IX
Le gonyernement, yagaement informé da mouvement qui se préparait, prenait des précautions pour essayer de le prévenir. Il déplaçait les régiments qui lui inspiraient le moins de conGance; il empochait la circulation des écrits dirigés contre la politique autrichienne en Italie. Vers la fin de février et dans les premiers jours de mars, des avis arrivés presque simultanément du cabinet de Vienne et de celui de Paris vinrent confirmer les premiers indices. Sur les plaintes de l'envoyé d'Autriche, oo fit conduire au château de Fenestrelles le marquis de Prie et le comte de Peron, deux des membres les plus ardents du parti anti-autrichien. On y enferma aussi le prince de La Gisterba, qui revenait de Paris où il avait été en communication avec le parti libéral et qui, arrêté à la frontière, n'avait pu soustraire aux investigations de la police des papiers compromettants cachés dans une voiture à secret. D'autres arrestations eurent encore lien, mais elles ne portaient pas sur les véritables auteurs du complot.
On était arrivé à l'époque fixée pour le soulèvement. Les conjonctures semblaient favorables. Le gros des forces autrichiennes se trouvait alors dans les États de TÉglisc, sur le point d^enyahir les provinces napolitaines où les amis de la Révolution se flattaient de l'espérance qu'elles rencontreraient une résistance énergique et prolongée. Ce qui restait des forces impériales en Lombardie n'égalait pas en nombre l'armée piémontaise, et l'agitation qui régnait à Milan semblait d'ailleurs devoir lui don-
ner assez d'occupation. Il paraît qn*an dernier moment^ le prince de Carignan, en qui beaucoup d'irrésolution s'unissait à une exlrôme bravoure, hésita à donner le signal. Les principaux conspirateurs, déconcertés par cette hésitation, peut-être aussi par les arrestations qui prouvaient que le gouvernement était sur ses gardes, voulurent alors contremander l'insurrection, mais il n'était plus temps, l'impulsion était donnée, et ils ne tardèrent pas à apprendre que la garnison de Fossano était déjà en marche pour Alexandrie oà ils prirent le parti de se rendre eux- • mômes.
Le 10 mars, une partie de la garnison d'Alexandrie, secondée par sept ou huit cents patriotes ou fédérés italieiis, comme ils s'appelaient, p^oclama la Constitution aux cris de Vive le Roi; arbora la cocarde tricolore italienne, s'empara de la citadelle et y installa une junte provisoire composée de quatre fédérés et de quatre militaires. Le même jour, le mouvement éclata à Pignerol, le lendemain à Turin où le Roi, qui se trouvait alors à Moncalier, s'était empressé de revenir. Pendant toute une journée, les troupes insurgées çt la partie de la population qui s'était jointe à elles restèrent en présence des troupes encore fidèles, sans qu'on pût prévoir encore le résultat de la crise. Les ministres étaient réunis en conseil. On dit qu'il y fut question d'adopter la charte française comme moyen d'écarter la constitution espagnole que proclamaient les insurgés, mais que le Roi s'y refusa comme à une concession à des rebelles, contraire, d'ail-
eurs, aux engagements qu'il avait pris enrers ses alliis. Dans une première proclamation, il avait démenti le brait répandu par les séditieux^ que rAutriche demandait le licenciement des troupes royales et l'occupation des forteresses par les siennes. Le 12, au matin, il en fit publier une seconde qui, rappelant ce qu'il avait fait pour le bien de ses peuples et la résolution annoncée par rAutriche, la Prusse et la Russie de punir à main armée tout attentat contre Tordre légitime et politique de l'Europe, eipri- • mait la volonté de ne rien autoriser d'où pût nattre l'occasion d'une intervention étrangère.
Peu d'instants après, les conjurés prirent possession de la citadelle dont quelques oQiciers leur ouvrirent les portes, et toute la garnison, avec une foule de citoyens réunis sur les remparts et les bastions, fit retentir l'air des cris de Vive le Roi! vive la œnstitution d* Espagne I guerre aux Autrichiens ! Les mêmes acclamations furent bientôt répétées dans toute la ville. Le Roi envoya le prince de Carignan à la citadelle pour s'assurer de l'éteo* due de l'insurrection. Les chefs du mouvement le reçu* rent avec les honneurs dQ3 à son rang et lui firent cor naître leurs intentions, c Nos cœurs sont fidèles au roi, lui dirent-ils, c mais il faut que nous Tarrachions à > funestes conseils. La guerre à l'Autriche et la con » tution espagnole, voilà ce qu'exige la situation et • que le peuple demande. > Le prince retourna au du Roi pour l'informer de cette réponse.
La nuit se passa au palais en délibérations. On 9
que la discussion fat très-animée. Le ministre des affaires étrangères, M. de Saint-Marsan, qui venait d'arriver de Laybach, et dont le fils tenait un des premiers rangs parmi les insurgés, se montra, dit-on, pins opposé qae personne à l'idée de transiger avec eux. Le Roi dut reconnaître enfin que, malgré la fidélité de la garde royale, il n'avait pas les moyens de comprimer la révolte; mais ce prince, qui joignait aux préjugés du pouvoir absolu un caractère honnête et une âme élevée, ne voulant ni accepter un mode de gouverneutent qu'il jugeait inconciliable avec ses droits et le bien du pays, ni exposer ses États à une invasion par la violation des engagements pris envers les puissances, se décida à abdiquer, et comme le duc de Genevois, son frère et son successeur naturel, se trouvait alors hors du royaume auprès de son gendre le duc de Modène, il nomma le prince de Garignan régent avec toute Tautorilé royale, puis, sans perdre un moment, il partit avant le jour avec sa famille pour Nice, où sa présence et le respect qu'il inspirait eurent pour effet de contenir l'esprit de révolte.
Il arrivait de tous côtés des nouvelles du progrès de l'insurrection. A Ivrée, la Gonslitulion était déjà proclamée. L'émeute continuait à Turin et envoyait une députation au régent pour demander la proclamation de la constitution espagnole. Après avoir d'abord protesté qu'il mourrait plutôt que d'excéder les limites de ses pouvoirs en prenant une détermination que le nouveau monarque avait seul le droit de prendre, pressé par les instances du
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corps municipal, il finit par céder et, le soir même du départ du Roi, celte concession fut annoncée du balcon da palais où le prince se montra au peuple qui le couvrit de ses applaudissements. Une proclamation, publiée le lendemain matin pour donner à la résolution du régent un caractère officiel était conçue en termes qui dissimulaient mal sa répugnance et ses hésitations. La constitution des Gorlès n'y était acceptée que sauf les modifications qui seraient arrêtées parla représentation nationale d'accord avec le Roi. Le régent nomma ensuite un nouveau ministère composé d'hommes qui avaient occupé des positions importantes sous la domination française, institua une junte de quinze membres pour prendre part, en attendant la réunion d'une assemblée nationale, aux délibérations qui, aux termesde la Constitution, exigeaient l'intervention du Parlement, accorda uAe amnistie pleine et entière à tous ceux qui, ayant pris part aux désordres des jours précédents, rentreraient dans l'ordre et l'obéissance, -et enfin interdit sévèrement d'arborer des drapeaux et de porter • des cocardes d'une forme et d'une couleur autres que celles qui avaient toujours distingué la nation piëmoptaise.
Ces nouvelles, promptement transmises à Milan, répandirent la plus vive agitation dans toute la Lombardie où les sociétés secrètes étaient aussi à l'œuvre depuis quelque temps pour préparer une révolution. Un bon nombre de carbomri^ entre autres des étudiants de Pavie, s'empressèrent de passer la frontière pour aller
joindre les Piëmontais. À Milan même, la consternation fat telle, dans le premier moment, parmi les Autrichiens^ que le vice-roi, Tarchiduc Régnier, ordonna les préparatifs du départ de Tarchiduchesse et fit emballer ses effets les plus précieux pour être prêt lui-même à s'éloigner si cela devenait nécessaire. Aucun désordre n'éclata pourtant. Le général Bubna, qui commandait les forces impériales dans le royaume lombardo-vénîtien, n'avait que quarante mille hommes à sa disposition. Il en groupa vingt ou vingt-cinq mille autour de Milan^ et sa contenance assurée contribua sans doute puissamment au maintien de la tranquillité. On fit de nombreuses arrestations.
A Laybach, l'émotion que ressentirent les souverains et les ministres en apprenant les événements d'Alexandrie et de Turin fut si vive, qu'on l'a souvent comparée à l'effroi qu'éprouva le congrès de Vienne à l'annonce du débarquement de Cannes. C'était une véritable stupéfaction. On se regardait avec terreur, sans presque oser rien dire. Les esprits étaient d'autant plus épouvantés qu'on ne pouvait connaître encore l'étendue réelle du péril. On ignorait si le Piémont était insurgé tout entier, et le soulèvement qui venait de s'y produire semblait d'autant plus formidable que, dirigé par la haute noblesse et par l'héritier de la couronne moins encore dans une pensée de libéralisme que dans une préoccupation d'hostilité politique contre l'Autriche, il semblait se rattacher à une vaste conspiration italienne. On^ craignait qu'un mouve-
ment analogue ne se manifestât dans les autres parties de la Péninsule, et déjà Ton croyait voir l'armée an trichienne, enveloppée de tonte part, succomber sons les ma>ses popalaîres appuyées par les armées sarde et napolitaine. On se demandait si l'impulsion ne Tenait pas de France, si, en tout cas, la révolution italienne n'aurait pas, dans ce pays si agité, un retentissement qui y déterminerait une révolution nouvelle, si l'Allemagne ne serait pas emportée, si la Pologne, inquiète et mécontente, ne proGterait pas de la perturbation générale pour tenter de recouvrer son indépendance. L'empire ottoman lui-même ne paraissait pas à l'abri du danger qui menaçait tous les trônes. Des troubles venaient d* éclater dans les principautés du Danube, et, dans Trtat d'eiïervescence où étaient toutes les imaginations, on inclinait à penser que c'était encore une ramîQcation d'un grand complot tramé par tous les révolutionnaires de l'Europe.
lie ministre de Prusse, M. de Bemstorff, partit précipitamment pour Berlin où le rappelait son souverain, peu rassuré sur la disposition des esprits. M. de Metternich, naguères si confiant, était fort abattu. Il laissait voir beaucoup d'irrésolution ; il avouait presque qu'il avait agi avec trop de hardiesse, que le parti qu'il avait pris n'était peut-être pas le meilleur, et chat^un disait qu'en s'opiniâtrânt à faire prévaloir l'emploi de la force sur celui de la conciliation, il avait amené la situation effrayante où l'on se trouvait placé.
L'empereur Alexandre qui, il est vrai, n*était pas exposé à des périls aussi directs, ne témoignait pas autant de découragement. S'animant à Tidëe de jouer le rôle principal dans le système de répression auquel il ne s'était rallié qu'avec quelque regret et d'être encore une fois le sauveur de l'Europe comme il pensait l'avoir été en 1814, il alla trouver l'empereur d'Autriche, c Mes • troupes, » lui dit-il, c sont à la disposition de Votre > Majesté, si elle croit leur concours utile. • L'empereur François accepta cette oiïre avec reconnaissance ^et lui demanda de faire marcher trente ou quarante mille hommes pour appuyer l'armée autrichienne d'Italie qu'il se disposait lui-même à renforcer de cent mille soldats tirés de l'Allemagne et de la Hongrie. Alexandre répondit que trente ou quarante mille hommes n'étaient pas suffisants, qu'il ne pouyait envoyer si loin de ses États qu'un corps en mesure de pourvoir par luimême à sa propre sûreté, et il donna Tordre de faire entrer sans retard en Gallicie cent mille soldats russes, annonçant qu'avant deux mois ils seraient en Italie. Bien ^ que le cabinet de Vienne ne pût voir sans quelque inquiétude ses provinces traversées par un si grand nombre d'auxiliaires, il dut accepter ce secours qu'il n'aurait pu refuser sans blesser le puissant souverain qui le lui oiïrait, et dont il n'était nullement sAr^ d'ailleurs, de ne pas avoir besoin.
L'Allemagne était profondément troublée. L'expédition autrichienne contre Naples y avait été vue généralement
avec peu de faveur. Partout, à Francfort, à Stultgardt, à Munich^à Dresde, à Berlin même, comme aussi à Bruxelles, on redoutait le triomphe de la coalition absolutiste, on faisait des vœux pour les Napolitains. Les gouvernements germaniques , que la main puissante de rAutriche protégeait seule contre les entreprises du libéralisme, tremblaient en se représentant le sort qui les menaçait si elle venait à succomber. Le cabinet de Berlin, surtout, redoutait une insurrection de la landwehr^ peut-être de l'armée, on des symptômes d'indiscipline s'étaient déjà manifestés, et il ne dissimulait pas son regret de s'être laissé entraîner, par complaisance pour la cour deVienne, à prendre aux délibérations de Troppau et de Laybacb une part qui, maintenant, lui paraissait bien compromettante. Dans l'armée autrichienne elle-même, la guerre contre Naples n'éXait rien moins que populaire, et, comme je Tai déjà' dit, elle ne l'était pas davantage dans les diverses classes de la population. Il arriva à M. de Metternich, dans un singulier accès de franchise, de dire à M. de Blacas que, dans tout l'empire, l'empereur était avec lui le seul qui approuvât cette guerre.
En France, on put croire un moment que l'on louchait à une révolution. Comme si les faits réellement accomplis n'eussent pas été assez alarmants, on répandait cha(iue jour à la Bourse des nouvelles absolument controuvées que l'on supposait toujours avoir été apportées par des courriers extraordinaires. Le général Friment, disait-on, avait été complètement battu dans les Àbraz-
ics, et, pour faire accepter plus facilement cette assertion, on ajoutait que son vainqueur, le général Pepe, avait été Tué dans le combat. On disait aussi qu'à Venise les Autrichiens avaient été égorgés dans un mouvement populaire et que le général Bubna s'était rendu prisonnier à Milan avec toute son armée sans avoir brûlé une amorce. Vainement le gouvernement s'eiïorçait, dans ses journaux, de prémunir les esprits contre ces rumeurs, d'en faire ressortir l'invraisemblance, de les présenter comme le résultat de manœuvres de l'agiotage, de démontrer que les Piémontais fussent-ils à Milan et les Napolitains à Rome, le crédit français ne devait pas en être aiïectô, parce que personne ne pensait à attaquer la France qui^ de son côté, ne voulait attaquer personne ; vainement il récapitulait tous les motifs de sécurité et de confiance que présentait, suivant lui, l'état du pays, ces raisonnements, ces assurances restaient sans effet, et, en quatre jours, du 19 au 23 mars, le cours de la rente tombait de 85 à 75 frarcs.
