III
naître Topposition des inlérêts ; c*était une ardente soif de vengeance, un désir véhément de rendre humiliation pour humiliation, de réduire à un état secondaire le puissant empire qui, naguère, dominait l'Europe, de revendiquer sur lui tout ce qu'il avait enlevé à l'empire germanique, non pas seulement pendant le règne de Napoléon, mais dans le cours des siècles précédents, et de reconstituer, avec ses débris, une forte et puissante Allemagne dans laquelle, par un bizarre assemblage, l'esprit des temps nouveaux s'allierait à de fantastiques traditions du moyen âge. Sous l'inspiration de ces mobiles divers et hétérogènes ; l'armée prussienne , commandée par un vieux guerrier en qui l'intelligence et les lumières n'étaient pas au niveau du courage et du patriotisme, traitait la France conquise à son tour avec une dureté tout à la fois brutale et subtile qui semblait calculée pour infliger simultanément aux vaincus tous les genres de souffrances. Dans les communications écrites que ses généraux faisaient aux autorités françaises, on eût pu croire parfois que quelque pédant d'université s'était complu à rédiger en termes insultants les rudes exigences de l'homme de guerre.
Nous avons vu dans quelle attitude hostile et menaçante les Prussiens avaient pris possession de Paris. A la tête de chacun des ponts qui traversent la Seine, ils avaient placé deux pièces d'artillerie. Sur toutes les places, dans les jardins publics, au Luxembourg, au Carrousel, aux Tuileries mêmes, sous les fenêtres de l'appartement du
Roi, vers lequel tétaient braqués des canons, ils avaient formé des espèces de camps. L'armée anglaise, moins nombreuse, étant presque tout entière établie au bois de Boulogne, à la Villette, à la Chapelle-Saint-Denis et n'ayant que peu de postes dans Paris, cette ville fut, en réalité, pendant quelques jours, au pouvoir des Prussiens. Le moment leur était donc propice pour l'accomplissement des projets vindicatifs qu'ils nourrissaient depuis longtemps au fond de leurs cœurs. Le prince BJùcher fit demander à la municipalité le payement de la contribution de cent millions qu'il lui avait plu d'imposer en guise de rançon à la capitale de la France, bien qu'il n'en fût pas dit un mot dans la capitulation. Il prit, en même temps, des dispositions pour faire sauter le pont d'iéna, dont le nom lui rappelait un souvenir pénible, et des mineurs commencèrent à construire^ dans les piles et sous les voûtes de c^ pont, des conduits qui devaient recevoir la poudre destinée à opérer l'explosion.
Louis XVIII, à peine rentré dans son palais où retentissaient, en ce moment même, les acclamations de joie des royalistes, fit appeler le duc de Wellington et aussi lord Castlereagh qui venait d'accourir sur le continent pour prendre part aux négociations auxquelles devait donner lieu l'occupation de la France. Il les pria de s'interposer pour calmer le général prussien. S'il fallait en croire un récit publié alors dans les journaux, il aurait même parlé, dans son émotion, d'aller se placer sur le pont d'iéna comme pour défier Blûcher d'accomplir sa
menace ; mais il parait que cette anecdote fat imaginée par M. Beugnot, comme le mot. fameux du comte d'Artois en 1814, et propagée par M. de Talleyrand qui la jugea propre à produire un bon effet. Le duc de Wellington n'avait pas attendu l'invitation du Roi pour intervenir auprès de son collègue. Déjà, en ce qui touchait à la contribution exigée des Parisiens, il s'était efforcé de lui faire comprendre que cette question regardait la coalition tout entière .et. que, par conséquent, il convenait d'attendre, pour la résoudre, l'arrivée très-prochaine des souverains alliés. Il lui représenta aussi que la destruction du pont d'Iéna serait une violation de la promesse faite pendant qu'on négociait la capitulation, de laisser à la décision des monarques la question des monuments publics, et que cette violence pourrait donner lieu à des troubles en exaspérant la population. Ces objections, reproduites à plusieurs- reprises, de vive voix et par écrit, et secondées par les efforts directs de lord Castlereagh, n'eurent pas la puissance de convaincre Blûcher, mais il dut, pendant ces pourparlers, ralentir Texécution de ses rigoureuses mesures, et dans la conjoncture, c'était tout gagner que de gagner du temps. Le 10 juillet, les empereurs de Russie et d'Autriche et le roi de Prusse, accompagnés de leurs ministres, arrivèrent à Paris. Leur présence ne pouvait manquer de mettre fin à de telles énormités. L'empereur Alexandre,, dont Louis XVIII implora l'appui, n'eut pas de peine à obtenir du roi Frédéric-Guillaume qu'il arrélât le zèle trop ardent de son général. La contribution de
guerre fut réduite à huit millions payables, la moitié dans les vingt-quatre heures, le surplus dans le terme de huit jours, et le pont d'Iéna, déjà ébranlé par le feu qu'on avait commencé à mettre à la mine, fut sauvé. Louis XVIII, pour faciliter ce dernier résultat, avait décidé que ce pont et celui d'Auslerlitz prendraient le nom de ponts des Invalides et du Jardin des Plantes. Pour déguiser autant que possible le motif de cette prescription, on Tavait insérée dans une ordonnance qui, par mesure générale, enlevait aux monuments publics les dénominations provenant de la Révolution ou de l'Empfre et leur rendait leurs anciens noms.
Paris se trouvait donc désormais à Tabri des sauvages caprices d'un soldat conseillé par des fanatiques, mais Foccupation n'en conservait pas moins un caractère de dureté oppressive qui, sensible même dans la capitale, là où le Roi et ses ministres pouvaient porter leurs réclamations à chaque instant aux souverains et aux ministres étrangers, pesait bien plus cruellement sur les déparlements.
L'état de guerre qui subsistait encore était le premier obstacle à l'adoucissement d'une aussi terrible situation, et, pour mettre fin à cet état de guerre, il fallait avant tout que les armées françaises, l'armée de la Loire surtout, qui seule formait une masse assez considérable et qui représentait en quelque sorte toutes les autres, se soumissent à l'autorité du Roi. Avant la prise de Paris, lorsqu'il existait encore une apparence de pouvoir révolutionnaire, cette soumission avait paru impossible; toutes les difficul-
k&à HISTOIRE DB LA RESTAURATION.
lés 8*aplanirent dès que Louis XYllI eut po s'établir aux Tuileries. Cette fois, comme toujoars, Tarméeet la France entière ne tardèrent pas à voir le souverain véritable dans celui qui occupait ce palais.
