‹ Histoire de la restauration (volume 3)Chapitre 3 sur 12 · CHAPITRE iX · texte numérisé non relu

CHAPITRE iX

PuUlique extérieure de la France. — Congrus de Vienne. — Grand rdie Joué par M. de Talleyrand. — Questions de Pologne et de Saxe. — Traité éventuel du 3 janvier, conclu entre la France, l'Angleterre et TAutriehe contre la Russie et la Prusse. — Question de Naples. — Affaires de Suisse et d^Allemagne.

Par un contraste singulier, le gouvernement, au moment même où il s affaissait ainsi à Tintérieur, acquérait au dehors un degré d'influence et de force morale qu'il eût été impossible de prévoir quelques mois auparavant.

Louis XVIII, en montant sur le trône, avait eu à résoudre une question qui le cédait à peine en importance k celle de Torganisalion constitutionnelle du pays. Le système des alliances de la monarchie française, déjà fort incertain et fort compromis sous Louis XV et sous son infortuné successeur, devait être rétabli sur des bases conformes aux nouveaux rapports de l'Europe. Longtemps la France avait pris son point d'appui, son moyen d'action dans la protection qu'elle accordait aux petits États. Plus iaj*d , à mesure que l'existence des grandes armées mises sur pied par les Etats

(le premier ordre avait réduit les gouvernements second'aires à une insignifiance politique toujours croissante, elle avait dû chercher d'autres soutiens : en s'unissant à l'Espagne par le fameux pacte de famille, elle s'était efforcée de balancer la puissance navale du cabinet de Londres en môme temps qu'elle lui enlevait son plus puissant auxiliaire sur le continent en s'alliant étroitement^ avec l'Autriche. Ces combinaisons un peu factices n'avaient oblenu qu'un succès assez incomplet à l'époque même où on les avait formées. En 1811, elles avaient évidemment cessé d'être applicables. L'Espagne n'était plus une puissance maritime, et bien qu'on ne devinât pas encore la nullité absolue où les fautes de son gouvernement allaient la réduire, bien que sa résistance à Napoléon lui eût rendu quelque prestige, il ne fallait pas beaucoup de perspicacité pour prévoir que privée de toute force navale, affaiblie par une détestable administration, ruinée par la terrible guerre dont elle venait d'être le théâtre pendant six années et séparée de ses colonies déjà insurgées qu'elle allait tenter de remettre sous le joug, elle ne pèserait plus désormais d'un grand poids dans la balance politique. L'odieuse agression de Napoléon lui avait d'ailleurs laissé contre la France des préventions haineuses que le rétablissement de la monarchie bourbonienne n'avait pas à beaucoup près complètement dissipées et qui auraient mis obstacle à un rapprochement intime entre les deux pays, alors même que l'Angleterre n'eût pas pris la précaution d'interdire à l'Espagne, par un traité formel, le renouvel-

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lenient du pacte de famille. Ce ressentiment que Tâmbitidn de Napoléon avait allumé dans le ccÈUr dès Espagnols, les autres nations, les autres gourernements, presque également maltraités par le conquérant, répi^dilTaient aussi centre la France à i;in degré plus ou moins vif, en proportion des souffrances et des humiliations qu'ils avaient eu à endurer. La Priistse surtout, qui, datis d*autres temps^ avant rallianrce conclue par Louis XV avec la maison d'Autriche, avait été un des alliés dont la politique française s'était servie pour balancer l'influence de cette maison^ la Prusse, encore toute frémissante des souvenirs d'Iéna et de Tilsit, ne se trouvait pas assez vengée par la chute de son oppresseur et conservait contre la France d'implacables rancunes.

De toutes les puissances naguère coalisées contre le gouvernement impérial, une seule se montrait disposée à former avec la monarchie des Bourbons des relations vraiment amicales: c'était la Russie. L'empereur Alexandre, nous l'avons vu^ avait constamment témoigné pour la nation française des sentiments bienveillants et avait aflécté de lui prodiguer en toute rencontre les égards les plus délicats. Le mécontentement même qu'il éprouvait de certains procédés de Louis XVIII et du système, trop peu libéral à son gré, adopté par la Restauration, n'avait pas éteint en lui le désir de s'unir par une étroite alliance à la France et à la dynastie qui y régnait. Le mariage de sa plus jeune sœur avec le duc de filerry était un de ses vœux les plus vifs. L'espoir qu'il en avait conçu n'était

pas, suivant toute apparence, un des. motifs les moins puissants parmi ceux qui avaient triomphé de ses anciennes préventions contre les Bourbons et il ne dissimulait pas combien il serait heureux de le voir réaliser, Louis XVIII et M. de Talleyrand, qui d'abord étaient entrés plus ou moins sincèrement dans cette pensée lorsqu'ils avaient absolument besoin de ménager le puissant empereur du Nord, avaient depuis changé d'avis. Cependant, comme on n'^avait pas cru devoir l'informer de ce changement, .comme on se proposait, non pas de rompre brusquement le demi-engagement qu'on avait pris envers lui, mais de susciter peu à peu des obstacles qui en rendissent l'accomplissement impossible, Alexandre n'avait pas cessé d'espérer que sa sœur épouserait le prince appelé à occuper un jour, par lui-môme ou par sa postérité, lé trône de France.

Lors môme que des entraînements personnels dont il faut toujours tenir grand compte dans l'appréciation des actes d'un souverain absolu ne lui auraient pas inspiré ces dispositions , une saine politique eût suffi pour l'y porter. La Russie, h raison de sa position topographique, n'ayant habituellement rien à redouter de la France, est son aUiée naturelle. Par un motif semblable, le gouvernement français a moins qu'un autre à s'inquiéter dos progrès de la puissance russe et peut voir, dans cette puissance, un appui éventuel contre la jalousie permanente des cours de Londres et de Vienne. En un mot, l'alliance de la France et de la Russie, dans l'état normal,

résulte en quelque sorte, comme celle de TAngleterre et de TAulriche, de la nature des choses qui n'a établi entre elles aucun point de collision et de rivalité et qui leur a donné les mêmes adversaires. Rien ne semblait donc s'opposer à ce que la France accueillît les avances marquées de l'empereur Alexandre. Ce n'était même qu'en s'unissant à lui et en secondant sa politique dans le congrès qui devait bientôt s'ouvrir qu'elle pouvait se flatter de l'espérance d'obtenir, dans l'arrangement général des affaires de l'Europe, quelque dédommagement pour les pertes que lui avait infligées le traité de Paris.

Ces motifs tenaient aux intérêts permanents du pays. Des passions et des intérêts personnels, s'appuyant sur des combinaisons diplomatiques que j'expliquerai plus tard et qui avaient pour le moment, il est juste le de reconnaître, une certaine valeur, l'emportèrent dans les conseils de la couronne. Nous avons vu quelle profonde antipathie Louis XVIII avait conçue pour le monarque russe pendant le séjour que les alliés avaient fait à Paris. Le petit-flls de Louis XIV n'avait pu s'habituer à la supériorité de position que les circonstances avaient donnée au souverain d'un empire à peine compté, un siècle auparavant, parmi les Étals européens. Il avait été très-blessé de le voir, au sein 4nême de la France, s'ériger en protecteur, non-seulement des idées et des institutions libérales, mais de tous les intérêts créés par la Révolution, des hommes qui en étaient sortis. La politique aventureuse et tranchante de la Russie et de la Prusse , de ces deux monarchies d'une

origine si nouvelle, le mépris qu'elles témoignaient pour {es anciennes traditions, choquaient naturellement les instincts et les habitudes d'esprit d'un prince assis sur le plus ancien trône de l'Europe et dont les ancêtres avaient tenu le premier rang parmi les rois. Autant les allures hardies et compromettantes de ceux qu'il regardait en quelque sorte comme des parvenus lui inspiraient de répugnance, autant au contraire il se sentait à Taise avec les gouvernements aristocratiques de l'Angleterre dt de l'Autriche, de ces deux antiques puissances qui, depuis des siècles, comptaient, comme la France, pafmi les éléments principaux de la société européenne et qui s'étaient habituées, dans les plus grands écarts de leur ambition, à respecter les bases essentielles, 1^ formes, les souvenirs traditionnels d'un ordre de choses auquel leur existence ^tait étroitement liée. L'Angleterre avait, d'ailleurs, aux yeux de Louis XVIII, le mérite particulier de n'avoir jamais reconnu l'empire napoléonien et d'avoir donné a$il0 à la famille des Bourbons alors que le continent tout entier lui était fermé.

Pour se dégager immédiatement de l'influence de ces souvenirs et de ces répugnances, Louis XV[[I aurait eu besoin, non-seulement d'un sens politique très-énergique et Irès-éclairé, mais d'une élévation de caractère que lanature ne lui avait pas départie. Ce n'était pa^ d'ailleurs son ministre, des affaires étrangères qui pouvait, dans cette question, le mettre en garde contre son penchant naturel. M de Talleyrand inclinait aussi vers l'alliance

anglaise qu'il avait rêvée dans sa jeunesse et qu'il lui était réservé de réaliser à la fin de sa carrière.

La bonne intelligence que lord Castlereagh avait jusqu'alors réussi à entretenir entre le cabinet de Londres et la Russie semblait pourtant devoir opposer de sérieux obstacles aux tendances du gouvernement français, mais déjà, malgré le goût et Festime que ce ministre inspirait à l'Empereur, l'accord des deux cours commençait à devenir moins intime. La diversité des intérêts eût tôt ou tard produit ce résultat. Il fut hâté par des froissements personnels qu'Alexandre aurait facilement évités sans Tespèce d'enivrement où l'avaient jeté les faveurs inouïes de la fortune.

Le caractère du prince qui gouvernait alors l'Angleterre à titre de régent et qui a régné depuis cous le nom de George IV offrait à tous égards le contraste le plus absolu avec celui du brillant Empereur. Agé alors de plus de cinquante ans, te Régent conservait dans sa maturité, sous les formes un peu plus graves qu'exigeai! maintenant sa position officielle, les habitudes frivoles et immorales d'une jeunesse consumée tout entière dans d'éclatants désordres. Doué de quelque esprit, mais d'un esprit faux et étroit, séduisant pour un moment, par la grâce et l'élégance de ses manières, ceux à qui il voulait plaire, mais n'éprouvant pour personne ni affection, ni confiance et livré tout entier à un égoïsme dont les petitesses et les manies faisaient de lui un objet de ridicule, ce prince, après avoir passé vkigt ans de sa vie dans les

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rangs de Topposition wliig pour contrarier son père qu'il n'aimait pas et pour se donner une importance qu'il n'avait aucun autre moyen d'acquérir, avait changé de parti et d'opinions en arrivant au pouvoir. L'ancien ami de Fox et de Shéridan, déjà ébranlé dans son libéralisme plus ou moins sincère par les excès de la Révolution française, n'avait pas tardé à répudier complètement les croyances qu'il avait si longtemps professées, à rompre tous les liens qui l'attachaient aux cliampions de la liberté et des réformes, et, devenu ainsi l'objet de la haine et du mépris non déguisés de ses anciens adhérents, le ressentiment qu'il en avait conçu l'avait bientôt jeté dans le torysme le plus extrême. Il n'avait pourtant obtenu ni l'amour, ni l'estime du parti auquel il s'était lié. Mal avec ses ministres, il ne subissait qu'à contre-cœur le contrôle qu'ils exerçaient sur ses velléités capricieuses, souvent peu conformes à l'intérêt public et à la légalité ; quelquefois même il essayait de s'y soustraire comme eût pu le faire un souverain absolu, et l'impuissance de ces tentatives mal soutenues le jetait dans des accès d'un dépit puéril. Son impopularité était grande, elle allait presque jusqu'au dégoût, et cependant le pouvoir n'en était pas affaibli , tant le gouvernement constitutionnel avait jeté en Angleterre de profondes racines.

J'ai raconté comment, devançant tous les autres souverains, il s'était prononcé le premier, pendant le congrès de Châtillon, pour le rétabUssement des Bourbons sur le trône de France. L'accueil que l'empereur Alexandre avaii

fait à ces premières ouvertures et la suite qu'il y avait donnée un peu plus tard avaient causé au Prince régent une joie très-vive. A cette époque, il s'exprimait sur le compte de TEmpereur dans les termes de la pjlus entière •approbation, il le faisait inviter à passer quelque temps en Angleterre avant de retourner dans ses États et il semblait se promettre une satisfaction très-grande des rapports qu'il aurait avec lui.

Ces dispositions changèrent bientôt. En apprenant les manifestations libérales dont Alexandre s'était montré si prodigue à Paris, ses efforts pour procurer à la France un gouvernement constitutionnel et la contrainte qu'il avait essayé d'exercer dans ce sens sur Louis XVIII, le Jlégent se sentit froissé dans ses préjugés et dans ses penchants politiques. Suivant toute apparence, il regretta d'avoir provoqué la visite du Czar, et il éprouva un grand malaise lorsque, au mois de juin, ce monarque arriva à Londres avec le roi de Prusse, précédé ou suivi d'une foule de princes, de généraux et de ministres étrangers.