Des émissaires envoyés dans les départements par les chefs du parti révolutionnaire travaillaient à y soulever les populations. Tandis qu'on agitait Paris par des nouvelles fausses ou e^cagèrécs de ce qui se passait en Italie, on cherchait à remuer les provinces en leur persuadant qu'une révolution avait éclaté à Paris. A Grenoble, on remarquait depuis quelque temps déjà une vive fermentation. L'autorité savait que les ennemis île la royauté y tenaient de fréquents conciliabules, qu'ils correspondaient
avec la Savoie où Ton disait que l'avocat Rev^ poarsoifi par la justice comme conspirateur, avait trouvé un asile, et que Iod cherchait, comme en 1816, à soulever les campagnes. Dès le 18 mars, un placard avait invité les élèves en droit à se réunir sar une place où nne centaine de personnes s'étaient rendues en effet, et où Pon ne s'était entretena que des événements récents d'Alexandrie et de Turin. Le 19, on distribua à profusion la proclamation du prince de Carignan. Dans la soirée, on commença à parler de l'abdication de Louis XYIII, dont un négociant avait, disait-on, reçu la nouvelle. Quelques cris de Vive la Comtitution^ se flrent entendre. Le lendemain, 20 mars, anniversaire d'un jour dont le souvenir, malgré les désastres qui s'y rattachaient, était resté cher à un parti, entre sept et huit heures du matin, les agitateurs se répandirent dans les divers quartiers, annoo" caot qu'une révolution venait de s'accomplir à Paris,' que le Roi ayant abdiqué, un gouvernement provisoire s'était installé sous la régence du duc d'Orléans, que la constitution de 1791 avait élé adoptée et qu'on avait repris les trois couleurs. Bientôt, des rasseniblements se formèrent aux cris de Vive la Constitution, vive la liberUy à bas la Charte/ Un de ces rassemblements se porta i l'hôtel de la Préfecture pour obliger le préfet, le baron d'Haussez, à faire connaître les informations qu'il avait, disait-on, reçues pendant la nuit par un courrier extrao^ dinaire. M. d'Haussez consentit à admettre en sa présence deux des chefs apparents de l'émeute, leur déclara que les
bniits rèpandas étaient absolament faaxet les chargea de détromper ceux qui les suivaient. Ce fut Traisemblablement dans un tout autre sens qu'ils leur parlèrent, car la foule continua ses clameurs en faveur de la Constitution et de la liberté et contre la Charte, en y mêlant parfois les cris de Vive l Empereur, à bas les Royalistes! Grossie des rassemblements qui s'étaient formés sur d'autres points de la ville, elle arbora trois drapeaux tricolores. Une partie des factieux se dirigea vers la citadelle pour fraterniser avec les soldats en leur offrant des cocardes aux trois couleurs et en les invitant à s'unir aux amis de la liberté. On criait aux armes, on battait la générale dans un des faubourgs, on essayait même de sonner le tocsin dans une église, et partout des colporteurs proclamaient les actes du nouveau gouvernement piémon tais annonçant l'abdication du Roi et les décrets du régent de manière à faire croire à la multitude qu'il s'agissait de faits arrifés i Paris. Déjà, dans deux boutiques, des cocardes tricolores étaient exposées en vente. Cependant, le général Rimpbile Lacroix, commandant de la division militaire, s'était transporté dans la caserne du deuxième régiment d'infanterie de ligne auquel il avait fait prendre les armes. Se mettant lui-même à la tête d'un bataillon, il chargea et dispersa au cri de Vive le Roi! le premier rassemblement qui se trouva sur son passage et qui promenait un des drapeaux de la révolte. Le préfet, aussitôt que les abords de la préfecture avaient èlô d^gés, en était sorti pour aller joindre le général,
mais, avant d'arriver à lui, il se vit den^ fois entonrè et pressé par les perturbateurs ; il dut mettre l'épëe à la main et il fallut qu'un détachement d'infanterie vtnl le délivrer. Les forces rassemblées par le général, débouchant sur la place Grenette, se trouvèrent eo présence de la masse principale des séditieux qui s'efforcèrent d'abord d'entraîner les soldats en les apostrophant, mais qui prirent la fuite dans toutes les directions lorsqu'ils virent qu'on se disposait à les attaquer. D'accord avec le préfet, le général proclama ensuite l'état de siège. Des postes établis sur les principaux points de la ville et de fortes et nombreuses patrouilles achevèrent de rétablir Tordre. Plusieurs des émeutiers avaient été arrêtés en flagrant délit, entre autres un ancien lieutenantcolonel d'infanterie; un plus grand nombre avait pris la fuite et s'était réfugié en Savoie. La Cour royale évoqua l'affaire et commença immédiatement l'instruction. Moins de huit jours après, l'étal de siège, qui n'avait été, en quelque sorte, que nominal, puisque rien n'avait été changé à l'ordre habituel de l'administration et de la juslice, était levé. Le général Pamphile Lacroix recul, en récompense de son énergique conduite, la croix de commandeur de Saint Louis, et plusieurs des militaires placés sous SCS ordres obtinrent de l'avancement ou des décorations. La faculté de droit de Grenoble fut supprimée par une ordonnance motivée sur ce que plusieurs étudiants avaient constamment figuré dans les troubles dont cette ville avait été le théâtre à diverses époques, et qu'en
dernier liea on grand nombre avaient fait partie des altroupements qui avaient arboré les signes de la rébellion. Le jugement des principaux auteurs de l'émeute, retardé par des conflits de juridiction dont il serait superflu de raconter les détails, n'eut lieu que plus d'un an après; la Cour d'assises de Besançon, à qui la Cour de cassation avait renvoyé l'aflaire^ n'y voyant qu'un délit correctionnel, acquitta quatre des accusés, en condamna trois i deux ans de prison, deux, par défaut, à un an, et tons les cinq à des amendes dont le taux variait de 4,000 francs à 500 fr. Cela ne ressemblait guère aux terribles répressions de 1816.
A Lyon, le 20 mars aussi, on avait essayé, par les mêmes moyens qu'à Grenoble, de produire un mouvement semblable, mais une proclamation du préfet avait suffi pour déjouer le complot. Le gouvernement jugea pourtant que Tétat de Tltalie et l'agitation des départements de la frontière exigeaient des précautions extraordinaires : le maréchal duc de Bellune, fut investi du commandement supérieur des trois divisions militaires de Besançon, de Lyon et de Marseille. Il établit son quartiergénéral à Lyon.
Il est à remarquer que le jour môme où éclataient les mouvements de Grenoble et de Lyon, le Monwuj Chronicle annonçait, à Londres, que tout le midi de la France était en insurrection.
A Brest et dans un très-grand nombre d'autres villes, des bruits alarmants furent aussi répandus dans la popu-
laUoD. «Il était toujours question de l'abdication du Roi, de la régence du duc d'Orléans, de l'adoption de la constitution de 1791 et des trois couleurs. Partout, pendant plusieurs jours, jusque dans les plus petites bourgades, des groupes se formèrent à l'heore de larrÎTée du courrier de Paris, attendant impattemmect la confinnatioD ou le démenti de ces nouvelles. Des placards incendiaires, des cocardes tricolores étaient jetés sur la Toie publique, des chansons séditieuses répandues i profusion.
A Paris même, la constitution de 1791 était réimprimée et e?[posée en vente. La police savait qu'il se tenait des réunions mystérieuses où Ton agitait le projet d'nn coup de main, et que des rassemblements considérables devaient avoir lieu dans la soirée du 24 mars. Il parait qu'un contre-ordre fut donné au moment où ils commençaient à se former.
Le parti nltra-libéraU ignorant encore le mauvais succès des tentatives de Lyon et de Grenoble, s'abandonnait à Teialtation d'une joie fougueuse. Il se croyait maître du terrain. L'envoyé d'Espagne, M. Bardaxi, nedissimnlait ni sa satisfaction, ni ses espérances, et il écrivait à son gouvernement qu'une révolution allait certainement éclater à Paris.
Ce qui semblait justifier cette confiance, c'était la consternation des royalistes. Les plus ardents, les plus exclusifs, ceux qui n'avaient cessé d'affirmer que, pour écraser la Révolution, il suffisait de le vouloir, étaient mainte-
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nant les plus abattus. On les voyait assiéger la Bourse pour y Tendre leurs rentes à tout prix. Ils disaient que tout était perdu. Ils conseillaient de voter à la hâte le budget et de clore la session pour laisser au gouvernement une liberté d'action dans laquelle seule ils entrevoyaient encore quelque faible chance de salut. C'était particulièrement l'avis de M. de La Bourdonnaye. M. de Villële et M. Corbière n'étaient pas beaucoup plus rassurés. Le Conseil délibérait sur le parti qu'il aurait à prendre dans le cas où la situation viendrait à s'aggraver encore. M. Portai exprimait l'opinion qu'il conviendrait alors d'ajourner les Chambres pour deux ou trois mois et de gouverner par la seule autorité royale. Un tel conseil, donné par un homme d'une aussi haute raison, disait assez quel était l'état des esprits. M. Roy se faisait fort, si l'on prenait ce parti, de trouver provisoirement l'argent nécessaire à la marche des services publics. Cette proposition, qui avait été concertée avec M. de Richelieu et M. Pasquier, obtint éventuellement l'assentiment des autres minisires, sauf MM. de Villèle et Corbière qui ne la combattirent pourtant pas, mais qui évitèrent de s'expliquer.
Un fait peu connu, mais qu'il n'est pas possible de révoquer en doute, c'est que Monsieur, non moins épouvanté que ses amis politiques, parla au Roi de la convenance qu'il pourrait y avoir à rappeler M. Decazes au ministère, et que ce dernier s'occupait déjà de ce qu'il y aurait à faire, le cas échéant, lorsque les événements, IX. 31
preDant un aatre conrs, firent abandonner celte idée. Quel degré de consistance avait-elle dans l'esprit da Roi et de son frère? Je ne suis pas en mesure de le déterminer. J'ai des raisons de croire que les ministres n'en eurent pas connaissance.
Au milieu de cette consternation universelle, le général Donnadieu, implacable dans ses haines, eut l'étrange courage de déposer sur le bureau de la Chambre une proposition qui tendait à supplier le Roi de choisir un autre ministère. Gomme on peut le croire, elle ne fut pas prise en considération et, en tout cas^ elle n'aurait pu être discutée qu'en comité secret; mais, sous prétexte de parler sur la loi des Comptes, qui était alors en délibération, le général dirigea, en séance publique, contre les membres du gouvernement, une attaque des plus violentes. Il leur reprocha d'entretenir un effectif militaire bien peu en rapport avçc les dépenses qu'il entraînait^ dans des circonstances où l'on aurait peut-être bientôt à prendre des mesures pour garantir la sûreté et l'indépendance du pays. Il leur reprocha aussi d'ôlre, par leur fausse politique, les provocateurs des révolutions qui ébranlaient les trônes et menaçaient le monde entier d'une dissolution sociale, et témoigna son étonnement de leur obstination à rester au timon des affaires au milieu des orages qu'ils avaient suscités. Il les accusa d'avoir tous les six mois changé de principes, d'avoir tour à tour blâmé et approuvé les mômes doctrines et les mômes actes, proscrit, rappelé, persécuté, caressé, proscrit de nouveau les mêmes
hommes, de n'avoir donné à la France, aa lieu de bonnes inslilutions, que des lois d'exception, d'avoir employé des agents à ourdir des conspirations, excité les partis l'un contre l'autre et souillé le feu qui embrasait l'Europe.
Cette diatribe extravagante avait été à chaque instant interrompue par les murmures de la grande majorité de la Chambre qui refusa d'en voter l'impression. M. de Villèle, avec une netteté et une vigueur qu'il ne mettait pas d'ordinaire à défendre contre l'extrême droite le cabinet dont il était membre, Qt sentir tout ce qu'il y avait d'insensé, de dangereux, de contradictoire à revenir sans cesse sur le passé, à réveiller de vieilles querelles de manière à diviser de nouveau les royalistes maintenant réunis pour le salut du pays; il expliqua que l'oubli de ce passé n'était pas seulement un sacrifice conseillé par la générosité, mais un devoir de prudence commandé par l'intérêt bien entendu comme le seul moyen de sauver la cause commune. Il récapitula tout ce que le ministère avait fait de profitable pour le pays, d'honorable pour lui-même. Il demanda si la Chambre, qui s'était associée, qui s'associait encore tous les jours aux actes de ce ministère, ne repousserait pas les agressions si injustes dont il était l'objet, si, en l'accusant de faiblesse, elle encouragerait ses ennemis, si ce ne serait pas là se diviser honteusement, se débander pour ainsi dire en face du danger commun, danger qui ne pouvait provenir que de cette division même, et 000 pas des exemples donnés par des contrées voisines
iB4 HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
qui se troavaient placées dans des situations bien différentes, qui n'avaient pas, comme la France, reçu de leurs souverains une constitution et la liberté.
L'effet des paroles de M. de Yillële fut très-grand. Le général Donnadieu voulut y répliquer, mais on ne le lui permit pas. Le général Tarayre qai, par sa violence, était pour la gauche ce que le général Donnadieu était pour la droite, se livra aux plus violentes invectives contre Taristocratie qui, suivant lui, entretenait partout le désordre pour en profiter, et dont l'influence était bien plus déplorable que ne l'eût été l'existence d'un pouvoir absolu. Puis, apostrophant le côté droit : c Liés, > loi dit-il, c avec toute l'aristocratie européenne par un traité » qui, comme la foudre, descendait du ciel pour frapper
• la terre, vous avez suivi la marche du Congrès, vous
• en étiez les conmiissairesdans cette Chambre; vous avez
> suivi le mouvement des armées autrichiennes s'avançant
> vers Naples; vous vous arrêterez avec elles; si elles
• sont vaincues, vous tombez dans le néant; si elles sont » victorieuses, vous ne serez pas vainqueurs; vous n'avez
> qu'une bataille à perdre, nous en avons cent, et il nous
• resterait encore assez de force pour vous résister; les
• nations ne périssent pas, elles ont le moyen de se d>
• fendre quand elles en ont la volonté, et la volonté ne » peut leur manquer quand on les attaque dans leurs
> intérêts les plus chers. Vous nous accusez de nous
• réjouir des progrès de la liberté en Europe; oui, nous
• nous en réjouissons, nous faisons des vœux pour le
» triomphe de la civilisation contre la barbarie^ de la » justice et de la raison contre les privilèges et les préjui gés. Nous faisons plus : nous désirons qu'il nous soit i permis de porter an succès de cette cause d'autres
> secours que des vœux. L'aristocratie a fait son alliance; » nous désirons que les peuples constitutionnels fassent » la leur... Ne faites-vous pas partie de l'alliance de • l'aristocratie européenne?... Pourquoi les peuples ne t pourraient-ils pas se liguer aussi contre leurs ennemis
> communs? >
Le côté gauche ayant demandé l'impression de ce discourS) le garde-des-sceaux s'y opposa en le qualifiant d'attaque formelle contre l'autorité du Roi et des Chambres. Le général Demarçay, défendant Icgônéral Tarayre, réclama pour les orateurs le droit d'émettre à la tribune leur opinion tout entière. Il lui échappa de dire que le gouvernement était fondé sur un SiCie peut-^tre irrégu-lièrenient don?ié^ mais devenu légitime par l* acceptation de toutes les parties. Le côté droit^, se levant, à ces mots dans lesquels il voyait une attaque contre la souveraineté du Roi, demanda bruyamment la rappel à l'ordre avec censure. M. Manuel, s'étonnant qu'on pût trouver quelque chose de factieux dans une opinion qui présentait la Charte comme légitime et irrévocable, souleva une autre question non moins délicate, celle de savoir si^ sous le régime consacré par elle, le Roi pouvait être appelé le souverain'; il soutint qu'il était absurde et révolutionnaire de prétendre que la souveraineté résidât
i» HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
:iiltmrs que dans les trois pouvoirs par qui elle était »x7r.ve, qui faisaient les lois auxquelles le Roi lui-même iia^c soumis. Une telle doctrine, énoncée avec cette cruii£^, devait à cette époque, blesser tous les esprits mourchiques. M. de Serre la réfuta avec sa yigoureuse éloquence, t Si vous voulez la Charte, » dit-il, t ne
• l'attaquez donc pas dans son principe, n'essayez donc » pas de la flétrir dans son origine,, de ruiner sa base.
• N'attaquez pas le droit de son auguste auteur. Et, en » efTet, ne Tattaquez-vous pas en niant sa souveraineté, » en la niant parce que vous donnez l'interprétation la » plus fausse de ce mot de souveraineté que vous necom- » prenez pas? Vous expliquez la souveraineté comme le » despotisme, comme un pouvoir malfaisant qui peut tout
> détruire, qui, hors de lui, ne connaît aucun droit. Eh
• bien, en France, nous sommes plus libres que cela >
> depuis longtemps. A côté de la souveraineté du Roi et » sous sa protection, nous avons toujours maintenu les » droits des sujets, et c'est dans cette distinction que réside » raccord du pouvoir et des libertés. Tous les droits avaient » été détroits, toutes les libertés anéanties par la Révolu- » tion qui ne sut fonder qu'une succession de tyrannies
• sp(»liatrices et sanguinaires. Le Roi parut; avec lui, » avec le pouvoir légitime, avec la souveraineté du Roi » reparurent les droits et les libertés; à la place des an- » cicns droits détruits, le Roi s'est empressé de concéder
> à la nation les droits et les libertés fondés par la Charte,
> droits aussi sacrés que la souveraineté du Roi dont ils
» émanent. Voilà les bases de notre gouvernement... » Le débat se prolongea sur la question de souveraineté. On remarqua surtout un discours du général Foy qui, portant dans l'opposition un langage aussi monarchique que libéral, protesta de son attachement à la Charte avec un accent assez persuasif pour obtenir les applaudissements d'une partie même de la majorité. Le général Demarçay fut rappelé à Tordre, et on refusa l'impression du discours du général Tarayre.
Lorsqu'on relit ces discussions, on reconnaît sans peine la différence des sentiments qui animaient les diverses fractions de la gauche. Évidemment, les généraux Foy et Sébastiani, M. Casimir Perier et bien d'autres, dans les vœux qu'ils formaient pour le succès des insurrections de Naples et du Piémont, n'étaient pas inspirés, comme le général Tarayre et ses émules, par le désir d'une révolution universelle et du renversement du trône des Bourbons, mais bien par la crainte que la victoire des Autrichiens ne fût le signal de la défaite de la cause libérale dans toute l'Europe, et p^v l'espérance que le maintien des institutions constitutionnelles à Naples et à Turin forcerait tôt ou tard le gouvernement à rentrer dans les voies du libéralisme. Le tort de ces hommes éminents, tort difficile à éviter dans les mouvements des partis et dans l'ardeur de la lutte, c'était de ne pas marquer assez la dislance qui séparait leur politique de celle de leurs redoutables auxiliaires.
J'ai raconté avec un soin minutieux toutes les circons-
tances de cette crise, parce qu'elle fut si courte que h génération même qui l'a traversée n'en a pas conservé la mémoire, parce que le souvenir s'en est perdu en quelque sorle dans celai de l'immense réaction qui devait la suivre. Si, à cette époque, on eût possédé les moyens de communication rapides, on pourrait dire, instantanés, qui existent aujourd'hui, cette violente secousse aurait été épargnée à la France et à l'Europe. Déjà, en effet, lorsqu'elle commença, la situation de l'Italie^ dont elle n'était quela conséquence et le contre-coup, avait complètement changé.
