébrile qui précède presque toujours les grands mouvements.

Le mécontentement dé l'armée faisait des progrès senslbles. La discipline s'y affaiblissait; on y entendait

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[•rofér^ff le* cris. Tenjr le> pr-pf-s jui aiiêssaient le twret •jij r^zime impérial, f-^s jrvaadiers «?l ks ch:i5seiijrs à pie-i «Je la ^arJe. r^le-juês à Mrlz. joasenraient seuls les haMtijiles JT^^-^ ei r^^-'aliêres -jue Napoléon arail su leur 'onner et ^uxquelle^ \\> tenaient par *in sentiment «le dignité i'ji n'a peut-élr*ir existé a -^e point dans aucun autre corps !nilit^iir^. Aucun •lé^ûr•J^e ne fut signalé parmi eux pendant toute cette année . ils s'abstenaient même île tout diverti»sèment tant soit p^.-u bniyant. On les voyait se promener d'un air triste et sombre, mais cette altitude était plus sii/nificative encore que la turbulence des troupes de ligne.

Les bonapartistes commençaient à reprendre courage quoique évidemment ils ne sussent pas encore ce qu'ils pouvaient espérer. On se tromperait beaucoup si Ton pensait qu'il existât dès lors un projet formel de reporter Napoléon sur le trône. Les communications de l'Empereur déchu avec ses plus dévoués partisans, tels que le duc de Bassano, étaient d'ailleurs rares et difficiles, elles furent même à peu près nulles pendant bien des mois, mais, en remarquant raffaiblissement rapide de la royauté, ceux-ci se prenaient à penser que des chances nouvelles pouvaient s'ouvnr pour leur idole. Le salon de la reine Hortense, femme de l'ancien roi de Hollande Louis-Napoléon, qui était restée à Paris sous le nom de duchesse de Saint-Leu, était le foyer principal des nouvelles alarmantes, du dénigrement systématique, des sarcasmes par lesquels on travaillait à décrier et à avilir la Restauration. Cette prin-

cesse gardait pourtant dans son langage une réserve prudente qui ne suiBsait pas pour la mettre à l'abri des soupçons : apprenant qu'on l'avait dénoncée comme engagée dans un complot bonapartiste, elle demanda une audience au Roi pour'se justifier; le Roi lui fit un trèsbon accueil.

Une coalition tendait à se former entre tous les ennemis du trône. Les hommes de la Révolution et ceux de l'Empire, naguère si hostiles les uns aux autres, se rapprochaient, se concertaient. Le régicide Thibaudeau, conseil- ^ 1er d'État et préfet sous le régime impérial, était un des intermédiaires de ces rapprochements. Il y avait pourtant, de la part de certains révolutionnaires, une grande répugnance à concourir au rétablissement de l'homme qui les avait longtemps tenus courbés sous son joug de fer. Ils se seraient prêtés volontiers à toute autre combinaison pour renverser le gouvernement royal, mais ils ne pouvaient se résigner au retour de l'Empereur. Carnot ne prenait aucune part à ces conciliabules et vivait très-retiré. Barras, d'autant plus irréconciliable avec Napoléon qu'il avait été son protecteur avant d'être évincé pai» lui du pouvoir, le régicide Barras, qui, quinze ans auparavant, lors- -qu'il était directeur de la République, avait déjà entamé .des négociations secrètes avec les Bourbons, se refusa absolument aux propositions qui lui furent faites. On assure môme qu'il demanda une entrevue au Roi pour l'en informer et que Louis XVIII, dans un billet où il refusait, en termes d'ailleurs bienveillants, de le recevoir

en ce moment, l'ayant engagé à voir M. de Blacas, il donna à ce ministre, sur ce qui se préparait, des informations auxquelles on ne crut pas devoir ajouter foi. Tallien, qui voulut faire aussi des révélations, ne fut pas écouté non plus.

Le duc d'Ot!'antc, Fouché, était au contraire activement mêlé à ces intrigues. Fidèle à ses habitudes de tous les temps, il ne repoussait péremptoirement aucune ouverture; il évitait de sVngagcr, mais il se tenait en mesure avec tout le monde, prêt à profiter des chances favorables qui viendraient à s*ofTrir dans Tun ou l'autre sens. Tout en écoutant les propositions des bonapartistes, il remettait au ducdllavré, &ipitaine des gardes du corps et un des intermédiaires que le Roi employait de préférence dans ces sortes de communications, un mémoire qui tendait à prouver que la royauté ne pouvait s*affermir qu*en employant les hommes sortis de la Révolution. Dans un entretien qu'il eut, dit-on, en maison tierce avec M. de Blacas, il lui développa ce système sans parvenir k le convaincre et ils se séparèrent très-froidement. Fouché s'était mis aussi en relations avec des personnes de Tintimité de Monsieur, et, de ce côté, il avait eu Tart d'inspirer plus de confiance. On disait volontiers, parmi les royalistes de c^tte nuance, que ses intentions étaient excellentes, que nul n'aurait été plus capable de diriger la royauté à travers des écueils si parfaitement connus deiui et qu'il était bien malheureux que son passé ne permit pas, comme il était le premier à le reconnaître, de lui donner

HISTOIRE DE LA RESTAURATION. ISd

une position avouée. A défaut de soti concours officiel, on se montrait disposé à écouter ses conseils avec une grande déférence.

