CHAPITRE XVU
Ministère Talleyrand et Fouché. — Modération de sa politique. — Intolérance, exagérations des royalistes. — Attitude malreillante des alliés. — Soumission de Vannée retirée sur la Loire. Sa dissolution par une ordonnance d'abord tenue secrète. — Convocation des collèges électoraux. — Napoléon est envoyé à Sainte-Hélène.
Je viens de terminer le récit d*une bien triste époque. Celle que je vais raconter et qui en fut la déplorable con-^ séquence nous présentera un tableau plus a£Qigeant en<core, celui d*un grand pays livré tout à la fois à Tinvasion étrangère et aux discordes civiles.
Le parti bonapartiste et le parti révolutionnaire, dont la coalition avait amené le 20 mars, paraissaient abattus pour longtemps; ils succombaient sous le poids de Tindignalion publique provoquée par les malheurs affreux auxquels ils avaient livré la France et sous Thumiliation de leur prompte défaite. Le parti royaliste, celui de* l'ancien régime, triomphait : en voyant les sentiments de haine et de colère que ses adversaires inspiraient à Timmense majorité de la nation, il se persuadait que le pays était décidément converti à ses idées; quelques-uns des siens
ayant, daas FOuest et daas le Midi, tenté contre le gouvernemeL't impérial une lutte dont il aimait à s'exagérer l'importance, peu s'en fallait qu'il ne s'attribuât à luimême l'honneur d'avoir renversé Napoléon ; il se croyait désormais en droit de dicter la loi au gouvernement; dans l'ardeur de ses ressentiments contre les auteurs de la dernière révolution, ressentiments que partageaient et qu'exprimaient, dans ces premiers instants, avec non moins de vivacité, beaucoup d'hommes étrangers, d'ordinaire, aux exagérations politiques, il appelait sur les vaincus les réactions et les vengeances; il ne comprenait pas, il ne pouvait pas comprendre, au milieu de son enivrement, qu'un jour viendrait où le souvenir de son triomphe actuel pèserait lourdement sur lui, où il essayerait de s'en dégager, où il devrait repousser comme une odieuse calomnie l'accusation de s'être réjoui des désastres de nos armées, d'avoir amené l'étranger sur notre ierritoire et fait cause commune avec lui. Sans doute, il y a, dans cette accusation si souvent reproduite, une exagéi-ation injuste : le rétablissement des Bourbons ne fut pas le but de la coalition de l'Europe contre la France ; les Bourbons n'eussent-jls pas existé , les puissances se seraient armées pour renverser Napoléon et on peut même dire qu'en 4815 plus encore qu'en 4814 la présence de ces princes contribua h adoucir la rigueur des conditions imposées à la nation vaincue; mais ces considérations, qu'on est en droit d'invoquer en faveur de la royauté des Bourbons et de ses adhérents les plus éclairés et les plus
raisonnables, ne s'apppliquent pas également à ceux, en trop grand nombre, qui, entraînés par des passions aveugles, eurent alors le malheur d'en chercher la satisfaction dans ce qui faisait le deuil de la patrie, qui ne sentirent pas que le parti condamné à reprendre le pouvoir par l'effet de la victoire des étrangers, sans être coupable de cette coïncidence, avait pourtant aussi quelque chose à expier, que l'attitude du triomphe, le langage de la haine et de la vengeance convenaient mal à une telle situation et qu'il y avait aussi peu de prudence que de générosité à paraître, dans de pareilles conjonctures, se préoccuper d'autre chose que de l'abaissement et des infortunes de la France. Disons cependant, pour excuser de tels écarts, que bien des hommes qui, plus tard, les ont sévèrement condamnés et ont essayé d'en arrêter les terribles effets, avaient commencé par s'y associer dans une certaine mesure : tant était générale et profondé l'irritation soulevée contre les complices connus ou présumés de Napoléon.
