III
ils dépassé Saint-Denis qu'ils rencontrèrent la tôte des colonnes de Tarmëe prussienne. Blûcher refusa de les recevoir et parut un moment vouloir les retenir prison*niers. Il leur permit pourtant, bien que de fort mauvaise grâce, de se rendre auprès du duc de Wellington qu'ils joignirent le lendemain à Estrëes. Je dirai plus tard quel fut le résultat de leurs co'nférences avec lui.
Un des motifs qui poussaient Blûcher à précipiter sa marche, c'était l'espoir de s'emparer de la personne de Napoléon. Dans la haine sauvage qu'il lui portait, il craignait que le» Français ne le livrassent au duc de Wellington qui épargnerait sa vie ; il s'était proposé, si les chances de la guerre l'avaient remis entre ses mains, de le faire fusiller dans le fossé de Vincennes, au lieu même où avait péri le duc d'Enghien< Wellington déclara à son collègue qu'il n'y consentirait pas et qu'il insisterait pour qu'on ne disposât d'un tel prisonnier que du consentement commun de l'alliance; il ajouta que, comme ami de Blûcher, il lui conseillait de s'abstenir d'un acte semblable, et qu'après le rôle qu'ils avaient joué dans les derniers événements, il ne convenait ni à l'un ni à l'aulrede s'ériger en bourreau, que quant à lui, si les souverains voulaient faire périr Napoléon, il leur demanderait d'en charger un autre. Blûcher ne céda qu'avec beaucoup de peine à ces représentations.
Napoléon, cependant, étaitencore à la Malmaison avec un très-petit nombre d'aides de camp et de serviteurs fidèles, le gouvernement ayant eu soin d'éloigner la plupart des
HISTOIRE DB LA RttSTAURATtON. dS3
officiers qui lui étaient le plus dévoués, en leur confiant des missions ou des commandements. Les généraux Bei^trtfnd, Flahault et Bernard, le duc de Rovigo, le secrétaire du cabinet Fleury de Chaboulon, ne le quittaient pas. Le duc de Bassano, M. de Lavallette, la duchesse de Vicence, envoyée par son mari que ses devoirs officiels retenaient h Paris, quelques autres encore, venaient souvent le voir. Il reçut aussi la visite moins désintéressée de certains généraux qui, gravement compromis dans la révolution du 20 mars et pensant à . fuir à l'étranger, lui demandèrent des secours pécuniaires. Il recevait tous ceux qui se présentaient et s'informait soigneusement de ce qui se passait à Paris, s'opiniàtrant à espérer qu*au dernier moment on aurait recours à lui pour repousser Tennemi, que l'armée elle-même le rappollorait. Le gouvernement, moinsencore pour protéger sa sûreté que pour le surveiller, avait nommé le général Becker comman*dant de sa résidence et de sa garde qui consistait en trois cents hommes d'infanterie et quarante dragons. On lui avait donné pour instructions de veiller à la conservation de la personne do Napoléon et du respect qui lui était dû, et d'empêcher que les malveillants ne se servissent de son nom pour exciter des troubles. L'Empereur, qu'on n'avait pas informé de sa nomination et qui le connaissait fort peu, le vit arriver avec quelque inquiétude. Un seul entiYtien avec le général suffit pour le rassurer : il comprit que ce brave officier n'était nullement disposé à jouer le rôle de geôlier ou d'espion, et en le traitant avec un aban-
Zlh HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
don familier et caressant, en lui témoignant une entière confiance, il eut bientôt pris sur lui un ascendant absolu. Les pensées les plus coùtraires se succédaient de moment en moment dans l'esprit de Napoléon. Nous aitons dit qu'en arrivant à la Malmaison, il avait envoyé le duc de Rovigo presser auprès du gouvernement l'expédition des passeports et des ordres nécessaires pour son embarquement. Pendant que Savary s'acquittait de cette mission, l'Empereur était retombé dans ses incertitudes, dans son invincible répugnanœ pour un éloignement définitif. La décision que prit la commission executive vint en aide à ses hésitations. Le ministre delà marine eut l'ordre d'armer deux frégates dans le port de Rochefort pour conduire aux États-Unis Napoléon Bonaparte et sa suite, mais cet ordre portait aussi que les frégates ne sortiraient pas du port avant qu'on n'eût reçu de l'Angleterre les saufconduits qui pouvaient seuls leur assurer une libre traversée. On écrivit au duc de Wellington pour les lui demander, et comme il était facile de prévoir qu'il ne serait pas en mesure de les accorder, M. Otto, soussecrétaire d'État et ancien ambassadeur., fut chargé d'aller à Londres les solliciter. L'intention du gouvernement n'en était pas moins que Napoléon partit sans retard pour l'île d'Aix, où il aurait attendu ces saufconduits. Sa présence, au moment où l'armée allait se trouver réunie sous les murs de Paris et où les étrangers y arrivaient eux-mêmes, offrait plus d'un danger : elle l'exposait à tomber entre leurs mains; elle était de nature
à leur rendre suspecte la sincérité de son abdication, et par là elle mettait obstacle aux négociations ; enfin, tant qu'il n'étaitpas éloigné du théâtre de la guerre, il pouvait céder à la tentation de se replacer à la tête de l'armée.
Ce serait certainement calomnier la commission executive que de supposer qu'elle désirât voir Napoléon prisonnier des alliés et qu'elle ait, dans cette pensée, retardé son embarquement : le duc de Vicence par attachement personnel, d'autres par loyauté, étaient incapables d'un tel calcul, mais il serait difficile d'affirmer qu'il n'ait pas au moins traversé l'esprit de Fouché qui dominait absolument ses collègues. On a peine à concevoir qu'il ait pu se persuader que les Anglais accorderaient les passeports nécessaires pour assurer le libre passage du grand proscrit de l'Europe, et les leur demander, subordonner à l'obtention de ces passe-ports le départ des bâtiments qui devaient le conduire en Amérique, c'était en quelque sorte les avertir de prendre leurs mesures pour s'y opposer.
Napoléon,, invité par le ministre de la marine à partir immédiatement pour l'île d'Âix, s'y refusa, disant que puisque les frégates ne devaient pas quitter le port avant la réponse du gouvernement britannique, il ne se souciait pas d'aller se constituer pour ainsi dire prisonnier dans cette tle, et qu'il était résolu à attendre à la Malmaison l'arrêt qui serait porté sur son sort.