Le maréchal Davoust, en se dirigeant vers Orléans, avait envoyé à Paris, comme commissaires de Tannée chargés de veiller à ses intérêts auprès de la commission executive qui existait encore alors, et sans doute aussi auprès du gouvernement qui pourrait la remplacer, les généraux Haxo, Gérard et Kellermann. Ils ne perdirent pas un moment pour se mettre en rapport avec les ministres du Roi. Le maréchal Gouvion Saint Cyr leur fit un accueil froid et réservé qui était dans sa nature. Fouché leur parla avec plus d'abandon apparent. Sur le rapport qu*ils firent de cet entrelien au maréchal Davoust, il leur fit parvenir des instructions signées par plus de quatrevingts officiers généraux et colonels, dans lesquelles on lisait ce qui suit : c L'armée est disposée à jurer fidélité » au Roi et aux lois qui gouvernent la patrie ; elle ne de- » mande que ce que l'honneur lui prescrit : que nul Fran- » çais ne soit privé de son rang ou de son emploi civil ou » militaire et que l'armée elle-même soit conservée dans » son état actuel tant que les étrangers seront en France. »
Presque aussitôt après le départ de ces instructions, le 11 juillet, le maréchal publia une espèce de proclamation par laquelle, reproduisant les termes mêmes du rapport que lui avaient fait les commissaires après leur entretien avec le duc d'Otrante, il donnait à ses compagnons
d'armes Tassurance qu'aucune réaction n'était à craindre, que les passions seraient neutralisées, les hommes et les principes respectés, qu'il n'y aurait de destitutions arbitraires ni dans l'armée, ni dans aucun des autres états de la société, que l'armée enfin serait traitée conformément à son honneur. Le gage de la sincérité de ces promesses se trouvait, disait le prince d'Ëckmuhl, dans l'appel du maréchal Gouvion Saint-Cyr au ministère de la guerre et dans la nomination du duc d'Otrante au ministère de la police qu*il n'avait accepté qu'avec la certitude que le gouvernement marcherait dans l'esprit de modération et de sagesse dont il avait lui-même toujours donné l'exemple. Â ces conditions, l'intérêt national devait décider Tarmée à se réunir franchement au Roi; cet intérêt exigeait des sacrifices ; il fallait les faire de bonne grâce...; l'armée subsistante, l'armée unie deviendrait, si les malheurs de la France s'aggravaient, le centre et le point de ralliement de tous les Français et des royalistes même les plus exagérés. « Unissons-nous donc, disait encore le ma- » réchal ; serrons-nous, ne nous séparons jamais. Soyons » Français. Ce fut toujours, vous le savez, le sentiment » qui domina exclusivement dans mon âme; il ne me quit- » tera qu'au dernier soupir. A ce titre, je vous demande » votre confiance ; je suis sûr de la mériter et de Tob- » tenir. »
Les trois commissaires s'étant présentés de nouveau chez le ministre de la guerre pour lui communiquer leurs instructions, il leur représenta que le Roi ne pouvait pas
traiter avec rarmé« ni recevoir d*elle un programme de gouvernement. Ils comprirent la force de cette objection et écrivirent au prince d*£ckmûhl pour lui conseiller une soumission pure et simple. Dès le 43, elle fut envoyée au Roi dans une adresse ainsi conçue, que les commissaires déposèrent le surlendemain entre les mains du ministre : € Sire, Tannée aux ordres du maréchal prince d'Eck- » mûhl, pénétrée des maux de la patrie et jalouse autant » qu'il est en elle d'y mettre un terme et de prévenir la » guerre civile, nous a députés près de Votre Majesté pour » rassurer de son désir de se rallier à Elle et de ramener 9 par sou exemple ceux de ses sujets que des circon- » stances extraordinaires en ont pu éloigner. Pleine de con- » fiance dans la générosité de Votre Majesté, elle se flatte » que vous accueillerez sa soumission avec bonté et que, » jetant un voile sur tout ce qui s'est passé, vous ne vou- » drez fermer votre cœur à aucun de vos enfants. »
Le 17, le maréchal Davoust disait à ses soldats, dans une nouvelle proclamation : « C'est à vous à compléter » cette soumission par votre obéissance : arborez le dra- » peau et la cocarde blanche. Je vous demande, je le sais, » un grand sacrifice; nous tenons tous à ces couleurs » depuis vingt-cinq ans, mais, ce sacrifice, l'intérêt de la i> patrie vous le commande. Je suis incapable, soldats, de » vous donner un ordre qui ne serait pas basé sur ces » sentiments ou qUi serait étranger à l'honneur. ... Con- » servez à la patrie une nombreuse et bonne armée. »
Le maréchal, dans ses deux proclamations, s'était pré-
valu, pour appuyer les paroles de conciliation qu'il adressait à ses soldats, d'un fait survenu quelques jours auparavant, qu'on a souvent rappelé depuis, mais dont on a exagéré la portée. Dès les premiers jours de juillet, avant la reddition de Paris, quelques-uns des chefs de l'insurrection vendéenne, tels que MM. de La Rochejaquelein et de Sapinaud, avaient fait proposer au général Lamarque, commandant de Tarmée impériale, de se réunir à lui pour repousser toute tentative des armées étrangères qui aurait pour but le démembrement delà France; mais bien qu'ils se fussent présentés comme parlant au nom de tous les chefs royalistes, leur démarche n'avait pas obtenu l'assentiment unanime sur. lequel ils comptaient : la division angevine, commandée par M. d'Autichamp, avait formellement protesté contre la pensée patriotique dont elle était l'inspiration.