Les ordres donnés par les deux empereurs pour diriger vers l'Italie leurs nombreuses légions étaient à peine partis de Laybach qu'on y vit arriver le duc de Modëne. Il apportait à ces deux monarques des lettres du duc de Genevois, colui-là même que l'abdication de Victor Emmanuel appelait au trône de Sardaigne, par lesquelles il réclamait leur secours. Le duc de Modëne fit un brillant éloge de son beau-père, en qui les circonstances, disait-il, avaient subitement développé un courage, une vigueur jusqu'alors inconnus, qui, en prenant sans hésitation l'exercice de l'autorité royale, avait annoncé l'intention de n'accepter la couronne que dans le cas où son frère, en pleine liberté, confirmerait son abdication, et dont le premier acte avait été de déclarer traîtres et rebelles tous ceux qui adhéreraient au nouveau gouvernement, tous ceux qui se seraient permis de proclamer une constitution ou de faire quelque autre innovation contraire à la
plénitade de rautorité royale. Par le même acte, il avait appelé tous se% sujets à la défense du trône et avait nommé général en chef des troupes fidèles le comte LuHier de La Tour, gouverneur de Novare.
Les empereurs répondirent, le 20 mars, au duc de Genevois, pour le prier de faire connaître le genre d'assistance qu'il attendait, l'assurant de l'empressement qu'ils mettraient à le lui donner.
L'attitude du duc de Genevois, la certitude maintenant acquise qu'une portion considérable de l'armée piémontaise était restée étrangère à l'insurrection et que la fermeté du général Bubna maintenait la tranquillité en Lombardie, avaient calmé, à Laybach, l'aveugle terreur des premiers moments. Le cabinet de Vienne commençait là craindre de s'être attiré sans nécessité de grands embarras en acceptant les secours de la Russie. Déjà, l'empereur Alexandre avait ordonné de faire marcher une seconde armée pour appuyer celle qui devait être déjà en mouvement et d'en tenir une troisième en état de s'ébranler à l'instant même où on croirait devoir l'appeler. Il y avait bien de la fantasmagorie dans de telles promesses, et l'expérience a prouvé depuis que les ressources de la Russie n'étaient pas, à beaucoup près, inépuisables; mais alors on était encore sous l'influence des souvenirs mal compris de 1812, on croyait sérieusement que ce vaste empire avait sous les armes un million d'hommes prêts à déborder sur l'Europe au premier signe de son souverain, et l'on s'épouvantait à l'idée d'une pareille inonda-
lion. Les inquiétudes du cabinet de Vienne prirent ainsi un autre cours, mais elles n'en étaient guëres moins vires et son trouble moins grand. On peut en juger par le remède extraordinaire auquel il sembla vouloir recourir. L'empereur François, qui ne se mettait pas en avant i moins d'une absolue nécessité, exprima à M. de La Ferronnaysle désir que la France se chargeât de'réprimer l'iosurrection piémontaise de manière à ôter tout prétexte i la marche des Russes. • La Révolution, » lui dit-il, c est » toute diiïérente en- Piémont de ce qu'elle est à Naples. » Nous ne pouvons également nous en charger. A Naples, » il s'agissait de mon beau-père; nous avions entre nous » des rapports particuliers, nous avions un traité. Rien » de tout cela avec le Piémont. Les Autrichiens et les » Piémontais se détestent, on nous supposerait des vues » intéressées. > C'était certes un spectacle bien nouveau que l'Autriche pressant le gouvernement français d'intervenir par les armes dans les affaires d'Italie. On vit quelque chose de non moins surprenant, un ministre anglais connu pour l'aversion qu'il portait à la France, M. Gordon, tenant à M. de La Ferronnays un langage analogue et reconnaissant que le cabinet des Tuileries avait le droit de faire à l'égard du Piémont ce que TAutriche faisait à l'ùgardde Naples. Chez M. Gordon comme chez le prince de Metlernich, la haine de la France c^ dait momenlanément à la crainte de la Russie*. M. de La Ferronnays répondit qu'il était convaincu qu'à Turin comme à Naples le gouvernement du Roi s'abstiendrait
HISTOIllE DE LA HESTAURATION. 49i
de toute intervention armée, et que^ tout en frappant de la plus vive réprobation la révolte de Tarméc piémontaise, il se bornerait à une action purement morale.
M. de Metternich trouva dans cette déclaration un moyen de persuader; de plus, en plus à l'empereur de Russie que le gouvernement français, impuissant à agir contre la Révolution, serait bientôt emporté par elle, et que, peut-être, il faudrait aller aussi à son secours. M. de Nesselrode lui-môme craignait que la France, si elle réunissait une armée, ne la plaçât sous les ordres de générauiL de l'empire, ce qui, suivant lui, serait le signal de la catastrophe.
La marche des troupes russes était pour l'Europe entière un grave sujet d'inquiétude. On se demandait si une telle accumulation de forces était absolument nécessaire pour venir à bout du Piémont, s'il n'entrait pas dans la pensée des gouvernements absolus de faire disparaître en tous lieux les institutions qu'ils croyaient menaçantes pour leur sûreté et d'aller éteindre en France môme le foyer de l'incendie. M. de La Ferronnays crut devoir s'en expliquer franchement avec l'empereur Alexandre. Il lui représenta que les mouvements des forces russes, en obligeant l'Europe entière à s'armer aussi, provoquaient les dangers môme dont on s'effrayait; il lui témoigna le désir d'être mis en mesure de calmer les alarmes que l'on pouvait concevoir en France. L'Empereur ayant paru comprendre l'utilité de ces éclaircissements, M. de La Ferronnays lui
fit panrenir, le 18 mars, une note confidentielle par laqoelle il le priait de le mettre en possession d'nn docnment ostensible qui, tout en énonçant la résolution de combattre la révolte, proclamât son respect pour des institutions devenues Tobj^t des plus chères affections des peuples, d'autant plus jaloux de les conserver qu'on répétait plus souvent qu'elles étaient menacées. Le 24, M. de Nesseirode, par ordre de l'Empereur, fit à cette note une réponse officielle dont la substance était renfermée dans le passage suivant : c Sa Majesté apprécie » vivement le témoignage de confiance que votre Excel- • lence a donné à son cabinet, et elle m'a ordonné de » vous remettre des instructions qu'elle envoie à son » chargé d'affaires à Paris et qui répondent compléte- » ment à vos désirs. >
Le même jour, M. de La Ferronnays partit pour Paris, laissant M. de Caraman seul représentant delà France i Laybach. L'empereur Alexandre l'avait fait presser de hâter son voyage, parce qu'il comptait sur lui pour détruire les préventions dangereuses qui pouvaient s'être élevées dans le cabinet des Tuileries et pour lui inspirer une politique plus ferme. Dans les audiences de congé que lui accordèrent les deux empereurs, il leur parla de la nécessité d'éviter tout ce qui serait de nature à exciter des alarmes sur le maintien des institutions françaises. € J'avoue, t lui répondit Tempereur François, » que je » n'aime pas toutes ces constitutions nouvelles, mais je » n'ai jamais eu la pensée de porter atteinte aux institu-
HISTOIHE DE LA RESTAUliATION. 493
> tioDs exislaotes. Et puis, pour la France, c est différent,
> elle est si éclairée ! > Avec l'empereur Alexandre, M. de La Ferronnays revint sur les périls attachés à la marche des armées russes. L'Empereur lui renouvela l'assurance de ses dispositions amicales à l'égard de la France et lui promit quil ferait tuer la moitié de ses soldats plutôt que de laisser aucune puissance accomplir sur elle des vues d'ambition et de bouleversement, c Une collision, • répondit-il, c ne peut donc venir que de vous... Mes » troupes ne s'avanceront qu'à petites journées, et si tout
> s'arrangeait en Piémont, elles recevraient l'ordre de. • s'arrêter sur-le-champ. »
Au moment où M. de La Ferronnays quittait Laybach, la révolution de Naples avait achevé son cours, bien qu'on rignorât encore dans le Congrès.
Dès la fin de février, le général de Frimont était arrivé à Foligno, près de la frontière des Abruzzes. Soit qu'il n'eût pas terminé ses préparatifs, soit qu'il voulût attendre l'effet d'une proclamation par laquelle il engageait les Napolitains à se soumettre à la volonté de leur Roi, il y était resté quelques jours sans faire aucun mouvement. Le gouvernement de Naples, de son côté, avait ordonné aux chefs de ses armées de rester sur la défensive ; mais le général Pepe, qui commandait dans les Abruzzes, entraîné par une folle confiance et par les excitations des cortorian, crut devoir prendre l'initiative des hostilités. Le 7 mars, il attaqua les Autrichiens dans la position de Rieti. Après un com-
bat qui ne coûta pasaox Impériaux plus d'une soixantaine d'hommes, les Napolitains se virent forcés à une retraite qui devint bientôt une fuite précipitée, et les corps même qui n'avaient pas pris part à faction ayant été emportés dans la déroute, les déGlés des Âbruzzes, sur lesquels on avait tant compté pour la défense du pays, se trouvèrent abandonnés. A la nouvelle de ce désastre, l'armée que le général Garascosa commandait sur le Garigliano tomba aussi en dissolution sans avoir brûlé une amorce. Les volontaires, les vieux soldats dième désertèrent .en masse. La garde royale, restée presque seule sous les drapeaux, se prononçait pour le roi absolu. Le duc de Calabre, qui arrivait pour prendre le commandement de Tarmée, fut obligé de retourner précipitamment à Naples. Les Autrichiens, croyant à peine à un succès aussi prompt et aussi complet et craignant quelque piège, avaient d^abord hésité à s'avancer^ mais, bientôt rassurés, ils s'empressèrent de poursuivre leur facile victoire. Toutes les routes leur étaient ouvertes et, du côté des vaincus, il n'y avait plus aucun moyen de résistance. Le 12 mars, le Parlement s'assembla en comité secret et, cédant à la mauvaise fortune, vola une adresse au Roi, dans laquelle il s'excusait de tout ce qu'il avait fait jusqu'alors en disant qu'il avait cru agir d'après sa volonté et le suppliait de paraître au milieu de ses peuples, de dévoiler en toute confiance ses intentions, de faire connaître le plus tôt possible les améliorations dont il croyait que la situation pouvait avoir besoin, t Mais, » ajoutait-il.
c que les étrangers ne s'interposent pas entre notre peu*
• pie et son chef, afin qu'on ne puisse pas dire qu'on ait » eu besoin de leurs forces pour inspirer Tobéissance, le
• dévouement et la fidélité envers son souverain à un » peuple qui l'aime et le révère, afin que nos lois ne soient » pas teintes du sang de nos ennemis et de celui de nos » frères, pour que le trône de votre Majesté ne soit fondé » que sur les cœurs de vos peuples et non sur le glaive » des ultramontains. » Par une autre adresse, le Parlement pria le prince régent de se rendre médiateur entre la nation et le Roi. Au sortir de la séance, la foule, ignorant ce qui venait de se passer, salua les députés par les cris habituels de Vive la nation I la liberté ou la mort/
Le prince régent écrivit aussitôt à son père. Le .Roi reçut, le 17, à Florence, la lettre de son'fils; il accueillit bien l'officier qui en était porteur; mais, deux jours après, dans la réponse qu'il fil à cette lettre, accusant de tous les malheurs auxquels le pays se trouvait exposé ceux qui, sourds à ses vœux paternels et à la voix de l'auguste Congrès, s'étaient livrés sans provocation à des actes hostiles contre l'armée alliée qui arrivait comme amie, il se borna, sans prendre aucun engagement, sans faire aucune promesse, à rappeler sa lettre de Laybach et sa proclamation comme renfermant les principes qui devaient servir de règle à son futur gouvernement.
Les Autrichiens continuaient à s'avancer. Vainement les carbofiari^ qui venaient d'apprendre l'insurrection du
Piémont, rêvaient encore des plans de résistance, parlaient de fortifier la ligne du Yaltame, de transférer le Goavernement et le Parlement en Sicile, de faire une guerre de partisans dans les Apennins et dans les Galabres. Le 24 mars, toutes les mesures ayant été prises d'avance pour les réduire à l'impuissance, les Autrichiens entrèrent à Naples en vertu d'une capitulation signée la veille. Ils y furent reçus aux cris de Vive le Roi. Le général Pepe et d'autres personnages gravement compromis étaient déjà partis pour l'Espagne et pour l'Angleterre, la grande loge ou vente suprême des carbonari s'était dissoute pendant la nuit, et, dans la matinée même, le Parlement, où ne siégeaient plus qu'un petit nombre de membres, s'était séparé, après avoir voté, sur la proposition de M. Poerio, une protestation en faveur des droits de la nation et du droit des gens violés par la force étrangère.
L'exaltation de joie et de confiance que laissa éclater M. de Mettemich en apprenant l'aiïaissement si projoupt et si complet de la révolution napolitaine, ne peut être comparée qu'à l'abattement dans lequel on l'avait vu peu de jours auparavant à la nouvelle de l'insurrection du Piémont. A l'entendre, toute cette agitation libérale n'était qu'un vain fantôme, personne ne voulait de la Révolution, il l'avait toujours compris. Il se sentait maintenant assez fort, assez sûr des dispositions de l'empereur de Russie pour proclamer hautement l'opinion que la liberté de la presse et de la tribune, octroyée ou arra-
HISTOIRR t)i: Ik HESTAURATION. 4'.*7
^chéc, éfail un principe destructeur, un dissolvant auquel aucune société no pouvait résister; il développait comptaisamment une Ibéorie qui présentait la constilulion britannique, la constitution française et la constitalion espagnole comme trois t'achetons par lesquels on arrivait au grand but du pnrti révolutionnaire, Tanèantissement de tout ce qui existe,
L'Insurrection piômontaise, livrée à elle-même et me- I nact*e par des forces si formidables, n'aurait pu se soutenir longtemps alors même qu'elle aurait eu Fappui d'un mouvement national et unanime, mais il s* en fallait
|,de beaucoup qu'il en ÎM ainsi. La moitié seulement de Tarmée y était engagée et, dans la population^ la propor- I lion était bien plus faible encore. Là Savoie méme^ malgré la présence momentanée d'un des corps insurgés, était resiée étrangère à la révolution, et le gouvernement français profitait des facilités que lui donnait le voisinage pour y soutenir, par des envois d'armes et d^argent, les partisans de la cause royale. Là oit dominait le parti des innovations, à Turin, à Alcîtandrie, à Gènes, tout était
(livré â la plus déplorable confusion. L'abdication de Victor-Emmanuel, Tattitude prise par son frère etrannonce de la marcbe des Russes, en effrayant et en contenant cent qui ne s*ètaient pas encore déclarés, avaient évi- —^ demment déconcerté la portion modérée du parti cons- H titutionneU celle qui aurait voulu une constitution sans ■ révolution violente. C'était cette fraction qui dominait dans la jnnte de Turin et dans le conseil du prince de
Carignan. Le parti exalté, au contraire, représenté par la junte d'Alexandrie, n'aspirait à rien moins qu'à la réunion cbe l'Italie entière en un seul état; il voulait qu'on déclarât immédiatement la guerre à TAutricbe, et qu'en envahissant la Lombardie on fît une puissante diversion en faveur des Napolitains dont, à ce moment, la défaite était encore ignorée. Vainement le prince de Carignan avait organisé la garde nationale et appelé sous les drapeaux les contingents provinciaux qui devaient porter l'armée à soixante-dix mille hommes; on lui reprochait de ne pas préparer suffisamment la défense du pays. L'envoyé d'Autriche, accusé d'intelligence avec les mécon-, tents et menacé jusque dans son hôtel, fut forcé de partir précipitamment. Le parti violent prenait décidément le dessus. Un de ses membres, le comte de Santa-Rosa, venait d'être appelé au ministère de la guerre. Le prince de Carignan, hors d'état de résister au mouvement et même de le diriger et forcé de sanctionner tous les jours des mesures qu'il désapprouvait, ne pensa plus qu*à se soustraire à cette contrainte. Dans la nuit du 2 1 au 22 mars, il sortit secrètement de Turin et se rendit à Novare, où il se mit à la disposition du comte de La Tour qui, en vertu des ordres du duc de GeneTois, commençait à y réunir les troupes restées fidèles. De là, le prince envoya à Turin une déclaration par laquelle, renonçant aux fonctions de régent, il donnait, disait-il, l'exemple de la plus respectueuse obéissance à la volonté du souverain. Ce fut le coup de grâce de la Révolution. Un bon nom-
bre de ceux qui s'étaient ralliés à elle abandonnèrent les emplois qu'ils avaient acceptés. La junte elle-même fut sur le point de se dissoudre. La situation du pays était désastreuse. Le mouvement commercial avait complètement cessé, et les fonds étaient tombés de 30 pour cent. Pour essayer de soutenir les courages, une proclamation dn ministre de la guerre promettait aux Piémontais l'appui de la France et une insurrection générale en Lombardio. La presse d'Alexandrie publiait la fausse nouvelle d'an soulèvement de la vallée de Brescia et d'une défaite des Autrichiens dans le royaume de Naples, déjà conquis à cette époque.
A Gênes, le gouverneur, recevant les ordres directs du duc de Genevois et connaissant les intentions du prince de Carignan. fit afficher une proclamation dans laquelle, considérant comme non avenu tout ce qui s'était passé, il invitait les citoyens à se soumettre à la volonté royale; mais un mouvement populaire accompli an cri de Vive la Constitution le força à remettre le pouvoir à une commission de gouvernement.
