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CHAPITRE XI

Napoléon est obligé de s'appuyer sur les révolutionnaires et de les faire entrer dans ^on minislère, Fouché, Carnot. — Déclaration du Congrès de Vienne et traité européen du 25 mars contre Napoléon. — Louis XVI 11 sort de France, aussi bien que tous les Bourbons.

Le 20 mars fut certainement une des plus grandes journées delà vie de Napoléon. La marche triomphale du golfe Juan à Paris lui avait rendu le prestige dont l'avaient dépouillé les revers des années précédentes. Il semblait que l'astre de sa fortune, un moment voilé, eût repris tout son éclat. Ses partisans se reprenaient à voir en lui le maître des destinées à qui rien ne pouvait résister. La Restauration si promptement, si facilement vaincue, n'ap- ' paraissait plus aux royalistes eux-mêmes que comme une dérision cruelle qui scellait plus irrévocablement encore la ruine définitive de la monarchie légitime, et la plupart d'entre eux, plongés dans un véritable désespoir, n'admettaient plus qu'il y eût pour leur cause an moyen de salut. Telle fut l'impression du premier moment. Elle ne dura pas longtemps.

376 HISTOIRE DE LA RESTAURATIOxN.

En réalité, c'était une carrière absolument nouvelle qui s'ouvrait devant Napoléon au moment où des esprits superficiels se persuadaient qu'il recommençait son règne à peine interrompu. Appelé jadis au pouvoir av^ la mission de reconstituer l'autorité et la société détruites par la tourmente révolutionnaire, il avait eu pour auxiliaires dans cette grande tâche la nation presque entière et surtout les classes qui en forment l'élite. Maintenant, ces mêmes classes éprouvaient pour lui un sentiment d'aversion et d'effroi qui ne lui permettait pas de compter sur leur concours; les rangs inférieurs de l'armée, les ouvriers des villes , la masse des paysans dont il fallait même défalquer ceux d'un bon nombre de départements de l'Ouest- et du Midi, tels étaient les seuls appuis qu'il pût se proniettre dans la lutte qu'il aurait probablement à soutenir contre l'Europe. C'était avec eux qu'il venait de renverser le trône des Bourbons qui se les étaient aliénés en blessant tout à la fois les intérêts, les sentiments militaires et ceux qui se rattachaient à la Révolution. Il fallait maintenant donner des gages , des satisfactions à ces intérêts, à ces susceptibilités froissées; en présence du besoin immense de liberté que le pesant despotisme de l'Empire avait réveillé dans la nation et que la Restauration avait rendu plus vif sans le satisfaire, il fallait rassurer les esprits justement défiants contre la crainte d'oin retour du pouvoir absolu. A défaut des vrais et sages amis de la liberté qui se tenaient à l'écart, Napoléon était donc réduit à chercher des alliés parmi les Coryphées des

mauvais temps de la Révolution, parmi ces hommes que, pour la plupart, il avait autrefois disgraciés ou 'humiliés, mais qui maintenant s'offraient à lui comme les chefs naturels du parti sur lequel il était contraint de s'appuyer.

Les considérations que je viens d'indiquer expliquent les embarras dont Napoléon se vit assailli dès les premières heures qui suivirent son arrivée aux Tuileries, lorsqu'avant de se livrer au repos après tant d'agitations et de fatigues, il dut, pendant la nuit même, s'occuper de la formation de son ministère. Deux difficultés également grandes s'offraient à lui r tout en faisant une part nécessaire aux hommes de la Révolution, il fallait les empêcher de prendre dans l'administration une position dominante qui les eût rendus maîtres du terrain ; il fallait , d'un autre côté , vaincre la répugnance de certains personnages qui avaient servi l'Empire avec zèle, avec empressement, lorsque la fortune semblait avoir fait un .pacte avec Napoléon, mais qui hésitaient maintenant à compromettre leur existence et leur repos en s'engageant avec lui dans une éïitreprise pour le moins bien* périlleuse, qui reculaient devant ses nouveaux alliés, devant sa nouvelle politique, et dont cependant il ne pouvait se passer parce qu'ils lui étaient nécessaires pour résister aux entraînements du jacobinisme et aussi parce que leur absence l'aurait laissé, aux yeux de la France et de l'Europe, dans un isolement qui eût beaucoup diminué sa force morale.

Cambacérès lui-même, le premier conseiller de TEm-

pereur dans des temps plus heureux, aurait voulu rester dans la retraite où il avait vécu pendant la Restauration, Il n'avait pourtant pas eu à se louer des Bourbons : nonseulement on Tavait exclu de la Chambre des pairs à raison du vote quasi régicide qu'il avait émis autrefois dans la Convention, mais il avait été compris dans la mesure déjà arrêtée en principe pour retrancher de l'Institut un certain nombre de membres que le gouvernement royal jugeait indignes d'y siéger; il ne l'ignorait pas et, malgré son calme habituel, il avait vivement ressenti cette injure. Néanmoins, il était resté étranger aux complots qui avaient, précédé le 20 mars. Sa prudence, sa sagacité un peu timide, ne lui permettaicQt pas de se faire illusion sur les chances k venir du retour de fortune qui venait de relever le trône impérial. Depuis longtemps, d'ailleurs, il était fatigué, dégoûté' des affaires, et même avant \SH il pensait déjà à se retirer. Appelé auprès de Napoléon qui mettait le plus grand prix à lui faire accepter un portefeuille, il prétendit que sa santé lui rendait le repos indispensable, mai» cette excuse banale ne pouvait satisfaire l'Empereur, et l'archichancelier comprit qu'après le rôle qu'il avait joué sous le premier Empire il ne lui était pas possible de se tenir à l'écart en présence des dangers qui menaçaient le second.

Napoléon eut plus de peine à triompher de la résistance du duc de Vicence à qui il voulait rendre le département des affaires étrangères parce qu'il espérait encore pouvoir tirer parti die l'estime dont cet ancien

ministre jouissait en Europe et de Taffection que lui accordait Tempereur Alexandre. Le duc de Vicence avait été assez mal traité par les Bourbons Cependant, il avait vu avec peine le retour de son ancien maître qui lui semblait un acte de témérité folle. Tout prêt encore à le suivre sur les champs de bataille, il ne . croyait pourtant pas possible de sauver rédifice impérial menacé à la fois par la haine implacable de l'Europe et par l'esprit de liberté qui se réveillait avec tant d'énergie. Plusieurs jours s'écoulèrent avant qu'il ne consentît à entrer dans le ministère, et l'Empereur, désespérant de l'y décider, pensa môme à placer dans d'autres mains la direction de la politique extérieure. Il l'offrit à M. de Lavallette qui préféra conserver la direction des postes. Il l'offrit aussi à M. Mole.

J'ai dit que M. Mole avait été potfr Napoléon l'objet d'une prédilection particulière. Après l'avoir fait passer, dès sa jpremière jeunesse, par les plus hautes fonctions de l'administration et du Conseil d'État, il l'avait élevé, à trente-deux ans, au poste de grand juge ministre de la justice et il se proposait de porter encore plus haut sa fortune. Au retour des Bourbons, le comte Mole s'était vu rejeté en dehors des fonctions publiques, mais ses relations de famille et de société le rapprochant naturellement de l'ancienne monarchie, il s'était trouvé assez engagé dans la cause royale pour qu'au moment où Louis XVIII fut contraint de quitter Paris il crût devoir se faire excuser auprès de lui de ne pas le suivre en allé-

guant des affaires qui le retenaient impérieusement. Son embarras fut grand lorsque Napoléon le fit appeler quelques heures après son arrivée aux Tuileries et lui proposa non pas de reprendre le portefeuille de la justice, mais d'accepter celui des affaires étrangères. Comme Cambacérès, M. Mole, pour s'en défendre, allégua Tétat' de sa santé qui était en effet assez mauvaise. Napoléon, après de longs efforts pour trioippher de ses objections, l'engagea à y réfléchir mûrement et à revenir le lendemain lui faire connaître sa décision. Dans cette seconde entrevue, M. Mole persistant dans son refus, l'Empereur lui demanda si le département de l'intérieur lui conviendrait mieux. Il eut encore la force de décliner cette offre, mais il ne lui parut pas possible de faire davantage et, par une sorte de traîisaction, il consentit à se charger de fonctions purement administratives qu'il avait exercées jadis, celles de directeur général des ponts et chaussées, avec un siège au Conseil d'État.

Un autre des anciens ministres de Napoléon, le comte MoUien, qu'il rappela au département du trésor, eût aussi voulu pouvoir se dispenser de rentrer dans les affaires. Administrateur habile et exact, d'un caractère bienveillani et doux, d'une probité scrupuleuse, il était toujours resté en dehors de la politique proprement dite. Bien qu'il eût déploré les erreurs et les excès qui avaient préparé la chute de l'Empire, il portait à l'Empereur un attachement sincère et conservait une profonde reconnaissance de ses bienfaits. Il s'était tenu à l'écart pendant la

Restauration et vivait à la campagne où deux messages allèrent le chercher dans la soirée du 20 mars. Il arriva aux Tuileries avec la volonté de ne rien accepter, mais Napoléon lui ayant dit, en Tembrassant, que dans ce moment de danger il ne refuserait pas sans doute de reprendre sa place dans le ministère, Thonnête homme, le serviteur reconnaissant ne sut pas résister à cet appel, il craignit d'encourir le reproche de lâcheté et d'ingratitude, et il se dévoua à une cause dont il espérait bien peu. Comme il complimentait l'Empereur sur son merveilleux retour, sur l'accueil que lui avaient fait les populations : « Mon cher, s'écria Napoléon en l'interrompant, le temps » des compliments est "passé! Ils m'ont laissé arriver » comme ils les ont laissés partir! » On voit qu'il était loin de se faire les illusions qu'il essayait d'inspirer au public.

Ces négociations individuelles et les négociations bien autrement difficiles qu'il fallait suivre avec les hommes du parti révolutionnaire dont on était obligé de subir l'alliance, occupèrent trois jours entiers. Ce ne fut qu'au bout de ce temps que le ministère fut complété. Dès le 21 mars, le Moniteur avait annoncé que le prince archichancelier Cambacérès était chargé du département de la justice dont le comte Boulay de la Meurthe dirigerait sous lui les détails, que le duc de Gaëte, le comte MoUien et le duc Decrès rentraient aux ministères des finances, du trésor et ' de la marine, occupés par eux avant la Restauration; que le maréchal Davoust, prince d'Eckmùhl, avait celui de la

guerre et le duc d'Otrante, Fouché, celui de la police. Le lendemain, la nomination de Carnot au ministère de Fintérieur fut ofiiciellement publiée en même temps qu'un décret qui relevait à la dignité de comte de TEmpire, en récompense de sa belle défense d'Anvers, faveur gui surprit et embarrassa l'ancien membre du Comité de salut public. Le 23 enfin, le duc de Vicence fut déclaré ministre des relations extérieures. Le duc de Bassano fut réinstallé dans ses fonctions de secrétaire d'État. Cette dernière nomination fit sur l'opinion une impression peu favorable, parce qu'on connaissait et qu'on s'exagérait même la part que le duc de Bassano, dans son dévouement aveugle et fanatique, avait eue aux folles témérités du premier Empire. Le cabinet ainsi composé ne répondait pas entièrement aux espérances du parti de la Révolution qui aurait désiré voir Carnot au département de la guerre, Merlin de Douai à la justice, Quinette ou Thibaudeau à l'intérieur. Fouché lui-même aurait préféré au ministère de la police celui des affaires étrangères et il l'avait, dit-oti, vainement demandé. De tels choix eussent constitué, en quelque sorte, une oligarchie de conventionnels et de régicides. Napoléon n'entendait pas se mettre aussi absolument entre leurs mains. « Certaines gens, disait-il, voudraient » s'approprier l'affaire et travailler pour eux; ils m'ont > frayé le chemin de Paris, à ce qu'ils prétendent, mais je » sais à quoi. m'en tenir; c'est le peuple, les soldats, les » sous-lieutenants qui ont tout fait; c'est à eux, à eux » seuls que je dois tout.