La soumission de l'armée de la Loire fut suivie ou même
précédée de celle de toutes les autres armées, de toutes les garnisons, de tous les détachements qui couvraient les diverses parties du royaume. Les hostilités avaient encore été très-vives, les jours précédents, sur toute la frontière de l'Est. Le général Rapp, à la tête de l'armée du Rhin retirée sous le canon de Strasbourg, avait «soutenu, le 6 et le 8 juillet, contre le corps beaucoup plus nombreux du prince de Wurtemberg, des engagements parfois assez heureux. Nous avons vu que le général Lecourbe, après une série de combats sanglants, forcé, le 6, par l'archiduc Ferdinand dans sa première ligne de défense au
Ait HI8TOIHB DE LA RESTAURATION.
milieo des montagnes do Jora, s'était replié sur le camp r^ranché de BeUort ; malgré Textrême inédite de ses forces, il y gardait one- attitude imposante. Le corps antrichien du général Frimont, après aToir occopé Chambéry et le reste de la SaToie, a^ait pénétré en France à traTons les passages des Alpes qne les Français n'étaient pas assez nombreux pour occuper : le fort de TÉcluse, Taillamment défendu, était tombé pourtant au pouvoir de l'ennemi; Grenoble lui avait ouTot ses portes après une ré^stance à laquelle la garde nationale avait pris part ei qui avait coûté, dit-on, un millier d'hommes aux Au-* trichiois ; Mâcon s'était rendu ; Lyon même avajt été occupé en vertu d'une capitulation qui avait permis à l'armée du maréchal Suchet de se retirer vers la Loire.
Dans tous les départements de l'Est, la population prêtait aux forces régulières un appui qui prouvait l'énergie patriotique, dont cette partie de la France était animée. De nombreux corps francs s'étaient formés dans les Vosges, en Lorraine, en Alsace. Hs interceptaient les communications des alliés, enlevaient leurs convois, attaquaient les détachements ou les hommes isolés, détruisaient les vivres, comblaient les puits. Le colonel Brica, qui commandait le plus considérable de ces corps, mis d'abord hors la loi par le général en chef bavarois qui ordonna de raser sa maison et de confisquer ses propriétés, finit par obtenir une capitulation honorable. En dehors de ces forces plus ou moins organisées, les habitants des campagnes et même de quelques villes se soulevaient quelquefois à l'approche
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. ft59
des envahisseurs. A Châlons-sur-Marne, les jeunes gens de l'école des Arts et Métiers et un certain nombre de gens du peuple, s'unissant à une garnison de cent cinquante hommes que commandait le général Rigault, essayèrent de repousser le général russe Czernicheff et lui firent perdre quelques soldats; la ville fut prise d'assaut et pillée, le général Rigault fut fait prisonnier et le commandant de la garde nationale tué d'un coup de lance en essayant de rétablir l'ordre. A Château-Thierry, quelques milliers de paysans voulurent défendre le passage de la Marne contre l' avant-garde du prince Barclay de Tolly, dont la marche fut un moment arrêtée. Charleville, Montbéliard, d!autres lieux encore payèrent plus ou moins chèrement de semblables tentatives. Le pillage, l'incendie, les exécutions militaires étaient trop souvent le prix de ces héroïques témérités. En recourant à ces moyens de répression et d'intimidation, en punissant comme des malfaiteurs ceux qui prenaient les armes sans appartenir à l'armée régulière, les alliés ne faisaient qu'appliquer le droit de la guerre, ils obéissaient à la terrible nécessité des guerres d'invasion : on ne saurait donc leur en faire un crime. Ce qui est triste à dire, c'est que certains journaux français, traitaïit de brigands les défenseurs du sol de la patrie, applaudissaient aux rigueurs dont ils devenaient l'objet lorsqu'ils tombaient entre les mains de l'ennemi.
Au Nord, dans les départements formés de l'ancienne Flandre, de l'Artois, de la Picardie, les populations, animées d'autres sentiments ou moins favorisées par les cir-
constances locales, n'opposèrent pas les mêmes obstacles aux progrès des armées étrangères ; mais, alors comme aujourd'hui, ce pays était couvert de nombreuses forteresses qui, sans arrêter le duc de Wellington et le maréchal Blûcher dans leur marche rapide sur Paris, les avaient obligés à laisser en arrière des détachements considérables pour les bloquer et en paralyser les garnisons. Quelques-unes de ces places n'avaient pas tardé à se rendre. Nous avons vu que Cambrai, à peine attaqué, avait ouvert ses portes aux Anglais, aidés par quelques habitants dont les journaux vantèrent le dévouement royaliste. Péronne attendit à peine pour capituler qu'un de ses ouvrages à cornes eût été enlevé d'assaut. Maubeuge, Bouchain, Condé, se soumirent également; mais la plupart des autres places, bravant les menaces et le bombardement, persistèrent à se défendre.
Lorsque l'autorité royale eut été partout reconnue, les hostilités cessèrent entre les armées proprement dites. En vertu des ordres du Roi, les corps francs furent dissous, les gardes nationales mobilisées rentrèrent dans leurs foyers, mais l'état de guerre se maintint jusqu'à un certain point pour les places fortes. Les garnisons, en se soumettant au Roi et en arborant le drapeau blanc,Tefusaient de les livrer aux étrangers, et bien que la presse royaliste signalât ce refus comme un acte de révolte, le gouvernement, loin de le voir avec déplaisir, y connivait secrètement. Il lui importait, en effet, que leïnatériel considérable déposé dans ces forteresses ne devînt pas la proie
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. . /i61
des alliés qui se Tétaient approprié partout où ils avaient pu entrer. Strasbourg, défendu par toute une armée, Metz, Lille, en un mot les places de premier ordre qu'on n'aurait pu forcer qu'au prix des plus grands sacrifices, ne furent pas attaquées, on se borna à les bloquer ; il en fut de même, aux portes de Paris, du château de Vincennes, qui renfermait une artillerie immense et qu'un brave officier mutilé, le général Daumesnil, sîit conserver à la France et au Roi malgré tous les -efforts que firent les alliés pour le surprendre ou le séduire. Les forteresses moins importantes furent l'objet d'agressions plus ou moins énergiques; beaucoup purent y résister, et l'ennemi cessa bientôt de les inquiéter ; quelques-unes finirent par succomber.