Un des motifs qui, suivant toute apparence, l'engageaient à résister ainsi aux instances du gouvernement,
c'est qu'un bon nombre d'officiers de l'armée étaient venus
le trouver pendant la nuit précédente ppur se mettre, pyec leurs régiments, à sa disposition et l'inviter à re^ prendre le commandement. Le général Excelmans lui avait fait parvenii" dans ce sens des offres très-pressantes Napoléon ne les avait pas acceptées. Tour se prêter à ce qu*on lui demandait, avait-il répondu, il aurait fallu qall pût compter sur Tappui de la France, mais tout était détraqué, personne n*en voulait plus et il ne pouvait lutter, seul avec quelques soldats, contre toute TEurope. C'était ïk le langage du bon sens, et cependant ce n'était paa au fond sa véritable pensée ou, pour mieux dire, entraîné par ses passions, par l'horreur de l'avenir qui l'attendait dans l'exil ou dans la captivité, il se reprenait k chaque instant à espérer, contre toute vraisemblance, qu'une résolution énergique pourrait encore tout réparer; il répugnait à s'engager sur l'invitation de quelques officiers, de quelques corps isolés , mais une démarche collective de l'armée venant l'airacher de sa retraite et le ^plaçant à sa tête par une sorte de violence qui eût dominé le mauvais vouloir du gouvernement et des Chambres, se présentait à lui comme une chance possible à laquelle il n'eût pas refusé son concours ; il attendait donc, malgré les avis que lui faisait sans cesse donner le duc de Vicence sur les périls d'une telle temporisation.
La commission executive était de plus en plus inquiète : elle craignait d'apprendre d'un moment à l'autre que Napoléon, s'échappant de la Malmaison, était allé se montrer aux soldats, au peuple des faubourgs et faire appel à
leur vieil enthousiasme. On se décida donc à faire cesser le prétexte sur lequel il s'appuyait pour refuser de partir. Le duc de Wellington avait répondu à la demande des saufconduits qu'il n'était pas autorisé b, les accorder et le cabinet de Londres n'avait pas permis à M. Otto de débarquer en Angleterre. Dans cet état de choses, il fut résolu que les deux frégates pourraient partir de Rochefort dés que Napoléon y serait arrivé, et le ministre de la marine, accompagné du ministre de la justice, dut se rendre à la Maimaison pour lui déclarer que rien ne mettant plus obstacle à son départ, son intérêt aussi bien que Tiqtérét de l'État exigeait qu'il ne le différftt pas davantage.
Déjà, en effet, l'armée prussienne était en vue de Saint- Denis. On entendait le feu de son artillerie. Blûcher avait établi au Bourget son quartier général, et sachant que Napoléon n'avait pas encore quitté la Malmaison, il avait envoyé vers Sannoiset Argenleuil une colonne mobile avec ordre de passer la Seine et d'aller l'enlever. Bien que le gouvernement français eût prescrit de couper les ponts, le danger était grand.
Le 29 au matin, vers cinq heures, les deux ministres envoyés par Fouché arrivèrent à la Malmaison et firent à l'Empereur la communication dont ils étaient chargés. Il leur répondit qu'il se mettrait en route dans la journée. Quelques heures après, les préparatifs de son départ étaient en effet à peu près achevés, lorsqu'une forte canonnade éclatant de l'autre côté de la Seine annonça que l'ennemi était aux prises avec les troupes françaises sur
un point assez rapproché. A ce bruit de bataille, les résolutions de Napoléon changèrent encore une fois. Appelant le général Becker qui avait la commission de raccompagner jusqu*à Rochefort : « Général, lui dit-il , Tennemi » est aux portes de Paris. Il faut être insensé ou traître à » la patrie pour révoquer en doute sa mauvaise foi. Les » alliés disent qu*ils font la guerre, non à la France, mais » à moi seul. J*ai abdiqué, je ne suis plus rien, et cepen- » dant ils attaquent Paris. Qu*on me fasse général, je » commanderai l'armée. Vous allez en faire la demande » en mon nom. Partez tout de suite. Expliquez aux mem- » bres du gouvernement que mon intention n*est pas de » reprendre le pouvoir, que tout ce que je veux, c'est de » battre l'ennemi... de le forcer... adonner un cours favo- » vdble aux négociations, et que, ce point obtenu... je )> poursuivrai tranquillement ma route... J'ai confiance * » en votre loyauté, remplissez cette mission, vous me reu- * » drez un vrai service. »
Becker partit aussitôt pour Paris. En attendant son retour, tout, à la Malmaison, se disposa pour une entrée en campagne. Napoléon, sortant de son abattement, se flattait de l'espoir de venger l'échec de Waterloo en tombant, avec des forces supérieures, sur les cinquante ou
soixante mille Prussiens que Blûcher, devançant, dans son impatience, l'armée du duc de Wellington, venait d'amener sous les murs de Paris.
Les membres delà commission executive, en ce moment réunis en conseil aux Tuileries, ne furent pas peu surpris
de voir paraître devant eux le général Becker qu'ils croyaient déjà, avec TEmpereur, sur la route de Rochefort. Fouché lui reprocha d'avoir accepté une semblable mission, alors qu'il aurait dû presser Napoléon de hâter son départ, dans Fintérét de sa sûreté personnelle que le gouvernement ne pouvait plus garantir ; il s'attacha à lui prouver, en mettant sous ses yeux les rapports des chefs de Tarmée, qu'elle n'était pas en état de faire ce que l'Empereur semblait attendre d'elle; il le chargea d'insister auprès de lui pour qu'il ne s'exposât pas aux plus graves périls en s'opiniâtrant à rester si près de l'ennemi. Le général Becker ayant exprimé le désir d'emporter, au lieu d'une réponse verbale, le témoignage écrit de la volonté définitive du gouvernement, Fouché, qui savait que le duc de Bassàno était auprès de l'Empereur et qui le soupçonnait d'encourager ses résistances, lui écrivit que la proposition de reprendre le commandement avait été jugée inacceptable pour des motifs dont il apprécierait certainement la force, ajoutant qu'il le suppliait d'user de son influence sur leur ancien souverain pour le décider â se mettre, sans perdre un moment, hors de la portée des Prussiens.