Le comte Real, ancien jacobin comme Fouché, mais sur qui Napoléon comptait davantage, fut nommé à la préfecture de police dans laquelle il pouvait surveiller et entraver, au besoin, les mauvais desseins de son ministre. Le même esprit de prévoyante défiance fît placer à la tête de la gendarmerie le duc de Rovigo, qui en avait déjà été le chef avant d'être ministre et qui, ayant succédé au duc d'Otrante en 4810, lorsque ce dernier, devenu suspect, fut renvoyé du ministère,. était à son égard dans une situation de rivalité naturelle. Le comte de Montesquiou, grand chambellan, prit provisoirement le comma"ïidement de la garde nationale de Paris.

Déjà le journal officiel avait publié les neuf décrets rendus à Lyon. A l'exception d'un petit nombre de jacobins incorrigibles et de la faction purement militaire qui s'embarrassait peu des scrupules de justice et.de légalité, ces décrets, si fortement empreints de l'esprit dictatorial et révolutionnairCf trouvèrent peu d'approbateurs.

Cependant, depuis que Napoléon était à Paris, on apprenait à chaque instant de nouvelles adhésions au rétablissement de l'Empire. On sait quel irrésistible prestige s'attache en France, en temps de révolution, au fait de l'occupation de là capitale. Le pouvoir qui réussit à s'y

faire proclamer devient à l'instant légitime aux yeux de Timmense majorité du pays, et ses adversaires mêmes, dans le cas bien rare où ils persistent à le combattre, commencent à le considérer sous un tout autre aspect : ils cessent de voir des rebelles dans ses adhérents et ne leur

contestent plus les droits d'un gouvernement de fait. Dès qu'on sut que Napoléon était installé aux Tuileries,* la foule des fonctionnaires et des généraux qui, la veille encore, eussent cru commettre une trahison et encourir une grave responsabilité en se ralliant à sa cause, s'empressèrent de faire leur soumission^ les uns avec une chaleur d'expressions qui répondait à leurs sentiments réels ou à ceux qu'ils voulaient feindre, les autres avec la résignation qu'inspire une destinée accomplie. Le maréchal Suchet et le général Gérard, qui commandaient en Alsace, se mirent sans retard à la disposition du gouvernement nouveau. Le maréchal Augereau, gouverneur de la division miUtaire de Rouen, se rappelant avec quelque inquiétude l'ordre du jour injurieux par lequel il avait, l'année précédente, insulté à la chute de l'Empereur et ne pouvant ignorer que dans la proclamation du golfe Juan il était accusé d'avoir livré Lyon à l'ennemi, se hâta de publier un nouvel ordre du jour où il vantait les droits imprescriptibles de Napoléon et invitait les soldats à se rallier à ses aigles immortelles qui seules, disait-il, conduisaient à l'honneur et à la victoire, tandis que les regards cherchaient en vain sur le drapeau blanc quelques souvenirs honorables. Malgré tant de bassesse, Augereau resta en disgrâce.

On vit alors de tristes revirements ; on vit à peu de jours de distance des adresses également adulatrices et violentes, les unes en faveur du Roi contre l'Empereur, les autres en faveur de l'Empereur contre le Roi et rêvé-

tues des signatures des mêmes fonctionnaires, arriver successivement aux Tuileries où, par suite de la marche rapide des événements, plusieurs de celles qui étaient destinées à Louis XVIII tombèrent entre les mains de. Napoléon, en sorte qu'il put comparer ces manifestations contradictoires. « Voilà les hommes I » dit-il avec un sourire de pitié à quelqu'un qui s'en étonnait.

Au milieu de tant de défaillances et d'abaissement, il y eut pourtant quelques exemples d'une courageuse persistance, soit dans des engagements pris, soit dans des opinions et des principes depuis longtemps professés. Le maréchal . Gouvion-Saint'Cyr donna particulièrement la preuve de la plus honorable fermeté. Il appartenait à celte ancienne armée du Rhin dont les chefs s'étaient fait remarquer par un esprit d'indépendance que le régime impérial n'avait pu dompter complètement. Aussi, malgré ses rares talents, ses longs et brillants services, n'était-il parvenu que très-tardivement aux honneurs du maréchalat que tant d'autres bien moins dignes avaient depuis longtemps obtenus. Après la Restauration, sans devenir courtisan, il s'était sincèrement attaché à la royauté parce qu'il avait vu en elle le germe d'un gouvernement libre. Chargé du commandement des forces qui se trouvaient rassemblées à Orléans, il se dirigea sur cette ville aussitôt que le Roi eut quitté Paris. Lorsqu'il y arriva, le général Psgol avait déjà fait prendre aux troupes la cocarde tricolore. Le maréchal le mit aux arrêts,^ ordonna aux troupes de reprendre la cocarde blanche et sut se faire obéir.

38ô HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

Pour empêcher les régiments qui manifestaient des dispositions inquiétantes d'aller rejoindre les corps déjà déclarés en faveur de Napoléon, il fit fermer les portes d*Orléans. Bientôt, il e$t vrai, la sédition éclata, les portes furent enfoncées ; le maréchal, menacé, poursuivi, dut s'éloigner, et FEmpire fut proclamé. Une circonstance singulière, c'est que ce résultat fut hâté par les propos inconsidérés d'un royaliste fougueux, le comte Ferrand, qui, saisi de terreur et fuyant loin de Paris où il n*avait pas voulu attendre l'entrée de Napoléon, disait partout sur sa route que la cause du trône était perdue et qu'il n'y avait plus rien à faire ; c'est par lui que les Orléanais eurent la première nouvelle, de ce qui s'était passé à Paris.

A Tours, le général Donnadieu ne fut pas plus heurew que le maréchal Saintr<]yr dans ses efforts pour contenir les soldats.

En deux ou trois jours, toute la France se trouva soumise, k l'exception du petit nombre de points qu'oocupaient encore le Roi et les Princes. Des mesures énergiques étaient déjà prises pour les en expulser, des troupes marchaient de tout côté pour les contraindre à sortir de France. Il importait d'autant plus à Napoléon de n'avoir plus d'adversaires à combattre dans l'intérieur de l'Empire qu'au dehors la situation devenait bien me^ naçante. -

Vainement, pour entratner la nation, pour rassurer ceux que la crainte d*une guerre extérieure aurait pu empêcher

de se rallier à lui, il n'avait cessé de faire entendre depuis son débarquement qu'il était d'accord avec quelques-unes des puissances et d'annoncer comme un fait certain la prochaine arrivée de l'Impératrice et de son fils, gage non équivoque des intentions bienveillantes de l'Autriche; vainement, par un charlatanisme indigne de lui, il s'était attaché à persuader à ses ministres mômes que tout n'était pas désespéré de ce c^té. Déjà les nouvelles qui arrivaient de Vienne renversaient cet échafaudage de mensonges.

Dès le 6 mars on avait appris dans la capitale de l'Autriche, par un courrier de l'envoyé d'Angleterre à Florence, que Napoléon avait quitté l*île d'Elbe avec quelques centaines d'hommes. On s était demandé quel pouvait être le but de cette expédition. Était ce sur l'Italie, étaitce sur la France qu'allait éclater l'orage? On inclinait vers la première de ces suppositions. M. de Talleyrand surtout ae pouvait croire que l'Empereur déchu eût la hardiesse de pénétrer en France. Une telle entreprise, écrivait-il h Louis XVIII, serait celle d'un bandit; s'il osait la tenter, il devrait être traité comme tel. Mais, suivant toute apparence, ajoutait-il, c'était sur l'Italie qu'il se proposait d'agir : là, les projets de Murât et la fausse politique de FAutriche lui ménageaient quelques chances. Les Autrichiens se montraient fort alarmés, i( leur fallait encore un mois de préparatifs pour se trouver en force dan^ la péninsule. M. de Talleyrand pensait pourtant que cette crise aurait des résultats heureux parce qu'elle éclair-

cirait la situation et qu'elle ferait descendre Napoléon (iu rang qu'on ne lui avait conservé, disait-il, que par une inconcevable faiblesse.

Sauf l'Autriche, naturellement inquiète pour l'Italie, le Congrès attendait donc, avec plus de curiosité que d'anxiété, les suites de l'événement. Ce fut seulement dans la soirée du 1 1 , au milieu d'une fôte, qu'on ^ut que Napoléon avait débarqué sur la côte de Provence. Le vrai danger apparaissait enfin. Cependant, on né se rendit pas compte immédiatement de toute sa gravité et on se plut à voir un augure favorable dans la conduite du commandant d'Antibes, qui avait refusé d'ouvrir à l'usurpateur les portes de cette place. Néanmoins, on voulut se mettre en mesure pour les chances les plus défavorables. Des ordres furent doublés pour concentrer les forces anglaises, prussiennes et autrichiennes qui se trouvaient dans le voisinage du Rhin, et l'empereur de Russie appela sur l'Oder et sur l'Elbe celles qu'il avait sur la Vistule. Ce prince, avec sa générosité habituelle où il entrait toujours un peu d'apparat, affecta d'oublier complètement les griefs qu'il avait contre la France; il annonça l'intention de renvoyer sans retard à Paris le général Pozzo, avec une lettre par laquelle i\ mettrait toute son armée à la disposition du Roi ; sur la demande de M. de Talleyrand, il enjoignit aux Polonais qui acœmpagnaient Napoléon de le quitter sur-le-champ. Des dispositions furent prises pour que l'île d'Elbe fût occupée au nom des puissances alliées et qu'on arrêtât tes membres

de la famille Bonaparte dans les dlverses.^ contrées qu'ils habitaient.

Déjà Marie-Louise avait déclaré, dans une lettre écrite à M. de Metternich, qu'elle était complètement étrangère aux projets de son époux et s'était placée sous la protectian des puissances. A un serviteur fidèle qui la suppliait de garder au moins une attitude de neutralité, elle répondit qu'elle était résolue à ne jamais se réunir à Napoléon, lors même que son père le lui ordonnerait. Peu de jours après, elle conduisit son jeune fils au palais de l'empereur François qui le prit auprès de lui comme pour ^ le mettre à l'abri de toute tentative d'enlèvement, le retira des mains de sa gouvernante. M™® de Montesquiou," dont le langage et les sentiments inspiraient des inquiétudes et le fit, à partir de ce moment, élever sous ses yeux, lui ôlant jusqu'à son nom de Napoléon, comme pour effacer le souvenir de son origine.

Le \ 3 mars, une déclaration rédigée par M. de Talleyrand fut signée par les représentants \les huit puissances qui composaient le comité central du Congrès et répandue aussitôt en France et dans l'Europe entière par l'envoi de nombreux courriers. « Napoléon Bonaparte, disait » ce manifeste, en rompant la convention qui l'avait établi » à l'île d'Elbe, a détruit le seul titre légal auquel son » existence se trouvait attachée. En reparaissant en France » avec des projets de trouble et de bouleversement, il s'est » privé lui-même de la protection des lois et a manifesté » à la face de l'univers qu'il ne saurait y avoir ni paix

» ni trêve avec lui. Les puissances déclarent en consé- » quence que Napoléon Bonaparte s'est placé hors des . » relations civiles et sociales et que, comme ennemi et » perturbateur de la paix du monde, il s'est livré à la » vindicte publique. Elles déclarent en même temps » qu'elles emploieront tous les moyens et réuniront tous » leurs efforts pour garantir l'Europe de tout atten- » tat qui menacerait de replonger les peuples dans Jes » désordres et les malheurs des révolutions. £t quoique » Intimement persuadés que la France entière, se ralliant » autour de son souverain légitime, fera incessammebt » tomber dans le néant cette dernière tentative d'un délire *» criminel et impuissant, tous les souverains de l'Europe, » animés des mêmes sentiments et guidés par les mêmes » principes, déclarent que si, contre tout calcul, il pou- » vait résulter de cet événement un danger réel quelcon- » que, lisseraient prêts à- donner au roi de France et à » la nation française ou à tout autre gouvernement atla- » que, dès que la demande en serait formée, les secours » nécessaires pour rétablir la tranquillité publique et à » faire cause commune contre tous ceux qui entrepren- » draient de la compromettre. »

Le but de cette déclaration était de ne laisser subsister aucun doute sur l'intention des puissances de ne pas souffrir le triomphe de Napoléon. On espérait intimider ainsi ceux qui pouvaient être tentés de s'unir à lui. Le langage tenu au nom du Congrès était propre sans doute à atteindre ce but, mais il le dépassait. Les propositions

énoncées dans la déclaration n'étaient pas d'une logique bien rigoureuse : prétendre que Napoléon, h qui Ton avait reconnu par le traité de Fontainebleau l'existence et les droits d'un souverain, avait perdu ses droits et s'était placé en dehors des relations sociales et civiles par cela seul qu'il avait déclaré une guerre, môme injuste, à un autre souverain, c'était une thèse insoutenable et qui le devenait bien plus encore lorsqu'on se rappelait que les engagements pris à son égard n'avaient pas été tenus ; appeler sur lui la vindicte publique, proclamer qu'il n'était plus sous la protection des lois, c'était, quoi qu'on ait pu dire depuis, diriger contre sa personne le poignard des assassins.