Cependant, à Laybach, Tempereur Alexandre exprimait le désir qu'on eût recours aux moyens de persuasion pour pacifier le Piémont. M. de Metlernich crut devoir s'y prêter. Le comte de Mocenigo, envoyé de Russie à Turin, sans engager le nom de son souverain, mais en donnant à entendre que l'on pouvait compter sur son concours bienveillant, offrit sa médiation au gouvernement révolotionnaire, et l'ambassadeur de France, M. de La
Toar da Pin, appuya celte démarcbe. L'eDYOjé rosse demaDdait qae la jante fit sa soumission parement et simplement, promettant, à ce prix, non-sealement qae les Autrichiens n'entreraient pas en Piémont, mais encore one amnistie complète et des améliorations, des réformes administratives. La jante de Tarin eût accepté yolontiers ces conditions, mais celle d'Alexandrie, que Ton se crut obligé de consulter, refusa de renoncer à la constitution espagnole, et, comme il arrive toujours aux époques d'anarchie, ce fut le parti violent qui l'emporta. Le comte Hocenigo, après de vains efforts pour ouvrir les yeux de ces insensés, alla à Laybach rendre compte à TEmpereur du peu de succès de sa tentative et se rendit ensuite à Modène auprès du duc de Genevois. H. de La Tour da Pin, n'ayant pas reçu Tordre de quitter Turin, crut devoir y rester, ce qui Gt un mauvab effet dans le Congrès; H. de Hetternich ne manqua pas de l'accuser de vouloir se ménager entre les deux partis.
L'essai de conciliation fait par la Russie ayant échoué, le cabinet autrichien qui, vraisemblablement, avait compté sur ce résultat, prit, du consentement commun, la conduite de raiïaire. Le duc de Genevois, qui avait hautement blâmé ces négociations, ne parlait que de recourir à des mesures extrêmes et rigoureuses. On sen inquiétait à Laybach. M. de Metternich écrivit au dac de^Modène deux lettres destinées à être communiquées au duc de Genevois comme l'expression de la pensée des empereurs. La première, du i^ avril, montrait les
caa^es de la rêrolation piémontaîso dans la haine que l'armée portait à l'Autriche, dans le travail des sociétés secrètes et dans rinllueuce qu'exerçait encore le souvenir de h réunion du Piémont à la France pendant quinze innées^ elle reprochait au cabinet de Turin d'avoir fa vo- '^^rîsé cet esprit de rivalité et de défiance contre 1â puissance autrictjienne et entretenu dans les troupes ce faux patriofmm^ cette humeur conquérante, si propres à les convertir en bandes prétoriennes* M. de Metternich ex-
■ primait ensuite le désir que le duc de Genevois abandon* 'Hâtau comte de La Tour le soin d*en finir avec la IlèvolutîOD, coHime l'empereur d'Autriche s'en remettait lui-
kèmc an comte de Bubna, et qu'il se rapprochAl du iiire des évétiemenis pour être en mesure de soutenir ropéra tiens des deux généraux* Dans la seconde lettre» pstérieure de huit jours à la première, après avoir, d'tinê part, pour donner satisfaction à Tempereur de Hfiussie, justifié la conduite du comte de Mocenigodont ^^1 vantait la sagesse et rhatîileté, et de Tautre rendu hommage aux principes du duc de Genevois, qui étaient, disâit-il, c^ux des deux empereurs, il ajoutait : • Nous ^Ê» pricns le due de Genevois d'observer que rinsurrec- ^^^1 lion '|>iémonlaîsc ne peut se terminer que [lar les alliés, ^t et qu'il l'a déclaré lui-même; c'est donc à eux, du point ^L central où ils sont placés, è juger et à diriger rensem- ^^ ble du mouvement^ rien n'est sûr eu France non plus ^» qu*en Eunspe, et ce n'est que par des mesures génè- • raies que le danger peut être comprimé.
Le jour même où cette lettre était écrite, Tarmée des insurgés piémontais, espérant entraîner par sa présence Tarmëe royale que commandait le comte de La Tour, était allée l'attaquer dans Novare; mais, au moment' où le combat allait s'engager, un corps autrichieu arriva au secoftrs des royalistes. Son apparition inattendue décida du sort de la journée. Las constitutionnels, après avoir, malgré l'infériorité de leurs forces, tenu tête pendant quelques heures au double adversaire qu'ils avaient à combattre, furent forcés de battre en retraite. Vigoureusement poursuivis, ils ne tardèrent pas à être mis dans la plus complète déroute et à se disperser. Les chefs du gouvernement révolutionnaire, reconnaissant qu'il ne leur restait plus aucune ressource^ partirent de Tarin pendant la nuit, et le lendemain matin, le comte de La Tour, en marche sur cette capitale, reçut une dépulation de la municipalité qui lui demanda comme unique grâce de n'y faire entrer que des forces nationales. Il y consentit, et le comte de Bubna, sanctionnant cette promesse, arrêta la marche de ses troupes. Le 10 avril, le comte de La Tour lit son entrée à Turin avec un grand appareil militaire, et, par une proclamation ({ui félicitait le corps municipal et la garde nationale de leur excellent esprit, ordonna le rétablissement des lois anciennes et de tous les fonctionnaires déplacés par les insurgés. La conlre-révolulion s'opéra dans tout le royaume avec la même facilité. Les ofliciers compromis et les autres chels de la révolte purent presque tous s'échapper et
tronvèrent un asile les nus en Espagne, les antres en France où ils furent placés sous la surveillance de la police.
Tant que la révolution avait duré, le duc de Genevois avait refusé de prendre le litre de roi. 11 insistait pour que son frère, revenant sur son abdication que Ton pouvait considérer comme arrachée par la force des circonstances, reprît les rênes du gouvernement. Les deux empereurs, qui commençaient à craindre que le duc de Genevois, par Texagéralion de ses idées politiques, ne leur créât de sérieux embarras, envoyèrent le comte de Mocenigo à Nice pour presser le roi Victor-Emmanuel de re- *monter sur le trône. Profondément blessé d'avoir vu tromper la confiance sans bornes qu'il avait placée dans son armée, il résista à toutes ces instances et conGrma, le 19 avril, son abdication par un acte solennel dans lequel il en donnait pour motif déterminant TafTaiblissementde sa santé. Ce fut seulement alors que le duc do Genevois accepta la couronne, sous le nom de Charles-Félix.
L'Italie était pacifiée, nous verrons bientôt à quel prix, et les gouvernements qui se considéraient comme investis de la mission de faire triompher en Europe la cause de Tordre et des pouvoirs légitimes se félicitaient du succès qu'ils venaient d'obtenir ; l'empereur Alexandre s'était empressé d'arrêter la marche de ses troupes, déjà entrées en Galicio; il avait, par là, calmé les inquiétudes de l'Europe ; mais, déjà, surgissait une autre question qui, moins grave, en apparence, à son début que celles de Naples
et du Piémont, préparait pourtant de bien autres difficultés.
Depuis plus d'un demi-siècle, divers signes indiquaient, de la part de la nation grecque, une résurrection qui n'attendait, pour se manifester, que des conjonctures favorables. Tandis que l'empire ottoman s*afiaissait graduellement d^ns un état d'incurable barbarie où il achevait de perdre son antique énergie sans s'initier aux progrès et aux ressources de la civilisation, les Grecs, adonnés au commerce et à la navigation, s'enrichissaient peu à peu, se formaient des relations dans toutes les parties de TEurope, et quelques-uns d'entre eux, voyageant à l'étranger, y puisaient une instruction et des lumières qu'ils espéraient faire tourner un jour à Tavaqtage de leur patrie. La Russie, dans ses luttes contre la Porte, s*ëtait montrée aux Grecs comme une protectrice, et, dès le temps de Catherine II, ils avaient pu croire à leur affranchissement. En 1814, il s'était formé à Vienne une association dont le but apparent, indiqué par les statuts, était de répandre les lumières et les principes do christianisme dans un pays où Texlrême ignorance du clergé semblait rendre nécessaire l'intervention d'une propagande étrangère. Des ministres, des personnages considérables, des savants de toutes les nations et tous les Grecs de Conslantinople et du reste de l'empire qui possédaient quelque fortune souscrivirent pour cette association. N'eût-elle pas eu dès l'origine un but politique, il était difficile qu'elle ne prît pas bientôt celte direction.
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. tSOSi
La société de VHétairie (c'est ainsi qu'on l'appelait,) fort répandue, dès les premiers instants, en Russie, à Paris et à Munich où elle avait sa caisse, reçut dans ses rangs des hommes de toutes les conditions, dont le nombre ne tarda pas, dit-on, à s'élever à quatre-vingt mille. Déjà dominés par la pensée de délivrer leurs compatriotes du joug des Turcs, ses directeurs travaillaient à les rendre dignes de la liberté en les éclairant. Aux écoles déjà existantes au Mont Athos, à Salonique, à Chio, à Smyrne, à Constantinople même, partout où, môme en dehors de la Grèce proprement dite, il se trouvait, en Orient, une population chrétienne, on ajouta, dans les villes un peu considérables,, des lycées, des gymnases, des bibliothèques et, dans beaucoup de villages, des écoles d'enseignement mutuel. Des professeurs français et allemands, choisis et payés par la société, étaient placés à la tête de ces établissements. Ce mouvement, que la Porte ottomane et même, à ce qu'on assure, le clergé grec ne voyaient pas sans quelque déplaisir, n'avait pas seulement pour cITet de réveiller dans la jeunesse les souvenirs de l'antique et glorieuse patrie; par les relations fréquentes qu'il amenait entre les Grecs résidant à l'étranger et ceux qui n'avaient pas quitté le sol natal, il associait ces derniers à l'agitation et aux idées qui remuaient l'Europe, il les entretenait dans un état d'espérance et d'attente qui ne pouvait guère manquer d'aboutir, tôt ou tard, à une révolution.
Il ne fallait qu'une occasion, et les occasions ne man-
506 HISTOIRE DE LA fiESTAURATlON.
quent jamais aux grands changements pour lesquels le terrain est préparé. Celle qui s'offrit alors, ce fut Tétat de troubles intérieurs auquel l'empire ottoman se troavail livré au commencement de l'année 1821. Depuis longtemps, déjà, le sultan ne conservait plus qu'une souveraineté nominale sur l'Egypte, soumise à l'habile et ferme domination de Mehemet-Ali. Le vieil Âli, pacha de Janina, s'était rendu aussi à peu près indépendant dans l'Albanie, dans la Livadie, dans une partie de la Thesr salie, et, depuis près d'une année, il soutenait une lotte désespérée contre toutes les forces de la Porte, essayant de replacer ces provinces sous son autorité. La Servie, opprimée et ruinée par les pachas, s'agitait pour obtenir un gouvernement national, tout en restant sous la suzeraineté de la Porte. Dans les deux principautés du Danube, le mécontentement n'était pas moindre : gouvernées par des hospodars que la Porte choisissait tous les sept ans parmi les phanariotes, c'est-à-dire parmi les Grecs de Constantinople attachés à son service, et dool toute l'habileté s'employait à épuiser le pays pour s'enrichir et pour acheter la protection des ministres otto^ mans, la Moldavie et la Valachie aspiraient à une situation plus supportable et demandaient aussi des gouvernements indigènes. Un tel ensemble de circonstances promcllail des facilités eldes auxiliaires à quiconque tenterait, sur un point quelconque de l'empire, de se déclarer indépendant. On savait, d'ailleurs, que des dilTôrends sérieux existaient entre la Russie et la Porte au sujet de
histoire: de la RESTALMIATION. 507
rexécntioD des traités par lesquels la première avait obtenu, dans les aiïaires intérieures de la Turquie, un droit d'immixtion exprimé en termes trop vagues pour ne pas donner lieu à de perpétuels conflits.
Sur ces entrefaites, Thospodar de Valachie étant venu à mourir, le sultan se hâta de lui donner pour successeur un prince Callimaki, drogman de la Porte, issu d'une des quatre grandes familles grecques dont rhospodora,t était, en quelque sorte, devenu le pratrimoine. Mais déjà, un Valaque d'une condition obscure, Théodore Wladimirsko, qui avait servi avec distinction dans l'armée russe et s'était acquis une grande influence dans la classe des paysans, avait levé, vers la fin de janvier, le drapeau de l'indépendance en réclamant, les armé^ à la main, non pas la déchéance du sultan, mais le droit accordé à la Valachie par les anciennes capitulations, de n'être gouvernée, sous sa suzeraineté, que par un prince valaque.
Lorsqu'on reçut h Laybach la nouvelle de cette insurrection, l'empereur Alexandre qui, dans d'autres circonstances, l'aurait vue très- vraisemblablement avec complaisance, mais dont toute la politique était alors dominée par la haine de la Révolulion, sous quelque forme qu'elle se présentât, en témoigna la plus vive indignation. Il se hâta de retirer au chef des rebelles les ordres russes qu'il avait reçus jadis comme récompense de ses services, et de faire inviter le Sultan à prendre des mesures énergiques pour étouffer promptement la révolte.
fi08 HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
Bientôt, on apprit qu*un antre soulèvement avait éclaté en Moldavie. Celui-ci avait des racines plus profondes et se rattachait à la grande conspiration grecque dont j'ai tout à l'heure indiqué l'origine et les préparatifs. Il avait pour chef le prince Alexandre Ypsilanti, issu d'une des grandes familles du Phanar, dont le père, ancien hospodar de Valachie, disgracié par la Porte, s'était réfugié et était mort en Russie, et qui, lui-même, était entré au service russe, s'y était signalé par sa valeur et était parvenu, quoique jeune encore, au grade d'oiBcier-général. À la tête de quelques hétainstes d'Odessa, Grecs, Russes, Polonais, et d'accord avec l'hospodar Michel Soutzo, il passa le Pruth dans les premiers jours de mars, entra sans résistante à Jassy et y fit afficher une proclamation dans laquelle il disait que toute la Grèce, rallumant le flambeau de la liberté et brisant le joug de la tyrannie, revendiquait ses légitimes droits, qu'il se rendrait où l'appelait la voix du peuple, que d'ailleurs le gouvernement de Moldavie n'éprouverait aucun changement, que la Providence avait donné aux Moldaves, dans le prince Michel Soutzo, un défenseur des droits de la patrie, un père, un bienfaiteur, qu'ils n'avaient rien à craindre, et que, si quelques Turcs désespérés faisaient une incursion sur leur territoire, une grande puissance était prête à punir cette insolence.
L'elTet de cet appel fut prompt et terrible. Des détachements de Grecs et d'Albanais se répandirent dans les rues de Jassy, poursuivant, massacrant les Turcs et pil-
HISTOIBK DE LA RESTAURATION. SOtf
lant Icnrs propriétés. Bientôt on vit accourir sous les drapeaux dTpsilanti une multitude de Grecs de toutes les provinces, beaucoup de jeunes volontaires russes, des officiers encore au service de la Russie, entre autres le prince Cantacuzène qui, bien que d'un rang supérieur au sien, n*hésita pas à se placer sous ses ordres. À Odessa, une souscription s'ouvrit pour le secourir, et un riche Grec y prit part, à lui seul, pour un million. Ypsilanti, dont la petite armée se composait maintenant de huit mille hommes, put marcher sur Buctiarest où il s'arrêta quelques jours avant de se diriger sur la Servie qu'il espérait soulever par sa présence.
Malheureusement pour lui, une distance considérable le séparait de la Grèce proprement dite, du pays où il eût été certain de rencontrer de nombreux auxiliaires. La Morée, l'ancien Péloponëse, n'avait pas tardé à répondre à son appel. Préparée à la révolte par l'action des hétairistes^ elle se trouvait pourvue, à l'avance, d'armes et de munitions. Trois de ses chefs, Colocotroni et les deux Mauromichali, ayant réuni dans le Magne, dont la population agreste et sauvage avait toujours conservé l'esprit de nationalité et l'horreur du joug étranger, sept mille combattants, y proclamèrent à la fin de mars l'indépendance de la Grèce.
L'archevêque de Fatras, Germanos, leva, presque au même moment, l'étendard de la révolte en signe d'aiïranchissement. Toute la Grèce suivit cet exemple, et partout le clergé donna le signal. Un moine s'empara de l'isthme
de Corinlhe. Ed dehors du PélopoDësc, la Béotie, TAttique, TAcarnanie, la Phocide, l'Étolie, s'insurgèrent. Les Turcs, pris à Timprovisle, se réfugièrent dans les citadelles. Les tles d'IIydra, de Spezzia, d*Ipsara, que le commerce avait élevées à un haut degré de prospérité, mais dont cette prospérité n'avait pas amorti le patriotisme, risquant noblement leurs richesses et leur existence pour la cause commune, couvrirent en un moment les mers de Tarchipel de centaines de bâtiments armés, commandés par des hommes illustres depuis, par Hiaulis, par Kanaris, qui soulevèrent les autres tles, les mirent en communication entre elles et avec le continent et donnèrent la chasse à la marine ottomane.
