‹ Histoire de la restauration (volume 3)Chapitre 8 sur 12 · II. 2ft · texte numérisé non relu

II. 2ft

Ce ne fut qu'à grand'peine qu'il put franchir le guichet de la cour, obstrué par une foule d'officiers et de soldats qui se précipitaient en quelque sorte sous les pas des chevaux. Saisi aussitôt par des bras vigoureux, il fut littéralement porté jusqu'au pied du grand escalier, qu'il monta lentement, les yeux fermés, les bras étendus en avant, comme un aveugle, et n'exprimant son bonheur que par un sourire. Il trouva déjà rassemblés dans la salle du Trône, avec ses belles-sœiirs Julie et Hortense, femmes de ses frères Joseph et Louis, plusieurs de ses anciens ministres, ses serviteurs intimes, les dames du palais de l'Impératrice et des princesses, livrés à toute la joie d'un retour de fortune aussi inespéré. L'enivrement était tel qu'on lui baisait les mains et jusqu'à ses vêtements. Il paraissait lui-même gai, ému, agité. On dit qu'une certaine inquiétude se mêlait en lui à la joie du triomphe. L'accueil des Parisiens n'avait pas répondu à son attente. Depuis qu'il avait passé la barrière, iL lui avait paru que les cris de : Fit^e l'Empereur/ n'avaient plus ce caractère de violence frénétique, d'unanimité au moins apparente qui avaient éclaté sur son passage à Grenoble, à Lyon, dans tant d*autres cités et surtout dans les campagnes. S'arrachant aux hommages et aux adorations des courtisans, il s'occupa, sans perdre un moment, de la formation de son ministère. Je dirai bientôt combien de temps il lui fallut et quelles difficultés il eut à surmonter pour faire accepter des emplois naguère si désirés. Il y eut le lendemain une grande revue au Carrousel

L'émotion fut vive à' Taspect des grenadiers de File d'Elbe, qui venaient d'arriver et dont les visages brûlés, les habits déchirés et poudreux disaient assez les épreuves qu'ils avaient endurées. Napoléon les présentant en quelque sorte au reste de l'armée : « Voici, dit-il, les ofH- » ciers du bataillon qui m'a accompagné. Ils sont tous » mes amis, et toutes les fois que je les voyais, ils me re- » présentaient les différents régiments de l'armée, car » dans ces six cents hommes il y a des hommes de tou3 » les régiments. En. les aimant, c'est vous tous^ soldats de » l'armée française, que j'aimais. Ils vous rapportent ces » aigles, qu'elles vous servent de ralliement. » Napoléon ajouta que le trône des Bourbons, proscrit par toutes les Assemblées nationales et relevé par l'étranger, était Illégitime, qu'il n'offrait de garanties qu'aux intérêts d'un petit nombre d'hommes arrogants dont les prétentions étaient opposées aux droits du peuple, que le trône impérial, au contraire, pouvait seul protéger ces droits et la gloire du pays, le premier de ses intérêts. Il dit enfin : € Nous allon» marcher pour chasser de notre territoire les » princes auxiliaires de l'étranger... Le peuple français et » moi nous comptons sur vous. Nous ne voulons pas nous » mêler des affaires des autres puissances, mais malheur » h qui se mêlerait des nôtre3 1 » Des cris d'enthousiasme répondirent à ces paroles, tant de la part des soldats que de la part du peuple de» faubourgs qui remplissait le Carrousel.

Ainsi se termina l'audacieuse entreprise par laquelle

s'ouvrit r époque que Thistoire désigne sous le nom du siècle des cent jours. En moins de trois semaines, un homme tombé du trône un an auparavant, aux acclamalions de l'Europe el de la majeure partie de la France, reparaissant à la tête de quelques centaines de soldats dévoués, avait pu, sans livrer un seul combat, renverser une dynastie dont le retour avait si récemment excité des transports de joie dans une portion considérable de la nation et inspiré à presque tout le reste une satisfaction sérieuse et sincère, parce qu'on avait vu en elle un gage de paix et de liberté. Cette dynastie n'avait pourtant commis ni crimes, ni violences, aucun acte de vengeance n'avait attristé sa restauration, mais, profondément étrangère h l'esprit et aiïx intérêts nouveaux, elle les avait blessés quelquefois sans le comprendre ; elle avait froissé les susceptibilités et les amours-propres ; elle avait fait naître -de vives inquiétudes chez les classes les plus nombreuses et les plus influentes de la population, chez celles qu'il importait le plus de ménager. Il n'en avait pas fallu davantage pour les rallier au très-petit nombre d'hommes qui seuls, dans les premiers moments, avaient paru persister dans leur hostilité contre les Bourbons, soit par attachement à Napoléon, soit parce que de déplorables antécédents ne leur permettaient pas l'espoir de rentrer jamais en grâce auprès de ces princes. Les Bourbons comptaient pourtant dans plusieurs provinces des amis nombreux et passionnés. Là même où le royalisme proprement dit ne dominait pas, l'ancienne aristocratie presque tout entière leur était

favorable; les classes riches et éclairées, le commerce, la banque redoutaient le retour du terrible régime qui avait si durement pesé sur la France pendant dix années et qui leur paraissait plus odieux encore maintenant qu'il se présentait avec les couleurs de la démocratie révolutionnaire ; le parti constitutionnel, oubliant ses griefs contre la royauté et se persuadant que Louis XVIII et les siens étaient moins antipathiques encore que Napoléon à la cause de la liberté, avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour les défendre; même parmi les acquéreurs de biens nationaux, parmi les anciens fonctionnaires de TEmpire, dans les rangs supérieurs de Tarmée, un grand nombre d'hommes, par lassitude des révolutions, par amour du repos, par crainte de compromettre ce qu'ils avaient pu sauver de tant de naufrages et de se voir réduits atout abandonner au à prêter encore de nouveauxserments, eussent préféré le maintien d'un gouvernement qui leur , plaisait peu, dont les tendances les alarmaient parfois, mais qui ne les' persécutait pas et leur laissait une position supportable. C'étaient, eo apparence, bien des appuis pour la royauté. Tout cela échoua contre l'irritation violente que les exagérations, l'intolérance, les prétentions démesurées de l'émigration et de la noblesse et la faveur qu'on leur témoignait iniprudemment avaient fait naître parmi les officiers subalternes et parmi les soldats, chez les paysans et chez les ouvriers des villes en qui le v^eil esprit du jacobinisme n'était pas encore éteint. Si Napoléon ne se fût pas montré, il est douteux que les conspirateurs qui

travaillaient à combiner œs éléments de bouleversement pour en faire sortir une révolution nouvelle eussent réussi dans leurs projets. Sa présence, en éveillant chez ses anciens soldats un enthousiasme irrésistible, donna aux efforts des mécontents une direction, un but commun et précipita la crise; son activité et son génie décidèrent le succès. La France, emportée comme par un tourbillon, se trouva ainsi, sans avoir eu le temps de se reconnaître, transportée d'un état de malaise à une situiaition plmné d*anxiété, d'incertitude et de terreur.

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