Le ministère restait inactif et comme paralysé en présence de cette fermentation menaçante dont les symptômes éclataient de toute part. M. de Talleyrand n*était plus en France : dès les derniers jours de septembre, laissant à M. de Jaucourt la direction provisoire du département des affaires étrangères, il avait quitté Paris pour aller prendre part aux délibérations du congrès de Vienne ; il était parti mécontent de sa position personnelle, de celle .du pays et espérant peu de l'avenir . L'abbé de Montesquiou et M. de Blacas qu'il laissait en présence étaient plus divisés que jamais.

Au commencement de décembre, des modifîcations assez considérables furent apportées à la composition du cabinet. Le département de la marine était vacant depuis trois mois. L'influence du i^omte d'Artois, unie k celle de M. de Blacas, y fit appeler le comte Beugnot qu'aucun de ses antécédents ne désignait pour un pareil poste, mais qu'on trouvait bon d'éloigner de la direction de la police où il avait mal réussi. Cette direction fut donnée à M. Dandré, ancien membre de l'Assemblée constituante qui, pendant rémigration, s'était attaché au Roi » réputé jadis homme d'esprit et de capacité, mais dont l'âge et une longue inaction avaient beaucoup affaibli los facultés. Ce choix avait aussi été conseillé parMousieur à la suggestion, dit-on, de Fouché.

\2ti IIISTOIRt: DE LA RESTAURATION.

Le département de la guerœ passd égalementen d'autres mains. On avait fini par reconnaître la faute qu^on avait commise en le confiant au général Dupont et c'était à lui qu'on s'en prenait des mauvaises dispositions de l'armée» de l'affaiblissement de la discipline. Pour y remédier, on se décida à lui donner un successeur. Ce successeur fut le maréchal Soult, duc de Dalmalie.

Le maréchal était, parmi les généraux de l'Empire, un de ceux qui avaient figuré au premier rang. Habile capitaine quoique assez souvent malheureux, tacticien cousommé , grand administrateur militaire, intelligent, rusé sous des formes rudes et presque grossières, il avait plus d'une fois provoqué le mécontentement de l'Empereur par son inquiète et turbulente ambition qui lui faisait rêver la fortune de Bernadette et de Murât. Néanmoins, Napoléon voyant -en lui un de ses instruments les plus utiles n'avait cessé de l'employer dans les grands commandements. L'énergie avec laquelle il avait jusqu'au dernier moment défendu les provinces méridionales de la France contre les forces supérieures du duc de Wellington avait justifié cette appréciation et cette indulgence. Nous avons vu que dix jours encore après l'occupation de Paris, il avait livré sous les murs de Toulouse une des plus terribles batailles de cette époque si féconde en glorieux faits d'armes, que le gouvernement lui avait su mauvais gré de son peu d'empressement à se rallier à la royauté et qu'il n'avait pas obtenu la pairie comme la plupart des autres maréchaux.

Il s'était donc trouvé d'abord dans une sorte de dis-

grâce, mais sa nature ne lui permettait pas de s'y résigner. Il appartenait à cette classe d'hommes qui, sentant en euxmêmes au plus haut degré la puissance et le besoin de l'action, se croient appelés de droit au service de leur pays, ne voient dans les révolutions qui viennent traverser leur carrière que des obstacles dont il faut se dégager à tout prix et, peu soucieux d§s formes de gouvernement et des dynasties , considèrent comme de pures et insignifiantes formalités les discours, les démarches nécessaires, suivant les circonstances, pour se mettre successivement en rapport avec les partis qui viennent à triompher. Par cela même qu'ils n'ont pas de convictions politiques et qu'ils ne croient pas beaucoup à la sincérité de celles des autres, il leur en coûte peu d'adopter la phraséologie du moment ; ces changements de langage leur paraissent, ou peu s'en faut, une question de mode et dé formule. Ils ne pensent nullement d'ailleurs à trahir le pouvoir auquel ils pi*odiguent les expressions de leur dévouement ; bien loin de là, ils le serviront, ils le défendront tant qu'il existera : ce n'est pas sans regret qu'ils le verront périr ;. mais lorsqu'il aura succombé, ils ne se croiront aucunement obligés de s'ensevelir avec lui, et pourvu que le gouvernement qui lui succédera ne soit pas absolument insensé , pourvu qu'il ne se place pas trop en dehors des intérêts généraux et des voies delà raison, il pourra compter sur leur appui. Le niveau moral que supposent de pareilles dispositions rva sans cloute rien de bien élevé. Ce serait se tromper pourtant que de penser qu'il ne peut pas se concilier avec