Une circonstance frivole en elle-même , mais qui eut des suites assez sérieuses, augmenta les embarras de cette situation. La duchesse douairière d'Oldenbourg, sœur favorite d'Alexandre, était à Londres depuis quelques semaines. Cette princesse, d'un caractère altier, exigeant et fantasque, s'était prise d'une grande aversion pour h Régent. Elle affectait de lui jeter, en toute occasion, de piquants sarcasmes, des allusions faites pour le blesser dans sesplus intimes sentiments, et elle n'y réussissait que trop

bien. Dans sa correspondance avec TEmpereur, encore retenu à Paris, elle s'attachait à lui inspirer des préventions défavorables contre le prince qui allait bientôt lui donner l'hospitalité et, de ce côté aussi, ses efforts n'eurent que trop de succès.

Alexandre arriva donc à Londres dans les sentiments d'une profonde antipathie pour le Régent en qui il ne voyait qu'un ennemi déclaré des idées libérales, un égoïste dépourvu de toute générosité, un libertin suranné et ridicule, justement odieux à son peuple. Un étrange in* cident, survenu le jour même de l'arrivée de l'Empereur, n'était pas de nature à modifier cette sévère appréciation. Le Régent, n'aya,nt pu le décider à venir loger au palais, lui avait fait annoncer l'intention d'aller le visiter dans l'hôtel où il était descendu. L'Empereur l'attendit pendant plusieurs heures. On vint enfin lui dire que le Régent, craignant d'être insulté par le peuple qui était accouru en foule pour saluer deses acclamations un monarque étranger, s'était cru obligé de différer sa visite. Alexandre, qui attachait alors beaucoup de prix à la popularité, sentit redoubler son mépris pour un prince aussi détesté de ses sujets,

La suite du séjour d'Alexandre répondit k ce début. L'Empereur et le Régent ne se virent qu'une seule fois en particulier et sortirent de cette entrevue très^peu satisfaits Tun de l'autre. Alexandre, cependant, à Londres comme à Paris, excitait, partout où il se montrait, les démonstra-^ tions du plus ardent enthousiasme, It s'enivrait de la fa-veur publique et, loin de chercher à ménager son hôt^, U

lui donnait chaque jour quelque déplaisir nouveau. Affectant un profond dédain pour ses amis, il accueillait au contraire avec distinction les hommes de l'opposition et les comblait de caresses et de prévenances. Au banquet que le lord maire donna aux souverains étrangers, on le"vii, en présence du Hégent, à côté de lui, s^entretenir longue- ]Bent avec ceux que ce prince regardait comme ses ennemis ^t dont il était séparé par de mortelles injures.

De tels procédés n'offensaient pas seulement le Régent ; sa^ ministres, bien que peu sensibles à ses déplaisirs per-^ sonnels, ne pouvaient s'empêcher d'être blessés d'insultes adressées au représentant de la royauté. Les témoignages de distinction donqés aux chefs de Topposition n'étaient ri^n moins, d'ailleurs, à leurs yeux qu'un blâme indirect de leur politique. Aussi, lorsque l'Empereur quitta JiOndres, les esprits'étaient^ils fort aliénés de part et d'autre et on le vit s'éloigner avec une véritable satisfaction.

ta présence du roi de Prusse, toujours effacé par son puissant allié, n'avait donné lieu à aucun incident remar^ quable. L'empereur d'Autriche, pressé de retourner dans . ses États, n'avait pas accepté l'invitatiop qu'on lui avait faite, comme aux autres souverains» de visiter l'Agleterre,

mais il y avait envoyé M. de Metternich, et ce ministre avait été témoin des scènes que je viens dé raconter. Alors, comme toujours, l'Autriche avait un grand intérêt à ce qu'il ne se formât pas des relations trop intimes entre l'Angleterre et la Russie dont l'accord aurait annulé son influence dans la plupart des hautes questions de la poli ^

lique. M. de Metlernich n'avait donc pu voir qu'avec une joie secrète les obstacles inattendus que de petites et mesquines passions venaient de susciter à un tel accord, et, avec son adresse ordinaire, il avait travaillé à entretenir, à aigrir ces germes de dissentiments.

Dans la disposition où était le cabinet des Tuileries de s'allier à l'Angleterre en s'éloignant de la Russie, il devait, comme l'Autriche, se féliciter de ce qui venait de se passer à Londres. Il était évident, en effet, que le gouvernement britannique, h mesure que ses rapports deviendraient moins bons avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, serait amené par la force des choses à désirer l'appui de la France. Il n'en était pas là encore, peut-être même ne croyait-il pas dans ces premiers instants à la possibilité d'une combinaison si contraire aux événements des vingt dernières années et aux passions nationales qu'ils avaient fait naître. Ce qui prouve pourtant qu'il pensait déjà à se ménager de puissants moyens d'inSuence sur le cabinet des Tuileries, c'est le choix qu'il avait fait, pour l'ambassade de Paris, du personnage le plus considérable et le plus illustre que possédât l'Angleterre, du duc de Wellington.

Ce choix de l'homme de guerre qui avait peut-être porté les coups les plus rudes à la France peut paraître singulier aujourd'hui ; il semble qu'on eût dû craindre que sa présence et son intervention ne fussent pas le meilleur moyen de réconcilier les vaincus avec leurs vainqueurs, mais il ne faut pas oublier l'état où se trouvaient les

esprits pendant les premiers mois de la Restauration, alors que non-seulement les émigrés et les royalistes, mais la grande majorité de la population, surtout dans les classes élevées et moyennes, voyait dans les alliés des libérateurs. Le duc de Wellington était un de ces libérateurs, le plus éminent peut être. Les royalistes du Midi Tavaient accueilli avec des transports de joie. Lorsqu*il vint à Paris, il n'y trouva pas moins d'admiration et de sympathie. Nul, dans la coalition, après l'empereur Alexandre, ne reçut autant d'hommages. On ne se bornait pas à exalter ses grandes et rares qualités, on croyait à peine lui rendre justice en lui attribuant les traits les plus parfaits des héros de tous les temps. !Madame de Staël, dans le beau livre •qu'elle publiait alors sur V Allemagne, vantait son caractère antique et ses talents modernes. La modération du duc de Wellington, la scrupuleuse rectitude de son esprit, lui donnaient d'ailleurs, pour le poste qu'on venait de lui confier, une aptitude plus réelle que celle qui résultait d'un engouement passager de l'esprit français, sujet à tant de retours.

Lord Castlereagh le chargea de traiter sans retard avec le cabinet des Tuileries deux questions auxquelles FAngleterre prenait le plus vif intérêt, celle des rapports commerciaux à établir entre les deux pays et celle de la suppression de la traite des noirs. Sur le premier point, il reconnut bientôt qu'il n'y avait rien à faire en ce moment : bien que Içs opinions personnelles de M. de Talleyrand et de quelques autres ministres français fussent assez favo-

rables aux principes de la liljerté comnierclfiile, le senti-^ ment public en France y était fort contraire et il poutail s'appuyer alors sur la nécessité d'assurer ane protectiofi suffisante aux nombreux établissements industriels récetû^ ment créés à Tabridn blocus continental. M. de Tàlleyraiid ayant témoigné le désir d'ajournel* jusqu'à la lin de la session des Chambres ce qu'il était possible de tenter h oe sujet, le cabinet de Londres n'insista pas. La questiou de la traite devint au contraire l'objet d'une négociatioU asse2& active*

Cette question était, alors considérée bien diversement en de^ €i au delà de la Manche, et elle derunalt lieu en France à d'étranges malentendus. 11 n'y avait pas plus de huit ans que la traite, déjà interdite aux États- Unis, l'avait été aussi en Angleterre. Les hommes de bien^ les politiques à vues élevées qui avaient entrepris cette noble et pieuse réforme^ ne l'avaient accomplie, malgré l'appui que le pouvoir leur avait constamment prêté, qu'après une lutte prolongée contre l'infiuence des inté-^ rets matériels attachés au maintien d'un commerce aussi lucratif que monstrueux et contre les préjugés invétérés dont ces intérêts avaient su se faire une arme défensive. La victoire des réformateurs avait été l'œuvre, moins encore des progrès de la plrilosophie que de Fesprit mériiodiste qui, depuis quelque temps, atail râninié les croyances religieuses de la Grande-Bretagne, fort affaiblies pendant le siècle précédent. Le peuple anglais, non content d'avoir rtnoncé pour lui-même à l'infâme trafic

HISTOIRE DE LÀ RESTAUllAtlOlti ift9

qull avait si longtemps encouragé par sa législation et par Inaction de sa diplomatie, aspirait maintenant à rendre cette réforme universelle, seul moyen de lui donner quelque efficacité, à y faire participer les autres nations» à les y obliger même lorsqu'il en aurait la puissance, et, au besoin, à faire des sacrifices pour les y décider. Il fau^ drait ignorer tout ce qui se disait, tout ce qui se faisait alors, soit dans le Parlement, soit dans les nombreuses sociétés abolitionnisteë fondées sur tous les points dés trois royaumes, pour douter de la sincérité des senti* ments qui inspiraient cette espèce de propagande.

Le cabinet de Londres, cédant à la pression du Parlement sans cesse excité lui-même par les pétitions qui lui arrivaient de tous côtés , s'efforçait donc d'amener les autres gouvernements européens & adopter le grand principe qu'il avait proclamé. Il ne pouvait trouver beaucoup de difficultés à y déterminer les puissances du Nord, de l'Allemagne et de l'Italie, qui, à l'unique exception du Danemark, ne possédant pas de colonies à esclaves, étaient complètement désintéressées en matière de traite. Une telle réforme devait plaire d'ailleurs à l'esprit philanttiropique de l'empereur de Russie. La Hollande, qui avait un besoin absolu de l'appui de l'Anglefcerrey s'y prêta aussi de bonne grâce. L'Ë&pagne et le Portugal, croyant ne pouvoir exploiter leurs vastes possessions d'Amérique qu'au moyen de travailteurs incessamment recrutés sur les rivages africains, devaient être moins facites à convaincre : malgré les immenses services que l'Angleterre

leur avait rendus si récemment, ce ne fut qu'avec beaucoup de temps, à force d'insistance et en leur assurant des dédommagements pécuniaires qu'elle obtint de ces deux pays des engagements qui, plus de trente après, étaient encore ouvertement violés au Brésil et qui, aujourd'hui même, n'ont pas cessé de l'être dans l'île de Cuba.

Quant à la France, le traité de Paris lui avait, comme nous l'avons vu, imposé l'obligation de supprimer la traite dans cinq ans, au plus tard et d'unir ses efforts, dans le futur congrès, à ceux de l'Angleterre pour en faire décréter la suppression générale, mais une semblable stipulation, qui laissait un répit à ce fléau de l'humanité, ne suffisait pas aux abolitionnistes. Le cabinet de Londres chargea le duc de Wellington d'amener le gouvernement- français à renoncer immédiatement à la traite. La chose n'était pas aisée. La traite avait en France des défenseurs ardents et influents, tant parmi les spéculateurs qui y trouvaient la source d'immenses bénéfices que parmi les colons qui la croyaient indispensable à l'existence des colonies. Ceut de Saint-Domingue, surtout, autre espèce d'émigrés qui rêvaient encore le recouvrement de leurs riches propriétés et qui, réfugiés à Paris où beaucoup d'entre eux vivaient des secours que leur accordait le gouvernement, exerçaient une très-grande influence sur les résolutions du ministère de la marine, mettaient tout en œuvre pour contrarier les efforts de l'Angleterre. Le public connaissait fort mal la question et n'y prenait que très-peu d'intérêt , mais deux circonstances le portaient à voir avec défiance

la réforme proposée. On se rappelait qu'au commencement de la Révolution française, les plus violents jacobins avaient fait partie des Sociétés des Amis des noirs ; on s'exagérait la part que leur% déclamations avaient eue aux désastres de Saint-Domingue et les souvenirs odieux qui s'attachaient à eux rejaillissaient sur les hommes qui manifestaient, comme ils l'avaient fait jadis , le désir d'àdoucir les souffrances de la race africaine ; aux yeux de bien des gens, un ami des noirs était nécessairement un jacobin. On se persuadait, de plus, que la prétendue philanthropie de l'Angleterre n'était qu'un moyen dont elle couvrait des calculs intéressés, que son but secret, réel, était de ruiner les colonies et la navigation française et qu'en acceptant ses propositions on tomberait dans un piège. Les Français ont de grandes prétentions à la sagacité et à la finesse ; ce qu'ils redoutent le plus , c'est d'être ou de paraître dupes, et cette crainte habilement provoquée a été, de tout temps, un des moyens dont les adversaires des pensées généreuses se sont servis avec le plus d'aviantage pour les discréditer. En cette occasion, leur succès fut complet. Vainement l'illustre ambassadeur s'efforçiit d'expliquer les vrais motifs de son gouvernement, de^prouver qu'il obéissait, dans ses actives démarches, à des considérations purement morales ; on ne l'écoutait pas, on mettait même de l'amour-propre à lui faire comprendre que les ruses machiavéliques de son cabinet étaient devinées. Ces préventions ne régnaient pas seulement parmi des administrateurs aveuglés par l'esprit de routine, elles II. 11

1A2 HISTOIRE DE LA RESTAORATIOlt.

dominaient aussi à la Chambre des pairs où les colons de Saint-Domingue comptaient d*asse^ nombreux représentants; elles araieiit également des organes à la Chambre des députés , et Tun des plus ardents était son président, M. Lainé, entraîné sans Joute, malgré sa générosité naturelle, par les préjugés passionnés des Bordelais, ses compatriotes, dont la prospérité, comme celle des populations de toutes les villes maritimes, était ou semblait liée à la prospérité des colonies. Les journaux étaient unanimes dans le méine sens. 11 eût été impossible d'y faire insérer un article farorable à Fabolition de la traite. Le Roi, à qui le duc de Wellington crut devoir s'adresser directement, lui répondit qu'il serait charmé de faire quelque chose d'agréable au Prince régent et que, sans nul doute, il serait Adèle à ses engagements, mais qu'il était obligé de tenir compte de Topinidii de sed propres sujets.