Sur tous les points, on organisait des gouvernements ou sénats provisoires indépendants. Celui du Magne, réuni le 6 avril à Calamata, annonça par une circulaire aux gouvernements européens, que le but de l'insurrection était de délivrer cette terre illustrée par tant def génie et de vertu, a laquelle le reste de l'Europe était redeva- ' ble de ses arts, de ses lumières, de tous les bienfaits de la civilisation; il demandait à cette Europe des armes, de l'argent et des conseils.
La Porte, surprise d'abord, commençait pourtant à se mettre en défense. Elle appelait tous ses sujets aux armes, et déjà affluaient dans le camp du grand-visir des milices farouches accourues des profondeurs de l'Asie. L'ancien fanatisme des musulmans se réveillait, et le gouvernement s'en faisait une arme contre le fanatisme de
liberté qui animait les Grecs. Dans un hatti-chérif du 30 mars, le Sultan, attribuant l'audace des rebelles à la confiance que les dérèglements des ministres et des fonctionnaires publics leur avaient inspirée, ordonnait à tous les musulmans de renoncer aux dangereux agréments de la vie sociale, de se procurer des armes, des chevaux, et de revenir aux mœurs de leurs ancêtres, à la vie des camps, état primitif de la nation.
Dans toutes les parties de la Grèce, la lutte était engagée, et, d'un côté comme de Tautre, elle se poursuivait avec un impitoyable acharnement. D'aiïreux massacres en marquaient toutes les péripéties. La ville de Patras, reprise par les Turcs, fut saccagée et brûlée, et ceux de ses habitants qui n'avaient pu se réfugier dans les montagnes furent égorgés, sans distinction d'âge ni de sexe. Dans toute l'étendue de l'empire, les chrétiens se virent en butte à la plus terrible persécution. Le patriarche de Constantinople, Grégoire, qui, pourtant, avait consenti à lancer contre l'insurrection lesanathèmes de l'Église, fut pendu à la porte de son palais comme coupable de n'avoir ni prévenu, ni puni les égarements de ses coreligionnaires, et d'y avoir au contraire participé selon toute vraUeniblance, et son cadavre fut abandonné à d'indignes outrages. L'évéque d'Éphèse, le patriarche d'Andrinopie et plusieurs autres prélats subirent le même sort. Les Grecs les plus considérables du Phanar furent décapités ou pendus aux portes de leurs maisons. Des démolitions d'églises, des profanations de toute espèce
accompagnèrent ces excès d'une fureur sanguinaire.
En présence de la barbarie ainsi déchaînée, les sujets mêmes des puissances européennes résidant à Gonstantinople et dans le reste de l'empire ne pouvaient plus se croire suffisamment protégés par le droit des gens. Tous les chrétiens se sentirent menacés, quelle que fût leur nationalité. Trois cents bâtiments de commerce s'éloignèrent précipitamment de ces côtes inhospitalières. Ceux qui se trouvaient dans le Bosphore furent soumis à des perquisitions dont Tobjet était de s*assurer qu'ils n'avaient pas de Grecs à bord et qu'ils ne portaient pas de munitions aux rebelles. Bien que la Porte eût prescrit des mesures sévères pour la sûreté des légations étrangères, cette sûreté n'était que bien imparfaitement garantie. L'ambassadeur d'Angleterre et d'autres ministres furent insultés, on arrêta un courrier autrichien, et les communications des légations avec les consulats furent entravées.
C'était principalement contre l'envoyé de Russie, le comte Strogonoiï, que se déchaînait la passion populaire, et la Porte, bien qu'elle s'efforçât de le mettre à l'abri de tout outrage, le soupçonnait fortement, lui et son gouvernement, d'avoir préparé l'insurrection. Ce soupçon était, en réalité, mal fondé, mais les circonstances étaient telles qu'il aurait pu naître même dans des esprits moins passionnés et moins ignorants. Depuis un demisiècle, l'affranchissement plus ou moins complet du peuple grec et, en général, des sujets chrétiens de la Porte avait
èlé un des grands buts de la politique russe, un de ces buts que Ton ne perd jamais de vue, alors même qu'on doit en abandonner la poursuite immédiate. Plus qu'aucun de ses prédécesseurs, le comte StrogonofT avait paru j travailler. Occupant à Constantinople une position importante et presque menaçante, longtemps il avait exercé sur le Divan une influence qui reléguait en quelque sorte dans l'ombre celle de toutes les autres légations, et il en avait profité pour s'ériger ouvertement en patron, en protecteur des Grecs. Il accordait, sans difficulté et sans qœ la Porte osât s'y opposer, à leurs personnes et à leurs bâtiments, des certificats de naturalisation qui en faissrient des sujets russes et les enlevaient de fait à la souveraineté du Sultan. Plus de trente mille Gréco-Russes, ainsi répandus dans l'empire, y faisaient pénétrer les idées, le nom, l'action du cabinet de Saint-Pélersbourg. Celait un puissant secours prêté à la propagande àeVhétairie^ d'autant plus que les consuls russes, exagérant comme il arrive d'ordinaire aux agents secondaires, une politique dont ils ne comprenaient pas les nuances, se laissaient entraîner beaucoup plus loin encore dans cette voie et devenaient parfois les complices à peine déguisés des conspirateurs. Dans une telle situation, il e§t facile de concevoir les sentiments que dut éprouver le gouvernement du Sultan lorsqu'il apprit quTpsilanti et d'autres Grecs sortis du service russe marchaient à la tête de l'insurrection en disant ou en donnant à entendre qu'elle pouvait compter sur l'appui de la Russie. Il ne douta pas que IX. • 33
le signal de celle insurreclion ne fût parti de Saint-Pëtersboarg.
RicD n'ëtail moins Yrai poarlant. Quelles que pussent être les vues d'ayenir du cabinet russe, il n'entrait nullement dans ses convenances que, dans l'état où se trouvait alors l'Europe, au milieu des complications du congrès de Laybach, une révolution prémalurée^ dont on pourrait le soupçonner d'èlre l'instigateur, vtnt compromettre la paix générale. Le comte Strogonoff le comprit si bien que, sans attendre les ordres de son souverain, il se hâta de désavouer le mouvement et de sonmier Ypsilanti, ^n sa qualité d'oQicier russe, de rentrer dans le devoir. Mais bientôt la force des choses vint l'arracher à l'attitude circonspecte qu'il avait adoptée, et devant les mesures prises par la Porte, dont plusieurs violaient les stipulations des traités conclus entre les deux empires pour la protectioD des Grecs et des Principautés danubiennes, il crut devoir réclamer contre ces violences. Les Turcs ne manquèrent pas de voir, dans son intervention en faveur des révoltés, une preuve de sa complicité. Ils ne tinrent aucun compte de celle intervention, et la discussion prit promptemefit un caractère de vivacité et d'aigreur.
A Laybach, l'émotion était grande. La France et la Prusse, comme la Russie, auraient vu avec satisfaction le triomphe de la cause grecque si elles l'avaient cru possible sans une trop grande perturbation européenne, et elles ne s'eiTrayaient nullement à la pensée de l'alTaiblissement de la puissance ottomane; mais rAulriche et l'Angleterre,
rivales naturelles de la Russie, redoutaient beaucoup, au contraire, le démembrement de Tempire turc qui, de quelque façon qu'il s'opérât, ne pouvait que tourner au profit du cabinet de Saint-Pétersbourg. Aussi, M. de Metteroich, pour combattre, dans Tesprit de l'empereur Alexandre, les considérations et les intérêts qui devaient le rendre favorable à l'insurrection grecque, eut-il soin de la lui dénoncer comme une des combinaisons du grand parti révolutionnaire européen; il s'efforça de lui persuader qu'elle n'avait rien de bien sérieux, qu'une population corrompue et dégradée par l'esclavage, si elle perdait toute espérance d'être appuyée par la Russie, succomberait promptement sous l'immense supériorité des forces turques; il fit entendre avec ménagement que, dans le cas où la Porte se verrait attaquée par une autre grande puissance, l'Autriche ne pourrait l'abandonner, et il signala les dangers qu'entraînerait pour Tordre européen line rupture entre les deux empereurs.
Ces conseils, ces insinuations étaient combattus auprès de l'autocrate par le comte Gapodistrias, Grec de naissance, toujours disposé à se constituer le patron des causes généreuses, et, par une conséquence nécesssaire, toujours appelé à lutter contre M. de Melternich. Les Grecs comptaient sur lui, et il ne trompa pas leur attente. Tandis que M. de Mctternich présentait les Turcs comme les possesseurs légitimes de la Grèce, couverts, à ce titre, par le principe de droit qui protégeait tous les autres souverains, il montrait en eux des oppresseurs barbares.
placés en dehors des règles et des lois de FEarope civilisée, et cenx que le ministre antrichien voulait faire considérer comme des sujets révoltés contre leur souverain étaient, suivant lui, des chrétiens luttant contre la plus insupportable et la plus illégitime des tyrannies. Il niait que les Grecs fussent les instruments du parti révolutionnaire. C'était, disait-il, profaner le mot de légitimité que de l'appliquer là où la protection sociale manquait aux sujets. Il défendait le caractère social de ses compatriotes dont il vantait l'énergique dévouement à la patrie et à la foi religieuse. Il soutenait que l'insurrection serait moins facile à réprimer que ne le pensait M. de Metternich et que, si l'on n'intervenait pas, il fallait se résigner à voir égorger une nation tout entière, bien décidée à ne pas reprendre un joug abhorré. Pour exciter contre la Porte les ressentiments de l'Empereur, il faisait ressortir les témoignages de défiance, les procédés hautains et injurieux par lesquels elle répondait à la conduite loyale de la Russie, (rappant d'un désaveu sévère et de la plus éclatante disgrâce tous ceux des insurgés qui tenaient à elle par le moindre lien. Il s'efforçait enfin de faire comprendre à Alexandre que son intervention dans une question qui excitait les sympathies de toute l'Église grecque augmenterait grandement sa popularité en Russie et ferait plus que compenser l'effet peu favorable qu'y avait produit le concours donné à l'Autriche pour assurer sa domination en Italie.
L'Empereur parut quelque temps indécis. Si les idées
de liberté et de droits des peuples étaient, dès cette 6po« que, plus complètement eiïacëes de son esprit qu'il ne le croyait peut-ôtre lui-même, d'autres motifs non moins puissants y plaidaient en faveur des Grecs. Les sentiments religieux qui le dominaient depuis quelques années ne pouvaient le laisser indifférent aux souffrances d'un peuple chrétien aux prises avec la barbarie musulmane. II devait lui en coûter, d'ailleurs, de renoncer à ce grand rôle de protecteur de la religion grecque qui, depuis Catherine, était devenu, entre les mains des souverains russes, un si puissant moyen d'action politique. Enfin, il connaissait assez l'ambition, les sentiments, les pn^'jugés de sa nation pour être certain qu'on abandonnant les Grecs, en tolérant les violences, les bravades, les insultes de la Porte, il compromettrait sa popularité. Tout cela, cependant, fut impuissalit contre les artifices de M. de Metlernich, merveilleusement secondé par l'exaltation passionnée qne l'empereur Alexandre portait, suivant sa coutume, dans la politique nouvelle où il venait d'entrer. I Les révolutionnaires, > disait-il aux plénipotentiaires français, t les révolutionnaires, dont le centre est en » France, ont fait la révolution de Grèce; la nécessité de » venir au secours de leurs frères d'Italie les a forcés » à en hâter l'explosion. Sans cela, Ypbilanti serait allé » chercher ses dernières instructions à Paris. Le mouve- •• ment a éclaté quand on a cru les souverains embar-
• rassés; on se flattait de l'espoir que je me démentirais;
• mais, sans chercher ce qu'on en penserait en Russie,
j'ai publié dans les journaux l'ôclatant désaveu dont je frappais cette insurrection nouvelle. Les chefs ont alors changé de batteries et, par leur influence sur les drogmans de la Porte, ils ont porté les Turcs aux excès qu'ils commettent pour entraîner l'Europe par l'indignation. C'est une nouvelle épreuve à laquelle je saurai également résister. Je ferai tout pour conserver la paix du monde. J'ai voulu appeler l'attention de l'empereur François sur les grandes conséquences que pourrait avoir l'insurrection de la Grèce, mais on n'aime pas à croire ce qui peut nous gêner, et il a jugé qu'il était préférable d'abandonner la question à ellemême. J'ai cru devoir y condescendre. • » La vieille politique, > disait encore l'Empereur, t peut seule s'obstiner à voir des sentiments et des intérêts divergents entre les souverains; il n'y a plus qu'un intérêt et un sentiment auquel tous les autres doivent être sacrifiés, celui de combattre l'esprit révolutionnaire... J'ai vu enfin la vérité des choses, j'ai reconnu l'illusion des désirs changement et des prétendus besoins des peuples, i M. de Metternich, pour distraire plus complètement l'attention de l'empereur Alexandre de ce qui se passait en Orient, avait soin de la ramener sans cesse vers la situation de l'Espagne qui, en effet, devenait de plus en plus alarmante. Ce n'est pas que le ministre autrichien désirât voir appliquera ce pays des mesures analogues à celles que l'on venait de prendre par rapport à l'Italie : outre qu'il ayait
pea de goât pour les grandes aventares à moins qu'elles ne Ini parussent d'une nécessité absolue pour les intérêts qui le préoccupaient, une intervention armée en Espagne n'entrait nullement dans les convenances de sa politique, par le double motif que, ne pouvant être exercée que par la France, elle aurait, en cas de succès, relevé la position du cabinet des Tuileries et abaissé dans la Péninsule rinfluence de l'Angleterre, deux résultats également conlraires aux vues et aux désirs de rAutriche. Cependant, comme il avait la certitude que le ministère français était aussi éloigné que possible de penser à cette intervention, comme il croyait que rien ne pourrait l'y. déterminer, il ne craignait pas de s'étendre longuement sur les dangers que créait à l'Europe la révolution espagnole et sur la nécessité d'y mettre un terme par l'action combinée de toutes les puissances monarchiques. Pour donner plus de poids aux idées qu'il développait dans ce sens, il se servit utilement de la présence d un Français que, par une exception unique, il avait laissé arriver à Laybach, qu'il y avait peut-être appelé alors qu'il en excluait tous les étrangers qui ne faisaient pas officiellement partie du Congrès : c'était M. de Jouffroi, propriétaire d'un des journaux ultra-royalisles, la Gazette de France^ homme actif, entreprenant, que plusieurs personnages considérables de ce parti, entre autres l'ancien constituant Bergasse, avaient chargé d'une mission auprès de l'empereur Alexandre. Ne trouvant pas autant de facilité qu'il s'y était attendu à se faire ad-
mettre auprès de ce monarque, il avait d'abord sollicité l'entremise d'un des plénipotentiaires français; mais celuici ayant refusé de lui prêter son appui, il alla trouver M. de Mettemich qui, informé du but de son voyage et bien qu'il eût promis à M. de Garaman de l'éloigner, lui procura des audiences des deux empereurs et l'employa même à rédiger des articles de journaux. M. de Jouiïroi avait fait peu auparavant un voyage en Espagne. Il parlait de la facilité d'y renverser le gouvernement révolutionnaire qui, comme il le disait non sans quelque vérité, , n'y avait encore jeté que bien peu de racines; il se plaignait de la faiblesse du ministère français qui n'osait pas le tenter. M. de Mettemich, se prévalant de ce témoignage, disait à l'empereur Alexandre que l'Espagne était un asile ouvert à tous les révoltés, que, par l'influence propagandiste de sa constitution, elle entretenait un foyer d'insurrection menaçant pour toute l'Europe, mais il avait soin d'ajouter que l'état intérieur de la France mettait le gouvernement du Roi hors d'état de concourir à la répression de ce fléau. II exagérait la gravité du mouvement séditieux qui venait d'agiter pendant quelques heures la ville de Grenoble. 11 prétendait que le ministère, dominé ou intimidé par la faction libérale, était partout en connivence plus ou moins complète avec les amis des révolutions, qu'à Naples et à Turin les légations françaises leur avaient prêté secours, que, dans la première de ces deux capitales, ils avaient eu l'appui de la division navale du capitaine Jacob, et que, grâce à cet
appni et anx passe-ports délivres par les agents français, p/esque tons les hommes compromis avaient pa se réfugier à Marseille d'où ils entretenaient la fermentation en Italie. Les gazettes autrichiennes, si sévèrement censurées, reproduisaient ces allégations. Le but que se pro* posait avant tout M. de Mettemich, c'était de persuader à l'empereur Alexandre que le gouvernement français, toujours menacé dans son existence et hors d'état de suivre avec fermeté et persistance une ligne de conduite conforme aux principes de l'ordre et de la monarchie, n'était pas un allié sur lequel la Russie pût compter si elle s'en* gageait dans une entreprise aussi vaste et aussi périlleuse qu'une guerre en Orient.
Ces arguments, ces insinuations continuellement répétés trouvaient des échos dans le Congrès. Les agents prussiens disaient que tout le mal venait de la France et des provocations de sa tribune. De leur part comme de celle de M. de Metternich, la malveillance qu'ils portaient au ^binet des Tuileries expliquait une certaine facilité à accueillir ces suppositions alarmantes; mais les ministres russes, qui ne partageaient pas cette malveillance, qui, dans l'intérêt de leur propre politique, auraient voulu voir la France tranquille et forte, se laissaient gagner, aussi bien que leur souverain, par les alarmes qu'on s'efforçait de leur inspirer; dans leurs entretiens avec les représentants de la France, ils revenaient souvent sur le danger que courrait le gouvernement du Roi s'il réunissait des masses considérables de troupes sur lesquelles
la coDtagion révolationnaire aurait une prise plas facile.