une certaine mesure de patriotisme et de sentiment pu-* blic et le gouvernement qui voudrait (^carter tous les hommes en qui il ne serait pas certain de trouver, au besoin, une fidélité plus complète et plus exclusive s'exposerait à de graves mécomptes ; il jetterait dans l'opposition un grand nombre des meilleurs serviteurs du pays. Tel était le niaréclial Soult. Impatient du repos et de la nullité où la Restauration venait de le réduire dans l'âge de la force et après vingt années de l'existence la plus active, il mit tons ses soins à effacer les préventions qu'avait conçues contre lui le gouvernement nouveau, à capter la bienveillance du parti royaliste et il n'eut pas beaucoup de peine à y parvenir. Dès le mois d'octobre, il avait obtenu le gouvernement de la division militaire qui comprenait le territoire de l'ancienne Bretigne. A peine arrivé à Rennes, il y forma une société bretonne pour élever un monument à la mémoire du héros du pays, le bon connétable Dugiiesclin. Puis, avec l'autorisation du duc d'Angouléme qui visitait en ce moment les côtes de rOuesl, il institua une commission chargée de faire construire un autre. monument destiné à rappeler. la catastrophe de Quiberon où plusieurs centaines d'émigrés faits prisonniers par les républicains avaient été fusillés en 1795. Cette commission fut entièrement composée de royalistes ardents, d'anciens Vendéens, d'émigrés. C'était une déplorable idée que de consacr(^r ainsi un des plus tristes souvenirs de nos discordes civiles. On eût pourtant compris qu'elle se présentât à J'esprit d'un ami, d'un pa-

rent des victimes, mais qu'un général de la Révolution, un maréchal de TEmpire en prît l'initiative, il y avait lieu d'en être surpris. Le parti royaliste accueillit avec joie, avec enthousiasme, un acte qui lui paraissait le résultat d'une éclatante conversion Un serviteur de l'Empire qui, en se ralliant à la royauté, aurait mis quelque réserve dans ses assurances de dévouement et aurait évité, ne fût-ce que par dignité personnelle, de désavouer trop manifestement son passé, eût' par cela même excité les soupçons de ce parti; le maréchal Soull parlant le langage, affectant les sentimentsd'un vieil ami de ïautel et du trône, lui semblait digne de toute confiance. Il avait su se ménager Tappui d'un des principaux conseillers de Monsieur, le comte de Bruges, homme de quelque intelligence, mais profondément pénétré de toutes ^es idées, de toutes les préventions de l'émigration et qui, dans l'entourage du prince, jouissait de la principale autorité pour tout ce qui touchait aux questions militaires. A lui, comme à tous les personnages influents de cette opinion, le maréchal parlait sans cesse de la nécessité d'un pouvoir fort qui ne craignit pas d'affronter et de briser toutes les résistances. En s' exprimant de la sorte, en se montrant ainsi partisan du pouvoir absolu, il ne faisait pas acte d'hypocrisie ni de dissimulation, c'étaient là, ce furent toujours en réalité ses seules idées politiques. On l'écoutait avec complaisance, on se persuadait facilement qu'avec son énergie, ses tah^nts, l'autorité que sa longue carrière avait dû lui donner sur l'armée, il réparerait facilement les fâcheux effets de

la faiblesSb et de F impopularité du général Dupont et donnerait à la royauté la force qui lui manquait encore. Bientôt il s'éleva en sa faveur, à la cour, dans tout le parti de l'ancien régime, une sorte de clameur qui le désignait comme Thomme nécessaire, comme le sauveur de la monarchie, et ce fut principalement sur Tinsistance de Monsieur que Louis XVIIl se décida à lui remettre le portefeuille de la guerre. Il prit pour son secrétaire général un neveu de M. de Bruges, le général Brun de Villeret.

La situation de l'armée était vraiment effrayante. L'état de désordre, de désaffection où elle était tombée avait pris un tel caractère cjue , dans, Topinion d'hommes clairvoyants et bien informés, le gouvernement ne pouvait compter sur elle pour repousser les attaques intérieures dont il viendrait à être l'objet. Paris était rempli d'une foule d'officiers à demi-solde réduits à la misère et au désespoir par les événements qui avaient bouleversé leur existence. On se demandait quels moyens aurait le gouvernement de leur résister dans le cas où ils voudraient tenter un coup de main. Les bruits les plus alarmants se répandaient parfois. Un jour que le Roi devait assister avec sa famille à une représentation du théâtre de rôdéon,on vint l'avertir qu'une conspiration dirigée par plusieurs généraux avait été formée pour s'emparer de sa persoîine pendant qu'il se rendrait au faubourg Saint-Germain. On voulait l'engager à ne pas sortir. Il s'y refusa et partit pour l'Odéon, après avoir chargé le maréchal Màrmont, qui était le capitaine

des gardes de service, de prendre les dispositions nécessaires pour déjouer le complot. Le maréchal mit sur pied -une force considérable. Personne ne bougea, et l'existence même du projet dénoncé au Roi a été depuis mise en doule, mais le seul fait de la facilité avec laquelle on ajoutait foi h de tels rapports prouve qu'on ne les jugeait pas absolument invraisemblables. Les royalistes, de leur côté, exaspérés par l'attitude menaçante de leurs ennemis, accusaient le ministère d'impéritie et de faiblesse, presque de trahison, et cherchaient à s'organiser eux-mêmes pour se défendre et défendre le trône contre les révolutionnaires et les bonapartistes. Ils ne se contentaient pas de surveiller la marche du gouvernement et celle des partis au moyen de leurs diverses polices secrètes ; on parlait alors d'une bande de chouans et d'aventuriers déterminés qui se tenait prête à venger sur les maréchaux et les adhérents de la République et de VEmpire les attentats commis sur la famille royale. Le directeur général de la police, M. Dandré, fit arrêter un officier royaliste ou soi-disant tel, le colonel Slévenot, qui recrutait régulièrement pour cette élarange milice , mais encore une fois l'action de la justice se trouva entravée par la protection que les princes accordèrent à cet oflicier qui agissait, à ce qu'on assure, de concert avec eux.