On eût dit que les étrangers, malgré leur victoire si complète, malgré l'abattement de la France, éprouvaient encore le besoin de se rassurer sur leur position. Non contents d'appeler sans cesse à eux de nouveaux renforts qui accouriaient de toutes les parties de l'Europe, ils demandèrent au gouvernement du Roi la dissolution de cette arméedontle nom, immortalisé par vingt ans de victoires, avait encore un si grand prestige malgré les revers qui les avaient suivies. Cette dissolution, disaient-ils, importait autant à la sûreté du trône qu'au repos de l'Europe. Indépendamment des raisons qui la faisaient désirer aux alliés, il y avait en effet de graves motifs à faire valoir, dans l'intérêt même de la France, pour appuyer un tel conseil. Sans doute, le gouvernement du Roi ne pouvait avoir la
pensée de se priver des services de tous les officiers, de tous les soldats qui, pendant les Cent Jours, avaient suivi les drapeaux de Napoléon, mais sa dignité, celle même des hommes qui ne demandaient pas mieux que de revenir à lui, exigeaient peut-être qu'une barrière fût élevée entre l'avenir et un passé si récent, si rempli de souvenirs fâcheux ; peut-être était-il nécessaire de briser, par une organisation nouvelle, des traditions, des liens, des dénominations mêmes dont le maintien eût sans cesse ravivé ces souvenirs, de se réserver les moyens d'écarter sans bruit, sans apparence de proscription, par une refonte générale, les officiers trop compromis pour qu'on pût songer à les employer^ au moins immédiatement, et d'ouvrir en quelque sorte aux autres une carrière nouvelle où ils ne seraient plus poursuivis et troublés par l'image du passé. Ces considérations avaient une incontestable valeur, il est impossible qu'elles ne se soient pas présentées à l'esprit des ministres de Louis XVIII ; mais, d'un autre côté, l'idée de dissoudre, sur l'invitation des étrangers, une arniée illustrée par tant de hauts faits et si nationale jusque dans ses coupables égarements, de détruire ainsi la seule force qui pût imposer quelques ménagements aux vainqueurs, répugnait au patriotisme dç la plupart de ces ministres^ et à la politique de ceux que n'inspirait pas un aussi noble sentiment. Ils se disaient probablement aussi qu'une pareille mesure était peu conforme aux assurances que le maréchal Davoust s'était cru autorisé à donner à ses compagnons d'armes
pour les décider à se soumettre. Il fallut pourtant céder à la volonté officiellement exprimée par les cabinets alliés qui menaçaient de faire passer la Loire à trois cent mille hommes et de reprendre les hostilités. Le ministre de la guerre, l'illustre Gouvion Saint-Cyr, voulait se retirer plutôt que de concourir à Tanéantissement de cette armée dont il avait été si longtemps un des plus glorieux chefs sans partager jamais ses erreurs et ses entraînements. Pour 4e décider à garder son portefeuille, on lui dit qu'une prompte réorganisation rendrait le licenciement plus apparent que réel et que sa présence dans le ministèfe était le meilleur moyen de la hâter.
Une ordonnance royale en date du 16 juillet donna donc satisfaction aux exigences des souverains alliés. Se référant à celle que le Roi avait signée en quittant la France après le 20 mars, elle prononça la dissolution de l'armée et fixa les bases sur lesquelles elle devait être réorganisée. Cette ordonnance ne fut pas immédiatement FQndue publique. On voulut laisser au commandant de l'armée dp la Loire le temps d'y préparer les esprits et aussi de rendre toute résistance impossible en disséminant peu à peu, par l'extension des cantonnements, les corps dont elle se composait. Les forces alliées avaient pris, d'ailleurs, en face de cette armée et dans les départements voisins de ceux qu'elle occupait, des positions qui « auraient rendu, de sa part, tout mouvement offensif à peu près impraticable.
L'attitude des gouvernements étrangers envers le gon-
vernement du Roi était celle d'une défiance hautaine et hostile. L'empereur Alexandre lui-même, aigri contre les révolutionnaires et les bonapartistes qu'il avait si vivement protégés en 1 81 4 et dont la conduite avait trompé son attente, et mécontent de la politique suivie au Congrès de Vienne par M. de Talleyrand, qu'il considérait comme un acte d'ingratitude à son égard, ne témoignait plus pour la France la bienveillance chaleureuse, la générosité empressée dont il s'était montré animé l'année précédente. Ses dispositions n'étaient pas changées au fond, il ne pouvait pas vouloir que la France fût par trop abaissée, trop affaiblie, mais il ne mettait plus autant de prix à la préserver de toute humiliation, de tout sacrifice nouveau. Aussi longtemps que M. de Talleyrand serait à la tête du gouvernement français, il ne croyait pas pouvoir compter avec certitude sur l'alliance du cabinet des Tuileries, et, dès lors, il était moins enclin à se mettre en avant pour le protéger contre le mauvais vouloir de la coalition. On aurait pu penser que les motifs mêmes de son refroidissement disposeraient l'Angleterre et l'Autriche à favoriser les intérêts français : c'était, en effet, pour s'être allié à Vienne avec ces deux puissances que M. de Talleyrand avait perdu les bonnes grâces du grand monarque du Nord. Il n'en fut rien pourtant : le traité du 4 janvier, base de cette alliance passagère, était une de ces combinaisons factices, quelquefois nécessaires, mais qui, ne sortant pas de la nature des choses, survivent rarement à l'incident qui les a fait naître. L'Angle-
terre et TAutriche, en présence d'une situation nouvelle qui leur fournissait une occasion de porter des coups sensibles à une puissance dont les intérêts naturels sont opposés aux leurs, devaient facilement oublier un rapprochement momentané, résultat de circonstances qui n'existaient plus.
C'était pour complaire à l'empereur Alexandre et le rendre, s'il était possible, favorable au nouveau [cabinet, que M. de Talleyrand, ainsi que je Tai expliqué, avait eu l'idée d'y faire entrer le duc de Richelieu comme ministre de la maison du Roi et de réserver le département de l'intérieur pour le général Pozzo; mais le duc de Richelieu n'avait pas accepté, et si une invincible répugnance à devenir le collègue de Fouché avait été, comme on l'assure, le motif réel de son refus dont M. de Talleyrand éprouva un très-vif dépit, on a lieu de croire que l'influence de l'Empereur n'y fut pas étrangère. Il fallut aussi renoncer au projet de faire entrer le général Pozzo dans le conseil. - BI. Pasquier continua donc à être chargé des deux départements de l'intérieur et de la justice, dans lesquels il avait pour assistants, en qualité de secrétaires généraux, deux hommes fort jeunes encore, mais d'un mérite déjà reconnu, MM. de Barante et Guizot, et l'administration de la maison du Roi resta entre les mains d'un simple intendant, M. de Pradel. L'impossibilité où le ministère paraissait être ainsi de se compléter ne pouvait que l'affaiblir, alors qu'il aurait eu besoin de réunir de grandes forces pour surmonter les m. 30
diflicullés innombrables contre lesquelles il avait à lutter.