Pendant que Fouché traçait précipitamment ce billet, Carnot qui, à ce qu'on prétend, aurait été disposé à donner suite à l'offre de Napoléon, se promenait dans la salle du conseil sans prononcer une parole. Le duc de Yicence, le général Grenier, M. Quinette étaient assis autour de la table, sombres et taciturnes, abandonnant à leur auda-
cieux collègue rinitialive et la décision. Suivant une ver* sien, Fouché, dans le cours de son entrelien avec le général Becker, aurait manifesté, en termes peu ménagés, rirritation et Timpatience que lui causait la proposition de Napoléon et il n*aurait pas dissimulé la crainte que, sans attendre la réponse du gouvernement, il ne fût déjà au milieu des soldats, les haranguant et les passant en revlie. Dans une salie voisine, le ministre de la guerre exprimait en ce moment même avec plus de brutalité des sentiments et une inquiétude analogues à un aide de camp de Napoléon, M. de Flahault, qui était venu se con^ çerter avec lui sur quelques détails, et la violence de son langage donnait lieu entre eux à une scène très*vive. Le général Becker, en traversant pour se retirer les salons des Tuileries, les trouva remplis d'une foule de généraux et de fonctionnaires qiti lui témoignèrent un extrême déplaisir de ce que Napoléon n'était pas encore parti. « Tant » qu'il sera ici, lui disaient-ils, on ne pourra rien entre- » prendre, ni pour son avantage personnel, ni dans l'in- » térôt du pays. »
En rentrant à la Malmaison, Becker trouva dans la cour un grand mouvement d'officiers et de trains, d'équipage. L'Empereur était dans son cabinet, dans le costume qu'il portait aux jours de bataille et de revue, tout prêt à monter à cheval. Après avoir entendu le récit que lui fit le général de sa conversation avec Fouché et pris lecture du billet adressé au duc de Bassano, il se résigna à ce qu'on attendait de lui avec une facilité qu*il n'y eût pas mise.
sans doute, s*il avait eu plus de confiance dans le succès du plan qu'il avait essayé de faire adopter. « Ces gens-là, » 8*écria-t-il d*un ton qui affectait le calme et le mépris, » ces gens-là ne connaissent ni Tétat des choses, ni celui » des esprits; on refuse ma proposition, on s'en repentira, » Donnez des ordres pour mon départ. » Trois quarts d'heure après, on vint annoncer que tout était prêt. Napoléon, quittant son uniforme et se revêtant d'un habit de ville, embrassa la reine Hortense et les autres personnes réunies pour lui dire adieu, leur recommanda le courage, l'union, et partit au milieu des larmes et des sanglots de ceuxqu*il ne devait plus revoir. Les soldats pleuraient euxmêmes. Cette scène, qui n'avait pas la tragique grandeur des adieux de Fontainebleau, était bien autrement triste : il était 4ifficile de ne pas comprendre que la chute, cette fois, était irréparable.
Pour soustraire l'Empereur à la curiosité importune des populations, il avait été réglé qu'il voyagerait dans une calèche doçt la simplicité n'était pas faite pour attirer les regards; le général Bertrand, le duc de Rovigo et le général Becker y montèrent avec lui, tous en habit de ville et sans décorations. Deux autres voitures plus élégantes suivaient à quelque distance; dans la première était l'aide de camp Gourgaud, seul, en uniforme ; dans l'autre, le valet de chambre Marchand avec trois domestiques. Ce convoi se dirigea par la route de Rambouillet sur Chartres, Châteaudun, Vendôme, Tours, Poitiers et Niort. Un autre coDYoi dont faisaient partie la comtesse Bertrand et ses
enfants, M. de Las-Cases cl son ûls, M. et madame deMontholon qui s'étaient offerts, comme le général Bertrand, le duc de Rovigoet le général Gourgaud, à partager Fexll de leur maître, prit la route d'Orléans, de Ghàteauroux et de Saintes. M. de Labédoyëre avait dû suivre aussi TEmpereur, on Tavait attendu quelque temps, mais il vint trop tard.
Napoléon s*arréta à Rambouillet où il déclara vouloir resterjusqu'au lendemain. Là, il était encore à portée de Paris et des événements. Trois fois, pendant la nuit, il
envoya sur la route le général Gourgaud pour interroger les courriers qui venaient à passer. Le lendemain, 30 juin, à onze heures du matin, il se décida à continuer son voyage. Ce jour-là même, un message du gouvernement informait les deux Chambres des mesures qui avaient été prises pour éloigner de Paris l'Empereur et les invitait à pourvoir à son sort et à celui de sa famille. Ce message fut renvoyé à l'examen d'une commission et on n'y donna pas d'autre suite.
Peu d'instants après celui où Napoléon avait quitté la Malraaison, un détachement de cavalerie prussienne, envoyé pour se saisir de lui, avait surpris le pont du Pecq et, passant sur la rive gauche de la Seine, s'était porté rapidement vers cette résidence, mais il s'était retiré en apprenant que celui qu'il cherchait n'y était plus.
Les Prussiens étaient donc, devant Paris. Les Anglais arrivaient aussi en attendant les autres armées alliées. Déjà, le 29 au matin, Blûcher avait fait attaquer le village d'Au-
benrilliers, occupé par un seul bataillon qui, n'étant pas soutenu, l'avait abandonné en bon ordre après une vigoureuse défense. C'était le bruit de cette attaque qui avait inspiré à Napoléon sa dernière velléité de résistance.
Paris était dans un état de défense très-incomplet. L'Empereur, avant de partir pour la Belgique,, avait fait exécuter, sur les deux rives de la Seine, des travaux dont le plan était l'œuvre du général Haxo, un des meilleurs officiers du génie. Ces travaux, auxquels avaient concouru des détachements de gardes nationaux, de fédérés , de volontaires, d^Sléves des lycées et des écoles, étaient à peu près terminés sur la rive droite, c'est-à-dire du côté du nord, celui par lequel arrivaient les ennemis. Il y avait là deux lignes de défense. La première, s'appuyant, à droite, à des redoutes construites dans le parc de Bercy, suivait les hauteurs et allait rejoindre à gauche la ville de Saint- Denis, fortifiée et couverte par des inondations. Les hauteurs de Belleville et de Romainville, centre et points saillants de cette ligne, étaient couronnées par un système d'ouvrages continus qui se reliaient, à droite, aux redoutes du parc de Bercy et à la forteresse de Vincennes, à gauche, à la ville de Saint-Denis par le canal qui la joiqtau faubourg de la Villette. Des demi-lunes établies sur les différentes chaussées par lesquelles est traversé le canal couvraient la tête de chaque pont. La seconde ligne, formée
plus près de Paris de redoutes construites sur les hauteurs de Chaillot, de l'Étoile, de Montmartre, se prolongeait, par une suite d'ouvrages fermés à la gorge.