On peut croire que, de part et d'autre, il y avait dans tout cela plus d'emportement de paroles que de projets absolument arrêtés. Cependant ces symptômes prenaient une telle gravité que les esprits les plus fermes s'en

la faiblesSfe et de T impopularité du général Dupont et donnerait à la royauté la force qui lui manquait encore. Bientôt il s'éleva en sa faveur, à la cour, dans tout le parti de l'ancien régime, une sorte de clameur qui le désignait comme Thomme nécessaire, comme le sauveur de la monarchie, et ce fut principalement sur l'insistance de Monsieur que Louis XVIIl se décida à lui remettre le portefeuille de la guerre. Il prit pour son secrétaire gè- .néral un neveu de M. de Bruges, le général Brun de Villeret.

La situation de l'armée était vraiment effrayante. L'état de désordre, de désaffection où elle était tombée avait pris un tel caractère cjue , dans, l'opinion d'hommes clairvoyants et bien informés, le gouvernement ne pouvait compter sur elle pour repousser -les attaques intérieures dont il viendrait à être l'objet. Paris était rempli d'une foule d'officiers à demi-solde réduite à la misère et au désespoir par les événements qui avaient bouleversé leur existence. On se demandait quels moyens aurait le gouvernement de leur résister dans le cas où ils voudraient tenter un coup de main. Les bruits les plus alarmants se répandaient parfois. Un jour que le Roi devait assister avec sa famille à une représentation du théâtre de rôdéon,on vint l'avertir qu'une conspiration dirigée par plusieurs généraux avait été formée pour s'emparer de sa persoîine pendant qu'il se rendrait au faubourg Saint-Germain. On voulait l'engager à ne pas sortir. Il s'y refusa et partit pour l'Odéon, après avoir chargé le maréchal Màrmont, qui était le capitaine *

HISTOIRE DE LA RESTAl'RATIOX. 150

des gardes de service, de prendre les dispositions mVessaires pour dùjouer le complot. Le niaitVluU mit sur piixl -une force considérable. Personne ne bougea, et Texistence même du projet dénoncé au Roi a été depuis mise en doute, mais le seul fait de la facilité avec laquelle on ajoutait foi à de tels rapports prouve qu'on ne les jugeait pas absolument invraisemblables. Les royalistes, de leur côté, exaspérés par l'attitude menaçante de leurs ennemis, accusaient le ministère d'impéritie et de faiblesse, presque de trahison, et cherchaient à s'organiser eux-mêmes pour se défendre et défendre le trône contre les révolutionnaires et les bonapartistes. Ils ne se contentaient pas de surveiller la marche du gouvernement et celle des partis au

moyen de leurs diverses polices secrètes ; on parlait alors d'une bande de chouans et d'aventuriers déterminés k\\\\ se tenait prête à venger sur les maréchaux et les adhérents de la République et de VEmpire les attentats commis sur la famille royale. Le directeur général de la police, M. Dandré, fit arrêter un officier royaliste ou soi-disant tel, le colonel Slévenot, qui recrutait régulièrement pour cette élfrange milice , mais encore une fois l'action do la justice se trouva entravée par la protection que les princes accordèrent à cet ofiicier qui agissait, à ce qu'on assure, de concert avec eux.

On peut croire que, de part et d'autre, il y avait dans tout cela plus d'emportement de paroles que de projets absolument arrêtés. Cependant ces symptômes prenaient une telle gravité que les esprits les plus fermes s'en

130 HISTOIRE DE LA RESTAURAXfON.

effrayaient. Le duc de Wellington, alors ambassadeur d'Angleterre à Paris, écrivait à son gouvernement qu'on ppuvait s'attendre chaque nuit à voir éclater quelque catastrophe. Le gouvernement anglais cr.iignit que la révolution venant à triompher en France et se préparant à envahir de nouveau l'Europe, ne voulût se ménager un moyen de succès en retenant prisonnier Tillustre guerrier qui représentait la Grande-Bretagne auprès de Louis XVIIL On pensa donc à lui faire quitter Paris. Jje duc de Wellington était loin de regarder cette crainte comme dénuée de fondement. Cependant il répugnait à ridée d'un dépa^précipité dont on aturait pu soupçonner le motif; il y voyait une atteinte portée à la dignité de son pays et à son propre caractère, un danger nouveau pour le trône de Louis XVlil, déjà si menacé. S'il devait quitter Paris où il croyait que sa présence prétait quelque for(5e à l'autorité royale, il voulait que son éloignement s'expliquât par une autre destination. Cédant pourtant aux vives instances du ministère anglais, il s'était déterminé, vers le milieu du mois de novembre, à retourner à Londres, mais il ne donna pas suite à ce projet qui, bientôt divulgué par la presse, avait fait naître les suppositions les plus alarmantes sur la nature des relations existantes entre les deux £tats.