La cause principale de celte faiblesse, Tayersion de Tempereur de Russie pour M. de Talleyrand, était d'ailleurs ignorée du public, el les collègues du président du conseil n'en connaissaient pas eux-mêmes toute l'étendue. Bien loin de là, M. de Talleyrand était parvenu jusqu'à ce moment à maintenir dans les esprits la conviction vraie en 18U, vraie encore quelques mois auparavant, que seul il inspirait confiance à TËurope et que tout cabinet dont il ne ferait pas partie serait hors d'état de défendre avec efficacité les intérêts de la France. Ce qu'il y avait de réel dans cette opinion, c'est qu'il n'avait pas cessé d'entretenir de bonnes relations avec les ministres d'Angleterre et d'Autriche, qui lui savaient gré de déplaire à la Russie; mais c'étai>t précisément avec la Russie qu'il importait alors au gouvernement français de se mettre d'accord, parce que c'était d'elle seulement qu'il pouvait attendre un utile appui.
Les puissances gardaient envers lui un silence absolu sur la nature des arrangements qui devaient précéder le rétablissement de la paix. Ce silence, que M. de Talleyrand s'efforçait vainement de leur faire rompre, avait quelque chose de menaçant. Il se tramait évidemment entre les coalisés quelque projet qu'ils croyaient à propos de cacher à la France jusqu'au moment où, tout se trouvant arrêté entre eux, ils seraient en mesure de lui imposer leurs volontés. A défaut de révélations directes, les journaux étrangers, échos des passions haineuses et avides qui s'agi-
HISTOIRE DE LA RËSTAORATIOfl. &09
talent dans le sein de la coalition, pouvaient faire pressentir les exigences que le gouvernement du Roi aurait bientôt à subir : le Mercure du Bhin^ feuille prussienne de Coblentz, revendiquait TAlsace pour rAllemagne; V Oracle 9 de Bruxelles « réclamait' pour les Pays-Bas la Flandre française; les journaux anglais demandaient, outre le licenciement de l'armée, que les principales forteresses de la France fussent démantelées, que son territoii^ fût occupé temporairement par cent cinquante mille soldats étrangers et qu'on lui enlevât les monuments des arts conquis pendant les guerres de la République et de l'Empire; ils voulaient aussi qu'on profilât de la circonstance pour obliger le gouvernement du Roi à acquitter certaines créances anglaises dont le payement avait été éludé jusqu'alors , et , de plus , à supprimer immédiat tement la traite des noirs, qu'aux termes du traité de Paris la France pouvait encore exercer pendant quatre années.
Sur ce dernier point, qui intéressait si vivement l'opinion publique en Angleterre, lord Castlereagh ne tarda pas à faire une démarche formelle auprès de M. de Talleyrand. En lui annonçant que le gouvernement britannique avait ordonné la levée du blocus des ports français dès qu'il avait eu connaissance de l'arrivée de Napoléon à bord d'un bâtiment anglais, il lui écrivit qu'il était chargé d'inviter le cabinet des Tuileries à porter toute son attention sur le commerce des esclaves, et il exprima la confiance que le Roi tiendrait à honneur de maintenir l'aboli-
ftC8 HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
tion absolue de la traite, décrétée pendant son absence. M. de Talleyrand s*empressa de répondre que le Roi avait donné des ordres pour que, de, la part de la France, ce commerce cessât dès à présent partout et pour toujours, et que l'abolition de la traite n'étant pas contraire au vœu de ses sujets , la satisfaction qu'il en éprouvait s'augmentait de la certitude de faire quelque chose d'agréable à la nation anglaise.
M. de Talleyrand, désespérant de vaincre la froideur de l'empereur Alexandre, se flattait apparemment de l'espérance de gagner l'appui du cabinet de Londres en lui donnant une preuve de condescendance aussi marquée, mais tous ses efforts pour diviser les alliés, pour les opposer les uns aux autres, devaient échouer. Ils persistaient à le tenir à l'écart des délibérations dans lesquelles ils agitaient les destinées de la France.
Dans cette situation si précaire, le ministère français travaillait, avec autant de courage que de sagesse, à réorganiser le gouvernement royal en évitant les fautes et les écueils qui avaient préparé la catastrophe du 20 mars. Jamais, peut-être, on n'a vu, à la suite d'une grande '^^volution, un pouvoir soudainement rétabli montrer une modération égale à celle dont la royauté parut animée dans ces premiers moments et prendre autant de soins pour se préserver des dangers d'une politique réactionnaire.
On espérait, en convoquant promptement les Chambres, y trouver un point d'appui pour rassurer l'esprit public,
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. ft69
pour coDtenir les partis el même, au besoin, pour ^e donner, dans la résistance qu'on pourrait avoir à opposer aux exigences étrangères, une certaine force morale, la seule qu'il fût alors possible d'employer. Il y avait à décider une question préliminaire : réunirait-on la Chambre des députés de.ISU, l'ancien Corps législatif, ou bien feraiton procéder à des élections nouvelles? De puissants motifs militaient sans doute pour le premier terme de cette alternative. La Chambre de 4814, dans sa grande majorité, était étrangère aux partis extrêmes et aux passions violentes qui agitaient en ce moment le pays ; la modération dont elle avait fait preuve permettait d'espérer qu'elle s'associerait franchement aux vues du ministère; en la rappelant, on gagnait un temps précieux dans les conjonctures où se trouvait le pays et on échappait aux chances périlleuses de l'agitation que devaient nécessairement produire des élections générales faites au milieu d'une telle crise. D'un autre côté, cette Chambre, nommée dans des circonstances si différentes, à une époque dont on était séparé par trois révolutions, ne pouvait plus guère être considérée comme représentant les sentiments et les vœux actuels du pays; beaucoup de sièges étaient devenus vacants par la mort des titulaires ; les pouvoirs des trois cinquièmes de ses membres étaient expirés ; enfin, un bon nombre d'entre eux avaient pris, dans la Chambre des représentants, un rêle qui aurait rendu leur position difficile en présence de la royauté et qui devait faire désirer qu'ils fussent écartés, au moins momentanément, de
la représentation nationale. Ces considérations prévalurent. On décida que les collèges électoraux seraient appelés à nommer de nouveaux députés.