Ce qui est singulier, c'est que l'empereur Alexandre, alors qu'il se laissait ainsi subjuguer par M. de Metternich, ne se faisait aucune illusion sur son compte : il ne se dissimulait pas le caractère égoïste de sa politique, la jalousie que lui causait la grandeur de la Russie, et il n'avait nullement oublié les mauvais procédés qui, quelques années auparavant, les avaient presque brouillés; mais, croyant que la sagacité de ce ministre avait aperçu les dangers do la question révolutionnaire dans un temps où ils échappaient encore aux regards de tous les gouvernements, il trouvait beau de s'élever, pour lui rendre jusiice et pour lutter avec lui contre l'esprit d'anarchie, au-dessus de toutes les considérations, de tous les ressentiments personnels et même des intérêts particuliers de la Russie. Par un de ces raf&nements d'amour*propre qui n'appartiennent qu'aux âmes exaltées et qui peuvent les conduire à d'étranges égarements, il se complaisait ainsi . dans une affectation d'abnégation généreuse qui cachait à ses propres yeux les vrais motifs de sa conduite, c'est-àdire la haine passionnée qu'il commençait à porter au libéralisme et une certaine timidité à s'engager dans de grandes aventures en allant au secours des Grecs. Si, d'ailleurs, en se rapprochant de plus en plus du chef da cabinet de Vienne, il continuait à n'avoir pour lui que fort peu de bienveillance, ses rapports avec l'empereur François avaient une tout autre nature: froids et con-
traints à Troppan, ils avaient pris à Laybach le caractère d'une confiance affectaense.
Avant de se séparer, les trois cabinets en qai avait fini par se concentrer l'action du Congrès crurent devoir résumer, dans une forme officielle, l'espHt du système qu'ils avaient adopté. Le 12 mai, M. de Mettemich et le baron de Vincent pour l'Autriche, M. de Krusemark pour la Prusse qu'il représentait depuis le départ de M. de Bemstorff, MM. de Nesselrode, Capodistrias et Pozzo di Borgo pour la Russie, signèrent une déclaration dont voici les passages principaux, t L'Europe, i disaitelle, f connaît les motifs de la résolution prise par les souverains alliés, d'étouffer les complots et de faire cesser les troubles qui menaçaient l'existence de cette paix générale dont le rétablissement a coûté tant d'efforts et tant de sacrifices. Au moment même où leur généreuse détermimation s'accomplissait dans le royaume de Naples, une rébellion d'un genre plus odieux encore... éclata dans le Piémont... Le plan d'une subversion générale était tracé... Le trône et l'Étal ont été trahis, les serments violés, l'honneur militaire méconnu... Partout le mal a présenté le môme caractère, partout un même esprit dirigeait ces funestes révolutions. Ne pouvant trouver de motif plausible pour les justifier ni d'appui national pour les soutenir, c'est dans de fausses doctrines que les auteurs de ces bouleversements cherchent une apologie, c'est sur de criminelles associations qu'ils fondent un
t HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
pins criminel espoir... Mettant à la place des devoirs connus les prétextes arbitraires et indéfinis d'un changement universel dans les principes constitutifs de la société, ils préparent au monde des calamités sans fin. Les souverains alliés avaient reconnu les dangers de cette conspira tion..., mais ils avaient pénétré en même temps la faiblesse réelle des conspirateurs... L'expérience a confirmé leurs pressentiments. La résistance que l'autorité légitime a rencontrée a été nulle... La Providence a frappé de terreur des cousciences aussi coupables, et l'improbation des peuples dont les artisans de troubles avaient compromis le sort leur a fait tomber toutes les armes des mains... Les forces alliées, loin de soutenir aucun intérêt exclusif, sont venues au secours des peuples subjugués, et les peuples en ont considéré l'emploi comme un appui en faveur de leur liberté, et non comme une attaque contre leur indépendance... Les souverains alliés, d'accord avec LL. MM. le roi des Deux Siciles et le roi de Sardaigne, ont jugé indispensable de prendre les mesures temporaires de précaution... prescrites par le salut commun. Les troupes alliées dont la présence était nécessaire au rétablissement de l'ordre, ont été placées sur les points convenables, dans l'unique but rie |)rolôger l'autorité légitime et de l'aider à préparer... les bienfaits qui doivent effacer les traces de si grands malheurs. La justice et le désintéressement qui ont présidé aux délibérations des monarques alliés
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. 5i5
> régleront toujours leur politique... Elle aura toujours
• pour but la conservation de l'indépendance et des » droits de chaque État... reconnus et définis par les » traités. Le résultat même d'un aussi grand mouye- » ment sera encore, sous les auspices de la Providence, 1 le raffermissement de la paix... et la consolidation
> d*un ordre de choses qui assure aux nations leur repos » et leur prospérité... Les souverains alliés ont voulu
> annoncer au monde les principes qui les ont guidés, t Ils sont décidés à ne jamais s'en écarter... >
Avec cette déclaration, les trois cabinets envoyèrent à leurs représentants auprès des diverses cours une circulaire dont ils étaient chargés de leur donner communication et qui exprimait les mêmes idées en les développant davantage. On y parlait d une vaste conspiration tramée, non pas, comme on avait pu le croire d*abord, contre telle ou telle forme de gouvernement particulièrement en butte aux déclamations des révolutionnaires, contre les États dont les institutions avaient traversé les orages du temps, mais contre ceux-mômcs qui avaient accepté des changements dans leur régime politique, contre les monarchies limitées, contre les constitutions fédératives, contre les républiques tout aussi bien que contre les monarchies pures, contre tout ce qui s'élevait audessus du niveau d'une égalité chimérique, c Les chefs » de cette ligue iqipie, i disait encore la circulaire, cin- I diiïérentâ à ce qui résultera de la destruction générale
• qu'ils méditent.., n'en veulent qu'aux bases fondamen-
taies de la société. Renverser ce qoi existe... Yoilà Tessence de leor doctrine et le secret de toutes leurs machinations. Les souverains alliés n'ont pas méconnu
». qu'il n'y avait qu'une barrière à opposer à ce torrent dévastateur : conserver ce qui existe légalement, tel a dû être le principe invariable de leur politique... Ils n'ont pu être arrêtés par les vaines clameurs de l'ignorance ou de la malice les accusant de condamner rhumanité à un état de stagnation et de torpeur... Jamais les monarques n'ont manifesté la moindre disposition à contrarier les améliorations réelles ou la réforme des abus... Si ce repos que les gouvernements et les peuples avaient le droit de croire assuré par la pacification de l'Europe n'a point pu opérer tout le bien qui devait en résulter, c'est que les gouvernements ont dû concentrer toutes leurs pensées sur les moyens d'opposer des digues aux progrès d'une faction qui... eût bientôt mis en problème l'existence d'un ordre politique quelconque. Les changements utiles ou nécessaires dans la lëgislalion et l'administration des Etats ne doivent émaner que de la volonté libre, de l'impulsion réfléchie et éclairée de ceux que Dieu a rendus responsables du pouvoir. Tout ce qni sort de cette ligne conduit nécessairement au désordre, aux bouleversements, à des maux bien plus insupportables que ceux que l'on prétend guérir. »
Ce langage était clair. Désormais, ies peuples devaient
se résigner à n'avoir d'autres libertés, d'autres droits
que ceux qu'il plairait à leurs souverains de leur octroyer. Tonte initiative leur était interdite. Pour mieux établir le caractère absolu de ce principe, de cette vérité éternelle, comme disait la circulaire, elle en faisait l'application à rinsurrection grecque elle-même, elle plaçait la tyrannie musulmane sous la garantie du droit divin... c Les sou- • verains... i disait-elle, c ont déclaré... qu'ils regart daient comme légalement nulle et désavouée par les
> principes qui constituent le droit public de l'Europe, I toute prétendue réforme opérée par la révolte et la
> force ouverte. Ils ont agi en conséquence de celte dé- » claration dans les événements de Naples, dans ceux 4u » Piémont, dans ceux mêmes qui^ sous des circonstances t très-différentes, mais par des combinaisons également 1 criminelles, viennent de livrer la partie orientale de » l'Europe à des convulsions incalculables. »
La circulaire protestait ensuite des vues désintéressées des souverains alliés et de leur ferme détermination de rester fidèles, en toute circonstance, au système qu'ils avaient adopté de ne jamais profaner leur auguste vocation par les calculs étroits d'une ambition vulgaire. Ni dans cette circulaire, ni dans la déclaration qui y était jointe, il n'était fait la moindre allusion au gouvernement français non plus qu'au gouvernement britannique.
Les deux documents que je viens d'analyser étaient l'œuvre, le premier de M. Pozzo di Borgo, l'autre de M. de Gentz, le secrétaire du Congrès. L'empereur de Russie avait recommandé à M. de Nesseirode de ne les communi*-
qner aa comte Gapodistrias qu'après qu'ils auraient reçu* l'approbation définitive des deux empereurs. Il pensait, * sans doute, que le comte Gapodistrias essaierait d'en faire retrancher l'anathëme lancé sur la cause grecque, et il voulait s'épargner l'embarras de ses représentations.
Dans une autre circulaire, antérieure de deux jours, et p'àr laquelle M. de Nesseirode exposait aux agents de la Russie les principes conservateurs et désintéressés qui avaient dirigé et qui continueraient à l'avenir à diriger la conduite de l'empereur Alexandre, on lisait ce passage : c Jamais l'amour de la guerre, jamais l'ambitieuse t idée d'exercer une influence exclusive dans les conseils » des autres monarques ni sur les destinées des peuples » dont la Providence leur a confié le- soin, n'ont été et » ne seront les mobiles de la politique de S. M. Impé- 1 riale... La malveillance prêtait à la Russie des vues » hostiles contre la Porte. Des troubles se sont manifestés » en Valachie et en Moldavie, et notre conduite ainsi que t nos déclarations sont venues démontrer que nous obser- » viens les règles du droit des gens et la foi des traités » dans nos relations avec le gouvernement turc, i
Le 13 mai, les deux empereurs quiltèrenl Laybach, et le Congrès fut enfin dissous près de sept mois après sa première réunion à Troppau.
11 avait grandement changé la situation de l'Europe. Non-seulement le principe révolutionnaire, si menaçant naguères, était vaincu, mais le principe libéral et constitutionnel se trouvait sérieusement compromis. Celui que
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les trois cours avâieût proclamé et appliqué, c'était le principe du droit divia^ du pur absotulisaie. En se plaçant sur ce terraiD, elles avaient rompu la graode alliance fondée en 1815, et obligé la France et l'Angleterre i se séparer de leurs alliés. Cette séparation n'avait encore^ il est vrai, rien d*hostilc, mais il était facile de prévoir que t^t ou tard le diss^nltment prendrait un caractère plus sérieux.
Pour le moment, le triomphe de M. de Metternich était compleL Depuis deux ans déjà, il exerçait en Allemagne une influence presque illimitée. II venait d'acquérir sur rilalte une domination pins absolue encore. Disposant du cabinet de Berlin, appuyé en fait par celui de Londres malgré la JilTérenee pins apparente que réelle de leurs principes^ il était parvenu à entraîner aussi Tempereur Aleicandre dans le cercle de son action et à isoler la France, bors d'état de balancer à elle seule une telle réunion d'efforts et de volontés» Ce qu'il y a de plus surprenant^ c*est que de tels succès n'avaient été obtenus ni par la menace, ni par un grand déploiement de forces, mais par la puissance de rinsinuation et de Tintrigue, par une rare habileté à se prévaloir des faiblesses de la nature humaine, à exciter des inquiétudes pour troubler les esprits, à ménager et à mettre en jeu les amours-propres, à décrier et à rendre suspects les honuues qu'il ne pouvait séduire et dont il redoutait Topposition. Les résultats du congrès de Laybach sont Tapogêe de Texislence pulîtique de M, de Metternich, Ce ne fut pas, k IX- ' U
s» HiSTOlBE BE LA BESTACBATIO?!.
beavcoop près, sa dernière Tktoire, FaTenir loi ee réser- ▼ait eocore an prrand nombre, nuis aocane avssi éclatante. L'empereur François lai témoigna la satisfactioD qo'il afait deses senrices en Tèlerant à la d^itéde chancelier, qni n afait pas été donnée depuis la mort do celé* bre prince de lîaanitz. Josqo'à cette époqoe, il aTait iTMTé des contradicteurs et des censeors dans les salons de la haute société antrichienne; on y afait blâmé comme téméraire et compromettante pour l'empire rintenrention année en Italie. Le snccés, comme il arrive presque loojours, imposa silence aux dissidents, et, à partir de ce mpment, le nouveau chancelier fut l'idole et l'oracle de ces salons. Une grande dame de Vienne, à qui un diplomate étranger parlait des complications et des difficultés de la politique générale, lui répondit naïvement qu'alors que l'Europe possédait un homme d'État tel que M. de Metternich, il était étrange qu'elle ne s'en remit pas à lui pour la tirer d'embarras.
(Jetait là, sans doute, une grande, une brillante situation, et, avec quelques alternatives, elle devait durer longtemps. D'où vient pourtant que le mojt de gloire a été rarement employé, m<^me par les admirateurs de M. de Metternich, pour caractériser cette situation? Serait-ce par le motif qoe la cause qu'il souienait devait succomber à la longue ? ou bien parce qu'elle était en contradiction avec Jes beaux côtés de la nature humaine, avec la marche et les exigences de la civilisation ? ou bien encore parce qu'il l'appuya trop souvent par des expédients d'une moralité
HIStOIRÈ DÉ LA flEStAURAriOM. 831
plos que doQtense ? Si la gloire que décerne ropiniôA àeà hommes devait être refusée à qdiconqtfe D'à paë défendtf une canse destinée à triompher dans l'afenlr, à qQicoti<« conqoe n'a pas serri les intérêts de la jtistrce et de l'hn^ manilé, à quiconque â méconnu dans ses actes politiqttei les lois de la morale, il faudrait réduire singuliéreméflf le nombre des personnages inscrits dans le Panthéon dcf l'histoire : Alexandre, César, Napoléon derraiedt eft èite exclus. Malheureusement, Topinion n'est pas si sérèré. Les erreurs, les iniquités de la politique, ses échecs iè&^ nitifs, ses crimes même, au moins dans Une certaine me^> sure, n'empêchent pas le genre humain de décerner les noms de grand, de glorieux à ceux qui ont fait ou tetttâ de grandes choses avec de grands talents. Il n'y meC qu'une condition : c'est une certaine élévation, une céN taine fierté dans leur caractère, c'est que U rose n'ait pas été leur moyen d'action habituel, et cett^ conditkm a manqué d'ordinaire à M. de Metternich. J'ajotf ferai, pour être juste envers lui, que sa situation personnelle et celle même de son pays la lui rendaient imposstblef^
Il me reste à dire quelles furent, pour l'Italie, les résultats des résolutions du congrès de Liaybach et éê l'intervention autrichienne.
Quelque complète qu'eût été ta défaite du parti réf olutionnaire, sa domination momentanée avait jeté une trop profonde perturbation dans le Piémontef dans le!l États napolitains pour que les gouvernements restaurés pussent se passer, dans les premiers moments an moilur.
de Tappui d'une force étrangère. L'occopaiion da royaume de Naples par des troupes autrichiennes était depuis longtemps arrêtée en principe. On pe.nsa qu'une mesure analogue était nécessaire aussi en Piémont. Cependant, comme la présence d'une armée autrichienne dans les États sardes était de nature à éveiller à Turin, et même dans toute l'Europe, de jalouses inquiétudes, comme au contraire la Russie ne pouvait être soupçonnée de nourrir des projets ambitieux par rapport au Piémont, on eut un moment l'idée de charger le gouvernement russe de celte partie de l'occupation, et les deux empereurs résolurent de s'en rapporter au nouveau roi de Sardaigne pour le choix de ses protecteurs. II répondit qu'il préférait les Autrichiens, par le motif que ceux-ci pouvaient, avec un corps peu considérable s'appuyant sur la nombreuse armée qu'ils entretenaient en Lombardie, suffire à la tâche dont on les chargerait, tandis que la Russie ne pourrait envoyer, dans une contrée aussi éloignée de son territoire, qu'une véritable armée, en état de se suffire à elle-même dans toutes les éventualités, ce qui rendrait l'occupation plus onéreuse pour le Piémont. En conséquence de celle détermination, une convention conclue le 24 juillet entre la Sardaigne el les trois Cours alliées, régla qu'un corps autrichien de douze mille hommes serait mis, comme corps auxiliaire, à la disposition du roi Charles-Félix, qu'il occuperait la ligne de Stradella, de Voghera, de Tortone, d'Alexandrie, de Casai et de Verceil sans y exercer aucune juridiction ni entraver
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d*3ucuDe manière les fonctioos des autorités civiles el militaîres, qu'il ne pourrait êlre renforcé ni transféré sur d*dulres points des Étals sardes qu'à la demande du Roi; que le logement, le chaulTage, 1 éclairage, la nounrilure et les fourrages de ce corps seraient fournis en nature par le Piémont; que, quant à la solde, â l'équipement, à r habillement et aux arlicles accessoires, le gourerncroent sarde y fjourvoirait par le paiement mensuel d'une somme de trois cent mille francs^ non compris les frais d*entretien aceumulés depuis le jour de rentrée des Autrichiens sur le territoire piémoiUais, enfin, que cette occupation durerait jusqu'^m mois de septembre de Faonée suivante, sauf à en prolonger le terme si, à cette époque, les trouverai us réunis à Florence le jugeaient convenable.