L'ambassadeur en vint à penser qu*au lieu de porter dans f ette négociation une vivacité , une insistance qui ne pouvaient qu'effaroucher des esprits prévenus, il fallait travailler à les éclairer et à les gagner peu à peu. Telle était cependant l'impatience des ministres anglais, stimulée par la crainte de perdre la majorité dans la Chambre des communes s'ils ne lui donnaient pas satisfaction sur ce point j quë^ poût* essayer de vaincre une résistance aussi opiniâtre, ils se décidèrent à une proposition bien singulière : le duc de Wellington fut autorisé à offrira laFrance, soit rile de la Trinité, soit une somme d'argent destinée à

indemniser les intérêts engagés dans la traite. Le gouvernement français répondit que l'idée de concéder un principe pourde l'argentserait certainement très-mal accueillie en France, parce qu*on y verrait quelque chose de contraire à la dignité du pays et qu'une cession territoriale ne désarmerait pas les intérêts privés contre lesquels on avait à Iiitter. Les choses en restèrent là.

Des questions plus grandes, au moins en apparence, ne tardèrent pad à absorber l'attention dos cabinets, [l ne s'agissait de rien moins que du partage des dépouilles de l'Empire français et des bases à donner à Téquilibre européen. Même avant la chute de Napoléon, de graves dissentiments dont j'ai indiqué la nature s'étaient déclarés eutre lés puissances principales. Il fallait maintenant les concilier, faire la part et régler les conditions de chacune. C'était la tâche réservée au Congrès dont l'ouverture, fixée d'abord au commencement d'août, avait été différée, les souverains et leurs ministres n'ayant pu arriter à Vienne à l'époque convenue, mais qui devait commencer ses délibérations préparatoires dans le courant de septembre.

Déjà, tant par les stipulations des traités antérieurs que par un consentement général auquel il ne manquait plus que la forme officielle, on s'était mis d'accord Sur un grand nombre de points : l'incorporation de la Belgique à la Hollande pour former, sous la souveraineté de la maison d'Orange, un royaume destiné à servir de barrière contre la France, la réunion à la Suède de la Norvège

enlevée au Danemarckauprix dUndemnités insignifiantes dans le nord de TAllemagne étaient des faits accomplis ; il était décidé que le Hanovre, domaine patrimonial de la maison royale d'Angleterre, serait érigé en royaume et recevrait un accroissement de territoire ; rAutriche était déjà en possession de ce qui composait naguère le royaume d'Italie; le roi de Sardaigne avait recouvré le Piémont, la majeure partie de la Savoie, le comté de Nice et personne n*ignorait que la ville et le pays de Gènes, malgré les réclaniations de ses habitants qui redemandaient leur ancienne indépendance, serviraient à l'agrandissement de la monarchie piémontaise dont on voulait faire aussi, du côté de Tltalie, un boulevard contre la France. L'Allemagne et la Suisse devaient former des confédérations. Sans doute, il restait beaucoup à faire pour déterminer le caractère et les conditions de ces confédérations, comme aussi pour régler dans ces deux contrées et en Italie certaines questions territoriales assez délicates. Ces difficultés étaient sérieuses. On n'avait pourtant pas à craindre que les grandes puissances échouassent dans leurs efforts pour les résoudre à l'amiable, mais il en était d'autres qui pouvaient inspirer aux amis de la paix de sérieuses appréhensions. Parmi ces dernières questions, celle de Pologne tenait incontestablement le premier

rang.

Au commencement de 4813, lorsque les armées russes victorieuses avaient pénétré dans le duché de Varsovie alors possédé par le roi de Saxe, allié do Napoléon,

Tempereur Alexandre, pour engager les Polonais du duché à séparer leur cause de celle de la France, avait entamé avec eux, par Tintermédiaire du prince Czartoryski, jadis son ministre et son ami, des négociations dans lesquelles il avait fait luire à leurs yeux Tespérancedu rétablissement de leur nationalité. Il ne parlait alors qu'avec indignation des partages qui. avaient détruit la vieille monarchie des Jagellons. Son plus ardent désir était de réparer autant que possible cet odieux attentat contre le droit des gens. Il proposait donc de réunir au duché de Varsovie, composé des provinces polonaises enlevées à la Prusse et à TAutriche par les traités de Tilslt et de Schœnbrunn , la Lithuanie et les autres provinces également polonaises que les partages avaient attribuées à la Russie et d'en former un État dont il aurait pris la souveraineté sous le titre de roi de Pologne. Ce royaume aurait reçu une constitution libérale. Aucun emploi n'aurait pu y être conféré aux étrangers, c'est-à-dire aux Russes ; aucune force étrangère n'aurait pu occuper le pays.

La marche rapide des événements n'avait pas laissé le temps de donner suite à ces offres. La Prusse et rAuti:iche, en abandonnant la cause de la France pour s'unir à la Russie, avaient exigé d'Alexandre des conditions inconciliables avec les intentions qu'il venait d'exprimer aux Polonais : les trois puissances avaient stipulé la dissolution du duché de Varsovie et le partage entre elles des territoires qui le composaient.

Le traité de Paris qui, après la chute de Napoléon, avait

posé les principes de l'organisation future de i'Ailemagtie, de la Suisse et de Tltalie, ne contenait pas môme le nom de la Pologne. [1 parait pourtant que, pendant les négociations qui amenèrent ce traité, Temporeur Alexandre parlait de rétablir la monarchie polonaise dans ses limites les plus étendues. Il paraît aussi que le gouvernement français Ty encourageait, peut-être pour lui cojnplaire et capter sa bienveillance. Très-vraisemblablement, d'ailleurs, dans les entretiens qui avaient lieu à ce sujet, op se bornait à des généralités et on considérait plutôt le côté moral et philosophique que le côté pratique d'un pareil projet dont un examen tant soit peu approfondi ' n'eût pas permis de méconnaître les insurmontablei diOicultcs.

Dans l'intervalle qui s'écoula entre la signature du traité de Paris et l'ouverture du Congrès, pendant le séjour assez court que l'Empereur fit à Saint Pétersbourg après son malencontreux voyage de Londres, un changement sembla s'opérer dans ses dispositions. Replacé, s!4)rès une longue absence, au foyer des passions et des intérêts moscoviteî^. il put se convaincre de l'impossibilité d'amener les Russes à voir sans indignation et sans colère I0 démembrement de leur empire en faveur d'un peuple ({u'ils avaient toujours considéré comme un ennemi. Son

enthousiasme pour les Polonais parut se refroidir. Il se ranima quelque peu pendant une visite qu'il fit ensuite au prince Czartoryski dans sa magnifique résidence de Pulawy. Néanmoins, la réflexion avait beaucoup modifié

ses premières idées. Désormais, il n^était plus question de rétablir la Pologqe dans ses anciepnes proportions ni môme, au moins pour le moment, de réupir au duché de Varsovie la Lithuànie et les autres provinces incorporées il Tempire russe depuis les déplorables partages ; tout se réduisait à décorer le duché du titre de royaume de Pologne et à le placer, cornine un État distinct, avec des institutions nationales et libérales, sous la souveraineté de l'Empereur.

La question ainsi posée et dépouillée de sa grandeur primitive était sans doute moins insoluble, mais elle présentait encore de grandes ditTicultés. De toutes les autres puissances, la Prusse était la seule qui n'y eût pas d'objection. J'en ai déjà dit les fnotifs, mais Je dois les rappeler succinctement. Le duché de Varsovie lavait, pour sa portion la plus considérable, constitué naguère la part de la Prusse dans les partages successifs de la Pologne et on aurait pu penser qu'au moment où elle se relevait de ses désQâtres ^11^ en réclamerait la restitution, mais la Russie avait trouvé un moyen de l'en indemniser en lui promettant $on appui poiir la réunion à la monarchie prussienne 4u royaume de Saxe dont le souverain, accusé de trahison envers l'Allemagne pour sa fidélité à l'alliance de Napoléon, était alors retenu prisonnier à Berlin. L'incorporation de la Saxe aurait donné à la Prusse une contiguïté territoriale, une force compacte qui lui ^vait manqué jusqu'alors et l^i aurait assuré en Allemagne un 4egré d'influence qui l'eût dédommagée largement de la

perte de ses anciens districts polonais. Le cabinet de Berlin entm donc avec empressement dans une combinaison qui flattait ses vues ambitieuses et ses projets sur TAllemagne.

L'Autriche, au contraire, en était fort effrayée. Il ne pouvait lui convenir, ni que la Prusse, par la réunion de la Saxe, obtînt en Allemagne une prépondérance décisive et acquît sur les frontières de la Bohême des positions militaires menaçantes pour la capitale de l'empire, ni que la Russie, maîtresse du duché de Varsovie tout entier et s'étendant au delà de la Vistale, se trouvât en contact immédiat avec la Confédération germanique sur laquelle elle exerçait déjà tant d'ascendant. M. de Metternich, cependant, ne sachant pas encore jusqu'à quel point il serait appuyé dans sa résistance aux projets des deux cours du Nord, ne se prononçait, surtout. en ce qui concernait la Saxe, qu'avec beaucoup de timidité.

La politique de l'Angleterre se serait accommodée de l'agrandissement de la Prusse : aussi témoignait-elle alors assez peu d'intérêt pour le roi de Saxe ; mais, autant que TAutriche, elle redoutait l'accroissement de l'énorme puissance de la Russie et elle était résolue à faire tout ce qui serait en son pouvoir pour l'empêcher d'absorber la totalité du duché de Varsovie.

Quant aux États secondaires de l'Allemagne, ce qui les préoccupait le plus dans les arrangements qui se préparaient, c'était le sort dont la Saxe était menacée. La confiscation d'un des plus anciens États du Corps germa*

nique, la spoliation d'une de ses plus illustres dynasties leur paraissaient constituer un précédent bien dangereux ; la Bavière, le Hanovre surtout, s'étonnaient, s'indignaient de la froideur que l'Angleterre, que l'Autriche elle-même témoignaient à ce sujet.

Ces dissentiments des puissances naguère coalisées contre Napoléon ouvraient au gouvernement français des chances inespérées. Peu de mois auparavant, on avait cru faire envers lui acte de générosité et de courtoisie en l'admettant à prendre part au Congrès, et chacun pensait alors qu'il n'y paraîtrait que pour la forme, d'autant plus qu'un des articles secrets du traité de Paris lui interdisait d'fntervenir dans la répartition des territoires que le sort des armes lui avait enlevé. Maintenant, la force des choses semblait l'appeler à devenir l'arbitre de l'Europe. Seul de toutes les grandes puissances continentales, il avait cet avantage que le traité de Paris ayant définitivement réglé son état de possession, il n'avait rien à demander au congrès ; aucune considération d'intérêt particulier ne devait donc y gêner son action et il dépendait de lui de faire pencher la balance dans le sens qui lui conviendrait.