C'est dans ces circonstances que le maréchal Soulf arriva au ministère. On l'y appelait, en quelque sorte, comme un sauveur, mais il ne lui était rien moins que facile de

justifier les espérances de ceux qui le portaient au pouvoir avec tant d'empressement. Le mal était déjà trpp grand, la haine des Bourbons, les habitudes d'insubordination avaient jeté dans Farinée de trop profondes racines. Le duc de Dalmatie, par les démonstrations mêmes qui lui avaient servi à capter la confiance des royalistes, s'était d'fllleurs aliéné celle de ses anciens compagnons d'armes, et la jalousie que lui portaient plusieurs des maréchaux, les mauvais offices qu'ils étaient disposés à lui rendre en décriant toutes ses mesures, ne pouvaient qu'accroître les difficultés contre lesquelles il avait à lutter.

Autant il avait mis de soin à se concilier la faveur du parti royaliste en paraissant entrer dans toutes ses idées, autant il s'attacha désormais à la conserver pour ne pas perdre Tappui auquel il devait son élévatigp. Rien ne fut négligé de ce qui pouvait aider à ce but La cour était pieuse et même dévote; le maréchal établit une chapelle au ministère de la guerre et y fit célébrer la messe à laquelle il assistait régulièrement sans se soucier des sarcasmes que ce zèle si nouveau provoquait dans l'armée et dan3 h bourgeoisie de Paris. Pour plaire à "Monsieur, il affecte plus que jamais de consulter le comte de Bruges et d'écouter ses avis avec déférence. Il lui donna même la

' présidence d'un comité permanent de la guerre où siégeaient plusieurs des généraux les plus distingués des diverses armes, assez surpris sans doute de se voir subordonnés à un émigré dépourvu de toute illustration.

^ Ce qu'on attendait surtout du nouveau ministre, de sa

fermeté connue, des principes d'absolutisme dont il faisait hautement profession, c'était le rétablissement de la discipline si déplorablement affaiblie. Il cohimença par décider qu'à partir du \^^ janvier, aucun général, aucun officier jouissant d'un traitement militaire ne pourraitséjourner à Paris sans une autorisation ministérielle à moins d'y être employé ou domicilié. Cet ordre excita un très-vif mécontentement parmi les intéressés. Le Censeur le dénonça comme un acte arbitraire, comme une insulte jetée à l'armée- Il n'en eut pas moins pour effet d'éloigner un nombre considérable d'officiers à demi-solde dont la présence au siège du gouvernement constituait un vrai danger pour l'ordre public. Encouragé par ce succès, le maréchal ne comprit pas assez que tout était changé en France depuis huit mois, que ce qui était possible, facile môme à un ministre avec l'appui du despotisme redouté de Napoléon avait cessé de l'être sous une monarchie constitutionnelle et que désormais les dépositaires de l'autorite avaient à tenir compte, non-seulement d'une légalité peu respectée naguère, mais aussi de l'opinion pul^ique. Trop pressé de justifier sa réputation d'énergie, il ne tarda pas à s'engager dans une affaire dont l'issue malheureuse devait porter une fâcheuse atteinte h la force morale du gouvernement.

Le général Excelmans, un des meilleurs officiers dé cavalerie de l'armée, avait été longtemps attaché au service et h la personne du roi de Naples, Murât. Il l'avait quitté à l'époque où ce prince s'était déclaré l'ennemi de la-

France, mais conservant pour son ancien clief des sentiments d'affection et de reconnaissance et croyant avoir trouvé une occasion sûre pour communiquer avec lui, il lui avait écrit une lettre dans laquelle il lui parlait de ce qui se passait en France en termes peu respectueux et peu bienveillants et lui disait que si son trône était menacé, des milliers de braves instruits h son école et sous ses yeux accourraient pour le défendre. Comme personne n'ignorait que c'était le gouvernement français qui pressait le congrès de Vienne de retrancher Murât du nombre des rois, un tel langage était significatif. La lettre fut interceptée. Le général Dupont était encore, en ce moment, ministre de la guerre. Le Roi le chargea simplement d'avertir le général d'être plus circonspect à l'avenir. Un tel avis, qui prouvait tout à la fois la vigilance et l'indulgence du pouvoir, était d'une bonne politique. Malheureusement, le maréchal Soult, arrivant peu de jours après au ministère, crut devoir saisir la première occasion qui se présentait d'exercer une répression vigoureuse : il mit le général Excelmans en traitement de demi-activité et lui enjoignit de quitter sur-le-champ Paris pour aller résider à Bar. Le général demanda un délai , représentant que sa femme était sur le point d'accoucher, qu'il ne possédait aucune propriété, qu'il était absolument sans fortune et que Paris était son domicile. Le ministre, sans avoir égard à ses objections, chargea le général Maison, gouverneur de la l'* division -militaire, de se concerter avec la police pour le contraindre à se rendre à sa destination. Excel-