La convention relative à l'occupation napolitaine ne fut signée que le 28 octobre. Gomme on devait s*y atteu* dro, les conditions en étaient beaucoup plus dures. L'armée autrichienne, qui occupait en ce moment les Deux- Sicilos, devait élre réduile^ à la fin de novembre, à quarante-deux mille hommes, puisa trente mille lorsque la portion de cette armée qui se trouvait en Sicile aurait ^ pa y être remplacée par des forces napolitaines, et à vingl-cînq mille dès que l'armée royale aurait été réorganisée. Aussi longtemps que les forces autrichiennes seraient mainlenues sur le pied de quarante-deux mille hommes, le gouvernement napolitain devait payer chaque mois, pour Imr solde et leur eQ^<*etien, la somme de
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576,000 florios (près de i,500,000 fr.). ce qui faisait ^BTiroB 18 millions pour l'anoée^ sans compter les rttioos et les fourrages. L'occupation devait durer trois ans. De telles charges imposées à un pays qui Tenait d'être bpuleversë par la Révolution n'étaient pas faites pour aider au rétablissement de ses finances, d'autant plus' que, pour tout le temps écoulé depuis le commencement 4e mars, époque de l'invasion, jusqu'au mois de novembre, elles devaient être plus considérables encore, la force pumérique de Tarmée autrichienne ayant été plus grande pendant cette période.
Cette occupation, dont la pensée première était de protéger le gouvernement et la sûreté du Roi contre les attaques des révolutionnaires^ devait, comme il est arrivé plusieurs fois en pareil cas, se trouver bientôt en prélepce d'un autre danger. L'Âulriche avait d'abord paru préoccupée de la crainte que le roi Ferdinand ne fût enclin k traiter la parti constitutionnel avec trop d'indulgeuça et peut-être ^ lui faire des concessions. Sur ce point, elle fut bientôt plus que rassurée. Près de deux mois après l'entrée des Autrichiens à Naples, le Roi était encore à Florence, ne pouvant se résoudre à rentrer dans un pays où il avait éprouvé tant d'humiliations et de frayeur. Il s'y était fait devancer par un ministère dont Les premières mesures permettaient de craindre le retour 4u régime de terreur de 1709. Les représentanU de l'Àuti^iphe, do la France et de la Russie auprès du vieux nwuurqu^^ ç^péraut que sa présence améliorerait une
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telle sitnation, réunirent lears elTorts pour le déterminer à rentrer dans ses États sans plus de retard. Il y consentit enfin^ et, peu de jours apcès son arrivée à Naples, il publia, le 26 mai, sur la proposition d'une junte consultative, un décret qui donnait une forme nouvelle à son gouvernement. Aux termes de ce décret, le Conseil d'État ordinaire était composé de six ministres à portefeuille et de six autres sans département; l'administration de la Sicile était séparée de celle des provinces continentales et confiée à un lieutenant nommé par le Roi, assisté d'an conseil de ministres; il y avait deux Consultes d'État, l'une pour la Sicile, l'autre pour le royaume de Naples, chargées de disculer les projets de loi et composées de oiembres nommés par le Roi qui pouvaient, au bout de cinq ans, être nommés à vie ; dans chaque province, un conseil, également nommé par le Roi, devait opérer la répartition de l'impôt et prononcer sur d'autres objets d'intérêt local. Celte organisation, arrachée à la répugnance du vieux Roi par les instances des ambassadeurs étrangers pour donner une apparence d'accomplissement aux promesses du Congrès, ne devait avoir, comme tous les essais faits de nos jours dans la pensée de fonder un gouvernement consultatif, que des résultats purement illusoires. Tous les actes du pouvoir qu'où venait de rétablir étaient d'ailleurs empreints d'un esprit de réaction absolutiste et d'une haine aveugle des lumières et de la civilisation des temps modernes. Des édits sanguinaires et inquisitoriaux promulgués contre les carbomri et autres
rëYolntionnaires et contre ceux qui lenr donneraient asile on qui correspondraient avec eux, des destitutions, des épurations multipliées, des conspirations, des insurrections sans cesse renaissantes, accompagnées quelquefois de crimes atroces et réprimées par de nombreuses exécutions capitales, par des condamnations aux travaux forcés ou à la prison, tel fut le spectacle que les Deux- Siciles présentèrent pendant plus d'une année. Les auteurs présumés du mouvement militaire de Monteforte, cause première de la Révolution, ceux du moins qu'on avait pu saisir, avaient été traduits devant une hautecour spéciale : après un procès qui dura plusieurs mois, elle en condamna trente à la peine de mort, mais heureusement la violence de la réaction commençait à s'affaiblir, et deux seulement subirent leur sentence. Plusieurs des membres les plus éminents du Parlement, tels que Poerio, avaient été bannis et livrés à l'Autriche qui n*eut pas honte de les enfermer dans ses prisons. Lors* qu'enfin on se décida à accorder une amnistie aux membres des sociétés secrètes et aux auteurs des attentats commis contre l'État et la Couronne, on eut soin d'en excepter le général Pepe et tous les personnages principaux et, quant à ceux des amnistiés qui se trouvaient à l'étranger, on leur interdit de rentrer dans le royaume sans la permission du Roi. Au moment où fut prise cette mesure de clémence si incomplète encore, le Roi, cédant aux représentations de ses alliés, venait de congédier les ministres incapables ou pervers dont il avait jusqu'alors
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snîvî les conseils et de les rem|jlacfir par d'aulres hommes en qui l'Europe a\raii plus de confiance^ tels que le prince RufTo, son ambassadeur à Vienne, et le chevalier de Médici, ancien ministre des finances, qui avait une grande réputation d'habileté. Le département de la police avait êié donné à un général autrichien. A partir de ce mo* ment la crise parut terminée, l'administration marcha avec plus de régularité et la tranquillité du pays ne Tut plus «troublée.
Il n'est pas besoin de dire que la France avait travaillé de toutes ses forces à modérer !a violence de la réaction. En cela, elle n*avail eu qu a seconder les efforts de l'Autriche, mais, sur une autre question^ M. de Btacas sô vit forcé de combaltre raclion plus ou moins avouée du cabinet de Vienne. Le fils aîné du Boi, le duc de Galabre^ placé, comme nous l'avons vu, pendant que son père était a Laybach^ à la tête du gouvernement^ avait appuyé franchement le parti consiilutionneL Le Roi lui en gardait rancune, et comme le langage de M. de Metternich semblait calculé pour entretenir son ressentiment, comme ta politique de T Au triche devait nécessairement s'inquié^ ter des penchants libéraux qu'on prélait à Théritter de la Couronne, le l>ruit s'était répandu que le gouvernement autrichien cherchait à l'éloigner du trône pour y appeler son frère cadet, le prince LéopolJ, épouit d'une archiducliesse. On prétendit même qu'il était question d exiler le duc de Ca labre à Trieste où il se serait trouvé sous la main do l'Autriche. Si ces projets avaient existé en
effet, M. de Blacas les fit échouer en ménageant nne réconciliation entre le père et le fils.
En Piémont, aussi, l'influence du gouremement français, puissamment aidée par celle de l'empereur Alexandre, protégea l'héritier du trône contre le mauvais vouloir de l'Autriche. Le prince de Garignan, par sa conduite équivoque et irrésolue pendant la dernière crise, s*était fait le plus grand tort dans tous les partis. Tandis que les amis du pouvoir absolu l'accusaient d'avoir été initié à l'avance au mouvement révolutionnaire dont il avait un moment accepté la direction, les libéraux lui reprochaient de les avoir abandonnés et trahis. Le roi Charles-Félix avaitocmçu contre lui une telle irritation, que le prince, ne pouvant obtenir d'être admis en sa présence, fut obligé de se retirer à Florence où il resta longtemps auprès du grand-duc, son procho parent, dans une sorte d'exil. On dit même que le Roi chargea une commission d'examiner sa conduite, que les recherches de cette commission le compromirent assez sérieusement, qu'on n'osa pourtant pas le faire juger, mais que Charles-Félix eut un moment - la pensée, soit de partager ses États, après sa mort, entre lui et le duc de Modène, soit de le forcer à renoncer à ses droits en faveur de sou fils à peine âgé de quelques mois, celui qui règne aujourd'hui sous le nom de Victor- Emmanuel, en réservant la régence au duc de Modène pour le cas où cet enfant monterait sur le trône avant d'avoir atteint sa majorité. On dit encore que l'Autriche favorisait ces projets. Tous ces bn|its ne doivent être
HISTOlRiS DK LA UKSTAURATION. M9
accaeillis qu'avec nno certaine défiance : en France, pendant toute U durée du gouvernement de la Restauration^ la rivalité, l'hostilité même qui divisaiéht les cabinets de Paris et de Vienne disposaient les esprits à croire trop facilement, peut-être, tout ce qu'on racontait des vues ambitieuses de M. de Metternich et des manœuvres par lesquelles il essayait d'en préparer le succès. Je crois pourtant qu'on ne risque pas de le calomnier en disant qu'à Turin comme à Naples, et bien plus encore qu'à Naples, il voyait avec peu de bienveillance le prince appelé à hériter de la Couronne dans un avenir plus ou moins prochain, et qu'il eût accepté avec plaisir toute combinaison qui, sans exposer l'Europe à un trop grand ébranlement, sans porter une atteinte trop directe à la légitimité, eût fait passer le pouvoir en d'autres mains.
Ce n'était pas seulement pour le prince de Carignan que le roi Charles-Félix se montrait rigoureux. Une cornmission fut instituée pour juger les auteurs et fauteurs delà révolution. Elle condamna à mort, par contumace, presque tous ceux qui s'étaient réfugiés en France après la débite de Novare, et parmi lesquels on comptait le prince de La Cisterna, le comte de Santa-Rosa et d'autres personnages considérables, mais deux officiers subalternes qui s'étaient laissé prendre subirent seuls la peine capitale. Les efforts de la diplomatie étrangère obtinrent à grand'peine une amnistie dont les exceptions étaient si nombreuses qu'elles la rendaient en quelque sorte déri^ soire. BMOcoup de personnes furent emprisonnées, il y
eot d'ioDombrables destitutions. L'armée fut dissoute et réorganisée, les universités de Gènes et de Tarin fermées poar une année. 4ja situation du royaume de Sardaigne n'était pourtant pas, à beaucoup près, aussi déplorable que celle du royaume de Naples. Le peuple y était, en général, resté étranger à la Révolution. Dans Tannée même, ce n'était qu'une minorité qui y avait pris part, et plutôt en haine de TÀutriche qu'en haine de la monarchie. Le Roi, aveuglément soumis à la politique de l'absolutisme et aux préjugés d'ancien régime, y portait au moins une inébranlable fermeté, et il ne s'était pas compromis et déconsidéré comme le roi de Naples par de honteux manques de foi. Tout en repoussant la moindre apparence de concession libérale, tout en se refusant même, malgré l'insistance de l'Angleterre, à la création d'un conseil d'Étal, il opéra de sages réformes dans plusieurs branches de l'administration publique et surtout dans celle de la justice. Les finances étaient florissantes. Les esprits ne tardèrent pas à s'apaiser.
Si, en Lombardie, la révolte n'aVait pas éclaté au moment où l'insurrection piémontaise semblait en donner le signal à toute la Péninsule, c'était, comme je l'ai dit, grâce à l'énergie du général Bubna. Une commission spéciale fut établie à Venise pour juger les conspirateurs, qui faisaient partie de l'association des carbonari. Trentequatre accusés, presque tous appartenant aux classes supérieures de la société, nobles, magistrats, ecclésiastiques, furent traduits devant elle, treize furent condaumés i
lais l'Empereur commua leur peine en celle de cinq à YiDgl ans de déleiUion rigoureuse dans une ibrtewsse^ et plusieurs d'en ire eux la subirent dans celle célèbre prison du Spîelberg dont TEmpereur s'élail réservé la haute direction • Silvio Pellrco, le corn le Marancelli, un français appelé Andryane étaient du nombre. Leurs révélations ont fait connaître depuis les mystères de ce carcereduro dont le régime était calculé avec la subtilité la plus ingénieuse ou, pour mieux dire^ avec on art Vraiment infernal pour faire de i'emprisonnement un supplice intolérable. C'est à ce prix que le gouvernement autrichien avait, de fait, sous ce règne, supprimé la peine de mort en matière potilique*
Dans le duché de Modène, des poursuites judiciaires furent aussi dirigées contre des accusés de haute trahison et d'âlïitiation aux sociétés proscrites. L'année suivante, une eommission y condamna Irente-neuf personnes aux travaux forcés et à la prison et sept à mort, mais presque tous ces derniers étaient contumaces, et un professeur fut seul exécuté,
\ Dans les Éuis de TÊglise, où la révolution napolitaine avait eu pour conséquence d'augmenter le nombre des bandes de brigands, on publiait sans cesse des édils contre ces malfaiteurs, el des colonnes mobiles les poursuivaient, leur livraient des combats en règle sans parvenir à extirper ce fléau. Une bulle du pape frappa d excommunication la secte des curbinmri^ et quelques-uns de ses adhérents furent arrêtés, mais il ne
SIS HISTOIRE DB LA RESTAUllATfÔ!<r.
paraît pasqa'aocnn ait été mis, comme tel, en jugement. Pendant que l'Italie se voyait rejetèe, par les résultats du congrès de Laybach, sons le jong d'nn absolutisme mille fois plus dnr que celoi qn*elle avait essayé de se* cover^ le contre-conp de cette réaction ag^vait l'état d'anarchie où l'Espagne se débattait depuis l'année précédente. La mésintelligence qui existait entre le Roi et ses ministres n'avait cessé de s'accroître. CetR-ct s'étaient rapprochés dn parti révolutionnaire, et le Rot^ qu'ils ne protégeaient plus suffisamment, se voyait jour- . nellement exposé aux insultes de la populace. Pour se débarrasser de tels conseillers, Ferdinand Vil eut recours à un étrange expédient. La session des Certes s'ouvrait le l** mars. Le discours du trône avait été naturellement arrêté en conseil. Le Roi, en le prononçant, y ajouta quelques phrases dans lesquelles, après s*étre friaint ^es outrages qu'il avait eu à en^urer^ il déclarait que ces outrages n'auraient pas eu lieu si le pouvoir exécutif avait eu toute l'énergie réclamée par la Constitution et si certaines autorités avaient mis plus de vigueur et d'activité à réprimer d'aussi coupables excès. Puis, comme les ministres ainsi dénoncés ne^ s'empressaient pas de donner leur démission, il les destitua, mais ensuite, s'eSrayanI du mécontentement que ces mesures inattendues avaient excité dans le parti libéral et dans les cortès même, il pria cette assemblée de lui indiquer les hommes qu'elle jugeait propres à former un nouveau cabinet. Comme il était facile de le prévoir, elle s'y refusa en aUégtumt te
HISTOIRE DE LA RESTAURATIOlf. Ht
principe coDstitutionnel de la séparation des ponyoirs, «i Ferdinand VU dut procéder lui-même an choix de ses nouveaux conseillers. Ceux qu'il nomma, moins marquants, moins compromis que leurs prédécesseurs dans la cause révolutionnaire, appartenaient pourtant aussi à l'opinion libérale à laquelle ils avaient^ pour la plupart, donné des gages sérieux. Le ministre des affaires étrangères était M. Bardaxi, que nous avons vu, successivement ministre à Turin et à Paris, y prendre pendant la dernière crise une altitude qui avait grandement mécontenté, dans toute l'Europe, les amis de la monarchie. De tefs hommes n'avaient rien, en eux-mêmes, qui dût les rendre suspects aux Certes et aux libéraux espagnols, mais les circonstances de leur avènement, les regrets qu'inspiraient leurs prédécesseurs, ne pouvaient manquer de les faire voir avec d6> fiance et diminuaient entre leurs mains la force dont le pouvoir avait besoin pour contenir les fauteurs de désordres. C'est dans ces conjonctures que Ton reçut à Madrid les nouvelles de Naples et du Piémont. La réunion du congrès de Troppafu et de Laybach, l'objet avoué de ses délibérations, entretenaient depuis longtemps en Espagne une extrême agitation. On sentait qu'il existait une espèce de solidarité entre les révolutions des deux Péninsules, accomplies par les mêmes moyens et au nom des mêmes principes. Les cabinels étrangers disaient, il est vrai, qu'ils ne voyaient pas du même œil ces diverses révolutions, ils semblaient admettre que celle d'Espagne avait pu trouver, sinon sa justification, au moins son explica-
tien et, jusqu'à un certain point, son excuse dans des circonstances intérieures que ne pouvaient alléguer les auteurs de celles de Naples et de Turin, et leurs représentants n'avaient pas quitté Madrid. Le gouvernemenrespagnol, sans ajouter entièrement foi aux déclarations rassurantes qu'on voulait bien lui faire, comprenait que la prudence lui faisait une loi de dissimuler, autant que possible, son inquiétude et de" ne pas fournir aux puissances un prétexte de les rétracter. Tous les gens sensés et la majorité même, des Certes, lorsqu'elle était livrée à elle-même, pensaient à cet égard comme le gouvernement, mais le parti exalté avait d'autres idées : il aurait voulu que Ton envoyât des secours aux Napolitains, que l'on chassât les envoyés des cours de la Sainte-Alliance, et ses orateurs le demandaient ouvertementdans les Certes. Lorsqu'on avait appris l'insurrection piémontaise et le mouvement séditieux de Grenoble, ces événements avaient inspiré aux révolutionnaires les espérances les plus audacieuses. Les Certes avaient ordonné des réjouissances publiques pour célébrer la proclamation à Turin de la constitution espagnole.