Une justice à rendre à la royauté, c'est qu'elle resta d'abord tout à fait étrangère aux exagérations d'un trop grand nombre de ses amis. Louis XYIII continuait à marcher dans les voies de modération et de sage libéralisme tracées par la proclamation de Cambrai. J'ai nommé les hommes qu'il avait appelés à son conseil et dont aucun n'appartenait au parti de l'émigration, qui avaient tous servi la France pendant la Révolution ou sous l'Empire. L'ordonnance qui constitua le nouveau cabinet, et qui ne fut signée que le 9 juillet, annonçait l'intention de donner
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au ministère un caractère d*nnité et de solidarité propre h inspirer h la nation une juste confiance. Le Moniteur, en publiant cette ordonnance, fit connaître que le Roi venait de déterminer les formes applicables, dans le système constitutionnel de son gouvernement, à Tadministration de la France ; qu'elle serait composée, • dans sa partie supérieure, d'un conseil privé et du conseil des ministres; que dans le conseil privé entreraient les princes, les ministres d'État et les personnes que le Roi jugerait à propos d'y appeler, quece conseil, ne se réunissant que sur une convocation spéciale, offrirait un moyen de faire discuter devant le Roi, d'une manière plus solennelle, un certain nombre d'affaires et donnerait au monarque l'occasion de récompenser des services, de témoigner à certaines personnes sa bienveillance particulière, et qu'enfin, après ce conseil, viendrait celui'des ministres responsables, auquel ne pourraient assister que les secrétaires d'État à département.
C'est dans cette dernière disposition que consistait toute l'importance de l'organisation nouvelle : les princes, dont l'influence avait été si fâcheuse en 1814, se trouvaient exclus du véritable conseil, de celui où les affaires devaient se décider, et relégués dans un conseil privé qui ne devait jamais avoir qu'une existence nominale. C'était une grande victoire remportée, au profit des principes constitutionnels, sur le parti de l'ancien régine, dont Monsieur était le chef.
Le Moniteur publia, en même temps, un ordre du jour
du général Dessoles qui rendait un témoignage éclatant des dispositions conciliantes et modérées du pouvoir : les officiers supérieurs de la garde nationale de Paris desti-
tués pendant les Cent Jours se trouvant rappelés à leurs postes, le général déclarait que ceux qui leur avaient suc-* cédé momentanément conserveraient leurs grades et seraient considérés comme les adjoints e| les remplaçants des titulaires ; il les remerciait au nom du Roi, aussi bien que leurs chefs, le maréchal Masséna et le général Dures* nel, des services qu'ils avaient rendus en son absence à la ville de Paris et que ce prince considérait comme lui ayant été rendus h lui-même; enfin, il leur disait que le Roi avait reçu avec bienveillance le vœu qu'ils avaient émis pour la conservation de la cocarde aux trois couleurs, que si quelque chose avait pu l'emporter dans son esprit sur les hautes considérations politiques qui avaient fait prévaloir un avis différent, c'eût été Fopinion d'hommes d*un patriotisme aussi éclairé et qu'il comptait sur leur concours pour éteindre bientôt toutes les divisions.
Il eût été difficile de pousser plus loin la conciliation et Turbanité. Beaucoup de royalistes éprouvèrent un vif mécontentement de cet ordre du jour, et le Journal des Débats se rendit, en termes assez aigres, Tinterprète de leur désapprobation. .
Déjà les passions haineuses de ce parti éclataient par des actes de brutale intolérance. Elles n'avaient pas même attendu pour cela que le Roi fût rentré aux Tuileries.
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Pendant qu'il était encore à Saint-Denis, le marquis de La Grange, habile et vaillant général de cavalerie, qui avait perdu un bras dans les guerres de VEmpire et obtenu, l'année précédente, le commandement d'une des compagnies de mousquetaires de Ja maison du Roi, s'étant présenté dans la foule de ceux qui venaient offrir leurs hommages à Louis XVIII, avait été assailli par des mousquetaires à qui on avait raconté que, pendant les Cent Jours, il s'était rapproché du gouvernement impérial; ces jeunes gens n'avalent pas eu honte de repousser, de frapper un vieux guerrier mutilé ^qui avait été, qui était encore leur chef. Le général demanda à se justifier devant une commission d'enquête des torts qu'on lui imputait. Le Roi, en lui
conférant plus tard le gouvernement d'une division mili-
taire, voulut sans doute lui accorder une réparation, mais il ne parait pas que ceux qui l'avaient ainsi outragé aient été punis.
Peu de jours après, des gardes du corps se portèrent en masse au café Montansier où s'était tenu, après le 20 mars, une sorte de club bonapartiste, et y brisèrent les glaces avec tout le mobilier. Cet acte fut blâmé même par les journaux royalistes, mais il resta également impuni.