Peut être, en prêtant à la Russie un appui qui eût paralysé toute opposition, le gouvernement du Roi eût-il pu obtenir dans l'arrangement général des affaires de l'Europe quelque dédommagement pour ses pertes récentes. Les projets des cabinets de Saint-Pétersbourg ^t de Berlin entraient d'ailleurs, à quelques égards, dans ce qu'on pouvait considérer comme les convenances particulières

de la France. Lés Polonais avaient élé nos fidèles alliés pendant vingt ans de guerre et tout ce qui tendait, à un degré quelconque, à leur rendre une nationalité, une organisation politique, devait plaire en France au sentiment populaire. Quant à la Saxe, son incorporation à la Prusse jurait créé entre ce dernier pays et TAulriclie des points de conlact, des causes d'irritation, on pourrait dire uq état permanent d'hostilité qui eût pour longtemps préservé le gouvernement français du péril de les voir ^ coaliser contre lui. C'étaient là sans doute des motifs puiissants de seconder la politique de l'empereur Alexandr^. Ils ne prévalurent pas contre les préventions pt les antipathies que j'ai indiquées et qui, comme je l'ai fait entendre, avaient aussi h faire valoir dans le sens opposé des arguments pour le moins spécieux.

Le cabipet des Tuileries ay^it deux grands objets en vue dans les négociations qui allaient s'engager : il voulait rétablir sur le trône de Naples, encore occupé par Joacbim Murât» la branche de la (Raison de pourbon retirée depuis huit ans ep Sicile, et aussi procurer un établissement en Italie à la branche de Parpie dont le tr^^ité de Fontainebleau avait donné les anciens Étais à la femme et au fils de Napoléon ; il voulait sauver l'existence de (a Saxe et les droits de son rpi uni de très-prés à l^ouis J.\Ul par les liens du sang et dont les malheurs excitaient m France une sympathie d'autant plus vive qu'il se les étuit attirés par $on attapbement à l'alliance fr^nçai^e. Peur sauver la Saxe, il fallait nécessairement se mettre en lutte

ouverte contre la Russie et la Prusse et le concours ou tout au moins Tassentiment de l'Angleterre el de rAutrictie était indispensable pour renverser Murât, pour assurer une indemnité aux Bourbons de Parme.

Le gouvernement français désirait donc s'entendre avec FAngletôrre sur l'action à exercer dans le Congrès. Les avances de M. de Talleyraud ne trouvèrent d'abord à Londres qu'un accueil assez froid. Pour lutter contre \e^ ci^igances ambitieuses de la Russie, le cabinet britannique eût préféré à ralUance française une ligue interr médiaire formée de TAutriclie, de la Prusse, de TAlle-r magne, de l'Angleterre el d^s Pays-Bas, ligue qui, uu bespin, aurait pu tenir tête tout à la fpis aux cabinet» de Paris et de Saint-Pétersbourg. La Prusse n'ayant pas voulu se séparer de la Russie, il fallut bien accepter l'appui de la France, mais, dans la pansée de lord Castlereagh, c'était là une alliance de nécessité et non pas de choix : la combinaison sur laquelle elle reposait prèiait, disait-il, aux plus fortes objections; elle était peu solide de sa nature, parce qu'on ne parviendrait jamais à établir m accord parfait, entre l'Autriche et la France, surtout par rapport à l'Italie; si la guerre venait h éclater, il y aurait d'ailleurs cef imm30se danger que, pour protéger les Pays-Bas et Ips rives du Rhin contre les puissances du Nord, il faudrait de toute nécessité y appeler ces mêmes armées françaises qu'on avait eu tout récemment tant de peine à en chasser. Lord Castlereagh pensait donc que l'Angleterre ne devait pas mettre tout son enjeu

sur une pareille alliance et que, tout en ménageant la bonne volonté de la cour des Tuileries , il fallait chercher les moyens de se passer d'elle, c'est-à-dire de regagner la Prusse, dût-on aller pour cela jusqu'à sacrifier complètement la Saxe.

En résumé, la principale différence qui existait entre les vues du gouvernement français et celles du gouvernement britannique, c'est que ce dernier avait pour unique but de s'opposer à l'agrandissement excessif de la Russie et désirait resserrer les liens de l'union allemande, fût-ce au prix de l'anéantissement de la Saxe, tandis que la France, tout en désirant aussi contenir la Russie, voulait surtout sauver la Saxe et détrôner Murât et ne tenait nullement à rendre plus intime l'accord des États allemands.

Il y avait encore entre les deux cabinets un dissentiment qui s'expliquait par l'extrême différence de leurs situations. La France, pressée de sortir de l'isolement où l'avaient réduite les événements des dernières années, eût voulu proclamer bien haut l'espèce d'alliance qui s'établissait entre elle et l'Angleterre et, par conséquent, la rupture de la coalition qui avait produit cet isolement. Le cabinet de Londres était loin de partager cet empressement. Tout en reconnaissant que les circonstances appelaient les deux puissances occidentales à unir leurs efforts pour préserver l'équilibre et la paix de l'Europe, il était d'avis qu'on ne devait pas, comme l'eût désiré M. de Talleyrand , en annoncer d'avance l'intention et qu'une

telle attitude prise prématurément ferait un tort grave à l'Angleterre qui semblerait se complaire à briser la grande alliance, l'instrument delà libération européenne, avantque les faits n'eussent complètement démontré Timpossibilité de la maintenir. Lord Castlereagh consentit pourtant à passer par Paris avant de se rendre au Congrès et à s'y arrêter quelques jours pour s'entretenir avec le ministre français des questions qu'ils allaient avoir à débattre, mais il déclara nettement à M. de Talleyrand que, conformément à une promesse faite depuis longtemps, il aurait à Vienne, dans les premiers jours de septembre, avec les ministres de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, des conférences préliminaires relatives aux engagements contractés entre les alliés à une époque où l'Angleterre, disait-il, était bien loin encore de pouvoir compter le gouvernement français au nombre de ses amis. Ce langage était net. Évidemment, le cabinet de Londres ne voulait se lier à la France qu'après s'être assuré qu'il avait absolument besoin d'elle pour arriver à ses fins.

Avant la fin de septembre, presque tous les personnages qui devaient prendre part aux travaux du Congrès se trouvèrent réunis à Vienne. M. de Talleyrand lui-même y arriva le 23 de ce mois. Jamais, peut-être, on ne vit une pareille réunion de souverains et d'hommes d'État rassemblés pour une plus grande œuvre , celle de la reconstitution de l'Europe. L'empereur de Russie, le roi de Prusse, les rois de Danemark, de Bavière, de Wurtemberg, une foule de princes allemands impatients de connaître le sort

174 HISTOIRE DE LA ftESTAORATIOlH.

déflnillf qui leur serait fait, étaient eh ce moment \ei hôl68 de l'empen^ur d'Autriche. Ils s'étaient fait accompagner de leurs principaux conseillers. Le roi de France^ le prince régent d'Angleterre, les rois d'Espagne , de Partugal, de Suède, de Sardaigne, les deujt titulaires de là couronne de Naples, le prince souverain des Pays-Bas qui devait bientôt après prendre le titre de roi, le Pape lui-môme, Gênes, dont la réunion à la Sardaigne n'avait pas encore été prononcée formellement et qui persistait & réclamer son indépendance, tous les souverains, tous eeux même qui croyaient avoir droit h une souveraineté^ tels que l'ordre de Malte, dépossédé depuis seize ans, et les prétendants à l'héritage du duché de Bouillon, avaient envoyé des représentants à ces États gétiéraux de l'Europe. La Porte seule était absente : elle n'avait pas pria part à la dernière guerre et la Russie,*d'ailleursj n'eût pas consenti à son admission aux garanties du concert européen.

M. de Talleyrand était naturellement le premier des plénipotentiaires français et en lui se résumait la pensée de la Ff&îice. Il s'était fait adjoindre le duc de Dalberg^ naguère son collègue dans le gouvernement provisoire j M. de La Tour du Pin^ ancien émigré, et le jeune comte Alexis de Ndailles connu pour son royalisme et surtout pour l'ardeur de ses sentiments religieux. Sans faire partie comme eux du Congrès à titre officiel, M. de la Besnardière, directeur des affaires étrangères, diplomate expérimenté et surtout rédacteur consommé, devait être pour

HISTOIRE DE LA RÈStAtJRATtOIf. in

M. de Tàlleyrand lin coopérateur plus utile et pluâ intime. L'Angleterre avait désigné pour ses plénipotentiaires, avec lord Castlereagh, son frère sir Charles Stewart, jprd Glaticarty et lord Catheart, envoyés auprès des cours de Prusséj des Pays-Bas et de Russie. M. de Nesselrode, le vieux prinèè Razumotvski et le comte de Stackel^erg étaient thtinisdés pouvoirs de Tempereiir Alexandre qui, de plug^ avait ametiéavec lui, à titre de conseillers officieux^ le baron de Stein, le prince Czartoryski et le colonel Laharpe, son ancien gouverneur; le comte Capodistriàs , en qui il commençait à placer une très-grande confiance, avait aussi été appelé pour prendre part au règlement des affaires de la Suisse où il était accrédité comme ministre ; 'plus tard, le général Pozzo, envoyé de Russie auprès de Louis XVIII, vint aussi passer quelque temps à Vienne. M. de Metternich s'était donné pour auxiliaire le baron de \Vessenberg, un des membres les plus distingués de la diplomatie autrichienne, et il avait dans sa chancellerie M. de Gejrfz, publiciste retiommé , qui fut depuis le secré- ^ taire de tous* les Congrès. Le prince de Hardenberg et le baron Guillaume de Humboldt représentaient la Prusse. L'Espagne n'avait qu'un seul plénipotentiaire, le chevalier de Labrador, Castillan de la vieille roche^ dont le langage hautain et l'inflexible opiniâtreté eussent paru excessives alors même que son pays eût été aussi puissant qu'au temps de Philippe II. Le comte , depuis duc de Pàlmella^ plus souple, plus adroit, était le premier des plénipotentiaires portugais. Le cardinal Consalvi, le fidèle et

sage ministre de Pie VII , était chargé de faire valoir les droits du Saint-Siège sur certaines provinces de son ancien domaine occupées par les Autrichiens et par Murât et d'obtenir, s'il le pouvait, que l'Église recouvrât en Allemagne une partie au moins des souverainetés ecclésiastiques détruites par les guerres de la Révolution. Je ne nommerai pas les envoyés des États moins considérables dont plusieurs étaient pourtant des hommes éminents.

Ce n'était évidemment pas dans une assemblée aussi nombreuse et dont les membres étaient appelés à une influence tellement inégale que pouvaient être discutées et résolues les questions si diverses, si graves, si délicates soumises à la décision du Congrès. La plupart des plénipotentiaires, représentant des gouvernements trop faibles pour peser d'un poids tant soit peu sérieux dans labalance de l'Europe, né devaient guère y figurer que comme des fondés de pouvoirs chargés de défendre les intérêts spéciaux de leurs commettants et de donner un assentiment de forme aux résolutions qui les concerneraient. Toutes les décisions, toutes celles du moins qui auraient quelque importance, ne pouvaient manquer d'émaner d'une sorte de directoire composé des ministres des puissances principales, mais quelles seraient ces puissances et dans quelle forme s'exercerait leur action? C'était ce qu'il fallait d'abord déterminer.

Avant même que M. de Talleyrand ne fût arrivé à Vienne, les plénipotentiaires de l'Angleterre, de la Russie,

de TAutriche et de la Prusse avaient décidé, par deux protocoles formels, qu'ils délibéreraient seuls sur la distribution des territoires enlevés par le traité de Paris à la France et à ses alliés en Pologne, en Allemagne et en Italie, qu'à mesure qu'ils auraient pris une résolution, ils en informeraient les plénipotentiaires de France et d'Espagne, que ces derniers seraient admis à donner leur avis, à présenter des objections, qu'on les discuterait, mais que les quati*e cabinets alliés n'entreraient en conférence avec eux qu'après s'être mis complètement d'accord, et qu'en attendant, les envoyés des six puissances s'occuperaient ensemble des autres questions soumises au Congrès, sauf à s'enquérir plus tard des opinions et des vœux des envoyés des autres États.

Ce plan compliqué, qui pouvait se justifier par un des articles secrets du traité de Paris, mais qui révélait trop ouvertement les pensées de prépondérance de quelques cabinets, fut promptement abandonné sur les représentations de lord Castlereagh. Les quatre cours étaient trop peu d'accord entre elles pour qu'elles pussent espérer de se maintenir dans l'espèce de dictature qu'elles avaient d'abord voulu s'arroger, et d'ailleurs, l'Angleterre et l'Autriche, dans la résistance qu'elles se proposaient de faire aux projets ambitieux de la Russie, devaient tenir à se ménager des auxiliaires.