mans, exaspéré, déclara alors par écrit qu'il ne partirait pas. Une nouvelle sommation du ministre resta sans effet. Dix jours s'étaient ainsi écoulés. Le général Maison reçut, le 19 décembre, Tordre défaire arrêter le réfractaire et de le faire conduire à Soissons où il resterait sous la surveillance de la gendarmerie en attendant le jugement d'un conseil de guerre. Le lendemain, à trois heures du matin, des soldats se présentèrent à la porte de l'appartement du général ; sur sa menace de faire feu, ils se retirèrent. A midi, le général Grûndler, chef d'état-major de la division, arriva lui-même avec des gendarmes. Ëxcelmans fut mis au secret, mais il s'échappa et se réfugia chez un de ses amis. Après qu'il eut ainsi quitté sa demeure, l'adjudant général Laborde, envoyé par le ministre, vint y faire une perquisition et s'empara des lettres qu'il y trouva. Madame Ëxcelmans fit parvenir à la Chambre des députés unepétition dans laquelle elle se plaignait de ce que, malgré son état de souffrance,, son appartement était resté, pendant un jour et une nuit, encombré de soldats qui n'avaient pas même permis à son médecin de pénétrer jusqu'à elle. La Chambre reçut en même temps une protestation du général qui, de la retraite où il était caché, se mettait, ainsi que sa famille, sous la protection de la représentation nationale et dénonçait comme arbitraire et illégale la conduite du ministre, prétendant que du moment où un officier n'était plus inscrit au cadre d'activité, le pouvoir n'avait plussur lui que les droits qu'il avait sur tous les citoyens. Le rapport de ces deux pièces fut fait dans la séance du :24 dé-

cembre. Il était conçu en termes très-modérés, bienveillants même pour le général dont il vantait les services et le patriotisme. Néanmoins, la commission, en proposant de renvoyer au gouvernement la plainte de madame Excelmans pour qu'il vérifiât les griefs sur lesquels elle reposait, était d'avis de passer à Tordre du jour sur la protestation de son mari par la raison qu'il n'avait cessé, quoi qu'il en pût penser, d'être soumis au régime militaire et que les mesures prises à son égard ne dépassaient pas les pouvoû*s du ministre. Ces conclusions furent adoptées, malgré les efforts de MM. Dumolard, Durbach, Bedochetde quelques autres qui, sans se prononcer sur le fond de la question, demandaient l'ajournement pour qu'on pût Texaminer plus mûrement. On' supprima pourtant le considérant de la commission qui préjugeait le droit du ministre par rapport aux officiers en non-activité. C'était là une question légale que la Chambre crut devoir laisser à l'appréciation de là justice. Peu de jours après, le Censeur publia un mémoire très-dévetoppé dans lequel M. Comte, rappelant toutes les lois protectrices de la liberté individuelle, s'efforçait de démontrer que,si les militaires en activité pou- , valent être considérés comme placés en dehors de ce^ lois, elles étaient pleinement applicables aux officiers en demisolde et que dès lors le général Excel mans, en résistant à l'arbitraire, n'avait fait que remplir le devoir imposé aux citoyens d'un pays libra

Cependant une ordonnance royale le renvoya devant le conseil de guerre de Lille, sous l'accusation d'avoir entre-

tenu une correspondance avec l'ennemi, exercé Tespionnage à son profit, écrit des choses offensantes pour la personne et la puissance du Roi, désobéi aux ordres du ministre et violé son serment de chevalier de Saint-Louis. L'énormité, ^absurdité môme de quelques-unes de ces accusations ne permettaient guère de croire qu'elles pussent être accueillies par la justice. Le général ne tarda pas |i se constituer prisonnier et, le 23 janvier 1815, 41 coxnparut devant le conseil de guerre présidé par le comte Drouet d'Erlon. Il lui fut aisé de prouver que l'état de guerre n'existant pas entre la France et le souverain de . Naples, il n'avait pas correspondu avec l'ennemi ; il dédaigna de répondre à i accusation d'espionnage ; il porta à ses adversaires le défi de trouver dans ses lettres'une seule parole offensante pour le Roi ; il prétendit n'avoir pas refusé d'obéir aux ordres légaux du ministre, mai^ à un ordre arbitraire d'exil; quant à l'accusation d'avoir violé le serment de chevalier de SaintrLouis, il déclara ne pas savoir en quoi pouvait consister ce délit. Ces réponses n'étaient pas toutes également péremptoires ; il n'en fut pas moins acquitté à l'u^nanimité, et les ofSciers de la garnison qui étaient aljés le chercher pour le conduire à la salle du conseil le ramenèrent chez lui comme en triomphe, au bruit des applaudissements de la foule.

11 est facile de comprendre l'effet que produisit sur l'armée et sur le public ce denoûment d'une poursuite dans laquelle le pouvoir s'était montré aussi impuissant que malhabile ; il était désormais évident qu'off pouvait

le braver impunément et, comme à Tordinaire, Tesprit de résistance se propagea d'autant plus qu'il parut entraîner moins de danger. Plusieurs des officiers que le ministre voulait éloigner de Paris abandonnèrent leur demi-solde pour' se soustraire à celte espèce de relégation.

C'est au milieu de cette agitation que se termina la session des Chambres. Les mois de novembre et de décembre furent en grande partie employés par elles à mettre la dernière main aux lois de finances dont j'ai indiqué l'objet. Une autre loi rétablit en faveur du port de Marseille la franchise dont il avait joui autrefois, faveur que les Marseillais avaient ardemment sollicitée, qu'ils reçurent avec les témoignages de la plus vive reconnaissance, mais qui, limitée par les mesures qu'on dut prendre pour empêcher qu'elle ne devînt un moyen de contrebande, ne leur procura pas à beaucoup près les immenses bénéfices qu'ils en avaient espérés.