Chaque soir, aux Tuileries, sous les fenêtres du Roi, on voyait se former des groupes nombreux où retentissaient des chants de joie et de triomphe. Des femmes de toutes les conditions, dans les costumes les plus divers, y dansaient avec des hommes qu'elles ne connaissaient
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pas; des militaires étrangers se mêlaient à ces rondes, qai se prolongeaient jusque dans la nuit, et ce n*était pas sans peine qu'on panrenait à faire éyacuer le jardin après ùùze heures du soir. Ceux dont les propos ou l'attitude semblaient contraires à ces démonstrations d'une joie peu décente étaient exposés à de mauvais traitements. Un malheureux accusé d'avoir aie vive r Empereur ! fut tué d'un coup d'épée par un garde du corps. Sur les bouleyards, il y eut de graves désordres. Des cris séditieux proférés par des ouvriers, l'affectation avec laquelle certaines personnes portaient des bouquets de violettes, signe de ralliement de la fsction bonapartiste, provoquèrent de la part des royalistes des violences qui donnèrent lieu plus d'une fois à des représailles.
Les théâtres étaient livrés à des troubles semblables. L'ivresse, la passion du parti triomphant ne s'y manifestaient pas seulement par des chants monarchiques et par l'accueil enthousiaste fait aux militaires étrangers qui voulaient bien s'y montrer; les acteurs qui passaient pour avoir, pendant les Cent Jours, témoigné des sentiments favorables à Napoléon étaient l'objet d'outrages et de menaces. Fleury et mademoiselle Mars, l'honneur à cette époque du Théâtre-Français, étaient grossièrement insultés et se voyaient contraints de faire, en plein théâtre, des professions de foi politique, de crier vive le Roi! Peu s'en fallut que Talma ne subit les mômes affronts. Une médiocre actrice, que ses affections ou ses caprices avaient jetée dans le parti royaliste et qui en faisait parade, ma-
demoiselle Bourgoin , obtenait au contraire une sorte d'ovation.
Plusieurs jours s'écoulèrent avant que les efforts de la police et de la garde nationale ne missent un terme à ces scandales. Partout on signalait les gardes du corps parmi les perturbateurs ; ils s'attaquaient aux gendarmes euxmêmes lorsque ceux-ci intervenaient pour rétablir Tordre, et la faiblesse, la connivence de quelques-uns de leurs chefs les protégeaient trop souvent contre les poursuites de l'autorité. Le peuple s'irritait de ces provocations, et si elles se fussent beaucoup prolongées, il aurait pu en résulter de sérieuses conséquences.
La presse royaliste attisait le feu : non contente de verser des torrents d'injures et de malédictions sur Napoléon et sur tout ce qui se rattachait à lui, d'insulter grossièrement la Chambre des représentants et l'armée, elle demandait, dans les journaux et dans les pamphlets- que chaque jour voyait éclore, des destitutions en masse, des châtiments, des vengeances ; elle dénonçait même les individus. Si, quelquefois, elle frappait d'une molle réprobation certains excès trop difficiles à justifier, c'était en y mêlant contre les victimes des sarcasmes et des outrages. Le Journal des Débats et la Quotidienne se faisaient surtout remarquer par leurs emportements.
Ces attaques ne restaient pas toujours sans réponse. A l'exception du Patriote de 1789, tous les journaux qui, pendant les trois mois précédents, avaient soutenu la cause impériale ou la cause révolutionnaire, existaient
endorô, et le goavernernent royal n'ayaot pas jasqa^à ce moment réorganisé la censure, ils en profitaient pour repousser avec une audace rare leâ attaques dirigées contre leurs patrons et leurs amis. Le Censeur et le Nain jaunes malgré Textréme différence de leurs principes, s^accordaient à vanter le patriotisme de la Chambre des repré^ sentants^ Le Nainjatme s'érigeait aussi en apologiste de rarmée ; il parlait avec l'indignation la plus méprisante des feuilles publiques qui dénonçaient les vaincus et qui applaudissaient à la victoire deTétranger. V Indépendant, protégé secrètement par le ministre de la police, qualifiait de misérables les rédacteurs du Journal des DébaU et de la Gazette de France*
Une telle polémique itidiquait qu*il s'était opéré un grand changement depuis la première Restauration^ depuis cette époque où la France entière avait semblé se rallier à la royauté des Bourbons. En 1814^ il n'existait plus, potir ainsi dire» de partis : le temps, l'oppression universelle avaient éteint les vieux ressentiments et la nation^ fatiguée de la guerre et du despotisme, avait accueilli avec une joie sincère et unanime un gouvernement qui promettait la paix et la liberté* Après les Cent Jours, il n'en était plus ainsi : les partis s'étaient reformés, des intérêts incompatibles étaient rentrés en lutte. Les royalistes revenaient irrités, avides de vengeances; leurs adversaires, par cela mômé que les événements du mois de mars paraissaient les avoir irréparablement compromis envers la royauté, se sentaient animés envers elle
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d'une haine qui avait surtout le caractère du désespoir.