Dans la disposition où l'on était à Vienne, on ne pouvait manquer d'y juger favorablement les ordonnances et les proclamations publiées par le gouvernement de , Louis XVIII, à la première nouvelle du débarquement de Cannes. Leur exagération parut une preuve de force et de confiance. Les esprits commençaient donc à se rassurer.

Dès le \ 6, cependant, on apprit par la voie de Genève la défection de deux'régiments et l'occupation de Grenoble. M. de Talleyrand s'efforçait d'en douter encore et de faire partager ses doutes aux cabinets étrangers, mais le lendemain des informations plus détaillées ne laissèrent plus lieu à aucune incertitude sur les succès de Napoléon, sur sa marche rapide vers Lyon et sur l'accueil qu'il trouvait dans les départements de l'Est.

Une commission fut instituée pour constater les moyens

militaires dont on pouvait disposeret ceuxqu'il convenait de préparer. Le duc de Wellington y représentait l'Angleterre, le prince de Schwarzenberg rAufriche, le prince Wolkonski, la Russie, le général Knesebeck la Prusse. L'absence d*un général français ne permit pas à la France d'y avoir un délégué dont la position , d'ailleurs, eût été embarrassante et pénible. L'empereur Alexandre voulut assister aux délibérations de cette commission.

Pendant qu'elle commençait ses travaux, les ministres des cinq grandes puissances, réunis en conférence, s'occupaient d'organiser contre Napoléon l'alliance dont la déclaration du 13 avait posé les bases. La pensée qui prési- ^ dait à cette négociation, c'était de présenter la guerre à laquelle on se préparait, non pas comme une guerre ordinaire, mais comme la lutte du génie du bien contre le génie du mal, de l'ordre contre le désordre, de la société contre la révolution, comme une lutte enfin -dans laquelle il ne devait être pe;'mis à personne de rester neutre. L'Europe entière devait donc être invitée, on pourrait dire contrainte à s'unir à la coalition. Il n'esf pas jusqu'à la Porte Ottomane , alors si étrangère aux intérêts généraux de l'Europe, à qui on ne comptât demander de n'accorder aucun asile aux Français rebelles et de ne pas recevoir leurs bâtiments dans ses ports. M. de Talleyrand ne cessait de répéter que l'homme qui obligeait l'Europe à s'armer ainsi n'était qu'un, brigand, ne devait être considéré que comme un brigand.

On commençait à craindre que le Roi ne pût rester à Paris ; on lui faisait donner le conseil, s'il en était réduit là, de se retirer dans quelque place du Nord avec les deux Chambres et la portion fidèle de l'armée et de la garde nationale, de s'y maintenir autant que possible, d'éviter tout ce qui semblerait le séparer de la nation.

A mesure que le danger augmentait, l'ardeur de l'empereur Alexandre semblait s'accroître. Autant, dans ces derniers temps, il avait montré à M. de Talleyrand de froideur et parfois d'irritation, autant maintenant il affectait de lui prodiguer les témoignages de bienveillance. Il lui disait qu'il fallait écarter toutes les récriminations, ne pas chercher les causes, mais les remèdes de la situation présente; il lui parlait avec effusion de son attachement pour le Roi, de^sa ferme volonté d'employer pour lui, s'il en était besoin, jusqu'à son dernier homme et son dernier écn, d'exposer sa vie pour une cause où son honneur était engagé. « Dites au Roi, ajoutait-il, que ce n'est pas ici » le temps de la clémence, qu'il défend les intérêts de » l'Europe entière. » M. de Talleyrand, en rendant compte à Louis XVIII de ces protestations multipliées, faisait remarquer que si le secours des étrangers devenait nécessaire, il conviendrait que cette fois encore la Russie eût le rôle principal, cette puissance étant la seule qui ne pût former des projets d'agrandissement aux dépens de la France. Il est singulier que M. de Talleyrand ne s'en fût, pas souvenu davantage dans la direction qu'il avait donnée à sa politique extérieure.

Quelque activité que les alliés portassent dans leurs délibérations, il y avait déjà cinq jours que Napoléon était à Paris lorsque le prince de Metternich, le duc de Wellington , le prince de Hardenberg et le comte de Nesseirode signèrent, le 25 mars, au nom des souverains de TAutriche, delà Grande-Bretagne, de la Prusse et de la Russie un traité par lequel, rappelant et renouvelant celui de Chaumont, ces puissances stipulaient que les alliés réuniraient toutes leurs forces pour maintenir les dispositions du traité de Paris du 30 mai ainsi que les diverses décisions du Congrès et les garantir de toute atteinte, particulièrement de la part de Napoléon Bonaparte. Elles s'engageaient, à cet effet, à diriger tous leurs efforts contre lui et contre tous ceux qui se seraient déjà ralliés à sa faction ou qui s'y rallieraient dans la suite, afin de le mettre hors d'état de troubler à l'avenir la tranquillité et la paix générales ; chacune des grandes cours s'obligeait à tenir en campagne cent cinquante mille hommes au complet, y compris pour le moins un sixième de cavalerie et une juste proportion d'artillerie ; elles ne devaient poser les armes que d'un commun accord et seulement lorsque- l'objet de la guerre aurait été atteint; toutes les puissances devaient être invitées à accéder au traité, ce traité ayant pour unique but de soutenir là France ou tout autre pays contre les entreprises de Napoléon Bonaparte et de ses adhérents. Sa Majpsté Très-Chrélienne devait être spécialement invitée à y donner son adhésion et à faire connaître, dans le cas où elle aurait à requérir le secours dejs forces alliées, quel

contingent les circonstances lui permettraient d'y joindre.

Cette dernière disposition avait été suggérée par M. de Talleyrand : il croyait très-important, dans la situation où Ton se trouvait, que la France, môme dans cette forme un peu indirecte et secondaire, continuât à figurer parmi les membres principaux de la coalition et que le maintien de la royauté des Bourbons fût indiqué €omme un des objets de cette coalition.

Le traité était à peine signé que le duc de Wellington, sans attendre les adhésions qu il devait recevoir et le complément des arrangeuients militaires dont les bases étaient déjà arrêtées, partit pour les Pays-Bas où sa présence était jugée indispensable pour organiser en toute hâte, sur celte frontière si menacée, des moyens de résistance contre Napoléon.

On espérait encore en ce moment que Louis XVIII et les princes de sa famille pourraient se maintenir dans quelques portions du royaume, mais cet espoir ne devait pas tarder à s'évanouir.

Louis XVIII, en quittant Paris dans la nuit du 49 au 20 mars, s'était dirigé sur Abbeville où il arriva le 20, t cinq heures du soir^ Il y passa la nuit. Le maréchal Macdonald, précédant Monsieur et le duc de Berry qui marchaient à la tête des corps de la maison militaire, le rejoignit le 21 , lui apprit que les maréchaux Oudinot et Victor n'avaient pu contenir dans le devoir les troupes qu'ils amenaient à son secours de Metz et de Mézières et le pressa de s'éloigner sans retard, pour ne pas s'exposer

à se voir fermer toute voie de retraite. Louis XVIII partit pour Lille.

Il semblait y avoir, sur cette extrême frontière, quelque chance de pouvoir enfin tenir tête à Tennemi. A la différence des populations de la Picardie, celles de la Flandre et de l'Artois se montraient animées de sentiments trèsroyalistes. Le duc d'Orléans qui, comme je Tai dit, avait été envoyé à Lille dès le 18 pour s'assurer des ressources qu'on pourrait y trouver, avait été accueilli par leurs acclamations. Les troupes l'avaient bien reçu. Le maréchal Mortier, gouverneur de la division, était très-disposé à le seconder. Le duc d'Orléans était généralement bien vu de l'armée, parce qu'il n'avait pas servi dans les rangs de l'émigration , parc^ qu'il parlait volontiers des campagnes qu'il avait faites sous le drapeau tricolore au commencement de la Révolution et que, seul de tous les princes, il avait pris quelques-uns de ses aides de camp parmi les oflBciers de l'empire.

Le 22, vers midi, Louis XVIII arriva accompagné du maréchal Macdonald et aussi du mib^échal Berthier, capitaine des gardes, plus- fidèle à son nouveau maître qu'il ne l'avait été l'année précédente à Napoléon. La garde nationale et le peuple firent au Roi l'accueil le plus enthousiaste, mais* on put, dès le premier mo-' ment, remarquer le silence de la garnison. Avant la fin du jour, le maréchal Mortier vint annoncer au Roi que des symptômes de révolte se manifestaient parmi les soldats et qu'il ne se sentait pas en état de les

maîtriser. Sur le bruit qui s'était répandu que le duc de Berry allait arriver avec* deux régiments suisses, ils menaçaient de prendre les armes pour le repousser. Louis XVIII réunit une sorte de conseil où le duc d'Orléans fut appelé avec les trois maréchaux. Le duc d'Orléans, pensant qu'on n'était plus en sûreté à Lille, conseilla au Roi de se retirer à Dunkerque; il représenta qu'il y avait peu de troupes dans cette place, qu'avec la seule maison du Roi on s'en assurerait facilement, que c'était d'ailleurs un port de mer où l'on ne risquerait pas de se trouver bloqué; enfin, il fit valoir cçtte considération que, si les armées alliées entraient en France pour combattre Napoléon, on ne se trouverait pas sur leur passage et on éviterait autant que possible de paraître faire cause commune avec elles; il ajouta que, cependant, il pourrait lui-même rester à Lille avec le maréchal Mortier^pour essayer d'y maintenir l'autorité royale. Les maréchaux et M. de Blacas ayant approuvé cet avis, on envoya aussitôt à Monsieur et au ^uc de Berry l'ordre de se porter directement sur Dunkerque avec la maison du Roi. Louis XVIII lui-même devait partir pour cette ville à une heure du matin, mais, soit que le consentement donné au parti proposé par le premier prince du sang n'eût été qu'apparent, soit que de plus mûres réflexions ou des informations ultérieures eussent fait voir dans ce parti des inconvénients qu'on n'avait pas d'abord aperçus, un quart d'heure après, cette résolution était abandonnée sans que le duc d'Orléans ait jamais pu en savoir le motif.

Le lendemain S3, le Roi pressé de nouveau de quitter Lille oii sa position devenait à cliaque instant plus dangereuse, annonça qu'il s'était décidé à passer la frontière et à chercher un asile dans les Pays-Bas. Le maréchal Macdonald déclara que, ne voulant pas être pour la royauté, dans rémigration, un fardeau inutile, il resterait en France et y vivrait dans la retraite. Le Roi le remercia de sa fidélité. Le maréchal Mortier tint à peu près le môme langage, mais comme il était gouverneur de la division de Lille, il demanda des instructions positives sur ce qu'il aurait à faire après le départ du Roi. « Vous devez faire, répondit » Louis XVIII, ce que les circonstances vous indiqueront. . . » Si elles vous obligent à mettre une autre cocarde à votre » chapeau, faitps-le, mais vous conserverez toujoufe la » mienne dans votre cœur et je suis sûr que vous la repren- » drez dans l'occasion. » Puis, se tournant vers le duc d'Orléans, il lui dit : « Ma foi, vous pouvez faire tout ce » que vous voudrez. » Le prince ayant exprimé l'intention d'aller rejoindre sa famille en Angleterre où il l'avait déjà envoyée, dès qu'il serait bien convaincu de l'inutilité de ses efforts pour soutenir, en France, la cause royale : « C'est ce que vous avez de mieux à faire, » répliqua Louis XVIIL Évidemment, la seule préoccupation du monarque était alors de sortir au plus vite de la position pénible où il se trouvait placé.