On s'arrêta donc à un parti moins tranché. M. de Metternich, en son nom et au nom des ministres de Russie, d'Angleterre et de Prusse, invita MM. de Talleyrand et de Labrador à une conférence où on leur présenta un projet

l'78 HtStDlBR D£ LA RESTAURATION.

de déclaration qui avait pour but de régler la tnarché dil Congrès. Après des protestations fort explicites cdntre la supposition quUl pût entrer datis la pensée de ces puiêsances d'empiéter sur Tlndépendance des autres Étati^, oft y développait Un système suivant lequel l'ouverture formelle du Congrès aui^ait été ajournée jusqu'au tnoment où des comités, formés par les cours principales pour préparer les matières, en auraient achevé l'élaboratloTi ^ en sorte que l'assemblée générale n'eût plus qu'à sanctionner les résultats qu'on lui aurait soumis.

M^ de Talleyrand saisit avec habileté l'occasion qu'on lui offrait de s'ériger en défenseur des droits des faibles. D'accord avec M. de Labrador^ il soutint que six {)Uis8ânGès ne pouvaient se substituer à l'Europe entière ; il réclama pour le Portugal et la Suède, signataires du traité de Paris comme ces felx puissances, le droit de prendi^ part aréc elles à l'initiative des négociations ; tout eU reconiiaissant qu'une sorte de nécessité semblait donner qualité aux rè^ présentants de ces huit gouvernements pour former une commission préparative des travaux du Congrès» il ex^ pliqua que leur compétence ne pouvait s'étendre au delà sans usurpation^ qu'il fallait sans plus de retard jaunir le Congrès et qu'en différant plus longtemps sa edntocatiorl on se créerait de grandes diiiicutés, puisque tout de qU'oh ferait serait en quelque sorte frappé de nullité. Il déelara de plus que si la France, par le traité de Paris, avait à l'avance recohnu les arrangements teititdriaux que pou**raient faire les autres puissances, cela devait s'entendre

HISTOIRE DE LA RESTAUftATIONà 17»

uniquement d'arrangements positifs^ non de faits éven-^ taels, et que toute disposition dont on n'était pas convenu avant la réuhion du Congrès devait sous ce rapport être considérée comme n'etistant pels. Il prolesta contre la qualification A'allié^ par laquelle les quatre cours continuaieilt à se désigner, comme si le rétablissement de la pàist n*aVait pas mis fin à une alliance dont Tobjet était la guerre contre la France.

Sur ce dernier point, M. de Talleyrand obtint facilement satisfaction. On n'hésita pas à lui dire qu'il ne fallait voir dans remploi du mdt i'alliés que la préférence donnée à une formule commode et Teffet d'une habitude contractée dans des circonstances différentes. Mais ses autres objections développées avec force et avec talent^ tant dans dei^ conférences verbales que dans une note rémise à M. de Mètternich, obtinrent d'abord moins de succès. Précisément, parce qu'elles frappaient juste et qu'elles signalaient les côtés faibles de la position prise par les anciens coalisés» elles excitèrent en eux une grande irritation. Ils se plaignirent vivement de ce qu'en les consignant daiH un document officiel, le ministre français eût donné à des e^iplications qu'ils avaient voulu rendre confidentielles un tout autre caractère et ils essayèrent de l'amener à retirer sa note; il s'y refusa. M; de Mettemich, dans un mouvement de dépit, s'écria que les alliés pourraient bien se résigner à faire leurs affaires tout seuls. « Je ne demandé » pas mieux, répondit M. de Talleyrand^ je ne serai que » membre du Congrès, j'attendrai qu'il s'ouvre. » Comme

iSO HISTOIRE DE LA HESTAURATION.

on senlait parfaitement qae, dans Tétat de désaccord des • autres cabinets, rien ne pouvait se faire sans la France, la menace que le ministre autrichien avait laissée échapper n*eut pas de suite, mais Thumeur des plénipotentiaires se trahissait par le langage qu'ils tenaient en dehors des conférences. « On veut nous diviser, disait M. de Nessebode, » mais on n*y réussira pas. » M. de Humboldt prétendait que la note de M. de Talleyrand était un brandon jeté au milieu d'eux. On craignait surtout que l'attitude prise par la France ne lui rendît sur les États de second ordre Tinfluence qu'elle avait eue jadis et que lui avait enlevée la politique spoliatrice de la Révolution et de l'Empire. Pour prévenir ce danger, on la montrait toujours animée de l'esprit d'envahissement qui lui avait fait tant d'ennemis ; on répandait le bruit qu'elle aspirait à reprendre la Belgique et la rive gauche du Rhin, et certains écrits publiés à Paris, sous l'inspiration d'un patriotisme plus zélé que prudent, servaient à appuyer cette accusation.

Il fallut pourtant finir par se mettre d'accord. On se fit de part et d'autre des concessions. Il fut résolu que les représentants des huit puissances signataires du traité de Paris formeraient, sous la présidence de M. de Metternich, un comité central pour la direction générale des affaires et que les questions seraient préparées par des commissions spéciales composées généralement des plénipotentiaires des États intéressés.

Une déclaration du cx)mité central, datée du 8 octobre, ajourna définitivement au 4«' novembre l'ouverture du

Congrès, dans Tespérance, y était-il dit, qu'à cette époque les questions sur lesquelles il avait à prononcer seraient arrivées à un degré de maturité suffisant pour que le résultat répondît aux principes du droit des gens, aux stipulations des traités et à la juste attente du public. C'était M. de Talleyrand qui avait fait insérer dans cette phrase le rappel aux principes du droit des gens; les ministres prussiens avaient d'abord repoussé ayec emportement une expression dans laquelle ils voyaient, s'kns doute, la condamnation de leurs prétentions ambitieuses. Le 1®' novembre, on procéda en séance solennelle à la vérification des pouvoirs de tous les plénipotentiaires. Le Congrès fut alors c>ensé ouvert, mais il ne devait jamais se réunir ni agir en corps. Ses attributions se trouvaient en réalité dévolues au cainité des huit puissances. C'est de ce comité qu'émanèrent toutes les résolutions. Le rôle des représentants des autres États se réduisit à intervenir pour la défense des intérêts particuUers de leurs commettants et à figurer dans les commissions auxquelles on jugeait à propos de les appeler. En théorie, une semblable façon de procéder pouvait paraître blessante pour l'égalité et l'indépendance des gouvernements , mais toutç autre eût été impraticable. Par la force des choses, en politique, la direction ne peut appartenir qu'aux plus grands et aux plus forts, seuls aptes à apprécier les convenances et les possibilités des situations comme aussi seuls capables de rendre, leurs déterminations efficaces. Leurs inévitables dissentiments, la jalousie qu'ils s'inspirent les uns aux

aulr68, ^ot les seules garanties des droits des faibles, mais ces garanties ont une grande valeur.

Elntre les huft puissances elles-mêmes, il y avait encore trop d'inégalité pour qu'elles pussent concourir au môme litre à la rôarganisation de TédiQce politique. Tandis qu'avecle secours des commissions spéciales, elles réglaient successivement les détails de diverses questions dont les principes ou les bases étaient déjà arrêtés avant la réunion du Congrès, cinq d'entre elles, qu'on s'est habitué depuis h appeler les grandes puissances, T Autriche , la France, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie, se concertaient, Qu dehors des conférences officielles, sur les questions bien autrement importantes, bien plus difficiles à résoudre, de la Pologne, de la Saxe et de Naples. Cette dernière question, celle de l'e^Lpulsion de Murât et de la restauration des Bourbons de Sicile, avait été posée dès les premiers jours par M^^îr de Talleyrand et de Labrador en termes très-nets, et l'accueil fait à leurs premières ouvertures n'était pas fait pour les décourager» Cependant, on (3tait convenu de ne pas la discuter immédiatemant. L'affaire de Pologne à laquelle se liait, comme nous l'avons vu, celle de la Saxe élaH au contraire devenue de prime-abord l'qbjet d'une lutte très^animée, Cétait le point central des pégociations, la véritable question de paix ou de guerre, auprès de laquelle toutes les autr^ n'avaient comparativement qu'une importance secondaire. L'empereur Alexandre persistait à demander pour son r^omple le duché de Varsovie tout entier. Snivré do S^s

HISTOIRE DE LA RESTAUBATlQUi. 1i»3

succès, il s'iadignait de &e voir contester le prix de^ seivvices qu'il avait rendus à TBurope et il s'étonnait surtout de rencontrer la France parmi ses adversûres, ïl eut avec M. da TaKayrand plusieurs entretiens dans les^quels il mil lout en œuvre pour agir sur l'esprit de co ministre. Il essaya d'abord de l'effrayer par la hauteur de son langage et Is^ violence des résolutions qu^ il lui laissa entrevoir pour le cas où l'on continuemit à entraver ses volontés; mais s*apercevant bientôt que de semblables démonstrations échouaient contre le calme imperturbable de son interlocuteur, il chercha à obtenir par la persuasion et le raisonnement ce qu'il ne pouvait emporter de haute lutte- Il rappela ce qu'il avait fait pour la France et, après avoir développé Mvec chaleur les motifs de justice et de haute morale qui le portaient à réparer autant que possible, par le rétablissiement d'un royaume de Pologne, une des grandes iniquités de la fin du Jiviu® siècle, il manifesta sa surprise de voir un gouvernement qui naguère encore approuvait ses projets se prononcer maintenant dans un sens contraire.

Il n*élait pas difficile au ministre français de repousser ce reproche de contradiclion, « Nous n'avons pas changé » d'avis, disait M. de Talleyrand. A Paris, il s'agissait de » rétablir en entier le royaume de Pologne et de le rendre » indépendant. Nous désirions ce résultat, nous le désirons » encore aujourd'hui, et si la Hussie voulait encore y train vailler, nous sommes prêts à la soutenir. — Mais, » répondait l'Empereur, il faut tenir compte des cireon-

J8â HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

» stances. Sans doute, je n*ai pas changé plus que vous ; » ce que je souhaitais, je le souhaite encore comme homme, » comme fidèle aux idées libérales que je n'abandonnerai » jamais. Cependant, j*ai dû reconnaître Timpossibilité » d'accomplir un tel plan dans toute son étendue. En ce » moment, FAutriche et la Prusse ne consentiraient pas à » la restauration de la Pologne. — Soit, répliquait » M. de Talleyrand, mais, dès qu'au lieu de rétablir la » Pologne, il ne s'agit plus que de décider dans quelle » proportion le duché de Varsovie sera partagé entre les » trois cours ou s'il restera tout entier à la Russie, laques- » tion de haute politique disparaît. Je ne vois plus qu'une » question de limites dont la solution n'importe à la France » qu'autant qu'elle se lie à d'autres. La Pologne cesse » d'être notre principale affaire. Que l'Autriche et la Prusse » soient satisfaites et nous le serons aussi, pourvu que la » transaction ne se fasse pas aux dépens de la Saxe. »

C'est sur ce terrain que M. de Talleyrand se tint constamment jusqu'à l'issue de la négociation. Il était choisi avec habileté. Le principal but que l8^ France s'était proposé, c'était de sauver la Saxe. 11 fallait, pour cela, assurer à la Prusse, à qui la Russie l'avait promis, des dédommagements dont le duché de Varsovie devait faire en partie les frais. C'était dès lors une nécessité de s'opposer à ce que le duché passât tout entier sous la domination russe ; mais, pour ne pas choquer l'opinion, il convenait de bien établir que, loin de combattre dans les propositions du cabinet de Saint-Pétersbourg ce qu'elles avaient de favo-

rable à la Pologne, la France ne les repoussait que comme trop incomplètes, comme n'atteignant' pas le but auquel elles semblaient tendre et offrant sous d'autres rapports des inconvénients sans compensation.. M. de Talleyrand, dans une lettre qu'il écrivit quelque temps après à M. de Metternich et dont le ton solennel indiquait assez qu'il voulait en faire un manifeste, exposa parfaitement c^es considérations. Il y disait que le Roi aurait considéré la question de Pologne comme incomparablement la plus grande, la plus européenne des questions soumises au Congrès s'il avait pu espérer qu'un peuple si digne de l'intérêt de tous les autres par son ancienneté, par sa valeur, par les services rendus jadis à l'Europe et par ses longues infortunes^ un peuple rayé jadis du nombre des nations par des actes qui avaient été le prélude, en partie la cause et jusqu'à un certain point l'excuse des bouleversements de l'Europe, serait rendu à son antique et complète indépendance, mais que les circonstances, plus fortes que les dispositions personnelles des souverains, réduisant cette question à un simple règlement de limites entre trois puissances , la France n'avait plus qu'à faire des vœux pour qu'elles parvinssent à s'entendre.