Ces collèges étaient toujours ceux de TEmpire, organisés, non pas pour élire directement des députés, mais pour présenter au Sénat des candidats parmi lesquels il devait les choisir. Il fallait, comme Napoléon Tavait fait pendant les Cent Jours, chercher un moyen d'appliquer au système constitutionnel cet instrument d*un pouvoir despotique. La combinaison à laquelle s*arréta le gou-< vernement du Roi fut absolument différente de celle que l'Empereur avait adoptée : Napoléon avait également attri** bué aux collèges de département, formés des principaux propriétaires, et aux collèges d'arrondissement, pris dans la masse des citoyens, le droit d'élire des représentants; par une inspiration plus aristocratique, on réserva l'élection aux collèges de département en ne laissant aux autres que la faculté de leur présenter des candidats.
Une ordonnance royale, signée le 43 juillet, posa les bases de ce nouveau système. Le préambule ^tait conçu dans un esprit très-libéral : « Nous avions annoncé, di- » sait le Roi, que notre intention était de proposer aux » Chambres une loi qui règl&t les élections des députés » des départements. Notre projet était de modifier, con- » fermement à la leçon de l'expérience et au vœu bien » connu de la nation, plusieurs articles de la Charte con* » stitutionnelle touchant les conditions d'éligibilité, le » nombre des députés et quelques autres dispositions
» relatives à la composition de la Chambre, à l'initiative » des lois et au mode de délibération. Le malheur des ^ temps ayant interrompu la session...., nous avons » pensé que maintenant le nombre des députés des dépar- » tements se trouvait, pour diverses causes, beaucoup » trop réduit pour que la nation fût suflSsamment repré- » sentée; il importait surtout, dans de telles circonstances, » que la représentation nationale fût nombreuse, que ses » pouvoirs fussent renouvelés, qu'ils émanassent plus » directement des collèges électoraux, qu'enfin les élec- ^ tions servissent comme d'expression à Topinion ac- » tuelle de nos peuples. Nous nous sommes donc déter- » miné à dissoudre la Chambre des députés et à en » convoquer sans délai une nouvelle ; mais le mode des » élections n'ayant pu être réglé par une loi non plus que » les modifications à faire à la Charte, nous avons pensé » qu'il était de notre justice de faire jouir dès à présent )> la nation des avantages qu'elle doit recueillir d'une > représentation plus nombreuse et moins restreinte dans i> les conditions d'éligibilité, mais voulant cependant que, » dans aucun cas, aucune modification dans la Charte ne » puisse devenir définitive que d'après les formes con- » stitiftionnelles, les dispositions de la présente ordony nance seront le premier objet des délibérations des » Chambres. Le pouvoir législatif, dans son ensemble, » statuera sur la loi des élections et sur les changements » à faire à la Charte dans cette partie, changements dont » nous ne prenons ici l'initiative que dans les points les
hli BISTOIRE DE LA RESTAURATION.
» plus indispensables et les plus urgents, en nous im- » posant même Tobligation de. nous rapprocher autant » que possible de la Charte et des formes précédemment » en usage. »
Conformément aux prémisses ainsi posées, Tordonnance convoquait pour le 44 août les collèges d'arrondissement et pour la semaine suivante ceux de département. Chacun des premiers devait désigner un nombre de candidats égal au celui des députés du département, et le collège de département, exclusivement investi du droit de nommer les députés, devait en prendre la moitié au moins parmi ces candidats. L'âge de Téligibllité, fixé par la Charte à quarante ans, était abaissé à vingt-cinq, celui de Télectorat de trente à vingt et un, le nombre des députés était porté de deux cent cinquante-huit à quatre cent deux ; quatorze articles de la Charte, ceux précisément qui se rapportaient aux matières indiquées dans le préambule, devaient être soumis à la révision du pouvoir législatif pendant la prochaine session.
Une seconde ordonnance, publiée peu de jours après et motivée par la convenance de remplir les vides considérables que le temps avait opérés dans un grand nombre de collèges, autorisa les préfets à adjoindre à chacun des collèges de département vingt membres pris à leur choix, moitié parmi les trente plus imposés, moitié parmi les individus qui avaient rendu des services à TÉlat, et à chaque collège d'arrondissement dix membres pris uniquement dans cette dernière catégorie. Cette autorisation
assez extraordinaire n'était pas illégale; elle était justifiée par une loi rendue au temps du Consulat, mais cette loi, n'ayant jamais été appliquée, était tombée dans un parfait oubli. Le ministère, en la ressuscitant malgré les représentations de M. Pasquier qui en jugeait l'emploi superflu et peut-être dangereux dans les conjonctures où Ton se trouvait, crut y trouver un moyen d'exercer sur les élections une influence modératrice. En général, il avait confiance dans leur résultat. Les royalistes exclusifs, au contraire, étaient loin de se tenir assurés d'y remporter la victoire. Les étrangers craigqaient qu'il n'en sortît des députés trop libéraux, trop patriotes, qui feraient obstacle aux exigences des puissances alliées. Les innovations réalisées ou promises par l'ordonnance du 43 juillet étaient toutes dirigées, comme nous venons de le voir, vers un plus large développement de la liberté et des institutions constitutionnelles. Une autre ordonnance, datée du 20 du même mois, apporta au régime de la presse une modification analogue : le Roi, reconnaissant, disait-elle, que la restriction qui soumettait à la censure préalable tout' écrit de vingt feuilles d'impression et au-dessous présentait plus d'inconvénients que d'avantages, s'était décidé à lever cette restriction, se reposant, pour la répression des abus, sur le zèle de la magistrature. La majorité du ministère eût voulu affranchir aussi les journaux, mais le Roi s'y refusa, et il fut appuyé dans sa résistance par le ministre de la police. Il est certain que, dans un pays livré à l'invasion étrangère, en pré-
hU HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
seDce d'enoemis vainqueurs dont il importe de ne pas irriter les ressentiments puisqu^on est à leur merci, la liberté absolue de la presse, qu'ils ne manqueraient pas d'étouffer dès qu'elle leur deviendrait importune, n'est qu*un contre-sens dangereux et sans dignité. Aussi la censure des écrits périodiques ne tarda-t*elle pas à être rétablie, telle h peu près qu'elle avait existé pendant la première Restauration, et on décida de plus qu'aucun journal ne pourrait paraître sans une nouvelle autorisation du Roi, toutes celles qui avaient été antérieurement accordées étant révoquées.