Le Roi partit de^ Lille dans la journée même, avec une faible escorte; le duc d'Orléans et les maréchaux l'accompagnaient à cheval. Le prince et le maréchal Mortier n'ai-

lèrent pas plus loin que les glacis de la place ; Macdonald ne dépassa pas la frontière ; Berthier seul entra en Belgique. Son emploi de capitaine des gardes lui faisait un devoir d'honneur de ne pas se séparer, en ce moment, de la personne royale, et d'ailleurs le souvenir de sa conduite à Fontainebleau lui faisait craindre de se trouver en présence ou sous la main de Napoléon.

La nuit suivante, le duc d'Orléans prit la route de l'Angleterre. Le maréchal Mortier venait de lui déclarer qu'il avait reçu de Paris , par le télégraphe , l'ordre d'arrêter le Roi et les membres de sa famille , qu'un officier envoyé par le ministre de la guerre lui avait confirmé cet ordre, mais qu'il'était résolu à n'en tenir aucun compte et que le prince pouvait rester à Lille aussi longtemps que cela lui conviendrait. Suivant toute apparence, l'Empereur s'était proposé, par l'envoi de ces instructions menaçantes, d'effrayer les princes et de les pousser plus promptement hors du territoire. Dans la môme pensée, sans doute, il avait dirigé le général Ëxcelmans, avec quelques troupes, vers la frontière du Nord. Le marechai Ney avait reçu, bientôt après, l'ordre de s'y porter aussi.

Le duc d'Orléaas, avant de sortir de France, écrivit aux généraux placés sous son co m mandement une lettre par laquelle il les dégageait de l'observation des ordres qu'il leur avait transmis ai| nom du Roi, s'eo rapportant à leur jugement et àleur patriotisme pour faire ce qu'ils croiraient le plus convenable au& iptérêts de la France et à leurs de-

Toirs. La lettre écrite en particulier ao maréchal Mortier contenait de plus ces phrases remarquables : c Je tous » remets en entier le commandement que j'avais été si » heureux d'exercer avec tous... Je suis trop bon Français » pour sacrifier les intérêts de la France parce que denou- » veaux malheurs me forcent à la quitter; je pars pour »m'enseyelir dans la retraite et dans Toubli. »Un tel langage contrastait étrangement avec celui qu'on entendait d'ordinaire à la cour. Les princes et le Roi luimême en éprouTèrent un vif mécontentement. On affecta de croire que la lettre attribuée au duc d'Orléans et qui semblait délier l'armée de son serment de fidélité était controuvée et un journal fondé bientôt après, dans les Pays-Bas, pour être l'organe officiel de la monarchie émigrée, en parla dans ce sens.

On racontait aussi que le duc d'Orléans, en se séparant du maréchal Mortier, lui avait montré une petite cocarde tricolore et lui avait dit : c Elle ne m'a jamais quitté. N'est- » il pas bien dur d'être obligé de sortir de France sans avoir > pu la reprendre? »

Aussitôt après le départ du prince, le maréchal, cédant au mouvement général, fit arborer le drapeau aux trois couleurs dans toute l'étendue de son commandement et alla ensuite à Paris porter sa soumission à l'Empereur.

Cependant, les corps de la maison du Roi et quelques corps de volontaires qui s'étaient joints à eux se trouvaient dans la situation la plus difficile. Mal informés des résolutions royales, si souvent modifiées, ils marchaient en

quelque sorte à Taventure et sans direction certaine, sous les ordres de Monsieur et du duc de Berry , du maréchal Marmont et du général Lauriston , capitaine d'une des compagnies de mousquetaires. Partis de Beauvais le 22, ils avaient couché à Abbeville et étaient entrés à Béthune le 23 au matin. Ils y apprirent que le Roi venait de quitter Lille et que les portes de cette place leur seraient fermées. L'ordre qui leur avait été envoyé de se rendre à Dunkerque ne leur parvint pas. On recevait à chaque instant la nouvelle que des troupes sortaient des garnisons voisines pour s'opposer au passage de la petite armée royale, ou plutôt pour la forcer soit à se disperser, soit à émigrer. Le hasard amena môme sous les murs de Béthune quelques détachements de la garde impériale qui ignoraient l'occupation de cette ville par la maison du Roi. Peu s'en fallut qu'on n'en vînt aux mains. Quels que fussent le dévouement et le courage des hommes dont se composait l'escorte des princes, ce rassemblement de vieillards, de jeunes oflBciers sans expérience , d'étudiants sortis la veille des écoles et sachant à peine manier le fusil, n'eût certainement pas tenu un moment contre une attaque tant soit peu sérieuse des soldats de Napoléon. Les princes et les généraux qui commandaient sous leurs ordres comprirent qu'il n'y avait plus d'autre parti à prendre que de gagner la frontière des Pays-Bas. On résolut de se diriger vers Ypres- qui en était le point le plus rapproché, mais le terrain qu'il fallait traverser, difficile en toute saison, était devenu presque impraticable par le temps de pluies

ft02 HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

continuelles qui régnait depuis plusieurs jours. Les princes, le maréchal Marmont et le général Lauriston, laissant à Béthune pri\sque toute leur infanterie, se mirent en marche à la tête de quinze cents cavaliers et de quelques volontaires. Le trajet fut long et pénible : caissons, voitures, chevaux enfonçaient à chaque instant dans des

bourbiers où souvent il fallait les abandonner. On avait

compté se reposer la nuit à Étain ; sous l'impression des mauvaises nouvelles qui arrivaient de tous côtés, on dut en partir au milieu de la nuit. Le 25, à la pointe du Jour, on atteignit enfin la chaussée qui conduit à Ypres. Au moment de passer la frontière, les princes autorisèrent ceux qui voudraient rester en France à ne pas aller plus loin. La majeure partie de la maison du Roi rétrograda et rentra à Béthune où le général Teste, qui avait déjà pris le commandement au nom de Napoléon, procéda au licenciement. Monsieur, le duc de Berry, les officiers généraux et la faible escorte qTii les accompagnait, au nombre d'environ deux cent cinquante hommes, furent reçus à Ypres. Louis XVIII, cependant, était arrivé le 24 à Ostende. Le lendemain, M. de Blacas écrivit à lord Castlereagh que le Roi, forcé de quitter momentanément la France, avait le désir d'y rentrer pour animer et soutenir le zèle de se» fidèles sujets, que trente mille hommes s'y présentant avec la cocarde blanche verraient se réunir àeux la masse de la population qui ne demandait que des armes, qu'en marchant immédiatement sur Paris, on, ne rencontrerait que bien peu d'obstacles, que quelques bâtiments et un vais-

seau de guerre seraient nécessaires pour transporter le Roi sur les points où sa présence pourrait être utile et qu'il comptait sur Tappui de ses alliés. Cette lettre, s'il faut y voir autre chose qu'une démonstration destinée à sonder les intentions des puissances étrangères, est un curieux témoignage des illusions qu'on persistait à se faire autour de la personne royale.

Le roi des Pays-Bas ayant désigné la ville de Gand pour la résidence du Roi Bt des princes, ils s'y rendirent successivement, à l'exception du vieux prince de Condé qui s'établit à Bruxelles. Louis XVIII fit publier une série d'ordonnances qu'il était censé avoir signées avant de quitter Lille et par lesquelles il défendait à tous les Français de payer l'impôt à Napoléon Bonaparte et de se soumettre à la conscription militaire, aux dépositaires des deniers publics de lui remettre les fonds qu'ils avaient entre les mains et aux généraux et officiers de faire envers lui acte d'adhésion, sous peine de destitution, de privation de toute pension pour les individus et de licenciement pour les corps qui se rendraient coupables d'une

telle défection.

On eût pu croire que les provinces de l'Ouest, l'Anjou, la Bretagne, le Poitou, celte ancienne Vendée, toute resplendissante encore de l'éclat de sa longue lutte contre la Révolution, ces campagnes peuplées d'une face où les idées et les mœurs modernes h'avaient jusqu'alors que bien peu pénétré, offriraient à la royauté un point d'appui plus soUd3. Nous avons vu que le duc de Bourbon y ^vait été

m HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

envoyé dès les premiers jours de mars. Il était arrivé le 1 4 à Angers où on lui avait fait l'accueil le plus enthousiaste. Les autorités des départements voisins s'étaient empressées de venir prendre ses ordres, les généraux témoignaient les meilleures dispositions ; les villes d'Angers, de Saumur, de Nantes, de la Rochelle offraient d'ouvrir un crédit pour couvrir les premiers frais d'armement ; on avait enrôlé des volontaires, nommé des chefs, formé quelques convois de munitions: Les rapides progrès de Napoléon refroidirent bientôt cet élan. Le duc de Bourbon, d'ailleurs, brave de sa personne, mais faible de caractère et d'intelligence, était peu capable de donner aux populations une impulsion vigoureuse et de soutenir les courages ébranlés. Déjà tout espoir avait presque disparu de ce côté lorsqu'on apprit que le Roi avait quitté Paris. Le duc do Bourbon, pour s'éloigner des contrées occupées par l'ennemi, se rendit à Beaupréau, au centre delà Vendée angevine. On y tint un conseil où d'anciens chefs vendéens se trouvèrent réunis avec un de ceux qui avaient jadis défendu contre eux le gouvernement conventionnel, le général Canuel, maintenant rallié à leur cause. Quelques dispositions furent prises pour préparer une insurrection, on sonna le tocsin dans les campagnes, mais les mesures énergiques des fonctionnaires publics qui s'épient déjà soumis à l'autorité de Napoléon firent échouer ces tentatives. Les troupes impériales approchaietft. Une partie du peuple des villes, où la Révolution avait créé des intérêts et développé des sentiments opposés

à ceux des campagnes, s'armait sous la conduite des officiers à demi-solde et secondait Tarmée de ligne. Le colonel de gendarmerie de cette circonscription écrivit au prince pour le supplier de ne pas compromettre inutilement le repos du pays et sa propre sûreté. La lettre du colonel, transmise au prince par un royaliste non douteux, le comte d'Autichamp, qui avait jadis combattu dans ces contrées en faveur de la monarchie légitime, produisit l'eflfet qu'on s'en était promis. Le duc de Bourbon jugea qu'il était temps de partir. Tandis que ses officiers quittaient la France, munis de passe-ports que, sur sa demande, on s'était empressé de leur délivrer, luimôme, errant de château en château, sous la protection d'amis dévoués, gagnait la côte de Nantes et s'embarquait le 31 mars sur un bateau qui le transportait dans la rade de Paimbœuf, d'où un bâtiment préparé d'avance par les soins de quelques royalistes le conduisit en Espagne. Déjà tous les départements de l'Ouest avaient reconnu l'Empire. A la Rochelle, le général Rivaud, qui voulait arrêter le mouvement, fut contrainWe prendre la fuite.

L'autorité royale ne se maintenait plus que dans une portion du Midi. Là, même, elle ne devait pas sub<<ister longtemps.

Nous avons vu que l'annonce du débarquement de Cannes ayant surpris le duc et la duchesse d'Angoulême au milieu d'un bal que leur donnait le commerce de Bordeaux, le prince était parti dans la nuit même pour

aod HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

aller réunir des forces dans les départements du Midi et les diriger contre Napoléon dont on ne supposait pas que la marche dût être aussi promple. Le lendemain, les habitants de Bordeaux apprirent à la fois son départ et Tévénement qui l'avait rendu nécessaire. Le premier effet de la grande nouvelle fut de provoquer de leur part les plus vives démonstrations de dévouement au trône légitime. La troupe de ligne prêta de nouveau le serment de fidélité. Le 1 2 mars, anniversaire du jour où les Bordelais avaient, les premiers en France, proclamé les Bourbons, fut célébré avec un redoublemiînt d'ardeur. La duchesse d'Angouléme se proposait de retourner à Paris aussitôt après celte fête, mais le Roi lui ayant envoyé Tordre de rester provisoirement à Bordeaux, elle ne pensa plus qu'à appuyer de sa présence et de son autorité les efforts auxquels on se livrait dans celte ville pour organiser des moyens d'action contre l'ennemi.