M. de Talleyrand se garda bien, d'ailleurs, d'élever des objections contre la volonté exprimée par l'empereur Alexandre d'ériger en royaume le territoire qui lui serait attribué dans le duché de Varsovie et de lui donner des institutions libérales. Un tel projet devait sans doute alarmer l'Autriche , la Prusse elle-même devait le voir avec

18e HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

peu de sa,lisf action, mais le gouvernement français n'ar vait aucun motif d'en être contrarié. En s^y prêtant isivec bonne grâce, il s'associait à la faveur dont Topinien pu^ bliquç entourait les protecteurs de la malheureuse Pologne et en même temps il atténuait le mécontentement de TËmpereur. M. deTalleyrand eut donc soin de lui faire dire par le prince C^^artqryski, intermédiaire habituel de leurs communications, que sur ce point il trouverait la France très^-facile si de son côté il voulait Taider à sauver la Saxe.

On eût pu croire que le cabinet de Londres se placerait, dans la question de Pologne, sur la même ligne que la France. Les intérêts des deux cours étaient les mêmes ed r Angleterre, par le rôle qu'elle avait joué dans la dernière guerre, était en mesure de donner à son attitude bien plu^ de franchise et d^énergte. Néanmoins, tord Castlqreagh, dominé p^r Tinfluence autrichienne et par- cette haine instinctive que le ministère dont il faisait partie portait aux idées libérales, fonda sur de tout autres bases son opposition à la politique russe. Il fit preuve en cette 6GC£^^ sion d^une extrême maladresse. S'il eût voulu rendre toute conciliation impossible en irritant Tamour-propre dePEippereup, il n'eût pas tenu un autre langage.

Alexandre avait cru que le meilleup moyen d^obtenir pour ses projets l'assentiment du représentant de t^Angl^ terre, c'était de se présenter à lui comme le restaurateur de la Pologne, comme le réparateur du grand attentat qui avait consommé l'anéantissement de ce royaume. « A la

HISTOIRE DE LA BESTAURATION. Ul

» vérité, lui avait-il dit, il im s'agit pas en ce moment de » rétablir la Pologne tout entière, mais rien n^empêichle » que cela^ne se fasse un jour si TEurope le désire, Au- » jourd'lmi, la chOi>e serait prématurée. Ce pays a besoin 3^ d*4tre préparé à un aussi gr^nj ebangement, il ne » paui Tétre mieux que par Térectiôn en royaum*^ d'une » partie de son territoire à laquelle on donnerait des insti- » tutions propres à y faire germer et fructifier les prin- » eipes de la civilisation qui se répandraient ensuite daAs » )a masse entière. Ce ptap ne coulera de sacrifices qu'à 1^ moi, puisque ce royaume n^ sera formé que de provinces » sur lesquelles la conquête me donne d'incontestables » droits, mais ces sacrifices, je les ferai avec plaisir, pair ]| principe de conscience, pour consoler une nation mal- » heureuse, pour hâter la marche de la civilisation. J'y ,p. atiache mon bonheur et ma gloire. >

Lord Castlereagh n'était pas hon^me à se laisser séduire par ces élans de philanthropie enthousiaste. Non content de réfuter verbalement les raisonnements de l'Empereur, il lui avait demandé la permission d'engager directement avec lui une controverse écrite dans laquelle il pourrait argumenter avec plus de liberté. Il lui remit successivement deux niémoiires qui contenaient un exposé vraiment curieux des vues du cabinet de Londres. Après avoir rappelé les conventions de 4813 qui stipulaient le partage du dpché de Varsovie entre les trois cours limitrophes, après avoir énuméré, non sans amertume, tous les agrandissement$ que la Russie avait obtenus depuis quelques

années, en grande partie avec le concours de l'Angleterre, il s'attachait à prouver que Facquisition du duché tout entier ou même de la majeure partie de cette province donnerait à Tempire russe une supériorité de force dangereuse pour les deux puissances voisines et pour Téquilibre européen. Il signalait comme une menace permiatnenle contre la paix générale et la tranquillité intérieure de TAutriche et de la Prusse l'invitation faite aux Polonais de se rallier autour de l'Empereur pour travailler à la régénération de leur patrie^ les nouvelles espérances, le nouvel encouragement donnés à V activité et aux cabales de ce peuple léger et inquiet, la chance de voir renaître ces débats tumultueux dans lesquels les Polonais avaient si longtemps enveloppé leur pays et les pays voisins. C'était, on le voit, le principe même de la restauration de la Pologne que repoussait lord Castlereagh. Cependant il déclarait que les alliés, dont il se constituait l'interprète, ne désiraient pas humilier les Polonais ni les priver d'un système d'administration doux, conciliant, conforme à leurs besoins, mais qu'ils demandaient que, dans l'intérêt de la paix, l'Empereur procédât graduellement aux améliorations administratives dont il se proposait de doter la Pologne et qu'à moins d'être décidé au rétablissement entier, à la complète indépendance de ce royaume, il évitât des mesures propres seulement à inquiéter tous les esprits, à mécontenter le peuple russe lui-même et à inspirer aux Polonais de dangereuses illusions. Lord Castlereagh disait encore, en reproduisant

avec une affectation un peu ironique des expressions et des pensées souvent répétées par l'Empereur, que si un devoir moral exigeait un changement aussi décisif que le rétablissement de la moiflarchie polonaise, ce changement devait être exécuté d'après un principe large et libéral, celui de son indépendance véritable; qu'une mesure aussi libérale serait applaudie par l'Europe entière, que l'Autriche et la Prusse y acquiesceraient avec plaisir, mais qu'il n'était pas juste que l'Empereur, pour satisfaire aux inspirations de sa conscience, imposât à ses alliés des arrangements onéreux pour eux seuls.

Alexandre fut vivement blessé du ton de ces communications. Il voulut pourtant y répondre par écrit. Non content de repousser avec hauteur et avec aigreur les insinuations malveillantes dont elles étaient remplies, il essaya de prouver par des calculs positifs que l'acquisition du duché de Varsovie, diminué de quelques districts qu'il consentait dès lors à rendre à l'Autriche et à la Prusse, n'apporterait pas à la Russie l'accroissement de forces offensives dont on se montrait si effrayé et môme suffirait à peine pour mettre ses frontières en sûreté. Quant à l'objection tirée des traités de i813, il fit remarquer qu'à l'époque où ils avaient été conclus, le duché de Varsovie étant encore la seule conquête de la coalition, il était simple que tous liss alliés voulussent en avoir leur part, mais que l'Autriche et la Prusse ayant maintenant, par le résultat des dernières campagnes, trouvé ailleurs de larges indemnités, il lui était permis d'aspirer aussi à des

i9d HÎSTOÎRiî nfi LA nr.STAtîflAtlON.

avantages plus considérables. Il déclara enfin que la Russie, dans Tintérêt de sa propre sécurité) se derait à elle-mélne de ne pas abandonner les Polonais au désespeir^ qu'il fallait absolument leur donner une satisfactidn ai l'on ne voulait leâ jeter dans la révolte, et que prétendre led retenir par la rigueur et par la force ce serait préparer de tristes réactions^ ce serait ménager à une influence étraù-^ gère la possibilité de troubler un jour le nord de TEurdpe. En enroyant sa réponse à lord Castleredghi TEmpei^tir riilvita d'ailleurs à cesser des communications confidentielles qui avaient pris un caractère si extraordinaire et à suivre désormais la négociation par la voie miuistériêlle.

Le système que défendait lord Casllereagh était celui de l'Autriche et de la Prusse, mais la Prusse, qui ne pouvait compter que sur la Russie pour s'emparer de la Sanc^ se trouvait par Ih dans l'impossibilité de combattre ouvertement des projets auxquels l'empereur Alexandre atta^ ohait tant de prix^ et bien que l'Autriche ne fût pas retenue par des motifs aussi impérieux » la politique un peu timide de M. de Metternich la portait à voir avec satisfaction qu'un autre cabinet se chargeât de soutenir la discussion contre les idées favorites de celui de Saint^Pétersbourgi

Il lie pouvait pourtant pas se tenir complètement à l'écart dans un tel débat, mais au lieu de se présenter^ comme les ministres de France et d'Angleterre, âveC un système arrêté, il parut toujours hésiter entre les exigences de l'opinion publique fortement opposée Bn Autriche aux prétentions ambitieuses de la Russie et la

HISTÔtt^Ë 0Ë LA RËStAbflÂttÙ^. 1^1

crainte dô btesser remperéur Alexftndi^ëj atec qui il m^ put cependant éViter d'avoir* des expllcatioiis f Iveè et pénibles. Tantôt, pressé par M. de Talleyrand qui lui représentait le danger de laisser la Russie prendre pôsi^ tion sur les confins de la Hongrie et de la BohôtUé) Il exprimait riiitention positive d'empèchei' qUe cette puis-*" sance h'étendtt sa domination au delà de la Yistule» pareil qu'il croyait pouvoir compter pour cela sur l'appui de te Prusse. Tantôt» s'apercevant qu'Alexandre dont rasééri-*-^ dftnt personnel sur le r(À de Prusse était presque absolu venait de le ramener à ses vues, Il faisait entendre k M. de Talleyrand que de grandes concessions seraient vraisemblablement Uéeessalres. Dans une lettre adressée au premier ministre prussien et qui devait être comUiu^ niquée au monarque t*ussè, il cotnmençait par dire que la meilleure mesure à prendre dans l'ititérét général eût été) soit le rétablissement de l'ancienne Pologne sous un souverain particulier, soit le partage dU duché de Varsovie entre les trois cours; les deux ternies de celte alternative se trouvant écartés , il ne se montrait pas très^ éloigné de consentir aux demandes territoriales de lli Russie moyennant certaines restrictions^ mais il ne dissimulait p^ l'inquiétude que lui causait la pensée de fonder sous la souveraineté de l'empereur de Russie et sous UU régime constitutionnel un royaume de Pologne formé du duché de Varsovie et des anciennes provinces incorpd-* rées à l'empire dëS Czârs; il invoquait contré lés périls d'une telle combinaison certains engagements pris pàb

FEmpereur envers les cabinets de Vienne et de Berlin. La question cependant faisait peu de progrès. Celle de Saxe avançait moins encore. Dans les premiers instants, la cause du Roi captif avait paru à peu près perdue. Ceux qui voulaient le dépouiller s'efforçaient d'exciter contre lui Topinion publique et de justifier à leurs propres yeux la mauvaise action qu'ils allaient commettre, en présentant comme un criminel indigne de pardon un des princes les plus honnêtes et les plus vertueux' qui aient jamais régné. Ce qu'on lui reprochait, c'était d'avoir en 1813 persévéré jusqu'à la fin dans l'alliance de Napoléon dont les armées occupaient son royaume, bien qu'avant l'ouverture de la campagne, lorsque les Russes avaient pour un moment envahi la Saxe, il eût promis secrètement à l'Autriche de garder la neutralité. Oii voulait voir dans cette conduite, si facile à expliquer par la force des circonstances, une trahison envers l'Allemagne, envers l'Europe, et cette trahison, on s'arrogeait le droit de la punir, non-seulement sur le Roi qui eût perdu* sa couronne, mais sur la nation qui eût cessé d'exister comme peuple indépendant. Rien ne saurait surpasser la violence du langage que tenaient les Prussiens pour justifier cette confiscation. L'empçreur de Russie ne s'exprimait pas avec moins de véhémence. Ce n'était plus ce généreux Alexandre qui naguère se proclamait le patron du droit, de la justice, de tous les opprimés. On eût cru entendre Napoléon proclamant la déchéance de quelqu'une de ces dynasties qu'il condam-

nait de temps en temps à disparaître. « Le roi de Saxe est » un traître, disait-il à M. de Talleyrand; s'il n'abdique » pas, il sera conduit en Russie, il y mourra , un autre » roi y est déjà mort. J'ai donné la Saxe à la Prusse, » TAutriche y consent ; le roi de Prusse sera roi de Prusse » et de Saxe, comme je serai empereur de Russie et roi » de Pologne. J'ai deux cent mille hommes dans le duché » de Varsovie. Que l'on m'en chasse... Vous me parlez » toujours de principes ; votre droit public n'est rien » pour moi. Quel cas croyez-vous que je fasse de vos » parchemins et de vos traités? Il y a pour moi une » chose qui est au-dessus de tout, c'est ma parole. Je l'ai » donnée au roi de Prusse, je la tiendrai... Je croyais que » la France me devait quelque chose... La complaisance » qu'elle aura pour moi sur ces deux points sera la » mesure de celle que j'aurai pour elle sur tout ce qui » peut l'intéresser. » Dans une autre occasion, Alexandre dit à M. de Talleyrand que le droit, c'étaient les convenances de l'Europe.

Lord Castlereagh était aussi d'avis que lé roi de Saxe étant coupable de trahison, un exemple de sévérité était' nécessaire. Il avait même consenti éventuellement à ce que la Saxe fût incorporée à la Prusse. Ce qui est plus étonnant, c'est que M. de Mettemich, soit faiblesse , soit légèreté, avait, en y mêlant l'expression des plus douloureux regrets, donné un consentement semblable subordonné, il est vrai, à quelques conditions.

