III
mer d'eux ce qu'il était venu chercher, la faculté de vivre libre sous la protection et la surveillance des lois anglaises.
Il remit *én effet à famiral une lettre conçue dans ce sens, mais elle resta sans réponse. Six jours s'écoulèrent sans nouvel incident. On attendait de Paris la ratification des arrangements déjà arrêtés. Tout étant réglé enfin par la convention dont j'ai parlé, le Bellerophon partit de Plymouth et revint, le 7 août, mouiller à Torbay. Il y trouva le Nortimmberlandj vaisseau de ligne monté par l'amiral Cockburn. Dans la soirée du même jour, cet amiral fit dire à Napol.éon que le gouvernement britannique le considérant comme prisonnier de guerre, il avait ordre de lui enlever son argent, seswarmes, son épée même. L'Empereur s'étant récrié contre cette dernière prescription dans laquelle il ne pouvait voir qu'une injure gratuite et l'amiral Keith s'étant interposé en sa faveur, l'amiral Cockburn consentit à lui laisser son épée, mais les généraux et les officiers qui l'accompagnaient furent complètement désarmés, ses coffres et ses bagages devinrent l'objet de la plus minutieuse perquisition et on séquestra l'argent et les effets précieux qui s'y trouvaient. Le lendemain, Napoléon fut transféré à bord du Northumberland avec le comte et la comtesse de Montholon, le général Gourgaud, le comte de Las-Cases et son jeune fils, seuls admis, avec quelques valets, à partager son exil. Le duc de Rovigo, le général Lallemand et toutes les autres personnes de sa suite restèrent en Angleterre.
A peine arrivé sur le Northumberland, il dicta cette protestation qui devait servir de texte aux réclamations de ses partisans contre Temprisonnement auquel il était condamné, mais dont les assertions sont loin d*étre conformes à la réalité des faits : « Je proteste solennellement ici, à » la face du ciel et des hommes, contre la violation de mes » droits les plus sacrés, en disposant par la force de ma » personne et de ma liberté. Je suis venu librement à bord > du Bellerophon, je ne suis pas prisonnier, je suis Thôte » de FÂngleterre. Aussitôt assis à bord du Bellerophon, » je fus sur le foyer du peuple britannique. Si le gouver- » nemenl, en donnant des ordres au capitaine du Be/Zcro- » phon de me recevoir ainsi que ma suite, n'a voulu que » tendre une embûche, il a forfait à Fhonneur, il a flétri » son pavillon. Si cet acte se consommait, ce serait en vain » que les Anglais voudraient parler de leur loyauté, de » leurs lois, de leur liberté. La foi britannique se trouve- » rait perdue dans Tbospitalité du Bélier ophon. J'en » appelle à l'histoire ; elle dira qu'un ennemi qui fit vingt » ans la guerre au peuple anglais vint librement, dans son » infortune, chercher un asile sous ses lois ; quelle preuve » plus éclatante pouvait-il donner de son estime et de sa » confiance ! Mais que répondit-on en Angleterre à tant » de magnanimité? On feignit de tendre une main hospi- » talière à cet ennemi, et quand il se fut livré de bonne » foi, on rimmola. »
Dans Taprès-midi du môme jour, 8 août, le Northumberland fit voile pour Sainte-Hélène où il toucha le 4 7 oc-
LSh HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
tobre. Ainsi commença cette captivité rigoureuse,, qui, présentée par ceux qui Tout racontée sous des aspects si divers, devait laisser, dans les esprits impartiaux et bien informés, des souvenirs regrettables tout à la fois pour le ministère anglais et pour la mémoire de Napoléon.
Dans Texcès dMnfortune où il était tombé, rien ne donne une plus grande idée de la terreur qu'il inspirait encore à ses ennemis que la joie qu'ils éprouvèrent en apprenant qu'il était enfin captif. Les hommes pardonnent quelquefois les maux qu*on leur a infligés, jamais les terreurs, les humiliations qu'on leur a fait subir. La presse de tous les pays redoubla d'outrages et de violences envers le grand homme dont les égarements étaient si cruellement expiés. Le Journal des Débats, que je cite de préférence parce que son langage peut donner la mesure des emportements auxquels s'abandonnaient avec moins de talent et plus de grossièreté la plupart des écrivains de celte époque, le Journal des Débats insultait ainsi au malheur de Napoléon et de ses parents, de ses partisans proscrits : « Bonaparte, que tant de bras envi- » ronnaient, il y a peu de temps , ne saurait même... » trouver aujourd'hui une main d'esclave qui lui rende » le service de le tuer. Au-dessous de l'efféminé Othon, » plus malheureux que Néron, il n'a pas su se donner la » mort et n'est pas assuré maintenant de l'obtenir. Tous » ces rois, tous ces princes de sa façon que nous avons vus » figurer avec lui dans des costumes et avec des attitudes » plus ou moins dramatiques et grotesques fuient dis-
» perses comme une troupe de masques le lendemain du » carnaval, jetant leurs couronnes, leurs sceptres et leurs » manteaux. Le roi Murât, surnommé Franconi à cause » de Taffectation de sa parure militaire et qui n'a pu venir )» étaler au Champ de Mai ses plumets, ses broderies et tout » son oripeau, erre maintenant presque seul dans les dé- » filés les plus détournés des Alpes sous un déguisement » beaucoup moins pompeux. Il paraît qu'on nous ramè- » nera et qu'on va rendre à lajusticedenos tribunaux Lal- » lemand et Rovigo qui, certes, ne croyaient pas que leur » dévouement intéressé à l'ex-Empereur aurait un pareil » résultat. »
Ce même journal, racontant que Louis XVIII s'était montré à Tune des fenêtres des Tuileries au peuple rassemblé dans le jardin et l'avait salué avec une ineffable tendresse^ ajoutait ridiculement : « S'il était possible » d'établir quelque comparaison entre le ciel et l'enfer, )> si ce rapprochement lui-même n'était pas un blas- » phème odieux, quel homme aurait pu se rappeler, sans » sentir son cœur glacé d'épouvante, qu'à la même place » où la physionomie céleste de notre père rayonnait de » tout l'amour du peuple et de toute la sincérité d^une » sublime vertu, on avait pu voir naguère, caché à demi » derrière ses odieux satellites, ce Corse au teint de plomb » et à l'œil de tigre, dont la bouche n'a jamais souri qu*au » carnage. »