Les mesures à prendre étaient discutées dans un conseil auquel assistaient, avec les généraux Decaen et Harispe, gouverneur et commandant de la division, et avec les principaux fonctionnaires militaires et civils, quelques hommes destinés pour la plupart à jouer dans d'autres temps un rôle politique plus ou moins considérable, le vicomte Mathieu de. Montmorency, chevalier d'honneur de la princesse, le comte de Puységur, commandant de la garde nationale, M de Marcellus, M. Gautier, MM. Ravez, de Peyronnet, de Martignac, ces derniers célèbres dès lors à Bordeaux où ils formaient la brillante élite du plus

éloquent barreau de France, mais encore inconnus du reste du pays. On résolut d'armer des corps de volontaires. On ouvrit une souscription destinée à l'équipement de la garde nationale qui entrerait en service actif. Les volontaires s'offrirent en très-grand nombre et le premier jour la souscription s'éleva, dit-on, à près d'un million.

Madame faisait preuve personnellement d'une activité singulière. Elle parcourait le port et la ville, pressant les armements et stimulant le zèle des autorités. Elle entretenait une corrcspondancejournalière, non-seulement avec son mari, mais avec le gouvernement du Roi; elle écrivait aussi à Monsieur et ne lui dissimulait pas son regret de ne pas le voir partager avec le brave Ney (c'est ainsi qu'elle s'exprimait) l'honneur d'avoir à porter les coups sous lesquels elle espérait encore que succomberait l'usurpateur.

Bientôt de sinistres nouvelles vinrent dissiper cette illusion. Le 23 mars, on vit arriver à Bordeaux le secrétaire du conseil, M. de VitroUes, qui avait quitté Paris en même temps que le Roi et qui était muni de pouvoirs illimités pour les départements du Midi. Il s'arrêta quelques jours à Bordeaux avant de se diriger sur Toulouse où il comptait établir le centre de ses opérations. On tint en sa présence un conseil dans lequel, se présentant comme l'interprète de la pensée royale, il essaya d'inspirer aux autorités l'énergie et le dévouement qu'exigeaient les circonstances. Madame y parla avec force et le général De-

caen protesta encore de sa fidélité et de son zèle. Le lendemain et le surlendemain, d'autres fugitifs, le général Donnadieu, chassé de Tours par la révolte, Tévôque de la Rochelle, fuyant l'insurrection qui avait éclaté dans sa ville épiscopale, le duc de Lorges, M. Laine, M. Desë'ze vinrent attester par leur présence le triomphe de la cause bonapartiste eC révolutionnaire, déjà accompli dans le nord et le centre de la France.

Des symptômes alarmants commençaient à se manifester à Bordeaux même. Si la garde nationale, les volontaires et môme le peuple témoignaient toujours le plus ardent royalisme, le langage des chefs militaires était évidemment moins assuré, non pas que les protestations qu'ils prodiguaient quelques jours auparavant couvrissent alors des pensées de trahison, mais parce que leur royalisme de fraîche date n'était pas à l'épreuve de l'entraînement qui, d'une extrémité à l'autre de la France, emportait en ce moment 4'armée tout entière. Le 26, le gouverneur, par ordre de Madame, passa une revue générale des troupes. Les soldats, à qui les malveillants avaient fait croire qu'on voufait les désarmer, restèrent froids et silencieux ; déjà ils avaient enlevé de leurs shakos la plaque à fleurs de lis. La garnison du fort de Blaye, situé à l'embouchure de la Gironde, inspirait surtout des inquiétudes et le général Decaen avouait qu'il ne pouvait en garantir la fidélité. Madame y envoya un détachement de la garde nationale, mais le commandant du fort lui en ferma la porte. Cette désobéissance se couvrait, il est vrai,

d'un prétexte de forme qui permettait de ne pas la considérer encore comme une révolte ouverte, mais la défection^ne tarda pas à se manifester parle refus d'obéir à un ordre formel qui prescrivait au bataillon établi à Blaye d'en sortir pour se rendre à Libourne.

Cependant, le général Clauzel, chargé par l'Empereur du commandement de la division militaire de Bordeaux, s'avançait pour en prendre possession. Ce général avait été très-bien traité par le gouvernement de la Restauration. En peu de mois elle l'avait nommé grand-oflScier, puis grand'croix de la Légion d'honneur, chevalier de Saint-Louis et inspecteur d'infanlerie. Néanmoins, comme la plupart de ses compagnons d'armes, il s'était hâté d'offrir ses services à Napoléon. Suivi seulement d'une poignée'de soldats, il avait à passer, pour arriver à Bordeaux, deux rivières faciles à défendre. Le général Decaen avait ordonné d'éloigner tous les bateaux et les ponts flottants. Les autorités bordelaises s'occupèrent en toute hâte d'organiser des corps qhoisis dans l'élite de la garde nationale. Comme on ne voulait pas désespérer encore du concours des troupes de ligne, la milice bourgeoise les invita à un grand banquet en plein air où s'échangèrent ces témoignages de fraternité, de confiance mutuelle dont aucune expérience ne démontrera jamais l'insignifiance à ceux quLéprouvent, à un moment donné, le besoin de les croire sincères.

" Le général. Clauzel, qui n'avait avec lui que quelques gendarmes et environ deux cents hommes d'infanterie.

n'en réussit pas moins, le 31 mars, à chasser de Saint- André-de-Cubzac trois cents volontaires bordelais qu'on y avait postés. Il ne lui fut pourtant pas possible dépasser mmédiatement sur la rive gauche de laDordogne, le pont volant qui s'y trouvait ayant été mis hors de service, et cette rive étant gardée par cinq cents hommes de la garde nationale appuyés de trois pièces de canon dont le f^u tua quelques hommes aux assaillants.

Déjà, pourtant, la garnison de Blaye, gagnée par les émissaires du général Clauzel, était en pleine insurrection et avait arboré les trois couleurs. Le général Decaen, en l'annonçant à la duchesse d'Angouléme, se déclara hors d'état de répondre des régiments mémos qui formaient la garnison de Bordeaux, et comme la princesse proposait de les faire sortir de la ville que la garde nationale et les volontaires suffisaient à défendre, il répliqua que c'était impossible, que les soldats n'obéiraient pas, qu'ils étaient très-irrités contre la population et que tout ce. qu'il pouvait faire pour prévenir de grands malheurs, c'était de les retenir dans leurs casernes.

Pendant que les chefs du parti royaliste se livraient à de tumultueuses délibérations sur les moyens de résistance qui pouvaient rester encore, que M. Laine proposait un plan de défense et que le général Decaen le repoussait comme impraticable, le général Clauzel fit demander qu'on lui envoyât un parlementaire. Il était certain,' disait-il, par suite des intelligences qu'il avait dansla place, d'y entrer le lendemain, rien ne pouvait l'en empêcher, mais il

désirait éviter Teffusion du sang. La ducheâse d'Ango'ulôme, malgré sa vive répugnance, accéda, de Tavis de ses conseillers, au vœu plusieurs fois exprimé par le lieutenant de Napoléon. M. de Martignac, officier de la garde nationale, lui fut envoyé. Il le reçut avec beaucoup de courtoiâe , lui parla des intentions bienveillantes de TEmpereur qui, oubliant la conduite tenue Tannée précédente par les Bordelais, voulait pardonner à tous- excepté à M. Lynch, et insista vivement pour le prompt départ de Madame, donnant à entendre que plus tard sa retraite pourrait devenir difficile. Il s'exprima d'ailleurs, sur elle et sur le duc d'Angouléme par qui il avait été très-bien accueilli au moment de la Restauralion, en termes de respect, de reconnaissance et presque de dévouement. Il avait préparé pour les autorités de Bordeaux une lettre dont M. de Martignac ne consentit à être le portear qu'à la condition expresse de la leur remettre en présence de Madame.

Cette dépêche était une sommation d'ouvrir le lendemain aux forces impériales les portes de Bordeaux. Le conseil général du dé[)artement, le conseil d'arrondissement et le conseil municipal furent convoqués pour en délibérer. Ne se jugeant pas suffisamment éclairés suries ressources dont on pouvait disposer, ils déclarèrent qu'ils s'en rapportaient à ce que décideraient la duchesse d'Angouléme et Taulorité supérieure. Une nouvelle discussion s'engagea en présence de la princesse. Sans dissimuler la douleur qu'elle éprouverait à être forcée de quitter la France, elle

déclara qu'elle était également prête à rester à Bordeaux, si Ton pensait que sa présence pût y être de quelque utilité, ou à partir si on le croyait nécessaire pour prévenir de grands malheurs. M. Laine, dans son énergie passionnée et un peu fiévreuse, inclinait visiblement aux déterminations les plus hardies, mais le général J)ecaen, interpellé sur les dispositions de la troupe de ligne, ne dissimula pas que si le combat venait à s'engager, elle prendrait vraisemblablement parti pour ses frères d'armes et contre la garde nationale ; il répéta qu'on voudrait vainement la faire sortir delà ville et que l'ordre qu'on lui en donnerait serait, suivant toute aT)parence, le signal de , sa défection. M. Laine, pour sauver, disait-il, l'honneur de ses compatriotes, pour attester qu'une auguste princesse, défendue par l'amour de tout un peuple, avait cédé à la nécessité et non p is pris la fuite devant quelques gendarmes, voulait que les chefs militaires consignassent par écrit la déclaration que venait de faire le général Decaen ; ils s'y refusèrent. /

Toute la soirée se passa ainsi en vaines contestations. On fit savoir au général Clauzel qu'il n'y avait pas de réponse. On se proposait de prendre le lendemain une détermination définitive après avoir consulté la garde nationale, mais, dans la nuit même, le général Clauzel surprit le passage de la Dordogne, enleva une partie du détachement de garde nationale chargé de le défendre et dispersa le reste. L'épouvante se répandit aussitôt dans l'armée bordelaise qui se sentait, pour ainsi dire, entre

deux feux, entre les soldats de Clauzel et la garnison hostile qui occupait la place. Le poste du Carbon Blanc, sur la Garonne, fut abandonné comme l'avait été le passage de la Dordogne. Désormais, il n'y avait plus d'obstacle qui pût arrêter l'ennemi.

Le conseil s'assembla de nouveau; on décida qu'une lettre serait écrite au général ennemi pour lui demander un délai de vingt-quatre heures pendant lequel on pourrait préparer le départ > de Madame. Cette lettre, rédigée par M. Laine, fut encore portée par M. de Martignac au général impérialiste qui accorda le délai.

Cependant, les volontaires, la garde nationale, dont le général Donnadieu avait pris le commandement, et la masse de la population repoussaient encore l'idée de se soumettre. Les conseils tumultueux se succédaient sans résultat. Le général Decaen, qui persistait à dire que ses régiments n'appuieraient pas la garde nationale et prendraient probablement parti contre elle si la lutte s'engageait, était accusé de négligence, de faiblesse, presque de trahison par ceux qui s'opiniâlraient à penser que la seule présence de Madame ferait tomber les armes des mains des rebelles.

Témoin de ces débats irritants où se reproduisaient sans cesse les assertions les plus contradictoires, elle voulut s'assurer par elle-même des sentiments des soldats et de l'influence qu'elle pouvait exercer sur eux. Sans écouter les représentations des généraux qui la suppliaient de ne pas exposer sa dignité et sa personne, elle

4U HISTOIRE DE LA RESTlURATI03i.