S3« HtStOtRE DE LA RESTAURAttOfC.
derrière les retranchements élevés sur la batte de Ghaumont et les hauteurs de Belleville et de Romainville. Tous ces ouvrages, étaient terminés et armés depuis près d'un mois ; mais il s*en fallait de beaucoup qu^on ne fût. aussi avancé sur la rive gauche : la ligne de défense y était à peine ébauchée. Dans le plan adopté, elle n*avait que le tiers de rétendue de celle que je viens de décrire ; elle devait 8*appuyer, à droite, sur des redoutes en face de Bercy, à gauche, sur des ouvrages placés en avant de la barrière de rÉcole Militaire et sur les hauteurs de Passy, mais, à bien peu de chose près, tout cela n'existait encoi^ qu'en projet^ et le jour où les alliés seraient parvenus à passer 4a Seine en nombre suffisant, Paris n'aurait plus eu de ce côté d'autre boulevard que le courage de ses défenseurs*
Le parc d'artillerie de la rive droite était à Vincennes, celui de la rive gauche aux Invalides* Des généraux, des colonels étaient attachés à ce service avec un grand nom^ bre d'officiers et deux bataillons de canonniers de la marine, quatorze compagnies d'artillerie de ligne, vingt autres fournies par la garde nationale, les volontaires de l'École polytechnique, ceux des lycées et de l'École vétérinaire de Charenton, ce qui faisait en tout cinq mille canonniers suffisamment exercés, manœuvrant quatre cents pièces de canon en fer et six cents pièces en bronze, non compris cent cinquante pièces de campagne ramenées de la frontière.
Les forces qu'on avait sous la main pour défendre ces fortifications consistaient, outre les cinq mille canonniers
tttSTOiRB DE LA AËSTÂtlRATtON. 335
dont je vieûs de parler, en trente mille hommes appaiv tenant au corps de Grouchy> un nombre à peu près égal revenant de Waterloo, cinq mille environ qui, d'abord dispersés,^ avaient fini par se rallier, quatorze mille tirés des dépôts de Paris et de la banlieue, trois mille des dôpdts de la Somme, de TAisneet de l'Oise, qui s'étaient repliés devant l'ennemi, quatre mille conscrits de 1815 ayant déjà répondu à l'appel qui venait de leur être fait, enfin, douze mille tlraillenrs de la garde nationale, troupe enrégimentée, tirée du corps des fédérée. C'était, en tout, à peu près cent mille hommes, auxquels on pouvait ajouter quelques milliers de gardes nationaux de'la Champagne et de la Bourgogne qu'on vit déboucher, le 27, par le pont d'Austerlitz pour aller bivouaquer au Champ de Mars, et aussi, dans une proportion difficile à déterminer, ceux des gardes nationaux de Paris qui, sans se borner & maintenir Tordre dans l'intérieur, voudraient prendre part à la défense.
Lemaréchal deGrouchy,qui se voyait l'objetde beaucoup de défiances parce qu'on le soupçonnait de vouloir traiter avec les Bourbons, s'étant démis du commandement en chef, ce commandement fut confié au maréchal Davoust qui avait bien plus d'autorité dans l'armée. Il prit le général Ouilleminot pour son chef d'état-major. Le général Marchand remplaça le prince d'Ëckmûhl dans la direction du ministère de la guerre.
Les éléments dont se composaient les forces que je viens d*énumérer n'avaientpas tous une égale valeur. Cependant,
IV^ res -rarw rmimiiiiÉi i arasai gmm k BfiiAr
«tes» JîituiiacTH» f inn^e&r «le laiiiksr i&risiaiiâ^ <iaBt I& boofeile 'in iésâs^m ie Wjkteiao et iurtoiit vxH^ «fe Faliiiîe;!ll<Mi 'ie i'^mpereor avaient encore^ édaird. ks rangs en |KViM»ant à la «iësertiaa les aoidais ({ai ne vo^aienl ptes mcvA iKMCif a. la gmerre >iès q;iie leur idole arat djâpnni. t>D (V^ le la Moselle, ria^aàioa est lien dés k 33 jnin. S^ifr<l>r6ek f ot oeenpé ie mén^ jonr, Moozod le lendetn^'m, ijc. jE^énéral Beiliani, qui coorrait ce côlé de la trhitiière aree de» forces trop iosoffisantesy refoulé jnsfiiffutx port€« df» Nancy, ne pot empêcher le prince de
Wrède, général des Bavarois, d'entrer dans cette ville.
En Alsace, le général Rapp, qui avait sous ses ordres environ vingt mille hommes, tant soldats que gardes nationaux, et que favorisait l'esprit de la population, opposa plus de résistance. Hors d'état de défendre la barrière du Rhin que les alliés passèrent sur plusieurs points à la fois, il s'était, après quelques combats brillants, replié sur Strasbourg. Attaqué le 28 par le prince royal de Wurtemberg, à la tête de quarante ou cinquante mille Russes, AuMchiens et autres Allemands, il le repoussa si vigoureusement que l'ennemi, laissant sur le champ de bataille trois ou quatre mille' hommes morts ou blessés, ses bagages et ses équipages, dut se retirer dans le plus grand désordre. Les Français n'avaient eu que sept cents hommes hors de combat. Ils profitèrent du répit que leur donna ce succès pour fortifier et approvisionner Strasbourg que les alliés, ayant reçu des renforts, bloquèrent quelques jours après.
Plus au Midi, le corps de l'archiduc Ferdinand, débouchant sur le territoire français par le pont de Bâle, rencontra en face de lui le général Lecourbe qui, avec une poignée de soldats, retrouva, pour défendre pied à pied le sol de la patrie, la rare habileté dont il avait fait preuve au temps de la République. Forcé, après plusieurs engagements très-vifs, d'abandonner sa première ligne pour ne pas être tourné, il se retira dans le camp retranché qu'il avait préparé devant Belfort et réussit à s'y maintenir.