Tous les actes du gouvernement étaient empreints du caractère de modération, de sagesse, de libéralisme Téritable qui distingue, en général, ceux que je Tiens de rapporter. En annulant les actes et les nominations du gouvernement des Cent Jours dont on ne reconnaissait pas la légitimité et qui n'avait pas assez duré pour qu'on pût invoquer en sa faveur une sorte de prescription, on eut soin de tempérer la rigueur nécessaire d'une telle résolution par des ménagements combinés pour empêcher une perturbation trop grave des intérêts publics ou particuliers. On se décida même à maintenir une mesure financière d'une régularité contestable à laquelle le gouvernement des Cent Jours avait eu recours pour se procurer, dans sa détresse, des ressources extraordinaires : il avait fait vendre à un cours très-désavantageux plusieurs millions de rentes appartenant à la Caisse d'amortissement et à d'autres établissements, en s'affranchissant de
diTerses formalités obligatoires en pareil cas. Pour annuler ces marchés onéreux, il eût suffi de s'opposer à Taccomplissement tardif de ces formalités; on y pensa un moment, mais comme la plupart des acquéreurs avaient agi de bonne foi, ignorant la provenance des rentes qu'on leur avait livrées, on se décida à reconnaître la validité des ventes. On ne donna même aucune suite à Tintention d'abord annoncée de poursuivre les agents compromis dans cette opération, et sur le rapport d'une commission nommée pour examiner la question, une ordonnance royale, rendue quelques mois après, déclara que l'État n^avait aucun recours à exercer contre le duc de Gaëte et le comte MoUien, ministres des finances et du trésor après le SO mars, qui avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir, soit pour empêcher cette négociation financière, soit pour en atténuer les inconvénients. En agissant de la sorte, le gouvernement du Roi ne fit pas seulement preuve d'une bienveillante équité, il consulta les véri-^ tables intérêts du crédit public : pendant le peu de jours qu'avait duré son hésitation, tout était resté en suspens à la Bourse et le cours des effets publics n'avait pas même été coté.
Les circulaires des ministres, et particulièrement celles de M. Pasquier comme chef des deux départements de la justice et de l'intérieur, recommandaient aux agents du pouvoir la fermeté, la modération, le respect des lois et de la liberté. constitutionnelle, la résistance aux entraînements des opinions et des partis.
Les mêmes principes présidaient à la distribution des emplois publics. A cet égard, la tâche des ministres était surtout difficile. Ils étaient assiégés d'innombrables sollicitations. L'ambition, la cupidité, se couvrant du voile de l'esprit de parti, affectaient de considérer toutes les places comme vacantes. Les dénonciations arrivaient de toutes parts contre ceux qui les occupaient ou dont on voulait écarter la concurrence. Elles ne furent pas écoutées, au moins dans ce premier moment, et les ordonnances par lesquelles on pourvut aux préfectures ne purent laisser aucun doute sur la volonté qu'avait le gouvernement d'éviter toute réaction : vingt des préfets qui étaient en fonctions avant le 20 mars furent renvoyés à leur poste, trente-quatre obtinrent d'autres résidences; M. de Bondy, à qui Napoléon avait donné la préfecture de la Seine, et qui s'était flatté assez peu raisonnablement de l'espoir de la conserver, obtint en dédommagement celle de Metz. On fit rentrer en activité de service quelques anciens préfets de l'Empire qui, pendant les Cent Jours, s'étaient tenus à l'écart. La liste contenait, à côté de ces noms, ceux de quelques royalistes ardents protégés par les princes, mais on y trouvait aussi un régicide, le baron Richard; il est vrai que, chargé pendant les Cent Jours de la préfecture du Calvados, il en avait ensuite été révoqué comme suspect de connivence aux intrigues des amis des Bourbons, et que Fouché l'avait jugé propre à déjouer, dans le déparlement de la Charente-Inférieure, les tentatives de Napoléon qui n'avait pas encore quitté à France.
La plupart de ces choix n'étaient pas faits pour contenter les royalistes exclusifs ; aussi donnèrent-ils lieu à de vives réclamations, et tous ne purent pas être maintenus. M. de Bondy ne tarda pas à être destitué, aussi bien que le préfet de Rouen, M. Stanislas de Girardin, qui avait été pendant les Cent Jours préfet de Versailles et membre de la Chambre des représentants.
Je me suis arrêté avec quelque complaisance sur ces débuts de la seconde Restauration, parce qu'il me semble qu'on n'a pas généralement accordé assez d'attention , rendu assez de justice au système suivi par la royauté dans des conjonctures qui auraient expliqué et presque excusé de sa part une politique moins raisonnable et moins conciliante. La conduite du ministère est d'autant plus digne d'éloges qu'il trouvait dans sa composition même des obstacles difficiles à surmonter. Ses deux membres principaux, le prince de Talleyrand et le duc d'Otrante, le second surtout, avaient dans leur passé dés souvenirs qui les plaçaient peu favorablement pour exercer sur le parti royaliste une influence modératrice, si nécessaire en ce moment. Ils ne pouvaient lui inspirer une sérieuse confiance, et les conseils de modération qu'ils essayaient de lui faire entendre paraissaient suspects de leur part. Fouché, d'ailleurs, dont les talents n'étaient appropriés qu'à l'intrigue, aux agitations des crises révolutionnaires et tout au plus au régime du despotisme, se trouvait entièrement déplacé dans un gouvernement de liberté régulière; il ne savait comment se plier à ses né-
&78 tfiSTOIRB DE LA RESTAURATION.
cessités. La force de Thabitude le ramenait, presque à son insu, aux machinations ténébreuses qui étaient devenues pour lui un besoin et dans lesquelles il avait passé sa vie? Il ne prenait que peu de part aux délibérations du conseil. Les autres ministres se déflaient de lui. Le prestige quMl avait eu l*art d'exercer sur les royalistes de la cour, sur Monsieur lui-même, commença^ à se dissiper. Les royalistes des provinces, qu*il n'avait pu séduire parce qu'il ne s'était pas trouvé en relations avec eux, n'avaient pas compris que le Roi l'eût admis au nombre de ses conseillers, ils en témoignaient aulant d'indignation que de surprise, et cette surprise, cette indignation commençaient à devenir générales. Le contact d'un tel homme était pour ses collègues un principe d'affaiblissement.