Tuila snccessivement, suiTîe d'one escorte d'oflSciers, de volontaires et de gardes nationaux, les casernes qa*occiipait la garnison. Dans la première où elle se présenta» les soldats, sous les armes, la reçurent dans un profond silence. Elle annonça Tintention de parler aux officiers. Lorsqu'ils se furent approrhrs, elle leur demanda, d'une voix ferme et élevée, de déclarer franchement s'ils étaient disposés à rester fidèles à leurs serments, à seconder la garde nationale pour conserver Bordeaux au Roi, pour défendre cette ville contre une poignée de révoltés. Personne ne répondit. Comme la princesse iusistait : c Votre » Allesse, lui dit un chef de bataillon, peut compter sur » nous pour veiller à sa sûreté personnelle. — Il ne s*agi( » pas de moi, reprit-elle, mais dû service du Roi. Youlez- » vous ou non le servir? » Les ofliciers déclarèrent qu'ils oliéiraient aux ordres que leurs chefs leur donneraient pour le service de la patrie, mais qu'ils ne voulaient pas de guerre civile, que jamais ils ne se battraient contre leurs frères. « Vos frères I s'écria la princesse, des ré- » voltés... Vous avez bien vite oublié vos serments. S'il » existe encore parmi vous quelques hommes qui s'en » souviennent, qu'ils sortent des rangs. » Voyant que quelques-uns tiraient et agitaient leurs épées en signe d'adhésion, elle ajouta : <3c Vous êtes en bien petit nom- » bre. N'importe, on sait du moins sur qui on peqt » compter. »

L'accuejl fait à Madame dans la seconde caserne où elle se rendit ensuite fut pire encore. Là, les officiers furent

impuissants à contenir les soldats dans les limites mêmes d'un respect silencieux, et lorsqu'elle voulut parler, sa voix fut étouffée par les cris de Vive V Empereur ! Elle se retira. Les généraux la suppliaient de ne pas pousser plus loin une tentative désespérée, mais la courageuse fille de Marie-Antoinette et de Marie-Tbérèse voulut poursuivre jusqu'au bout Vépreuve commencée. Elle se diri-gea vers le château Trompette, occupé par un régiment auquel on avait donné le nom. du duc d'Angoulôme. Le commandant du fort ne laissa entrer avec elle que son pren)ier écuyer et les généraux; les gardes nationaux et les volontaires qui l'accompagnaient durent rester en dehors. Sans se laisser effrayer par la contenance morne et menaçante des soldats, elle s'efforça de ré voilier en eux le sentiment du devoir. « Eh quoi! leur dit-elle, est-ce à ce même régi- » ment d'Angoulême que je parle! Avez-vous pu si promp- ^ tement oublier les grâces dont vous avez été comblés » par mon mari? Ne le regardez-vous donc plus comme » voire chef, lui que vous appeliez votre prince? Et moi, » dans les mains de qui vous avez renouvelé votre ser- » ment de fidélité, moi que vous nommiez votre princesse, » ne me reconnaissez-vous plus? » Ses paroles ne produisant aucun effet : « 0 Dieu! s'écria-t-ella avec un » accent douloureux, après vingt ans d'infortune, il est » bien cruel de s'expatrier encore. Je n'ai pourtant jamais » cessé de faire des vœux pour la France, car je suis » Française, moi, et vous n'êtes plus Français. » Elle sortit, poursuivie par les cris de Vive l'Empereur! Un

seul officier, remettant son épée dans le fourreau, s'approcha de sa voiture et lui dit : « C'en est trop, je. vous » suivrai partout, je serai fidèle à mon serment. » On prétend qu'en ce moment un officier d'ordonnance de Napoléon se trouvait déjà dans le château Trompette où il avait trouvé moyen de s'introduire secrètement.

Aucun espoir n'était plus possible, môme aux plus confiants. La duchesse d'Angoulôme chargea M. deMartignac d'aller trouver encore une fois le général Clauzel qui, établi en vue de la ville, sur l'autre bord de la Garonne, demandait qu'on lui envoyât un parlementaire. « Vous » rappellerez au général, lui dit-elle, que, dans un temps » plus heureux, je l'avais distingué, qu'il m'a souvent » assurée alors de son dévouement; je lui en demande une » preuve çn faveur de la ville de Bordeaux. Je lui tiendrai • » compte de ce qu'il fera pour elle plus que si c'était pour » moi-même. »

Une revue de la garde nationale avait été commandée pour le soir. Cette milice, rangée en bataille le long de la Garonne, se livra, en présence de Madame, à des transports et à des acclamations qui formaient un étrange contraste avec les scènes du matin. Se levant dans sa calèche pour être mieux entendue, elle remercia ces fidèles royalistes, puis elle ajouta : « Je viens vous demander un nouveau » sacrifice, un nouveau serment. Jurez-vous de m'obéir » dans tout ce que je vous commanderai? Eh bien ! d'après » ce que je viens de voir, on ne peut pas compter sur le 9 secours de la garnison. 11 est inutile de chercher à se

» défendre. Vous avez assez fait pour Thonneur, conservez » au Roi des sujels fidèles pour un temps meilleur. Je » prends tout sur moi, je vous ordonne dé ne plus com- » battre. — Non, non ! criaient des milliers de voix, nous » voulons mourir pour le Roi, pour vous I » Et la foule du peuple se pressant autour de la princesse, couvrant ses mains de' larmes et de baisers, unissait ses clameurs à celles de la garde nationale. Rentrée dans son palais, elle y fut bientôt suivie par des députations de volontaires et de gardes nationaux qui venaient la supplier de leur * permettre de 'combattre. Elle ne put que leur répéter les recommandations qu'elle venait de leur faire en public. Se tournant vers les généraux qui ne Tavaient pas quittée, elle les chargea de veiller, après son départ, à la sûreté de Bordeaux et de ses habitants. « Nous le jurons!» lui dirent-ils avec un empressement dans lequel éclatait la satisfaction qu'ils éprouvaient de pouvoir couvrir leur défection par l'apparence d'un bon procédé. Sa réponse altièrè et dédaigneuse prouva qu'elle les avait compris : « Je ne vous demande pas de serment, vous m'en avez » fait assez, je n'en veux plus. C'est un dernier ordre que » vous donne la nièce de votre Roi, »

En ce moment une fusillade se* faisait entendre. La division s'était mise entre les gardes nationaux eux-mêmes. Quelquesruns des plus exaltés avaient fait feu sur plusieurs de leurs officiers qu'ils accusaient de trahison , un capitaine avait été tué, d'autres blessés. On craignait un massacre. Déjà, les régiments de ligne, en pleine révolte,

sortaient de leurs casernes et se rangeaient sur les places, tenant les propos les plus hostiles.

Le général Clauzel qui, de Tautre rive de la Garonne, assistait à ces scènes de désordre, avait fait braquer sesr canons sur la ville où des drapeaux^ blancs paraissaient encore à toutes les fenêtres. Lorsque M. de Hartignac arriva auprès de lui, il lui exprima sa surprise et son mécontentement de ce qui venait de se passer sous ses yeux et qu'il considérait comme une violation des enga- ' gemejits pris dans la matinéa. Il promit de veiller à la sùrelé de Bordeaux, de protéger môme, si on le désirait, le départ de Madame. Il consentit, non sans, difficulté, à différer son entrée jusqu'au lendemain, et voulant, pour décourager toute résistance, prouver* à l'envoyé bordelais qu'on ne devî^it pas mesurer sa force sur le nombre insignifiant des soldats qui le suivaient, il lui apprit que, depuis plusieurs jours, il était en communication avec la garnison qui n'obéissait qu'à ses ordres ; il le lui prouva en ordonnant par un signal d'arborer sur le château Trompette le drapeau aux trois couleurs, ce qui fut fait sur-le-champ.

M. de Martignac retpvirna à Bordeaux, et la duchesse d'Angoulème, s'arrachant enfin aux supplications de ses amis, quitta la ville à huit heures du soir, sous Tescorte d'un détachement de volontaires et de la cavalerie de la garde nationale. Le lendemain 2 avril, à huit heures du matin, pendant que le général Clauzel se disposait à occuper Bordeaux, elle arriva à Pouiîlac où un sloop an-

glais avait été préparé pour la recevoir, s'embarqua surle-champ et se dirigea vers le port espagnol du Passage qu'elle n'atteignit que le 8, après ^voir essuyé une violente bourrasque. Ne trouvant rien, dans l'état du pays, qui pût lui faire espérer que la cause de la royauté française y recevrait un appui efficace, elle en repartit presque aussitôt pour l'Angleterre 'où elle débg-rqua enfin le 19. Elle y avait été précédée par quelques-uns des royalistes les plus compromis dans les derniers événements, tels que le général DonnadieUf M. Lynch et M. Laine, à qui cependant le ministre de la police impériale avait fait dire qu'il n'avait pas à craindre d'être inquiété.

M. Laine, avant de quitter la France, avait publié une protestation conçue en termes très-violents : « Au » nom de la nation française, y disait-il, et comme pré- » sident de la Chambre de ses représpntants, je déclare » protester contre tous décrets par lesquels l'oppresseur » de la FrQ,nce prétend prononcer la dissolution des » Chambres. En conséquence, je déclare -que tous les » propriétaires sont dispensés de payer les contributions » aux ag'enls de Napoléon ^Bonaparte et que toutes les » familles doivent se garder de fournir, par voie de con- ]» «scription ou de recrutement quelconque, des hommes » pour sa force armée. Puisqu'on attente d'une manière

> aussi outrageante aux droits et à la liberté des Fran- » çais, il eâtde leur devoir de maintenir individuellement

> leurs droits. Depuis loqgtemps dégagés de tout ser-

> ment envers Napoléon Bonaparte et liés par leurs

m HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

» vœux et leurs serments à la pairie et au Roi, ils » se couvriraient d'opprobre aux yeux des nations et » de la postérité s'ils n'usaient pas des moyens qui > sont au pouvoir des individus. Chaque histoire, en » conservant une reconnaissance éternelle pour les » homnijes qui, dans les pays libres, ont refusé tout » secours à la tyrannie, couvre de son mépris les ci- » toyens qui oublient assez leur dignité d'hommes pour » se soumettre à de misérables agents... Comme le duc » d'Otrante, se disant ministfe do la polic-e, m'outrage » assez pour me faire savoir ([ue je peux rester en sûreté »■ à Bordeaux, je déclare que si son maître et ses agents » ne me respectent pas assez pour me faire mourir pour » mon pays, je les méprise trop pour recevoir leurs ou- » trageants avis... Je ne serai jamais soumis à Napoléon » Bonaparte, et celui qui a été honoré de la qualité de » chef des représentants de la France aspire à l'honneur » d'être la première victime de l'ennemi du Roi, de la » patrie et de la liberté, s'il était réduit à l'impuissance » de continuer à les défendre. »

La conduite de la duchesse d'Angoulôme, à la fois si simple et si courageuse, excita un grand enthousiasme dans le parti royaliste. En dehors môme de ce parti, un sentiment d'estime et de respect profond se manifesta pour une princesse qui, condamnée depuis son enfance à passer par tant d'infortunes, trouvait en elle-même un courage au niveau des épreuves les plus diverses. Napoléon affecta de dire qu'elle était le seul homme de la fa-

mille. Ce mot fut beaucoup répété par les ennemis des Bourbons. Sous le voile de la juste louange accordée à la fille de Louis XVI, il frappait tous ses parents de ridicule et de mépris. Cependant, en ce moment môme, le duc d'Angoulême prouvait dans une autre partie du Midi qu'il n'était pas indigne de sa noble compagne.

En quittant Bordeaux, dans la nuit du 9 au i 0 mars,

il avait pris la route de Nîmes. Le général Gilly, qui y commandait, lui ayant été dénoncé par les royalistes du pays auxquels il inspirait une juste défiance, il l'avait destitué et s'était rendu de là à Marseille où il était entré le 4 5, assez froidement reçu par la garnison, mais au milieu des clameurs enthousiastes d'une multitude exaltée, furieuse, qui accusait de trahison le maréchal Masséna, gouverneur de la division. Cette accusation n'était pas fondée, Masséna n'était pas un des complices de Napoléon. , En apprenant son débarquement, il avait mis en mouvement des troupes de ligne et des volontaires destinés à le combattre. La marche rapide de l'Empereur et aussi la mauvaise disposition des régynents de ligne avaient rendu ces mesures inefficaces. Peut-être aussi le maréchal, depuis longtemps affaibli p^r le mauvais état de sa santé, n'avait-il pas fait preuve de toute l'activité, de toute l'énergie désirables. On peut également supposer que les étonnants succès de Napoléon exercèrent peu à peu sur lui la fascination, l'ébranlement auxquels si peu de militaires surent alors résister , mais il n'y avait certainement de sa part aucune préméditation de trahison. Cependant, le duc

Û22 ' HISTOIRE DE LA kllSTAURATION.

d*Angoulême el son entourage avaient peine à se défendre des soupçons qu'on leur exprimait de tous côtés et la présence du vieux guerrierles gênait évidemment, bien qu'on le traitât avec de grands égards. De Marseille, le prince* alla visiter Toulon où il trouva la population aussi froide que les troupes , puis il retourna à Marseille d'où il repartit pour Nîmes. Tandis que Masséna, mal à l'aise au milieu de courtisans à qui il se sentait suspect, se retirait à Toulon comme pour veiller à la sûreté de cette place importante, le duc d'Angoulôme, assisté de M. de Rivière, du comte de Damas, du baron de Damas, du cottite d'Escars et de quelques généraux et officiers du noUveàli régime qui témoignaient un grand dévouement à la cause royale, réunissait les régiments de ligne qui, dans dBs contrées, reconnaissaient encore l'autorité du Roi; il écrivait au roi d'Espagne pour le prier de mettre des troupes en mouvement et donnait l'ordre de les recevoir comme auxiliaires dans les places delà frontière; il faisait parvenir au roi de Sardaigne une invitation semblable ; on a même prétendu qu'il se proposait de mettre le port de Toulon entre les mains des Anglais, en retour de subsides pécuniaires, mais l'exactitude de cette dernière assertion n'est nullement démontrée. Les autorités locales secondaient ces efforts ; le conseil général des Bouchesdu-Rliône volait des fonds extraordinaires pour y concourir.