338 HISTOIRE DE LA RESTAURATIOIf.
En Savoie, le maréchal Suchet fat plus heureux. Nous avons vu que le jour même où les hostilités avaient commencé en Belgique, il avait ouvert la campagne en battant les Austro-Sardes auprès de Montmélian dont il s*était emparé. Le %{ , un de ses lieutenants avait pris d'assaut le pont de Thonon, protégé par des barricades, où Tennemi avait perdu plusieurs centaines d*hommes. En apprenant les malheurs de l'armée du Nord, la chute- de Napoléon et la résolution prise par les Chambres d'ouvrir des négociations pour la paix, le maréchal avait fait proposer un armistice au général autrichien, mais celui-ci n'ayant voulu y consentir que moyennant des conditions inacceptables, la lutte avait éontinué. Le 27 et le 28, les ennemis prirent à leur tour l'offensive qui ne leur réussit pas mieux que la défensive à laquelle ils s'étaient bornés jusqu'alors. Ayant échoué dans leurs tentatives pour' forcer les positions des Français et sacrifié inutilement plus de deux mille hommes, ils acceptèrent enfin Tar* mistice qu'ils avaient d'abord refusé. Le maréchal, abandonnant le territoire qu'il avait conquis, se retira en France.
Les départements du Midi, bien qu'ils fussent presque sans défense, n'étaient pas encore attaqués, mais un fléau plus redoutable que la guerre étrangère menaçait ces malheureuses contrées. La courte guerre civile que le parti royaliste y avait soutenue sous les ordres du duc d'Angouléme et les excès auxquels s^étaient livrés les vain^ queurs avaient laissé dans ce parti, avec tous les éléments
â*une insurrectioD nouvelle, d*imp1acables ressentiments. Pendant les trois mois qui venaient de s'écouler, la grande préoccupation des autorités avait été d'en contenir Texplosion. Maintenant, les royalistes, encouragés par les malheurs de leurs adversaires, se disposaient à reprendre les armes, leurs comités qui n'avaient jamais cessé d'exister devenaient plus actifs, leurs bandes se reformaient et les«ch6fs des forces impériales, loin de pouvoir penser à combattre l'ennemi étranger s'il venait à se présenter, étaient féduits à réserver, pour assurer la tranquillité intérieure du pays et sans beaucoup d'espoir d'y réussir, le peu de troupes dont ils pouvaient disposer.
Déjà, à Marseille, le sang avait coulé. La nouvelle de la bataille de Waterloo y était arrivée le 25 au matin, et, le même jour, une dépêche télégraphique, ap{)ortée de Lyon par un courrier, avait fait conniaitre aux autorités l'abdication de Napoléon aussi bien que la formation de la commission executive. C'était un dimanche. La foule répandue sur les places publiques ne tarda pas à faire entendre des cris de vive le Roi! Des groupes d'ouvriers, de gens du port, de petits marchands parcouraient les rues en annonçant la défaite de l'Empereur et le prochain retour de Louis XYIU. Les rassemblements se grossirent avec rapidité et se portèrent devant les corps de garde occupés par la troupe de ligne, la provoquant par d'injurieuses vociférations. Les soldats, immobiles derrière leurs armes formées en faisceaux, répondaient parle chant de la Marseillaise. Le général Yerdier,
qui commandait le département, avait à sa disposition un régiment d'infanterie, quelques escadrons de chasseurs à cheval, une batterie d'artillerie et une troupe assez considérable d'officiers à demi-solde. Soit qu'il ne se crût pas assez fort pour dominer le mouvement, soit qu'il craignît de se compromettre en présence de l'avenir qui se préparait, il ne se montra pas animé de cette résolution qu'on rencontre d'ailleurs si rarement en pareille circonstance, même chez les guerriers les plus intrépides. Au lieu d'agir, on le vit traverser les groupes au pas de son cheval, avouant la défaite de l'armée impériale et se bornant à inviter le peuple au calme, à la modération. De tels conseils donnés dans cette forme sont rarement écoutés. L'attitude du général ne fit qu'enhardir les agitateurs. L'insurrection éclata. Un jeune homme se précipita sur un poste, le pistolet au poing, en criant : Bas les armes / Il tomba percé de deux balles ; mais déjà le tambour battait dans tous les quartiers, le tocsin sonnait, des bandes d'anciens volontaires royaux accouraient. des campagnes. Le général, au lieu de se renfermer avec ses soldats dans les deux forts qui dominent la ville, crut devoir l'évacuer et se retirer vers Toulon où était le quartier général du maréchal Brune. La retraite se fit d'abord sans beaucoup de difficultés, les insurgés se bornant à inquiéter les fugitifs par une fusillade peu nourrie et à massacrer quelques traînards ; une charge de cavalerie suffit pour les rejeter dans Marseille. Plus loin, la marche du général Verdier devint plus pénible: la révolte avait gagné tous
les environs, et comme les champs y sont coupés de petites murailles, c'étaient autant d'abris qui permettaient aux paysans de fusiller impunément la colonne fugitive. Elle arriva pourtant à Toulon sans avoir éprouvé de grandes pertes; mais, pendant ce temps, la ville de Marseille, où la cocarde blanche venait d'être aAorée et où le comité royaliste avait pris la haute direction, était livrée aux- plus affreux excès. Les bandes de paysans armés se précipitèrent, dès que la nuit fut venue, dans les maisons des bonapartistes ou de ceux qu'on voulut leur désigner comme tels, enfonçant les portes, brisant les cloisons, jetant les meubles par les fenêtres, maltraitant et parfois assassinant les propriétaires. D'autres bandes envahirent un quartier pauvre, isolé, qu'habitaient les restes des Mamelucks amenés d'Egypte quinze ans auparavant par le général Bonaparte. Ils y vivaient des faibles secours que leur accordait le gouvernement et ils portaient, disait-on, un vif attachement à l'homme pour qui ils avaient jadis abandonné leur patrie. Leurs mœurs, leur religion, leur costume les désignaient d'ailleurs à la haine d'une population fanatique. Ils furent impitoyablement égorgés ; on n'épargna ni les femmes ni les enfants ; on les poursuivait à coups de carabine jusque dans la mer, où quelques-uns de ces infortunés . allèrent chercher un asile. Le lendemain 26, le pillage continuait. Le comité royaliste s'occupa enfin des moyens de répression. Une garde urbaine fut organisée. Les propriétaires, les négociants, les marchands, sortant de leur stupeur, prirent les
au HISTOIRE DB LA RESTADRATION.
armes et parvinrent sans beaucoup de peine à disperser les brigands. Le soir, le calme était à peu près rétabli. Pour en assurer le maintien et aussi pour se mettre à Tabri d'un retour offensif des forces impériales» le comité envoya demander du secours à Tescadre anglaise qui croisait dans tes parages sous le commandement de lord Exmouth. Bientôt le parillon britannique flotta sur Har^ seUle, à côté du drapeau blanc, et un corps de troupes commandé par le général Hudson-Lowe entra dans la ville.