Pour de tout autres motifs, la position de M. de Vitrolles, qui exerçait encore les fonctions de secrétaire du Conseil, bien qu'il n'en eût plus le titre, y créait aussi des embarras sérieux. S'il savait s'y rendre utile par sa vive intelligence, par les relations multipliées qu'il entretenait dans tous les partis et en servant quelquefois aux ministres d'intermédiaire auprès du Roi, son goût pour l'intrigue, ses indiscrétions, le-penchant qui l'entraînait vers le parti de Monsieur, dans lequel il avait plus qu'ailleurs la chance de jouer un rôle important, faisaient de lui, pour les membres du conseil, un auxiliaire inquiétant et même dangereux.
Telle était déjà^ peu de semaines après la rentrée de Louis XVIII à Paris, la situation de son gouvernement.
. Une grande préoccupation avait plané jusqtt*& ce moment sur tousses actes et nerlui avait pas laissé une entière 4iberté d'esprit. Cette préoccupation, c'était celle du sort qui allaitétre fait à Napoléon.
Nous avons vu qu'il n'avait quitté le territoire français que huit jours après l'arrivée du Roi aux Tuileries, et j'ai raconté comment il, s'était embarqué le 45 juillet sur le vaisseau anglais le Bélier ophon, qui, le surlendemain,, avait fait voile pour l'Angleterre. La joie fut grande dans le parti royaliste, dans le gouvernement et parmi les souverains et les ministres étrangers, lorsqu'on apprit que l'homme dont le seul nom les faisait encore trembler était enfin prisonnier. Jusqu'au dernier moment, on avait craint qu'il ne parvînt à s'échapper, et que, réfugié aux États-Unis, il n'y trouvât un asile inviolable d'où il continuerait à menacer les trônes et la paix de l'Europe. On s'occupa aussitôt des moyens de mettre le monde à l'abri de ce danger. Dans l'antiquité, au moyen âge, il y a deux cents ans encore, on n'eût pas hésité à se défaire par le meurtre de ce grand ennemi, moins coupable encore aux yeux de ses adversaires pour son ambition insatiable et sans scrupules que pour son formidable génie. L'adoucissement des mœurs, les progrès de la morale publique ne permettaient plus de recourir à un aussi terrible remède, mais on était décidé, tout en épargnant l'existence physique de Napoléon, à ne reculer devant aucune des précautions rigoureuses qui pouvaient être nécessaires pour la rendre inoffensive. Le gouvernement britannique.
à qui le hasard Tavaitlivré, n'essaya pas de s'en prévaloir pour s'arroger un droit particulier de disposer de lui ; il consentit d'autant plus facilement à se concerter pour cela avec ses alliés qu'en réglant par un acte diplomatique les mesures que Ton prendrait, en les présentant comme l'œuvre de l'Europe coalisée, il les plaçait en dehors du contrôle direct du Parlement et se mettait en mesure de ne pas tenir grand compte des attaques de l'opposition. Une convention fut conclue à Paris par les n^inistres d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie. Elle portait que Napoléon Bonaparte était regardé par les puissances signataires du traité du 25 mars comme leur prisonnier, que sa garde était confiée spécialement à l'Angleterre, que les coups- d'Autriche, de Russie et de Prusse nommeraient des commissaires pour résider au lieu choisi par le gouvernement britannique comme le séjour de Napoléon , que ces agents, sans être chargés de la responsabilité de sa garde, s'assureraient de sa présence, et que le roi de France serait invité, au nom des quatre cours, à désigner aussi un commissaire.
Cette convention ne fut signée que le 3 août. Dès le 24 juillet, le Bellerophon avait jeté l'ancre dans la baie de Torbay, ayant à bord Napoléon et ses compagnons d'exil. Le général Gourgaud, porteur de sa lettre au prince régent , était déjà arrivé à Plymouth , mais, malgré ses vives instances, on ne lui avait pas permis de descendre à terre et on l'avait aussi conduit à Torbay où il fit connaître à l'Empereur l'impossibilité dans laquelle
il s'était trouvé d'accomplir sa mission. Le 26, le BelleropAo/i fut dirigé de Torbay sur Plymouthpour y rallier Téscadre commandée par Tamiral Keith. L'amiral fit aussitôt une visite à Napoléon, le traita avec des égards respectueux et, en lui exprimant le regret de ne pouvoir l'auloriser à débarquer, lui dit qu'il attendait des ordres de Londres. Déjà, cependant, des dispositions étaient prises pour empêcher toute communication entre le Bellerophon et la terre : un cordon de chaloupes formé autour de ce bâtiment écartait les innombrables embarcations qui accouraient pour essayer d'approcher et de voir le grand captif.
Le 31 juillet, le sous-secrétaire d'État de la marine se présenta sur le Bellerophon et remit à Napoléon une note par laquelle on lui signifiait qu'il allait être conduit à Sainte-Hélène et qu'il ne pourrait y emmener avec lui que quatre personnes qui, pour être autorisées à l'accompagner, devraient préalablement se reconnaître prisonnières de l'Angleterre. A cette déclaration dont Napoléon avait sans doute prévu la nature, il répondit d'une voix calme que, pour l'honneur du gouvernement britannique, il devait croire que cette détermination n'était pas irrévocable , que s'étant rendu à bord du Bellerophon sur l'assurance donnée par le capitaine Maitland qu'il avait ordre de le recevoir avec sa suite et de le transporter en Angleterre, il était l'hôte et non le prisonnier de la nation anglaise, que les ministres étaient sans doute mal informés des faits, qu'il allait les leur faire connaître et récla-