Les délibérations auxquelles ces lois donnèrent lieu fournissaient peu d'aliments à l'esprit de parti, mais l'opposition avait soin d'y mêler d'autres discussions plus propres à l'émouvoir. Le 13 décembre, M. Dumolard appela l'attention de la Chambre des députés sur le sort des membres de la Légion d'honneur. Il exposa que, s'il fallait en croire la clameur publique, on allait réduire de moitié leurs traitements. Il s'apitoya sur le sort des pauvres soldats pouc lesquels le traitement de deux cent cinquante francs devenait souvent une ressource nécessaire. Il demanda que le Roi fût prié de faire mettre sous les yeux de

la Chambre le tableau des recettes et des dépenses* de la Légion d'honneur et de faire présenter un projet de loi pour subvenir au déficit s'il en existait. Cette propositioTn, que M. Dumolard appuya, suivant son usage, de déclamations sur les exploits de Tarmée et de protestations d*amour pour le Roi, fut prise en considération.

Dans le cours de la session, il avait proposé de supplier le Roi d'accorder sans retard aux membres des cours et des tribunaux Tinstitulion royale qui devait leur assurer Tinamovibilité promise par la Charte. Développant à ce sujet des doctrines très-sensées sur l'avantage de Tinamovibilité qui est la barrière la plus efficace contre les excès du despotisme, il avait signalé la dt'plorable erreur de l'Assemblée constituante se laissant entraîner par l'amour des innovations et par une défiance irréfléchie à substituer aux tribunaux inamovibles et indépendants des commissions fréquemment renouvelées par l'élection populaire ; il avait rappelé que la Constitution de l'an viii, en replaçant la France dans les voies de l'ordre et de la monarchie, avait tout à la fois rendu au gouvernement

la nomination des juges et déclaré leurs pouvoirs irrévocables et qu'un des symptômes les moins équivoques de l'absolutisme renaissant sous Napoléon avait été l'acte qui, sous prétexte d'épurer la magistrature, subordonnait l'inamovibilité à la condition suspensive de cinq années d'exercice. Il avait fait entendre que le prompt établissement de juges non révocables était nécessaire, non-seulement pour donner une base solide à la liberté, mais aussi

pour dissiper les bruits trop répandus de certains projets de retour à des institutions usées par le temps, repoussées par le progrès des lumières, pour rassurer les magistrats en fonctions sur leur existence et pour mettre un terme à cette tiédeur funeste, à ce dégoût que donne aux hommes les plus purs Tincertitude prolongée de leur sort.

La proposition avait été prise en considération à Tunanimité et Tadoption n'en paraissait pas douteuse lorsque, le 21 novembre, Tabbé de Montesquieu vint présenter à la Chambre un projet de loi dont Tobjet était d'apporter à Torganisation de la Cour de cassation des changements qui étaient, disait-on, le préliminaire indispensable de rinstitution k donner à ses membres. L'idée première à laquelle on rattachait ce projet éèaii celle de réduire le nombre des juges de ce tribunal suprême -dans des proportions analogues à retendue actuelle du territoire; mais le chancelier, en le rédigeant, s'était laissé entraîner par ses réminiscences d'ancien régime. L'exposé des motifs ne dissimulait pas l'intention de rapprocher autant que possible les attributions de la Cour de cassation de ce qu'étaient avant 1789 celles du Conseil des parties, c'està-dire d'en faire une section du conseil du Roi investi, suivant les cas, d'une sorte de suprématie judiçaire. Les dispositions proposées ne répondaient que bien incomplètement à une telle pensée. Cependant quelques-unes paraissaient dirigées vers le but ainsi indiqué. La plus importante autorisait le chancelier à présider, non-seulement toutes les sections de la Cour réunies d^ns certaines occar

sions, comme if en avait le droit diaprés le sysième existant, mais encore chacune des sections séparées toutes les fois qu'il le jugerait à propos, ce qui semblait peu compatible avec Tindépendance d'un corps judiciaire. I^ y avait aussi un article qui dispensait la Chambre des requêtes de motiver ses arrêts. Un autre permettait au Roi de modifler par de simples règlements d'administration publique Tordre du service de la Cour sans que Fintervention du pouvoir législatif fût jamais nécessaire à cet effet. Ënfln, un passage de l'exposé des motifs annonçait rintention do mettre à la retraite, non-seulement les membres âgés et infirmes, mais aussi ceux dont les services^ pour quelque cause que ce fût, seraient jv^és n'être plus nécessaires. Cette menace s'adressait à quelques régicides. - . Un cri d'alarme s'éleva comme si l'on eût dû voir dans ce projet l'annonce d'une complète réaction. La presse commença l'attaque et la commission h laquelle la Chambre avait renvoyé la loi s'associa au mécontentement public. Elle prit M. Flangergues pour son organe. Dans un rapport grave et mesuré où, suivant l'usage du temps, les louanges du Roi se mêlaient à un blâme sévère du despotisme impérial et où le chancelier lui-même était qualifié le digne héritier des p Hôpital et des d'Aguesseau y M. Flangergues œmbattit avec beaucoup de force l'ensemble et les diverses parties du projet ; il démontra que les analogies empruntées, soit à l'ancien régime, soit au système do l'Empire, dont on essayait de l'appuyer, étaient sans application sous un gouvernement libre et.