On voyait pourtant, comme l'année précédente, affluer ced fades adresses d'adhésion qui sont l'accompagnement obligé de tous les changements politiques. Les corpora^tions diverses, les tribunaux, les conseils généraux, les conseils municipaux rivalisaient de nouveau de déclamations et de faux enthousiasme. Gomme toujours, l'insulte pour le pouvoir vaincu se mêlait aux protestations d'amour pour le pouvoir qui le remplaçait. Ceux que leurs sentiments personnels ou même des circonstances indépendantes de leur volonté avaient empêchés de se rallier à la révolution du 20 mars, faisaient sonner bien haut leur fidélité et parfois invitaient le Roi à se montrer sévère ; quelques-uns de ceux qui, au contraire, avaient cédé au torrent, laissaient percer, à travers leurs protestations, un certain embarras et cherchaient des excuses ; la Cour de cassation, par exemple, suppliait le monarque d'ap^ précier les motifs de la conduite des magistrats qui» placés sous l'action immédiate de l'oppression, n'auraient pu lui résister sans faire cesser l'empire des lois et livrer à l'anarchie l'administration de la justice; elle affirmait que ses membres n'avaient pas cessé d'être dévoués de cœur au souverain légitime.
Si la royauté se trouvait, à l'égard de ses sujets, dans des conditions bien différentes de celles qui avaient caractérisé la première Restauration, le contraste n'était pas moins grand entre les procédés dont les étrangers avaient usé envers la France après leur pre-
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miëre yictoire et la conduite qu'ils tenaient maintenant. En 4814, tout étonnés d'un succès qu'ils étaient si loin d'espérer peu de mois auparavant, craignant quelque retour de fortune, redoutant encore la nation et l'armée qui les avaient si longtemps vaincus, satisfaits d'ailleurs des immenses dépouilles que la chute de l'Empire laissait à leur disposition et qu'ils allaient se partager, dominés enfin par l'influence de l'empereur Alexandre en qui rien n'altérait encore les sentiments bienveillants qu'il portait à la France, les alliés, après leur entrée à Paris, avaient mis tous leurs soins à se faire pardonner leur triomphe, à alléger pour les Français le poids de l'occupation miUtaire, à adoucir, par des ménagements de foruio, ce qu'elle a toujours d'humiliant pour le peuple envahi. En 1815, après Waterloo, ils arrivaient dans de tout autres dispo$itions. Le retour de Napoléon les avait fait trembler un moment et leur avait imposé de nouveaux sacrifices d'hommes et d'argent. Us en conservaient un profond ressentiment contre la France qui n'avait pas repoussé son ancien maître, qui môme l'avait soutenu jusqu'à un certain point dans sa dernière tentative, et ce ressentiment réveillant en eux de vieilles rancunes oubliées ou dissimulées l'année précédente dans la première ivresse de la prospérité, ils se promettaient, pour la plupart, d'être cette fois moins modérés. Un peuple deux fois vaincu et subjugué ne leur inspirait plus, d'ailleurs, le même respect, la même crainte, et cependant, par une étrange contradiction, pour justifier à leurs propres yeux
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les projets rigoureux qu*ils formaieût contre lui, ils se disaient que ce peuple jetait si puissant, que ses ressources étaient si prodigieuses malgré ses revers et ses pertes, que le seul moyen d'assurer le repos du monde contre les efforts de son incorrigible turbulence, c'était de l'affaiblir, de le mettre pour toujours ou du moins pour longtemps hors d'état de troubler l'Europe.
Tous les cabinets n'éprouvaient pas, au moins à ce degré, ces passions haineuses, mais le malheur voulut que l'armée appelée par les circonstances à occuper la première Paris, fût précisément celle où fermentaient contre la France les rancunes les plus implacables et les mieux justifiées.
De tous les pays vaincus par Napoléon, la Prusse est, sans contredit, celui sur lequel la conquête avait pesé le plus longtemps et le plus durement. Aussi le peuple prussien s'était-il levé tout entier pour secouer le joug, et comme les agitateurs, pour enflammer les esprits, n'avaient pas craint d'invoquer un ardent libéralisme en y associant le rêve de l'unité allemande rétablie ou, pour mieux dire, créée au profit de l'ambition du cabinet de Berlin, comme les professeurs les plus fameux des universités s'étaient mis à la tête de ce mouvement, entraînant avec eux leurs élèves, ces circonstances singulières avaient donné à l'armée prussienne un caractère particulier entre toutes celles dont se composait la croisade européenne. La haine qu'on y portait à la France n'était pas seulement un de ces antagonismes politiques que fait