On peut juger de la consternation, de la fureur qui succédèrent à cet enivrement de joie et d'espérance lorsque l'arrivée de nombreux réfugiés italiens, débarquant sur les côtes orientales de l'Espagne où ils venaient chercher un asile, annonça la prompte et irréparable défaite des constitutionnels de Naples et de Turin. Le gouvernement s'empressa de faire parvenir aux Certes un message
dans lequel le Roi, après avoir déploré les malheurs de ritalie> protestait de son inviolable attachement à la Constitution et de sa résolution de la défendre au prix des plus grands sacrifices. Des secours furent alloués aux réfugiés. L'émotion des esprits était d'autant plus grande qu'en ce moment même la guerre civile éclatait. Les absolutistes, encouragés par les divisions et les fautes de leurs adversaires et par les nouvelles du dehors, levaient, dans la Vieille-Castille et dans les provinces basques, le drapeau de la rébellion et obtenaient, par surprise, des succès assez considérables. La crise devenait menaçante. Les révolutionnaires éperdus eurent recours, pour la conjurer, aux moyens de terreur : à Barcelone, à la Gorogne, à Valence, à Garthagëne, une populace exaspérée, dictant la loi à des autorités faibles ou complices, fit arrêter, sans formes de procédure, des centaines d'hommes pris presque au hasard parmi ceux dont les opinions, le rang, la fortune, la réputation pouvaient inquiéter les démagogues et qui, embarqués sur-le-champ à bord des bâtiments qui se trouvaient là, furent déportés, les uns aux îles Baléares, les autres aux Canaries. Des plaintes s'élevaient de toute part contre l'inaction des tribunaux qui ne poursuivaient pas assez activement les ennemis de la loi fondamentale. Le ministère et les Certes, sans en excepter leurs membres les plus sages et les plus modérés, se crurent obligés de céder à ces clameurs : deux lois terribles furent votées, dont l'une punissait de' mort toute tentative de renverser la religion attlw- IX. 35
Uque ou la Constitution^ et Tantre sonmettaît les conspirateurs pris les armes à la main au jugement sommaire d'un conseil de guerre forme dans le corps même qui les aurait arrêtés. Grâce à ces mesures et à Taction vigoureuse de la force armée, l'insurrection fut comprimée pour le moment, et un bon nombre d'insurgés montèrent sur l'échafaud. Parmi eux, se trouvait plus d'un ecclésiastique. A Madrid même, un chapelain de la cour appelé Vinuesa, arrêté depuis longtemps pour un plan de conspiration qu'on avait trouvé dans ses papiers, ayant été condamné à la peine des travaux forcés, les anarchistes, indignés de ce qu'ils considéraient comme un excès d'indulgence, forcèrent les portes de la prison, le massacrèrent de la manière la plus barbare et coururent ensuite chez le juge qui n'échappa à leur fureur, que par la fuite. Ce crime exécrable excita une profonde horreur et provoqua une salutaire réaction. Les autorités qui l'avaient laissé commettre furent forcées par l'indignation publique de donner leur démission; le général Morillo, revenu tout récemment d'Amérique où il s'était acquis une grande réputation en luttant contre les insurgés, fut appelé au commandement de la division militaire de Madrid^ et, par sa fermeté, il maintint pendant quelque temps la tranquillité publique, mais il ne dépendit pas de lui d'extirper la racine du mal, la profonde antipathie, l'incurable défiance qui existaient entre le Roi et le parti dominant.
En France, TelTet produit par les contre-révolutions
d'Italie fui grand aussi, mais dans nn antre sens. Tai dit que rinsurrection militaire de Turin avait perlé au plus haut point d'exaltation les espérances des révolutionnaires français et celles mêmes des libéraux qui voyaient, dans le triomphe des principes proclamés à Laybach, la ruine de toutes les libertés. Ce ne fut pas sans un amer regret tiu'ils durent renoncer à ces espérances, et lorsque le ministère, apprenant par le télégraphe la défaite des Napolitains à Riéti, en eut fait donner la nouvelle à la Bourse, le dépit que la gauche en ressentit se manifesta avec beaucoup de vivacité dans la chambre des députés. M. Casimir Perier dénonça cette communication comme un acte d'influence illégitime exercé sur le cours de la rente Le ministre des affaires étrangères et celui des finances repoussèrent facilement une telle aocusation, et ce dernier expliqua que la publication immédiate d'une aussi importante nouvelle avait eu pour but et pour effet de prévenir le renouvellement du scandaleux agiotage qui, les jours précédents, au grand détriment de la masse des spéculateurs, avait enrichi quelques-uns d'entre eux, informés avant le public de Tinsurrection piémontaise. D'autres orateurs, M. de Chauvelin, le général Foy, s'élevèrent contre la politique du gouvernement qui, ayant déclaré vouloir rester neutre dans la guerre d'Italie, n'en faisait pas moins preuve, suivant eux, d'une évidente partialité en faveur des Autrichiens. Le général Foy, affectant de douter, pour des raisons stratégiques, de la victoire des Autrichiens, s'écria que, quand il serait vrai
SMi» BISTOIBE DE LA EESTAUBATIO?!.
qs'Oft emmeùi pénétré dans les Abrazzes, ce serait tant pis pour eu<, et qu'ils nen scrtiraitnt pas : paroles impmdeotes, que, depuis od lu a scoTeot rappelées arec irooie. Le CcnstiiutionntI et qnelqees antres joornairc biartrent pasKr plnsieors jodrs arant de se décider à ailKmcer l'éTéoemeDi qui portait aoe si mde atteinte au espérances de lenrs amis politiques.
Lorsque Térideoce eut fait justice de cette incrédulité obstinée, le désenchantement fut en proportion de ce qu'araient été les illusions. Ce moment est celai de la Téritable décadence de la gauche qui, malgré les élections de Tannée précédente, malgré tous les coups qu'elle arait reçus depuis la mort du duc de Berry, arait gardé jusqu'alors une attitude confiant^ et même menaçante, parce qu'elle comptait, pour se relever de ses échecs, sur la situation générale de TEorope. Les riolences auxquelles elle s'était lirréedans ces derniers mois ne lui peiînettaient pas de reyenir aux habitudes d'une opposition régulière et constitutionnelle. Il fallait beaucoup de temps et des circonstances toutes nouvelles pour lui rendre possible ce retour à une politique qu'elle avait complètement abandonnée, et, avant d'en arriver là, elle était condamnée à subir encore bien des revers, bien des mécomptes en expiation de ses égarements. C'est un de ces grands enseignemen ts doDt rhisloire abonde, qui devraient éclairer les partis, mais dont ils prolitent si peu. On ne saurait trop le leur répéter : avant de se laisser aller à certains emportements, les hommes politiques devraient
ee demander, d'abord, s'ils ont réellement la désir de renverser le pouvoir qu'ils altaquent, puis s'ils en ont les moyetiâ; car, dans la voie où ils entrent ainsi, ils sont inrailliblement placés dans TaUernative d'une révolotion qui les emportera peut-être avec ce pouvoir ou d*une dôraiio hurai liante qui» tout au moins^ les condamnera à une longue impuissance.
La gauche pouvait difficilement se dissimuler que Topînion publique s'éloignait d'elle. Deux causes y contribuaient presque également : d*une part, elle avait elTrayé par ses excès les masses nombreuses qui, naturel* ment portées vers les idées de liberté, s*en laissent pourtant détourner dès que ces idées paraissants associera des chances de troubles et de bouleversements; d'un autre côté, la fortune qui avait m longtemps favorisé le parti libt^ral s'était maintenant tournée contre lui, et Ion sait combien est grand le nombre des hommes pour qui le succès^ le succès du moment^ est Tunique critérium de la justice d'une cause, de la sagesse et de T habileté da ceux qui la soutiennent* On n'aurait pu, dans Tintèrêt du pays> que se féliciter d'un tel revirement s'il eût tourné à Tavantage du ministère et de sa politique. Malheureuse^ tuenl, il n'en était pas ainsi. En France, on ne procède que par réaction. C'était le parti ultra-royaliste qui profitait de ce que perdait la gauche. De rabattement profond où Tavait jeté ta nouvelle de la révolution piémontaisa, il avait pass^ sans transition à un excès de confiance^ ses membres les plus ardents disaient hautemeni quH ^ui&-
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sait de vouloir pour se débarrasser des révolutionnaires, et qu'en France pas plus qu'en Italie ils.ne tiendraient pas un moment lorsqu'on oserait marcher à eux avec résolution; ils accusaient le ministère de lâcheté ou même d'e trahison, et ces extravagances qui, dans la chambre des députés, ne ralliaient naguères qu'un si petit nombre de membres autour du général Donnadieu, commençaient à y trouver plus de crédit.
Le mouvement des esprits se révélait dans toute la France par de nombreux indices. Dans les élections partielles qui eurent lieu au mois de mars, la plupart des choix furent faits dans le sens de la droite et, sur huit Dominations, la gauche n'en obtint qu'une seule. L'action de la justice politique, malhew^usement trop docile aux oscillations de l'opinion, révMf aussi la direction nouvelle qu'elle commençait à prendre.
M. Bergasse, celui que j'ai nommé tout à l'heure à l'occasion de la mission que M. de JouiTroi était allé accomplir à Laybach de la part d'une coterie ultra-royaliste, avait publié un ouvrage intitulé Essai sur la Propriété^ ou considérations morales et politiques sur la question de savoir s*il faut restituer aux émigrés les héritages dont ils ont été dépouillés. Ce titre seul indiquait la pensée du livre. On y lisait, entre autres choses, le passage suivant: c Des héritages si injustement vendus et usurpés n ont I presque nulle part changé de mains. Frappés d'une • sorte de réprobation qui ne permet pas à quiconque se i respecte un peade les acquérir, Toplnion, plus forte
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» que la loi, a inspiré une telle défaveur qu'on ne peut » les posséder sans honte el en jouir sans audace. • Ce livre avait été saisi à la requête du procureur du roi, et la chambre d'accusation de la cour royale l'avait renvoyé devant la cour d'assises sous la prévention i' attaque formelle contre les droits garantis par la-Charte. Le jour où M. Bergasse comparut devant le jury, la salle d'audience était comble. Dès dix heures du matin, des sièges dis-
> posés dans l'intérieur du parquet étaient occupés par une foule de personnages distingués et par des femmes vêtues avec élégance. Un tel concours disait assez l'inté-
' rét qu'un parti prenait à la cause qui allait se juger. Les poursuites dirigées contre M. Bergasse avaient, en effet, excité dans ce parti un^ûe indignation. On savait que Monsieur était trës-favonffle à l'accusé, et il le témoignait hautement. Aussi l'avocat-général, M. de Marchangy, après avoir retracé les grandes considérations politiques qui avaient dû faire consacrer l'inviolabilité des propriétés dites nationales entre les mains de leurs acquéreurs, après avoir dit que les théories de M. Bergasse, fondées sur la plus pure morale, n'en étaient pas moins répréhensibles et dangereuses dans l'application qu'il en faisait, mit-il un soin extraordinaire à indiquer au jury les motifs qui pouvaient l'engager à interpréter dans un sens favorable les phrases incriminées et à déclarer qu'elles ne tombaient pas précisément sous le coup de la loi; il rappela aussi tous les titres qu'avait M. Bergasse à la bienveillance des amis du trône. Cet étrange réquisitoire laissait peu
de chose à faire à la défense. M. Beiryer^ qui s'en était chargé, s'acquitta d'ailleurs de sa tâche avec autant de convenance que de talent. Il commença par raconter la lue de son client, consacrée tout entière, dit-il, an bien public et à la cause de la monarchie. Développant une idée qu'avait indiquée l'avocat-général, il chercha à prouver, à l'aide de quelques passages du livre de M. Bergasse, que s'il s'était appesanti sur l'iniquité des confiscations, ce n'était pas pour réclamer, au mépris de la Charte, la restitution des biens confisqués à leurs anciens propriétaires, mais pour rendre plus évidente la nécessité de leur accorder une indemnité. M. Bergasse fut acquitté à l'unanimité, el des applaudissements éclatèrent à la lecture du verdict. Un écrit (f^^Mj^e Montlosier fit paraître bientôt après, et qui exprilHit les mêmes idées avec moins de ménagement encore, ne fut pas même poursuivi.
Sauf les poursuites correctionnnelles auxquelles donnaient lieu les infractions commises par les rédacteurs des journaux contre les règlements relatifs à la censure, les procès de presse devenaient rares, comme il arrive presque toujours lorsque la liberté n'existe pas pour la presse périodique. Cependant, quelques semaines après l'acquittement de M. Bergasse, un sieur Ducange, auteur d'un roman intitulé Valentiîie ou le pasteur d'Uzès^ traduit en cour d'assises pour outrages à la morale publique et religieuse et provocation à la guerre civile, et acquitté par le jury sur ce second ohef, mais déclaré coupable sur
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le premier, fui condamné à six mois de prison el 500 fr. d'amende. Les débats 'araient eu liea à huis-clos, la cour ayant pensé qu'ils pouvaient être dangereux pour les mœurs. Le jury semblait, cette année, obéir à de tout autres inspirations qu'en 1819, mais, dans ce changement, il faut faire la part de l'esprit qui présidait maintenant à la désignation des jurés par l'administration.
Les scènes de désordre qui, dans le cours des deux années précédentes, avaient agité Paris, avaient presque entièrement cessé. Cependant, à l'École de droit, des rixes s'élevèrent, aux cris opposés de Vive le Roi el vive la Charte/ entre les étudiants qui applaudissaient un professeur connu pour ses opinions royalistes et ceux qui voulaient lui donner dai témoignages de leur désapprobalion; mais bien qu'on eût appelé la force armée, son intervention ne fut pas nécessaire pour rétablir le calme. L*enterrement d'un agent de change, M. Manuel, tué en duel par suite d'une querelle qui n'avait aucun rapport à la politique, amena des troubles plus graves. Sa famille, ayant appris que la présentation du corps à l'église rencontrerait des difficultés à cause des circonstances notoires de la mort, avait décidé que le convoi se rendrait directement au cimetière du Père Lachaise. Le corbillard prenait cette direction lorsque des groupes qui s'étaient formés devant la maison et qui avaient suivi le convoi crièrent à l'église, à V église î Les personnes qui entouraient le corbillard s'associaut à ce mouvement, le cortège pénétra en foule dans Téglise Saint-Louis, et le
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il fit (C4iè â»A» ie zb'imr. CepcnlaiiU qmqve des ▼M »:4ibmiei ipfielaanit les frHm. iKsn Af fontaui. Lfr fjipiÀ: d^ a^ect^ de cha&|!ïe et k cb^f de la iiiciiq«e de b prcùs^ s'êiiAt miss cbei ie carê. ii crvt érr«r cAr à kmn ÎKCJDoa ea aaloriBiit les [<ièftK et ks cèiimmn d vve. Cette aSûre« ^ rapptUii uie so»fe siE aUakbe swrettse pndttt le» («eaien ■£>€> de h B/tsumnùa^ à FcccasM de h mon de Badeam^elle fcaacflgrt^ liniviBt mmt Tire seftatioft. L'ardhcr^éqve écTin: a«x cvia Ai d»:<)ae ne lettre dai» bqpeUe il Inr uitfiiftaiâ b èfioiîe d'acvocdcr 1« prier» de IXffee aax b'Maw u<» e!i daeL afc««ta£t qm"û sTiii p^né pliASe et éottiidè jvtÂce de î'acte de TÎoleDoe commis dMS k'ifiiK SûM-Lâ«ik Le Mf tny, tm rendaalojgifie dt tt &MUL •èréwiB.5»t, ff(«ftft«t q«e b pbÎAie de rarcfe«\ftf«e êcait k«iêif. Le paéral DoaBadiM, dans u* de :ies iêcaflu:^»!:» e:ilravviAU» oMUre les ad» na» o« prttoiim? de a âcLm rwtKaûMiiaire dont il faÎBit idemûr b irî&«ii« de b àmmhDt des dé|Mtés, sécha ridÎL-«i«?an;^ iL«:a ^ik^ eioter i& rirM de h p^rhe, ^^ Lmt^ it^-m^Tm/e l'oftié pU$ ea lânrie df»