Le plan adopté par le duc d'Angoulême était d'une grande hardiesse : il consistait à marcher sur Grenoble et

sur Lyon, en ce moment privés de leurs garnisons que l'Empereur avait emmenées avec lui, et à reprendre possession de ces deux villes. C'était sans doute, de la part du prince, s'exposer à des périls sérieux que de s'avancer à ce point dans l'intérieur de la France, mai3 l'autorité impériale n'était encore reconnue alors, à très-peu d'exceptions près, sur aucun point des départements du Midi qui, par conséquent, paraissaient offrir à l'armée royale une base d'opérations et, au besoin, un lieu de retraite. Madame était encore à Bordeaux. Les villes et les campagnes du Languedoc et de la Provence témoignaient une grande ardeur de royalisme ; Nîmes, Montpellier, Toulouse semblaient rivàlisep de dévouement avec Bordeaux et Marseille.

M. de Vitrolles, arrivé le 28 mars à Toulouse, s'y était emparé, au nom du Roi, de tous les pouvoirs. Ne trouvant pas dans le général Delaborde', qui commandait la division, ^ assez d'empressement à entrer dans ses vues, il imagina, pour se procurer un instrument plus docile, de faire appeler le vieux maréchal Pérignon qui, depuis longtemps retiré du service actif, habitait une terre dans les environs, et de lui confier le commandement supérieur, sans destituer pourtant le général Delaborde. Il se mit en correspondance avec les préfets de vingt-sept départements, créa un Moniteur dans lequel les faits étaient racontés de maflière à persuader aux populations que la royauté comptait sur tous les points de la France de nombreux défen- ' seurs, éloigna sous divers prétextes les oiBciers et les

kU HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

troupes dont il suspectait la fidélité et organisa un corps de quatre niille volontaires qu'il dirigea sur Alby pour y arrêter le préfet qui venait de faire arborer le drapeau tricolore, aussi bien que le receveur général qui refusait de solder les dépenses ordonnées par le commissaire du Roi, c'est-à-dire par M. de YitroUes. Dans Texcrcice de celte dictature, si singulière de la part d'un homme que ne recommandait ni un grade élevé, ni une grande position personnelle, ni aucune illustration, il dut accepter la coopération apparente du comte de Damas qui lui fut envoyé par le duc d'Angoulôme,- mais il sut se réserver la réalité du pouvoir.

Sur ces enfrefaites, le prince ayant sous ses ordres trois mille cinq cents hommes d'infanterie de ligne, deux cent cinquante dé cavalerie, cent cinquante artilleurs, trois ou quatre mille volontaires de Marseille et trois mille cinq cents de Nîmes, de Montpellier et d'Avignon, venait de commencer ses opérations. Il avait partagé ses troupes en deux corps de force à peu près égale. L'un, commandé en chef parle général Ernouf et sous lui par les généraux Gardanne et Loverdo, se composait de deux régiments d'infanterie de ligne et des Marseillais, avec six pièces de canon. Réuni à Sisteron, il devait se porter sur Grenoble par la route de Gap. L'autre, dont le duc d'Angoulôme s'était réservé le commandement,- ayant pour chef d'état-major le général d'Auît-iftne et pour commandants de brigade le baron de Damas et le comte d'Escars, était formé du 2« régiment d'infanterie de ligne, d'un régi-

ment étranger, d'un régiment de chasseurs à cheval, des volontaires de l'Hérault, du Gard, de Vaucluse et de huit pièces de canon. Partant du Pont-Saint-Esprit, il devait* s'avancer par la vallée du Rhône dans la direction de Montélimart et de Valence. De faibles détachements étaient chargés de lier les opérations des deux corps principaux et d'assurer leur marche en surveillantles contrées voisines.

Le général Ernouf se mit le premier en mouvement. Parti de Sisteron le 27 mars, il ne rencontra pendant les premiers jours de sa marche aucune espèce d'obstacle, mais au delà de Gap, il se trouva en présence des gardes nationales du Dauphiné qui accouraient en masse pour le repousser et, ce qui surprit beaucoup le général Ernouf, pas un seul des gentilshommes du pays ne se joignit à l'armée royale. Le général Gardanne et ses deux régiments de ligne, dès qu'ils aperçurent l'ennemi, se mirent à parlementer avec lui, passèrent bientôt dans ses rangs et partirent pour Grenoble. Les Marseillais, ainsi abandonnés, attaqués à la baïonnette au défilé de la Saulce , à trois lieues de Gap, par la garde nationale qu'appuyait une compagnie d'artillerie, se dispersèrent et perdirent, avec cent cinquante hommes, leurs canons et leurs drapeaux. Les généraux Ernouf et Loverdo se retirèrent en toute hâte vers Marseille avec les débris qui leur restaient.

Leduc d'Angoulême fut d'abord plus heureux. Il avait remonté le Rhône jusqu'au Pont-Saint-Esprit sans éprouver aucune résistance. Le 29 mars, son avant-garde, que

conduisait le comte d'Escars, entra à Montélimart qui n'était pas défendu. Attaqué le lendemain par le général Debelle, à la tête de cinq cents gardes nationaux, M. d*Escars se maintint dans sa position, mais plusieurs pelotons d'infanterie et cinquante chasseurs à cheval Tayant abandonné le soir même pour aller joindre Tennenii, il ne crut pas pouvoir s'avancer davaptage avant d'avoir été rejoint par le prince qui arriva le \ *'' avril avec le gros de ses forces.

Le succès obtenu par M» d'Escars et dont on exagérait à dessein l'importance avait inspiré une grande confiance aux royalistes. Déjà ils se croyaient certains d'être bientôt maîtres de Lyon où l'on savait qu'il existait peu de moyens de défense. La petite armée se mit en marche par la route de Valence. Elle occupa le bourg de Lauriol après en avoir expulsé un détachement de cavalerie appartenant à l'armée impériale et atteignit les bords de la Drôme. Le pont qu'il fallait traverser était gardé par un bataillon d'infanterie de ligne, le dépôt d'un régiment de hussards, quelques gendarmes, quelques artilleurs desservant deux pièces de canon , des gardes nationaux et une centaine de jeunes gens de Valence qui, formés quelques mois auparavant en garde d'honneur pour escorter Monsieur pendant un voyage qu'il avait fait dans ce pays, venaient maintenant combattre son fils. Ces forces, très-inférieures en nombre à celles du prince, avaient cet avantage que les hauieiirs de la rive droite de^a Drônfie, occupées par elles, dominaient le pont vers lequel s'avançaient les

troupes royales et en rendaient le passage assez périlleux. Néanmoins, ce pont fut emporté aux cris de : Vive le Roi! après un engagement assez vif, dans lequel le duc d'Angoulême paya de sa personne et montra beaucoup de présence d'esprit.

Le lendemain, 3 avril, il entra à Valence que le général Debelle avait évacué. Il ne fit que traverser la ville et poursuivit sa marche vers Romans dont le pont pouvait seul assurer de ce côté le passage de l'Isère. Le général Debelle, dans sa retraite précipitée, avait oublié de le détruire et de couler les bacs. Les royalistes s'en emparèrent et le duc d'Angoulôme, après avoir jeté quelques troupes sur la rive opposée, retourna à Valence où il changea toutes les autorités.

Là s'arrêtèrent ses succès. Napoléon, en apprenant sa tentative, avait ordonné au général comte de Grouchy d'aller prendre, avec des pouvoirs extraordinaires, le commandement supérieur des divisions militaires de Lyon et de Grenoble. M. de Grouchy, officier des gardes du corps avant la Révolution, était un des plus anciens généraux de l'armée. Croyant avoir été traité injustement par la Restauration > il avait pris de bonne heure envers elle l'attitude d'un mécontent, et sans doute il avait vu avec plaisir le retour de l'Empereur. Arrivé le 3 avril à Lyon, il y avait trouvé les choses dans une grande confusion : le général Dessaix, commandant de la division, était malade et alité; le commandant de la place était un officier mutilé, peu en état d'agir. Par suite des échecs qu'avait

éprouvés le général Debelle, Lyon, presque dépourvu de garnison, paraissait fort exposé. Gtouchy déclara la place en état de siège, arma les faubourgs et, par des proclamations très-vives, appela les populations à se lever pour repousser les royalistes. Cet appel fut entendu. Lyon fournit à lui seul, dit-on, neuf mille volontaires, parmi lesquels les élèves du Lycée et de l'École vétérinaire se firent remarquer par leur empressement. De Bourgogne même il arriva un tel nombre de gardes nationaux que le général Grouchy jugea bientôt convenable d'arrêter Cet élan. Pendant que ces volontaires se disposaient à attaquer de front le duc d'Angouléme, deux régiments partis de Grenoble descendaient Tlsère pour le prendre en flanc. Ainsi menacé par des forces supérieures, lé prince,, dès le 5 avril, replia sur Valence le détachement qu'il avait à Romans, après avoir brûlé le pont de cette dernière ville. Bientôt les nouvelles qui lui parvinrent des autres points du Midi le déterminèrent à un mouvement rétrograde plus prononcé.

La chute de Bordeaux avait été le signal d'un grand ébranlement dans cette partie de la France. Presque partout, les préfets, les généraux, avaient reconnu l'autorité inpériale. Mende, Clermont, le Puy, Rodez, Tulle s'étaient soumis en un moment. A Cahors, le duc de La Force, comniissaire royal, avait été arrêté. A Perpignan, le général Darricau, qui avait reçu du duc d'Angoulême l'ordre de sortir de la ville avec ses troupes, s'était emparé de la citadelle et y avait arboré les trois couleurs. Nous avons

VU que le duc d'Angoulême avait ôté au général Gilly le commandemenl de Nîmes. Néanmoins celui-ci, de concert avec le général Ghartran, envoyé en Languedoc avec des instructions du gouvernement impérial pour les autorités militaires, réussit à soulever la garnison contre ses chefs et proclama, le 3 avril, le rétablissement deTEmpire. Le même jour, un mouvement semblable éclata à Montpellier. A Toulouse, malgré Tactivité et Ténergie de M. de Vitrolles, les machinations du général Ghartran n'eurent pas moins de succès. Le général Delaborde, qu'on n'avait pas osé destituer et qu'on s'était borné, comme je l'ai dit, à subordonner au commandement supérieur du maréchal Pérignon, lit, pendant la nuit, rentrer secrètement dans la ville un bataillon d'p,rtillerie que M. de Vitrolles avait cru prudent d'en éloigner. Le 4, au point du jour, les deux commissaires du Roi furent arrêtés et le drapeau tricolore arboré sur tous les édifices publics, aux acclamations d'tine partie des classes inférieures et sans aucune opposition de la part de la grande majorité des habitants, très-royalistes pourtant. Le préfet, M. de Sainte-Aulaire, tout en donnant sa démission, crut devoir publier une proclamation qui invitait la population à se soumettre et à ne pas tenter une résistance dont on ne pouvait espérer aucun résultat. Le maréchal Pérignon retourna dans sa maison de campagne, le comte de Damas reçut, sur sa demande, des passe-ports pour se rendre en Espagne et M. de Vitrolles, que l'on jugeait plus dangereux, fut envoyé prisonnier â Paris.