Tout était prêt pour un soulèvement dans une grande partie de la Provence et du Bas-Languedoc. Dès les pre* miers jours du mois, le comte René de Remis, le marquis de Montcalm et le marquis de Calvières étaient revenus d'Espagne où ils avaient suivi le duc d'Angouléme, munis par lui des pouvoirs néc^saires pour en prendre la direction. Leurs efforts ne furent pas infructueux. Beaucaire proclama Louis XVIII le même jour que Marseille, Aigues-Mortes deux jours après, le 27 juin, Mende le 30. Partout, les fonctionnaires impériaux furent emprisonnés ou expulsés et remplacés par de zélés royalistes. Les villes de Saint-Gilles ,* de Villeneuve-lès-Avignon , d'Arles , d'Uzès, d'Alais, du Vigan, de Réziers et les campagnes voisines suivirent le mouvement. A Montpellier, il y eut une tentative dans le même sens, mais elle fut réprimée par la force ; il en fut de même à Toulouse. A Ntmes, le général Gilly, qui avait sous la main quelques forces militaires et qui pouvait compter sur l'appui de
HISTOIRE DE LA RESTAURATION^ d4«
la partie protestante de la population, organisa des moyen» de résistance contre Tinsurrection royaliste. Il eut même la pensée d*aller attaquer Beaucaire qui en était le foyer principal, mais il ne put y donner suite. Les insurgés» de leur côté, envoyaient des, partis jusqu'aux portes de Nîmes et saccageaient, dans les campagnes, les maisons des bonapartistes et des protestants. La guerre civile était commencée4 Les royalistes publiaient des proclamations violentes et leurs adversaires y répondaient d'un ton de timidité et d'embarras qui indiquait la différence des situations.
Dans les départements de l'Ouest, malgré la pacification qui venait d'être conclue, les hostilités se poursuivaient sur quelques points, et il était à craindre que si la crise se prolongeait, ceux mêmes qui avaient fait leur soumission ne cédassent à la tentation de reprendre les armes contre un gouvernement chancelant.
En résumé, voici quel était l'état de la France. Dans l'Est, une population énergique, belliqueuse, animée en général de sentiments révolutionnaires et patriotiquesi soutenait, jusqu'à un certain point, les efforts des faibles armées chargées de défendre la frontière. Plusieurs des départements du Midi se soulevaient an nom du Roi. Dans une partie de l'Ouest, une insurrection semblable, incomplètement étouffée, pouvait se ranimer d'un moment à l'autre. Quelques-uns des départements du Nord, déjà occupés par l'ennemi, témoignaient aussi, quoique avec moins d'ardeur, des sentiments royalistes. En Normandie,
un commissaire du Roi, M. Hyde de Neuville, débarquant au Havre avec quelques officiers, décidait la faible garnison et la population à reconnaître l'autorité royale, et le mouvement gagnait les contrées voisines. Dans le centre du pays, il y avait généralement plus d*iridifférence : un sentiment de lassitude disposait leç esprits à se rallier à toute combinaison qui promettrait de mettre promptement un terme à la situation intolérable où Ton se trouvait placé, et comme la restauration des Bourbons semblait la solution la plus probable, la plus facile à amener, beaucoup de gens la désiraient.
Ce royalisme de circonstance dominait surtout, à Paris, dans la banque, dans la bourgeoisie, la garde nationale, dans presque tout ce qui n'était pas le peuple des faubourgs. Le souvenir de la première Restauration, de la première occupation de Paris, accomplies parles étrangers avec tant de ménagements et qui avaient donné au commerce, aux affaires, à toutes les branches de la prospérité publique une si vive impulsion, séduisait les imaginations. On se persuadait que les choses se passeraient encore ainsi, que la fin de la guerre terminerait, comme par enchantement, tous les malheurs évoqués par la révolution du 20 mars. Tel était Texcès de cette illusion que les fonds publics continuaient à s'élever dans une proportion vraiment prodigieuse à mesure que les étrangers approchaient de Paris : nous avons vu que la bataille de Waterloo et la chute de l'Empereur avaient porté, en deux jours, le taux de la rente de 53 à 59 francs ; avant la fin
du mois, il s*éleva à 67 francs, et il ne devait pas en rester là.
La seule inquiétude des Parisiens, c'était que le gouvernement, en essayant de résister aux armées alliées, ne comj)romtt les résultats auxquels ils aspiraient. Ils s'effrayaient de rappel fait aux ouvriers des faubourgs, des armes mises entre leurs mains; les tirailleurs de la garde nationale, recrutés dans cette classe ci qui venaient d'entrer en activité de service, étaient un véritable épouvantail pour la bourgeoisie; leur commandant, le général Darricau, se crut obligé, pour la rassurer, de faire insérer dans les journaux une lettre où il expliquait qu'il ne fallait pas les confondre avec les fédérés, que ces derniers n'étaient qu'une société patriotique sans organisation militaire et sans autre chef qu'un président de leur choix, tandis que les tirailleurs, agrégés h la garde nationale et soumis à la discipline, reconnaissaient comme elle l'autorité du maréchal Masséna.