HISTOIRE DE LA RESTAURATION. lâl

constitutionnel, et il proposa une série d'amendements qui. ne laissaient pour ainsi dire rien subsister du travail élaboré à la Chancellerie. Vainement quelques députés voulurent-ils prendre la défense du projet de loi en se plaignant de Tesprit de défiance, des préventions injurieuses pour le pouvoir qui avaient inspiré le rapport. MM. Bedoch, Lefèvre^Gineau soutinrent vivement Tavis de la commission; M.Dumolard ne craignit pas d'accuser les intentions du ministre qui, disait-il, voulait réduire la €our de cassation à n'être plus qu'une section du conseil du Roii Le rapporteur, reprenant la parole, dit qu'il s'agissait de décider si un agent du pouvoir exécutif pouvait siéger parmi les juges, il invoqua le principe de la division des pouvoirs compromis par le projet et, pour justifier les défiances reprochées à la commission, affirma que le gouvernement avait sérieusement pensé à rétablir le Conseil des parties sous le nom de Grand conseil. L*amendement principal, qui refusait au chancelier le droit de présider les chambres séparées de la Cour de cassation, fut adopté, bien qu'à une très-faible majorité. Les autres le furent également, et la loi, transformée de la sorte, obtint cent onze suffrages sur cent cinquante-neuf votants. C'était un véritable échec pour le gouvernement, le plus complet même qu'il eût encore éprouvé. Il ne crut pas devoir porter à la Chambre des pairs un projet qui n'était plus conforme k ses vues.

La session se termina par la vérification des lettres de grande naturalisation accordéos à quelques personnages

considérables nés dans les départements que le traité de Paris avait séparés de la France. Les plus marquants étaient le maréchal Masséna, Tamiral Verhuel, le conseiller d'État Corvelto et l'ancien sénateur Lambrechls. L'armée, pour qui tout devenait un motif d'irritation, s'indignait à la pensée que le plus illustre de ses chefs eût besoin, pour rester Français, de lettres dp naturaltsation vérifiées dans les deux Chambres sur le rapport de deux émigrés. L'accomplissement de celte formalité ne rencontra naturellement aucune opposition, mais M. Dumolard en prit occasion de célébrer pompeusement la gloire de Verhuel , de Masséna surtout, et de vanter avec une exagération ridicule l'acte par lequel le Roi,^ véritable organe de la volonté nationale, leur rendait une éclatante justice.

Le lendemain, 30 décembre, lés ministres portèrent BlUX deux Chambres une proclamation royale qui prorogeait leur session et les ajournait au 1®*" mai de Tannée suivante. Par suite de cette prorogation, un grand nombre de propositions dont ces Assemblées se trouvaient saisies at sur lesquelles même elles avaient commencé à délibérer

furent en quelque sorte frappées de nullité. Les plus importantes étaient, avec la proposition du maréchal Macdonald, relative aux moyens d'indemniser les émigrés et les donataires, celle d'un obscur député appelé M. Farez, qui tendaità organiser la responsabilité des ministres, et une autre de M. Dupont (de l'Eure), qui consistait à introduire dans \ la formule purement monarchique du serment alors exigé

des fonctionnaires, une clause contenant la promesse d'obéissance à la Charte. Cette dernière proposition avait été acceptée par la Chambredes députés, mais la Chambre des pairs Favait ajournée après un débat où l'esprit de l'ancien régime avait paru l'emporter. Une autre proposition de M. Dumolard, d'une plus grande portée encore, avait eu en apparence plus de succès : elle avait pour but de rendre au pouvoir législatif le droit d'interpréter les lois, attribué par l'Empereur au Conseil d'État, c'est-à-dire au pouvoir exécutif. Cette proposition avait été votée par le3 deux Chambres après une discussion savante et approfondie, mais le gouvernement n'avait pas jugé à propos d'y donner suite.

Quelques instants avant la clôture de la session, le président de la Chambre des députés, M. Laine, fit, avec l'éloquence déclamatoire qui lui était propre , un résumé des travaux de la législature. Le caractère tout à la fois très-libéral et très-monarchique de cet exposé portait l'empreinte de l'homme et de la situation. Il y laissait percer quelque r€|gret des restrictions apportées à la liberté de la presse en rappelant d'ailleurs qu'elles n'étaient que temporaires et qu'elles devaient bientôt cesser. Il exprimait à peu près la même espérance au sujet des contributions indirectes maintenues par nécessité malgré leur impopularité. Il donnait à entendre qu'à l'avenir les députés ne voleraient pa^ les lois de finances sans avoir obtenu des comptes et des Informations plus détaillés que ceux qu'on leur avait fournis cette année. Il prenait en quelque sorte,

m HISTOIRE DE LA HESTAORATION.

au nom de la Chambre, l'engagement de s'occuper de la [Proposition du maréchal Macdonald en faveur des émigrés, comme aussi d'améliorer le sort du clergé, et il engageait ses collègues à méditer dans leurs foyers sur les bases d'une loi d'élections dont plusieurs, disait-il, avaient déjà fait l'objet de leurs recherches ; il les félicitait du gentiment français avec lequel ils avaient voté sans hésitation la liste civile et le payement des dettes du Roi et des princes et de l'esprit national qui avait dirigé leurs délibérations sur le commerce et l'industrie.

Les Chambres, ouvertes le 4 juin, avaient siégé près de sept mois. Il suffisait, pour mesurer le terrain que la royauté avait perdu dans cet intervalle, de cômgarer leurs premières discussions à celles qui venaient de terminer la session dans l'Assemblée élective.

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