Bien qu'à Marseille et à Toulon le drapeau blanc flottât pncore et que le maréchal Slassôna n'eût pas, jusqu'à ce moment, prononcé sa défeclion, il était dès lors évident que cette unique exception ne se prolongerait pas beaucoup. Le duc d'Angoulôme était donc de toutes paris environné d'ennemis et absolument dépourvu de points d'appui. Il avait à craindre, en restant dans la position qu'il occupait, d'être cerné et accablé par le corps que le général Groucby amenait de Lyon, par les régiments venant de Grenoble cl par le général Gilly qui, à la tête d'un régiment d'infanterie, d'un régiment de .cavalerie et d'un détachement de gendarmerie, était parti de Nîmes pour lui couper toute retraite en se portant sur les derrières de l'armée royale. Le prince, sachant d'ailleurs qu'il n'avait aucun secours à attendre, ni de l'Espagne, ni du Piémont, se décida donc à rétrogader. Dans la nuit du 6 au 7, il évacua Valence. Le 7, il repassa la Drôme et traversa Montélimart sans s'y arrêter. Ce jour-là, le régiment ' de chasseurs quT composait sa cavalerie passa à l'ennemi. Le 8, il continua sa marche vers le Pont-Saint-Esprit où il avait laissé en réserve, pour assurer ses communications et rester maître du passage du Rhône, le général Merle, avec six pièces de canon, un bataillon du régftnenl étranger et huit cents Marseillais, mais lorsque son avantgarde approcha de cette ville, elle fut accueillie par une vive fusillade : le général Gilly 1^ avait devancé et venait d'enlever, par une charge vigoureuse, le pont et les troupes qui le défendaient. Toute issue était fermée aux

royalistes. Le duc d'Angoulôme s'arrêta à La Palud, à deux lieues au-dessus du Pont-Saint-Esprit. Sa situation était terrible. Arrêté en face par le corps du général Gilly, poursuivi de près par des forces beaucoup plus considérables que cell.es qui lui restaient, il avait entendu, pendant toute sa retraite, le bruit du tocsin qui, sur les deux rives du lleuve, appelait la population à lui courir 'sus; il avait pu voir descendre des montagnes et prendre position au débouché de toutes les routes de nombreux détachements de garde nationale conduits par des officiers à demi-solde. Toute résistance était donc impossible et allait le devenir de plus en plus. Il fallut céder.

Dans la soirée, le baron de Damas se rendit auprès du général Gilly et conclut avec lui une capitulation par la- ' quelle le prince, en s'engageant à poser sur-le-champ les armes et à licencier ses volontaires, obtenait Tautorisation . ., d'aller s'embarquer à Cette avec les personnes qui Taccom- '** pagnaient. Le lendemain 9, le duc d'Angoulême se mit . en roule, mais lorsqu'il fut arrivé au PonfSâint-Edprit, Il y fut arrêté par ordre du général Grouchy qui était arrivé dans celte ville quelques heures auparavant en descendant le Rhône et qui avait pris le commandement en chef de toutes les forces impériales. Ce général n'était pas un méchant homme, il n'était pas domin(^ par les passions révolutionnaires ; sa naissance, la position sociale qu'il occupait même avant 1789 semblaient lui prescrire envers les Bourbons des ménagements particuliers. Avec plus de détermination et de* présence d'esprit, il se serait

â32 HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

estimé heureux d'un arrangement qui le dispensait de combattre un de ces princes ou de se porter envers lui à des mesures de rigueur. Il se laissa intimider par les réclamations des gardes nationaux qui s'indignaient de la capitulation et juraient de ne pas la laisser exécuteK Sans doute aussi, investi, comme il Tétait, de pouvoirs supérieurs, il craignit de se compromettre auprès de l'Empereur en confirmant, sans avoir reçu son approbation, les engagements souscrits par le général Gilly. Il refusa donc de ratifier la capitulation, et en attendant* . la réponse de l'Empereur à la lettre qu'il lui écrivit pour demander des ordres, le duc d'Angoulême fut retenu nrisonnier.

Une vive anxiété s'empara de tous les esprits lorsqu'on connut ce qui s'était passé au Pont-Saint-Esprit. Les royalistes, les hommes de bien de tous les partis se rappelaient, non sans effroi, la mort du duc d'Enghien. Sans doute, les circonstances étaient bien changées à tous égards; il était peu probable que Napoléon, dans la situa- • tion si précaire où il se trouvait, voulû.t renouveler le crime qui, en des temps plus favorables, avait excité une indignation si profonde, si unanime, maiç il n'était nullement impossible qu'il conçût la pensée de garder en otage le neveu, l'héritier de Louis XVIII, et dans les conjonctures où la France était alors, en présence du sombre avenir dont elle était menacée, au milieu des passions qui fermentaient, la captivité d'un Bourbon présentait aux imaginations des chances effrayantes.

Heureusement^ il y avait, dans tout ce qui entourait Napoléon, parmi ses ministres, parmi ses conseillers îes plus intimes et les plus dévoués, une sorle de conspiration pour le retenir dans les voies de la modération et de la pruclence , pour Tempécher de retomber dans les emportements odieux qui avaient tant contribué à sa

perte. La crainte de se trouver exposé à des représailles dans le cas trop facile à prévoir d'un nouveau changement de fortune eût suffi pour inspirer de pareils conseils, mais il est juste de reconnaître que ceux qui les donnaient, ou du moins plusieurs d'entre eux, obéissaient aussi à upe impulsion plus généreuse, à des considérations d'un ordre plus élevé. Lorsque Napoléon , au comble de la puissance et enivré par l'excès de la prospérité, faisait trembler tous ceux qui l'approchaient, bien peu de ces hommes avaient eu le courage de lui faire entendre des avertissements qu'il n'était pas disposé à écouter. Maintenant que le malheur l'avait dépouillé en partie de son prestige et que ceux qui s'associaient de nouveau à sa fortune pouvaient se prévaloir, pour lui parler avec franchise, des périls qu'ils consentaient à partager avec lui, ils craignaient moins de lui faire entendre la vérité, de s'opposer à ses entraînements, et lui-même, devenu moins confiant dans sa destinée, moins entier dans ses opinions et ses volontés, résistait rarement à leurs représentations. Tous s'accordèrent pour le presser de mettre en liberté le duc d'Angoulême, et rien n'indique qu'ils aient eu de la peine à l'y décider. Dès que sa résolution fut prise, le duc de fiassano

s'empressa de la rendre irrévocable en faisant passer sans retard au général Grouchy Tordre de mettre à exécution la capitulation du Ponl-Saint-Esprit. Dans la lettre que TEmpereur écrivit à ce général pour lui expliquer ses intentions, il disait que mis hors la loi par Louis XVIll et par le Congrès de Vienne, il auraitpu s'en autoriser pour traiter de même le duc d'Angouléme, mais que persistant dans les sentiments qui l'avaient porté à ordonner que les membres de la famille de Bourbon pussent sortir librement de France, il voulait que ce prince fût conduit au port de Cette pour y être embarqué et qu'on le préservât de tout mauvais traitement; il recommandait seulement de retirer les fonds enlevés par ses ordres aux caisses publiques et d'exiger qu'il s'engageât à faire restituer les diamants de la couronne emportés par la royauté fugitive, parce que c'était une propriété de la nation.

Le 16 avril, le duc d'Angouléme qui, pendant toute la crise, avait montré beaucoup de calme et de fermeté, s'embarqua à Cette. Le lendemain,, il descendit à Barcelonne et de là se rendit à Madrid. Tous les Bourbons étaient alors sortis de France, à l'exception de la duchesse douairière d'Orléans qui, s' étant cassé la jambe, n'avait pu quitter Paris, et de sa belle-sœur, la duchesse de Bourbon» qui, pour des motifs que j'ignore, y était aussi restée. Napoléon ne mit aucun obstacle au séjour de ces deux princesses et leur assigna môme une pension.

Lorsque le duc d'Angouléme s'éloigna des côtes de France, il y avait déjà plusieurs jours que les départe-

ments de la Provence, les derniers où le drapeau blanc fût resté debout, avaient reconnu Tautorité impériale. Dès le 10, le maréchal Masséna avait fait publier dans toute rendue de son gouvernement une proclamation qui prescrivait d'arborer Tétendard aux trois couleurs et de dissoudre les rassemblements de gardes nationales. Comme pour compenser, par la vivacité de ses démonstratiens, ce qu'il y avait de tardif dans son retour au régime impérial, il avait ^ait arrêter le préfet du Var, M. de Bouthillier, dont le royalisme s'était manifesté, suivant lui, avec un zèle trop violent; il avait aussi donné des ordres pour qu'on s'assurât, s'il était possible, de la personne de M. de Rivière et de M. de Brulard, ancien chef de chouans, compromisdans les derniers événements; il avait fait sortir de France le commandant de Toulon, émigré rentré en 181 4 et compris à ce titre dans les dispositions rigoureuses d'un des décrets de Lyon ; il avait destitué l'amiral Gourdon, commandant de la division des frégates, et aussi le préfet et le maire de Marseille qui ne s'étaient pas assez pressés d'obéir à ses injonctions ; il avait décidé enfin que les sommes votées extraordinairement par le conseil général des Bouches-du-Rhône pour le soutien de la cause royale seraient perçues pour le compte du trésor impérial. En rendant compte à l'Empereur de ces mesures, il allégua, pour s'excuser de n'avoir pas adhéré plus tôt à la cause triomphante, les circonstances où il s'était trouvé et ce qu'il appelait la mauvaise composition des autorités civiles de Marseille ; il se vanta

d'avoir, par son habile temporisation, empêché le duc d'Angoulôme de livrer Toulon aux Anglais. En lisant ce rapport et la plupart de ceux qu'adressaient alors à Napoléon les généraux qui, comme Masséna, passaient brusquement du service de la Royauté à celui de l'Empire, on est confondu d'étonnement de voir que, pour eux, les coupables, les traîtres, les rebelles, c'étaient ceux qui ne se hâtaient pas de violer leurs serments et de- changer de cocarde en rentrant, comme disait le général Grouchy, dans le sein deja grande famille militaire. Au ton parfaitement simple et naturel dont ils énonçaient de pareilles appréciations, il est facile de reconnaître qu'ils n'en comprenaient pas l'énormité et qu'ils obéissaient à ces habitudes d'esprit, à celte logique immorale qui ne sont pas une des moins funestes conséquences des révolutions multipliées ; le Roi était en fuite. Napoléon occupait les Tuileries ; ils en concluaient que Napoléon était le vérilable souverain et que les partisans du Roi étaient des révoltés. Le général Grouchy fut élevé à la dignité de maréchal de l'Empire.

La cause impériale triomphait donc sur les bords du Rhône, en Provence, en Languedoc comme dans tout le reste de la France, mais là il y avait eu une sorte de lutte : non-seulement les forces régulières avaient été un moment divisées , mais les populations mêmes en étaient venues aux mains. Quoique cette lutte eût été bien courte, elle avait suffi pour porter au plus haut degré d'exaspération les passions et les haines politiques, tou-

jours si ardentes dans ces contrées. On en vit de tristes effets : sur plusieurs points ijes départements de Vaucluse et du Gard, les royalistes eurent à subir les outrages et les mauvais traitements de leurs ennemis ; des volontaires, qui rentraient dans leur demeure après avoir été licenciés furent en butte à d'odieuses violences ; à Arpaillargues, trois ou quatre d'entre eux furent massacrés. Le 20 avril, cent coups de canon tirés par les batteries de l'Hôtel des Invalides et par celles des côtes et des places frontières annoncèrent aux Français et aux étrangers que la France entière était soumise au régime impérial et que le drapeau tricolore était partout arboré. Cependant, la; Corse, le pays natal de Napoléon, voyait encore flotter le drapeau blanc. Malgré une insurrection fomentée par dés agçnts venus de l'île d'Elbe, un régiment de ligne qui y tenait garnison resta fidèle à son devoir jusqu'au moment où les nouvelles du continent lui apprirent que la cause pour laquelle il combattait était perdue, au moins momentanément; ce fut seulement le 26 avril qu'il fit sa soumission.

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