La Chambre- des représentants , si populaire peu de jours auparavant, avait déjà perdu tout crédit parce qu'elle ne partageait pas l'entraînement dont je viens de décrire les symptômes. Il semblait qu'en renversant Napoléon elle eût accompli sa mission et que cette victoire, qui l'investissait en apparence de la dictature, l'eût en réalité frappée d'impuissance. Animée, dans sa grande majorité, d'un amour sincère de la liberté, mais ressentant contre la royauté des Bourbons des préventions passionnées qui ne lui permettaient pas d'apprécier avec calme les néces-
S4t HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
siiés de la sitaatiooi elle n'était éyidemment pad en état de prendre, au milieu de la tempête déchatnée sur la France, les mesures qu'exigeait le salut public. Elle essayait encore de s'areugler sur les dispositions des alliés et de croire qu'ils la laisseraient régler à son gré les destinées intérieures du pays. Elle commençait à se défier des intentions de Fouché, mais comme elle ne savait trop elk)-
même ce qu'elle voulait, comme elle n'était pas bien sûre de réussir à l'écarter du pouvoir, alors même qu'elle l'aurait entrepris, comme enfin elle n'avait contre lui que des soupçons et de vagues indices, elle se laissait facilement ramener par les assurances qu'il lui donnait de temps en temps de soutenir énergiquement l'indépendance natio^ nale^ d'appuyer les négociations pat un grand dévelop^ pement de forces militaires. Pendant qu'une commission élue dans son sein préparait à la hâte le projet d'une constitution que devrait accepter le gouvernement quelconque auquel la Francejugerait à propos de se soumettre^ elle écoutait et couvrait d'applaudissements les adresses ardemment patriotiques que lui faisaient parvenir les fédérés de Paris et des départements. Sur la proposition du gouvernement, elle mettait Paris en état de siège; elle votait une adresse à l'armée pour lui annoncer l'envoi aux souverains alliés de plénipotentiaires chargés de traiter au nom du peuple français à des conditions qui garantissent l'indépendance de la nation, Tintégrité du territoire, la liberté publique et la paix de FEurope, pour la féliciter de son héroïsme, lui promettre des récompenses, l'inviter
HISTOIRE DB LA RCSTAl)RATION< 947
h se rallier à la voix de ses chefs et lui promettre d'aller, s'il le fallait, se confondre dans ses rangs.
La Chambre des pairs ayant adhéré à cette adresse, une députation des deux Chambres fut chargée de la porter le lendemain, â9, au maréchal Davoust, dont le quartier gé* néral était établi à la Villette. Cette visite donna lieu à un incident étrange qui, pour un moment, compliqua beau* coup l'état des choses.
Fouçhé, vivement pressé par M. de Vitrolles de donner suite à ses promesses, s'était décidé, peut-être pour se débarrasser de l'importunité de son insistance, à l'envoyer aux généraux alliés pour leur proposer de suspendre les hostilités dans le cas où les Chambres proclameraient les Bourbons. Le maréchal de Grouchy devait lui être associé dans cette mission. Il serait difficile de dire jusqu'à quel point elle était sérieuse. En tout cas, elle empiétait sur celle dont on avait chargé MM. Boissy d'Anglas, Flaugergués et leurs collègues. Comme c'était seulement le maréchal Davoust qui pouvait procurer à M. de Vitrolles les ordres et les passe-ports nécessaires pour son voyage, ce dernier partit pour la Villette sous la conduite du mare* chai Oudinot et muni d'une lettre que Fouché lui avait remise pour le général en chef. Cette lettre était très* vague; elle ne contenait que des considérations générales sur les difficultés de la situation et sur la possibilité de tirer parti, pour amener la paix, du zèle patriotique du maréchal de Grouchy. Pendant que le maréchal Davoust se faisait expliquer par M. de Vitrolles ce qu'on désûrait
de M, on annonça la députation des deux Chambres.
L*oratear de cette députation, le représentant Lagaette- Mornay, ayant lu d*une voix haute et chaleureuse l'adresse à Tarmée, le maréchal balbutia en réponse quelques mots insignifiants qui attestaient l'embarras d'un homme de guerre plus habitué à l'action qu'à la parole, puis, dans son trouble, se tournant vers M. de Vitrolles et le prenant par le bras : « Au reste, messieurs, dit-il, nous sommes »'en ce moment en négociation, et voici M. le baron de » Vitrolles qui m'est envoyé par le duc d'Otrante pour » faciliter un traité avec les alliés et les Bourbons. »
Il est facile de comprendre l'effet que produisit cette déclaration inattendue sur les membres de la députation, composée en majeure partie d'ennemis déclarés de la royauté. Des exclamations d'indignation et de surprise éclatèrent aussitôt. Au bruit de cette scène, les généraux réunis dans une salle voisine accoururent. Plusieurs d'entre eux, apprenant ce qui se passait, se livrèrent, à l'aspect du commissaire de Louis XVIII, aux plus violents emportements. Les généraux Dejean et Freissinet se faisaient remarquer parmi les plus animés. « Point de ^ Bourbons ! disait ce dernier, nous n'en voulons pas ! » Le maréchal, consterné de l'imprudence qu'il venait de commettre, s'efforçait vainement de calmer les esprits. M. de Vitrolles, après avoir essayé quelque temps de tenir tête à l'orage, dut s'estimer heureux de pouvoir s'éloigner et retourner à Paris en renonçant à une mission devenue impossible.
Cet incident ne pouvait manquer d'être bientôt public. Le lendemain, il donna lieu à une querelle assez vive dans le conseil où se réunissaient journellement les membres de la commission executive. Fouché n'avait fait part à aucun d'entre eux de ses intrigues avec les royalistes. A l'ouverture de la séance, Carnot l'interpella sur la mise en liberté de M. de VitroHes et sur les motifs de sa présence au quartier général. Fouché, affectant un grand calme, essaya de se tirer d'affaire par des divagations mêlées de railleries. Le duc de Vicence, le général Grenier et M. Quinette gardaient le silence, mais leur attitude était celle du soupçon et du mécontentement. Fouché ne put empêcher que la commission ne donnât l'ordre d'arrêter M. de VitroUes, mais ce dernier, averti par lui, se mit à l'abri.