M. de Talleyrand était donc, parmi les représentants

19& HISTOIRE DE LÀ RESTAtfBATIOM.

des grandes cours, le seul qui se prononçai en faveur da malheureux prince. Il ne se laissa pas intimider parcetisolemenl. Dansas conversations avec Fempereur Alexandre, il repoussa hautement la qualification de traître sans cesse donnée au monarque saxon ; il dit qu*eUe ne pou-* vait être appliquée à un roi sans que tous les trônes en fussent compromis; il dt sentir qu'entre le roi de Saxe, accusé d'avoir trahi la cause de l'Europe pour âtre resté un peu trop longtemps fidèle à l'alliance française et ceux qui le persécutaient avec tant d'aoharnement. il n'y avait, au fond, qu'une différence de date. A M. de Metternich, il demanda s'il était d'une bonne politique pour l'Autriche de dépouiller un vcûsin inoffensif et bienveillant au profit d'un ennemi naturel. Il fit distribuer aux membres du Congrès un mémoire non signé, très* concis, fort habilement rédigé, qui résumait la question sous le double rapport du droit et de l'utilité. Le roi de Saxe n'ayant pas abdiqué, disait ee mémoire, ne peut avoir perdu ses droits que par la conquête ou par un jugement. D'une part, il est unanimement reconnu que la conquête ne suffit pas pour légitimer la spoliation d'un souverain. De l'autre, le roi de Saxe, n'ayant été ni cité» ni entendu, est tout au plus accusé, c'est-à-dire présumé innocent. Et s'il devait être jugé , par qui le serait*!! ? Par ses accusateurs? Par ceux qui veulent profiter de %^ dépouilles ? Par ceu^ dont la politique avait seule créié 1^ circonstances qui l'ont entraîné et qui l'absolvm^t <Jte toutes les fautes qu'il a pu commettre ? Serait^l iugé

par la Saxe ? Elle le rappelle de tous ses vœux. Par rAllemagne? Elle désire avaiit toutes choses qu'il soit rétabli dans ses droits. Par le Congrès? Qui lui a conféré une telle mission? Faut-il apprendre aux souverains et à leurs ministres que les rois n'ont d'autres juges que celui qui juge les justices ? Le roi dé Saxe n'a point été cité, il ne peut être jugé. Comment donc seraitil condamné ? Mais, le fût-il, en vertu de quel principe la peine portée contre lui s'étendrait-elle aux princes de sa maison, à ses héritiers, dont plusieurs ont combattu dans les rangs des alliés ? La confiscation , que les nations éclairées ont bannie de leurs codes , serait-elle, au XIX® siècle, introduite dans le droit politique de l'Europe? La confiscation d'un royaume serait-elle moin^ odieuse que celle d'une chaumière? Invoquer le droit de conquête, ce serait anéantir le droit public de l'Europe et la placer sous l'empire de l'arbitraire et de la force. Se constituer juge d'un souverain, ce serait sanctionner toutes les révolutions ; le tenir pour condamné lorsqu'il ne peut pas même être jugé , ce serait fouler aux pieds les principes de la justice naturelle et de la raison. Et à qui de telles iniquités seraient-^Ues utiles? A la Prusse? Elle trouverait une source permanente d'embarras , d'inquiétudes, de dangers dans l'acquisition de deux millions de sujets qui, regrettant leur ancien prince et se sentant opprimés , croiraient légitime tout moyen de sortir d'op-^ pression. A l'Allemagne? Les princes allemands n'ignorent certainement pas ce qu'ils doivent craindre ou désirer, et

tous, à rexception d'un seul, disent que c'en est fait de l'Allemagne si la Saxe est sacrifiée. Mille feux y couvent sous la cendre ; la réunion de la Saxe à la Prusse serait peut-être Tétincelle qui embraserait tout. Et si cela arrivait, la France resterait-elle simple spectatrice de ces discordes? N'est-il pas à croire qu'elle en profiterait? Quant à l'Angleterre, à qui il faut surtout des marchés pour son commerce, que gagnerait-elle à ce qu'une des plus grandes places de l'Allemagne et de l'Europe, Leipzig, jusqu'à présent soumise à un prince avec qui le gouvernement britannique ne peut jamais avoir de démêlés, passât sous la domination d'une puissance avec laquelle il ne saurait être certain d'être toujours en paix? On veut faire, dit-on, de la Prusse unie à la Saxe une barrière contre la Russie ; mais que dirait-on si on voyait un jour cette même Puisse s'appuyer de cette môme Russie pour obtenir en Allemagne de nouveaux agrandissements qu'on lui aurait ainsi facilités et appuyer à son tour la Russie dans ses entreprises sur l'empire ottoman? L'accord de FAutriche et de la Prusse est nécessaire à la sécurité de l'Allemagne et la manière dont on veut disposer de la Saxe est précisément le moyen presque infaillible de ressusciter la vieille rivalité des cours devienne et de Berlin.

Sur le terrain où M. de Talleyrand'se plaçait avec tant de résolution, il ne devait pas tarder à trouver des auxiliaires. L'opinion publique était évidemment favorable à la cause qu'il défendait. Le sort du roi de Saxe inspirait un intérêt général. Les gouvernements secondaires de

rAllemagne se prononçaient hautement pour lui. La Bavière, qui avait alors sous les armes une force militaire considérable/parlait de l'employer en sa faveur et refusait de prendre part aux arrangements qui se préparaient pour Torganisation du Corps germanique tant que le sort de la Saxe ne serait pas fixé. Le Hanovre qui, bien que soumis au même souverain que TAngleterre, obéissait, dans cette affaire, à de tout autres inspirations, alla jusqu'à proposer de renoncer à une partie des agrandissements qui lui avaient été promis pour aider à former une indemnité qu'on offrirait au roi de Prusse s'il renonçait à ses projets d'usurpation. Le duc de Cobourg, malgré sa faiblesse, malgré l'étroite parenté qui l'unissait à l'empereur de Russie, essaya de décider les petits États allemands à souscrire une note collective pour soutenir le roi de Saxe. Cette note était déjà dressée, mais la signature en fut empêchée par les menaces de la Prusse et par les intrigues du roi de Wurtemberg, le seul des souverains allemands qu'elle fût parvenue à gagner. Le duc de Cobourg reçut de l'empereur Alexandre les reproches les plus violents, on pourrait presque dire les plus outragants.

Heureusement, le mouvement qui se produisait dans les cours secondaires gagnait aussi les grandes puissances. En Autriche, la famille impériale et l'aristocratie éprouvaient pour le roi de Saxe une sympathie profonde et ne voyaient qu'avec un vif déplaisir la déchéance qui menaçait une des plus vieilles dynasties de l'Europe; les hommes d'État considéraient comme un danger réel

t08 HISTOIHË DE LA RESTAURATION.

pour la monarchie autrichienne une combinaison qui allait donner à la Prusse un tel accroissement de force au cœur de TAUemagne; les militaires s'inquiétaient de Taffaiblissement qui en résulterait pour les frontières de Tempire du côté de la Bohème. Chacun bl&mait M. de Metternich qui n'avait pas su résister avec assez d'énergie aux prétentions des deux cours du Nord. Devant cette désapprobation générale, il dut modifier son attitude et se rapprocher de M. de Talleyrand Lord Castlereagh changea aussi de système lorsqu'il s'aperçut que ses efforts pour séparer la Prusse de la Russie restaient* sans résultat et qu'en donnant la Saxe à la première on assurerait la Pologne à la seconde. A Londres, d'ailleurs, comme à Vienne, le roi de Saxe avait des partisans tf le Prince régent ne dissimulait pas l'intérêt qu'il lui portait.

L'hônnète et bienveillant roi de Prusse semblait luir ' même, par moments, inquiet et mal h l'aise de s'être engagé dans un systèmç qui excitait une telle réprobation et qui pesait peut-être à sa conscience. Ses ministres com*< mençaient à rechercher M. de Talleyrand dont ils ne par^ laient naguère qu'avec une extrême irritation. Ils ne paraissaient plus repousser d'une manière absolue la pensée d'accepter pour leur pays des indemnités territoriales situées ailleurs qu'en Saxe. La Russie pouvait donc craindre de se trouver bientôt isolée. Alexandre, pour conjurer ce danger, eut une explication personnelle avec le roi Frédéric-Guillaume, fit un appel direct à sas sentiments, évoqua les souvenirs de leur vieille amitié et

d'une longue confraternité de périls et d^épreuves. Le rai de Prosse ne sut pas résister à ces adjurations ek> en présence même de FËmpereur, ii donna à M. de Hardenberg Tordre formel de persévérer dans la ligne politique que 1l*s deux cabinets avaient jusqu'alors suivie.

Alexandre fut moins heureux dans les tentatives qu'il fit aussi pour entraîner le monarque autrichien et ébranler la confiance qu'il accordait à M. de Metternich. L'empe-^ reur François, peu accessible par nature aux effusions sentimentales et plus décidé encore que son ministre dans son opposition aux vues de la Russie, ôt comprendre à Tautocrate qu'il convenait de laisser les négociations suivre les voies officielles.

Dans l'espoir sans doute d'intimider leurs adversaires, les Russes et les Prussiens ne cessaient de répéter que leurs résolutions étaient irrévocablement arrêtées. Déjà, un acte qui paraissait décisif avait été accompli en vertu d'un consentement imprudemment accordé par l'Autriche et par l'Angleterre avant qu'elles ne se fussent déterminées à contrarier ouvertement ces résolutions, Le prince Repnin, qui occupait la Saxe avec un corps de troupes russes, en avait fait la remiseà des commissaires prussiens et, dans la proclamation par laquelle il avait annoncé cette mesure, il avait expliqué qu'elle avait pour objet dé préparer la réunion de la Saxe à la Prusse qui serait prochainement proclamée d'une manière plus solennelle. En recevant cette proclamation, le roi de Saxe, bien que captif, envoya au Congrès une protestation où il renouvelait

la déclaration déjà faite par lui aux cours alliées, qu'il ne consentirait jamais à la cession des États hérités de ses ancêtres et n'accepterait aucun dédommagement. Bientôt après, le grand-duc Constantin partit de Vienne pour aller à Varsovie commencer, au profit de la Russie, la réorganisation civile et militaire du duché et, à peine arrivé dans cette capitale de Tancienne Pologne, il y publia une proclamation qui, au nom de l'Empereur , appelait les habitants à s'armer pour la défense de leur patrie et de leur existence politique. « Pendant que » ce grand monarque, leur disait-il, s'occupe du bon- » heur qu'il veut procurer à votre patrie, montrez que » vous éles prêts à soutenir ses généreux efforts au prix » de votre sang. De hauts faits d'armes vous ont distin- » gués. dans une lutte dont la cause vous était souvent » étrangère. Maintenant que vos efforts ne sont consacrés » qu'au service de votre patrie, vous serez invincibles. Un » dévouement sans bornes pour l'Empereur qui n'a en » vue que le bonheur de votre patrie, l'obéissance, la dis- » cipline, l'union, telles sont les dispositions par lesquelles » vous contribuerez au bonheur de votre pays qui se » trouve maintenant sous son égide. »

Une proclamation semblable n'était rien moins qu'un défi jeté à quiconque voudrait s'opposer aux projets des cours de Saint-Pétersbourg et de Berlin. M. de Mettemich et lord Castlereagh commençaient à comprendre que pour arrêter ces projets, la guerre pouvait devenir nécessaire et que l'Autriche et l'Angleterre ne seraient en mesure de

tenir tête aux immenses armées des puissants souverains du Nord qu'en s'unissant à la France. Ce n'était pas sans une extrême répugnance qu'ils subissaient cette convictioil. Ils craignaient que le cabinet des Tuileries, lorsque ses soldats auraient passé le Rhin pour secourir ses nouveaux alliés, ne dévoilât des vues ambitieuses qui remettraient tout en question. Les rapports qu'ils recevaient sur l'état intérieur de la France, sur le mécontentement qui s'y propageait, étaient d'ailleurs d'une nature assez alarmante pour qu'ils en vinssent parfois à douter si le concours du cabinet des Tuileries était un appui bien solide. M. de Metternich, surtout, se demandait si l'Autriche, après s'être engagée sur la foi d'un tel appui, ne finirait pas par se trouver seule exposée aux ressentiments et à la vengeance de la Russie et de la Prusse, et ce qui augmentait en lui cette inquiétude, c'était la situation de l'Italie, déjà agitée par des. ferments révolutionnaires qui obligeaient le cabinet de Vienne à y entretenir des forces considérables. Le parti militaire, si puissant alors en Autriche, ne partageait pourtant pas ces hésitations. Le prince de Schwarzenberg, l'ancien généralissime, soutenait que la guerre, inévitable à son avis, devait pour avoir plus de chances de succès, être commencée très-promptement. Il concertait déjà avec le représentant de la Bavière, le général prince de Wrede, un plan de campagne d'après lequel trois cent vingt mille Autrichiens, Bavarois et autres Allemands se seraient portés sur la Pologne et la Saxe pour en chasser les Russes et les Prussiens pendant que cent mille Fran^

çais auraient occupé les prorinces du Rhin et la Fraoeorie. Les Hollandais, les Hanovriens soldés par TAngleterre auraient aussi agi sur le Rhin. Ce n'étaient encore qut des combinaisons trés-éyentuelles auxquelles les homme» d'Étal ne voulaient recourir qu'à la dernière extrémité ; peur le nioment, rAutricbe* se bornait à répondre aui rassemblements de troupes que la Russie et la Prusse faisaient en Pologne et en Saxe par la concentration de ses forces en Galicie et en Moravie, et, de concert avee FAnglelerre, elle gardait encore sur ce point si délicat on silence absolu envers le cabinet des Tuileries, se croyant sûre apparemment que, le cas échéant, ce cabinet ne ferait pas difiSculté d'entrer dans la coalition.