L'agitation était grande dans les rangs supérieurs de l'armée. Les généraux se cherchaient, se visitaient dans leurs cantonnements. On racontait ce qui s'était passé au quartier général à ceux qui n'en avaient pas été témoins; on n'accusait pas précisément les intentions du général en chef, mais on disait qu'il était trompé par Fouché, et le président de la commission executive élait signalé comme un traître. Le général Dejean proposa de l'envoyer arrêter aux Tuileries. D'autres avis plus ou moins énergiques furent mis en avant, mais on se borna à décider qu'une adresse en réponse à celle des Chambres exprimerait les sentiments de l'armée. Le général Freissinet fut chargé de la rédiger. Lorsqu'elle fut prête, ce général,
accompagné de plusieurs de ses camarades, alla demander l'approbation et la signature du maréchal Davoust qui, compromis par Tévénement de la veille, n'osa les refuser. Dix-sept généraux signèrent après lui ; les plus marquants étaient les comtes d'Ërlon, Vandamme et Pajol. € Repré- » sentants du peuple, disait l'adresse, nous sommes en » présence de nos ennemis, nous jurons entre vos mains » et à la face du monde de défendre jusqu'au dernier » soupir la cause de notre indépendance et l'honneur » national. On voudrait nous imposer les Bourbons, et » ces princes sont rejetés par l'immense majorité des > Français. Si on pouvait souscrire à leur rentrée, rap- » pelez-vous, représentants, qu'on aurait signé le testais ment de l'armée qui, pendant vingt ans, a été le pal- »ladium de l'honneur français... Dans nos succès, on » nous a vus grands et généreux; dans nos revers, si on » veut nous humilier, nous saurons mourir. Les Bour- » bons n'offrent aucune garantie à la nation. Nous les » avions accueillis avec les sentiments de la plus gêné- » reuse confiance ; nous avions oublié tous les maux » qu'ils nous avaient causés.... Eh bien, comment ont-ils » répondu à cette confiance? Ils nous ont traités comme » rebelles et vaincus.... L'inexorable histoire racon- >tera.,. ce qu'ont fait les Bourbons pour se remettre » sur le trône de France ; elle dira aussi la conduite » de l'armée, de cette armée essentiellement nationale, » et la postérité jugera qui méritait le mieux l'estime du » monde. »
Il dot en coûter beaucoup au maréchal Davoust pour souscrire à un pareil document, convaincu comme il Tétait de la nécessité de reconnaître promptement Louis XYIII pour prévenir les plus grands malheurs. Il affirme, au surplus, dans ses Mémoires, que la pièce qu'il avait consenti à signer n*était pas conforme au texte qui fut ensuite publié.
Cette adresse, transmise le i^' juillet à la Chambre des représentants, y fut lue en séance publique et couverte d'applaudissements.. Dans la même séance, la Chambre vota une adresse au peuple français dans laquelle, après avoir constaté que, malgré Tabdicalion do Napoléon, les généraux alliés, se refusant à toute suspension d'armes, à toute explication, avaient précipité leur marche vers Paris, et après avoir rappelé les promesses faites par les puissances de respecter l'indépendance de la nation fran* çaise, elle disait : « Maintenant, la Chambre croit do son » devoir et de sa dignité de déclarer qu'elle ne saurait » jamais avouer pour chef légitime de l'État celui qui, en » montant sur le trône, refuserait de reconnaître les » droits de la nation et de les consacrer par un pacte so<- » lennel... Et si la force des armes parvenait à nous im- » poser momentanément un maître, si les destinées d'une » grande nation devaient encore être livrées au caprice ou » à Tinfluence d'un petit nombre de privilégiés, alors, cé^ » dant à la force, la Chambre des représentants protestera » & la face du monde entier des droits de la nation fran- » çaise, elle en appellera à l'énergie de la génération
» actuelle, à Ténergie des générations futures, pour reven- » diquer k la fois son indépendance nationale et sa liberté » civile; elle en appelle dès à présent à la justice et à la > raison de tous les peuples de l'Europe. »
Cette pièce était Tœuvre de Manuel. Il est & remarquer que la lecture du projet avait d'abord excité dans rassemblée une agitation très-vive. Plusieurs membres avaient cru y voir l'indice d'une disposition secrète à ^transiger avec les Bourbons. MM. Bérenger et Régnaud de Saint- Jean-d'Ângély avaient demandé qu'oxi proclamât formellement leur exclusion en reconnaissant de nouveau les droits de Napoléon II, et Manuel, mis ainsi en suspicion de royalisme, s'était vu réduit à se justifier, tout en faisant entendre que la commission dont il était l'organe avait dû prévoir l'impossibilité de résister à des forces trop supérieures. Par une espèce de transaction, on avait intercalé dans le projet une phrase portant que le fils de Napoléon était appelée r Empire par les constitutions de rÉtat.
La Chambre des pairs vota encore cette adresse sur le rapport de Thibaudeau , conçu en termes très-vifs contre les Bourbons, et dont le duc de Cadore essaya vainement de faire refuser l'impression.
Plus le prochain rétablissement de la royauté devenait vraisemblable, plus le langage de ses ennemis devenait hardi et violent dans le sein de la représentation nationale. Les députés qu'on avait envoyés au quartier général, en rendant compte de leur mission, parlèrent
avec enthousiasme des bonnes dispositions dont l*armée était animée, de rattachement qu'elle témoignait pour Napoléon II, pour la liberté, pour Tindépendance. L'un d'eux, le colonel Bory de Saint-Vincent, se plaignit des intrigues parricides par lesquelles on inquiétait les défenseurs de la patrie en leur donnant lieu de croire qu'il y avait un complot formé pour la restauration des Bourbons, et il déclama longuement sur les conséquences désastreuses d'un tel événement qui serait pour les patriotes un arrêt de proscription. M. Durbach proposa de signifier aux gouvernements étrangers. que la France, enchaînée par sa constitution , ne consentirait jamais à plier sous le joug le plus honteux et le plus accablant en acceptant la royauté de cette famille. Un représentant, M. de Maleville, s'étant hasardé à publier une brochure dans laquelle il présentait le rappel de Louis XYIII comme la seule mesure qui fût en rapport avec les circonstances, le régicide Gareau demanda, avec une violence grossière qui rappelait le langage de ht Convention, qu'il fût déclaré aliéné. Aucun vote ne suivait ces motions passionnées, mais personne ne les combattait directement, on se contentait de les écarter par des ajournements, par des fins de non-recevoir. Si le bon sens de la majorité comprenait ce qu'elles avaient d'excessif et d'inopportun, les sentiments qu'elles exprimaient répondaient aux siens, au moins dans une certaine mesure.
Avec une armée et une Chambre ainsi disposées, Fouohé dut renoncer & les faire concourir à ses projets.