Un tel état de choses comblait en eff^ les vœux de M. deTalleyrand et le rapprochait de plus en plus du but qu'il s'était proposé, celui de rompre la grande alliance et de tirer la France de son isolement. Il portait dans cette entreprise autant de persévérance et d'adresse que de cou-* rage. Dans une correspondance particulière qu'il entretenait avec Louis XVIII en dehors de la correspondance officielle, il ne cessait de lui représenter qu'une attitude nette et décidée était, dans les circonstances, un moyen assuré, de succès, que la guerre n'aurait vraisemblable* ment pas lieu parce qu'au fond personne ne la voulait» mais que la France trouverait des alliés pour défendre la cause de la justice et des intérêts européens dès qu'on ne douterait plus de sa* détermination et que ses adversaires en seraient intimidés. 11 disait aussi que la mcandre

HISTOIRB DB LA RESTAUR4T10N. 303

apparence d'incertitude et d'hésitation, en encouragf^nt Tambition de la Russie et de la Prusse, amènerait lea choses à un point tel que la guerre en sortirait infailli-* bleoient. Muni déjà d'instructions trèa-énergi>)ues qu'il avait lui-même dressées et qui admettaient, en cas de besoin, la possibilité d'un recours aux armes, il en demandait de plus positives encore qui lui donnassent une entière liberté d'action. Elles ne lui furent pas refusées. Il obtint également qu'on prit des mesures pour porter à cent quatre vingt mille hommes disponibles la force de l'armée qui ne comptait pas alors plus de cent trente mille soldats sous les drapeaux.

Ce qu'on aurait peine à se persuader si les témoignages les plus formels n'en contenaient la preuve irré* cusable, c'est que le gouvernement français, à peine sorti d'une lutte si longue, et si terrible, n'était pas éloigné de désirer la guerre. Cette disposition était même indépendante des vues qui dirigeaient M. de Talleyrand dans ses négociations. Les Bourbons se sentaient mal établis sur un trône où leur restauration avait été le résultat des revers de nos armées et avait coïncidé avec la perte de toutes nos conquêtes. Inquiets des graves mécontentements qui commençaient à éclater contre eux» ils eussent voulu, pour s'affermir, apporter à la France un dot de gloire militaire et d'agrandissement territorial. Ils voyaient de grands avantages à occuper ainsi les es* prits, à tirer d'une dangereuse oisiveté ce nombre prodn gieux de généraux et d'officiers qu'on avait mis en non^

activité et que Tennui, la misère livraient à toutes les tentations. A cette époque, d'ailleurs, on s'était en quelque sorte habitué à considérer la guerre comme Tétat normal des nations et les intervalles de paix comme des espèces de trêves nécessaires pour-réparer de temps en temps les forces épuisées par des luttes trop vives. Personne n'imaginait alors que la paix qui venait d'être conclue pût durer au delà de quelques années, personne ne pensait que la France pût se résigner longtemps aux sacrifices qu'on lui avait imposés, et cette perspective d'une recrudescence d'hostilités n'effrayait pas autant les esprits <iue pourraient le croire les générations actuelles élevées dans des idées si différentes : le commerce, l'industrie, étouffés ou compromis par vingt années de guerre, n'avaient pas pris les développements prodigieux qui, de nos jours, en intéressant tant d'existences «u repos du monde, lui ont donné de si fortes garanties.

M. de Jaucourt, à qui M. de Talleyrand avait laissé, en son absence , la direction des affaires étrangères, homme d'un esprit sage et circonspect, n'était nullement enclin à favoriser cet entraînement peu raisonné vers la politique d'aventures, mais son crédit n'élait pas très-grand. Le ministre influent, le favori du Roi, M. de Blacas, avec qui les envoyés étrangers entretenaient des rapports habituels et confidentiels parce qu'ils voyaient en lui le véritable dépositaire, l'inspirateur même de la pensée royale, portait dans les affaires une vivacité hautaine et semblait se plaire à relever, à aggraver tous les incidents dont pou-

vait sortir une occasiou de querelle ou de rupture^ L'influence des princes s'exerçait dans le même sens. C'est ainsi que le chargé d'affaires d'Espagne s'étant permis de faire arrêter un réfugié espagnol par un commissaire de police, le Roi, pressé par les membres de sa famille et malgré les représentations réitérées de M. de Jaucourt et de plusieurs autres ministres, fit conduire à la frontière le malencontreux diplomate, sans en donner préalablement avis au cabinet de Madrid, sans lui demander d'abord une réparation. Ce procédé tant soit peu brutal, qui faillit rompre les relations diplomatiques des deux royaumes, ne pouvait d'ailleurs entraîner des conséquences matérielles bien sérieuses, mais le cabinet des Tuileries n'était que trop porté, même dans des circonstances plus graves, à agir avec cette précipitation, sans se préoccuper beaucoup des résultats qu'elle pourrait entraîner. Le duc de Wellington s'en effrayait quelquefois ; il essayait d'appeler l'attention de M. de Blacas sur les dangers que la guerre pourrait faire courir à la maison de Bourbon ; M. de Blacas répondait que ces dangers n'existaient pas pourvu que l'Angleterre ne prît pas parti contre la France, et il ajoutait que d'ailleurs, dans certains cas, la paix recèle plus de périls que la guerre la plus malheureuse.

M. de Talleyrand n'avait donc pas à craindre de se voir arrêter par son gouvernement dans l'accomplissement du grand projet qu'il poursuivait, celui d'une alliance avec l'Angleterre et l'Autriche contre la Russie et la Prusse. Le sentiment qui le dominait alors, c'était une antir

pathie profonde pour Tempereur Alexandre. [1 s*aUachait constamment, dans les lettres quUl écrivait à Louis X VIII, à le présenter comme un ambitieux sans principes, eni?ré d'une foilune trop supérieure à son mérite, à la fois maniaque et hypocrite et mêlant, & Taffectalion d*un jargon libéral et philanthropique , les emportements d'une violence sauvage contre quiconque osait résister à ses volontés. Il disait qu'une alliance avec lui' était absolument impossible parce qu'il ne renoncerait jamais à Tesprit d'envahissement dont il était possédé. Aussi, recevaiMI avec une extrême froideur les avances qu'Alexandre faisait de temps en temps pour se rapprocher de la France. Ce monarque n'avait pas abandonné l'espérance du mariage de sa sœur avec le duc de Berry. Louis XVIII et son ministre feignaient aussi de le vouloir encore, mais ils témoignaient à cet égard une froideur significative. On se retranchait derrière les obstacles provenant de la différence de religion, et tandis que'l'Empe^ reur se montrait disposé à faire, pour les aplanir, des concessions bien extraordinaires de la part d'un souverain ru8$e ; tandis qu'il déclarait ne pas ^'opposer à ce que la grandcHiuchesse embrassât le catholicisme pourvu que sa conversion n'eût lieu que sur le territoire firançais, on iûi répondait sèchement que la princesse devait être catholique avant d'arriver en France. En réalité, ni Louis XVIII, ni M. de Talleyrand ne voulaient ce mariage, et le ministre, pour mieux en dissuader son maître, insistait en lui écrivant sur cette circonstance que la grande-

duchesse, promise d'abord au duc deCobourg, avait ensuite été destinée à Napoléon qui aurait obtenu sa main s'il avait voulu attendre qu'elle fût un peu plus âgée; il parlait des infirmités intellectuelles, trop fréquentes dans sa famille; il disait que sa conversion même aurait l'in^ convénient de favoriser en France l'indifférence religieuse, cette triste maladie du temps ! Il admettait que la maison de Bourbon pouvait se mésallier, sa grandeur même, qui rélevait au dessus de toutes les autres, l'y condamnant en quelque sorte, que par conséquent on aurait pu ne pas tenir comptede l'infériorité de la maison impériale de Russie, si récemment parvenue aux honneurs royaux, mais, ajoutait-il, en se mésalliant, il est préférable de descendre à une maison qui reconnailrait avec gratitude son infériorité, tandis que celle de Russie prétendrait à l'égalité. Les grandes-duchesses, disait -il encore, épousent d'ordinaire de petits princes allemands ; on contracterait donc, par cette alliance, des parentés fâcheuses et embarrassantes. La Russie, d'ailleurs, a la prétention et l'habitude d'exercer de l'influence dans tous les pays où elle plaçait ses princesses. Quoi qu'on pût faire, l'Europe se persuaderait que la France, par l'effet de ce mariage, était indissolublement liée à la politique russe, et les puissances étrangères se défieraient, s'éloigneraient d'elle. Quelques mois, auparavant , le besoin absolu que l'on avait de l'appui de Tem-^ pereur Alexandre avait pu faire juger convenable de passer par-dessus toutes ces objections, mais maintenant les choses avaient bien changé : la coalition qui pesait sur la

France. n'existait plus, le trône était affermi par Tamour du peuple, il n'avait plus besoin de soutien extérieur. La prudence prescrivait sans doute de ne pas rompre a?ec la Russie avant la fin du Congrès , mais il était conforme à la grandeur de la maison de France de ne chercher que dans son sein les moyens de se perpétuer. On parlait avec éloges d'une jeune princesse de Sicile (celle qui devint plus tard la duchesse de Berri); le Portugal, la Toscane, la Saxe en présentaient d'autres, catholiques aussi.

Il fallait que M. de Talleyrand compt&t beaucoup sur la puissance des illusions dont l'esprit des princes est obsédé pour oser, en écrivant à un roi tel que Louis XVIII» énoncer des arguments aussi extraordinaires, dans un langage qui , partout ailleurs qu'à la cour , eût' paru dérisoire.

La passion qu'il mettait à repousser toute alliance avec la Russie avait cela de singulier qu'il ne paraissait nullement s'abuser sur les dispositions peu bienveillantes de l'Angleterre et de l'Autriche à l'égard de la France. Il jugeait très-sévèrement lord Castlereagh et M. de Metternich, leur reprochant de compromettre les plus grands intérêts de l'Europe par leur légèreté, leurs vues étroites et par une complète absence de principes. Il accusait particulièrement le cabinet de Londres d'être l'âme de toutes les combinaisons rancuneuses qui tendaient à isoler la France et à la laisser sans alliés. On a peine à concevoir qu'avec de telles idées M. de Talleyrand voulût i»«ndre

en Angleterre le point d'appui de sa politique et mît tant de soin à s'aliéner la Russie.

Cependant, la position des grandes puissances se dessi- •nait de plus en plus par rapport aux questions de Pologne et de Saxe. La France, l'Angleterre et FAutriche étaient décidément entrées en ligne contre la Russie et la Prusse. Des notes, des propositions s'échangeaient entre leurs plénipotentiaires. Les défenseurs du roi de Saxe, tout en se refusant à laisser confisquer la totalité de ses États, consentaient à ce qu'on en détachât un territoire peuplé de quatre ou cinq cent mille habitants, qui, avec une portion du duché de Varsovie et des provinces rhénanes, procurerait à la Prusse un agrandissement suffisant. Alexandre, de son côté, pour calmer les inquiétudes que l'Autriche pouvait éprouver en voyant entre ses mains le duché de Varsovie tout entier, offrait d'en détacher Thorn et Cracovie qui seraient érigées en villes libres. La Prusse, pour rassurer l'Autriche à un autre poitit de vue, s'engageait à ne pas fortifier Dresde et à lui abandonner certaines positions qui menaçaient trop directemenf la Bohême ; elle proposait de céder au roi de Saxe les principautés de Munster et de Paderborn, dont la population s'élevait à quatre cent mille âmes environ; plus tard, toujours d'accord avec la R^sie, elle substitua à cette proposition celle d'un État un peu plus considérable qui aurait été formé du duché de Luxembourg et d'autres provinces voisines du Rhin. Un semblable arrangement aurait été, à certains égards, avantageux pour la Fjance. Le roi de

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