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CHAPITRE XVllI

Exactions, pillages et actes d'oppression commis par les années étrangères. — Défense héroïque d*Huningue. — Réaction royaliste dans le Midi. Massacres de Ntmes, d*Uzës. — Désordres dans VOuesL — Ordonnance du 24 juillet, contenant des listes de proscription. — Aulre ordonnance retranchant de la Chambre haute les pairs des Cent Jours. — Arrestation de l.avallette, Labédoyère, Ney. — Dissolution de l'armée. — Révolte de la garnison de Strasbourg. — Assassinat de Brune, de Ramel. — Jugement et exécution de Labédoyère.

Les maux que la France endurait, les difiScultés que son gouvernement avait à surmonter étaient si multipliés, si compliqués, réagissaient tellement les uns sur les autres, qu*on ne sait, en quelque sorte, comment en tracer le tableau et dans quel ordre les exposer pour en faire bien comprendre la nature et la gravité.

Bien que Paris, depuis Tarrivée des souverains étrangers, fût à Tabri des violences sauvages dont Tavaient menacé les rancunes du général prussien, le régime que subissait celte capitale n'avait pas cessé d'être celui de la conquête. Un oflTicier prussien, le général MûfiBing, en

avait été nommé gouverneur pour les alliés, et un ordre du jour signé par le duc de Wellington et par le prince Blûcher avait placé sous son autorité la garde nationale et la gendarmerie. En 181 4, aucun logement militaire n'avait été imposé aux Parisiens, mais cette fois, Blûcher avait tenu à ce que cette charge ne leur fût pas épargnée, et il y avait attaché des conditions qui la rendaient aussi coûteuse que pénible. Les gardes impériales de Russie et d'Autriche étant venues bientôt se joindre aux Prussiens et aux Anglais, les maisons étaient encombrées, celles surtout des hommes connus pour leur attachement au gouvernement impérial. Des excès, des scènes sanglantes ayant été quelquefois le résultat des brutalités des soldats, les généraux se décidèrent à les retirer des quartier^ habités par les classes populaires pour les concentrer dans ceux où leur sûreté personnelle était moins exposée et qui, par conséquent, se trouvèrent surchargés en proportion. Puis, pour loger une partie, des troupes, on construisit au Luxembourg, sur les places et sur les quais de vastes et solides baraques en charpente autour desquelles étaient établis des cordons de sentinelles avec des canons chargés. Au bois de Boulogne, où étaient campés les Anglais, presque tous les arbres qui faisaient Tornement de cette promenade furent abattus. Peu s'en fallut que le Jardin des Plantes ne devînt aussi le théâtre d'un campement prussien qui l'aurait également dévasté. Pour sauver ce précieux établissement, il fallut recourir à l'intervention du savant Humboldt qui accompagnait le roi

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de Prusse et jouissait auprès de lui d'un grand crédit. Indépendamment de l'énorme fardeau que faisait peser sur les habitants le tarif très -élevé, par lequel on avait réglé les conditions du logement, indépendamment de la contribution de huit millions imposée d*abord à la ville, Taiiministration municipale av^t sans cesse à répondre à des exigences nouvelles, et ces exigences étaient souvent appuyées de la menace d'enlever le préfet et les officiers municipaux pour les conduire en Prusse, s'il n'y était satisfait sans relard. Il fallait payer aux généraux et aux officiers des frais de table considérables, leur fournir des meubles, acquitter des subsides en argent réclamés sous divers prétextes, pourvoir à des réquisitions en nature de toute espèce. Un bureau spécial établi à l'IIÔtel de Ville avait peine à sufiSre à ce travail incessant. La charge journalière qui résultait d'un tel état de choses s'élevait à 600,000 francs. Pour y subvenir, les ressources ordinaires étaient évidemment insuffisantes. Après de vains appels faits aux grands capitalistes qui n'offrirent que des secours insignifiants, on dut s'adresser au crédit, et la ville fut autorisée à faire un emprunt de douze millions. A l'aide de cet emprunt et d'un système de bons communaux dont on assura la circulation en y attachant un intérêt assez élevé, on put faire face aux nécessités les plus urgentes. Le préfet, M. de Chabrol, pour se ménager, dans la tâche diflQcile qu'il avait à remplir, la force morale qui pouvait seule la rendre un peu moins ardue, avait pris la précaution de s'entourer d'une commission formée des principaux ban^

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quieis de Paris, sans distinction d^opinions politiques, de la consulter sur toutes ses opérations et de ne rien décider sans son assentiment.

En exposant ce que l'occupation était à Paris, j*ai fait assez pressentir le caractère qu'elle devait avoir dans les autres parties de la France où les autorités locales, ne se trouvant pas protégées par la présence du gouvernement, des souverains et des ministres étrangers, étaient peu en mesure de se faire respecter par des chefs militaires souvent durs, avides, enivrés de leur toute-puissance momentanée et affranchis de tout contrôle immédiat. A Lyon, à Saint-LÔ, à Senlis, à Auxerre, à Vendôme, à Épinal et dans d'autres lieux encore, ces derniers s'emparèrent des fonds déposés dans les caisses publiques. Dans la plupart des villes, ils levaient de fortes contributions, tant en urgent qu'en nature, désarmaient les populations et mettaient la main sur tout ce qui était à leur convenance dans les propriétés de l'Etat et des communes. Un grand nombre d'entre eux se faisaient remettre, à titre de frais de table ou comme gratifications, des sommes quelquefois très-considérables. Le moindre incident suffisait pour devenir le prétexte d'amendes qui grossissaient encore le produit de ces exactions. A Bourg, par exemple, quelques cris de vive l'Empereur s'étant fait entendre sur le passage du cardinal Fesch qui, expulsé de France, retournait en Italie, cette petite ville fut taxée par le général autrichien à 60,000 francs qu'elle dut payer dans le terme de vingt-quatre heures»

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Dans les campagnes, les souflh*ances des populations étaient pins grandes encore. Aux contributions arbitraires se joignaient souvent le pillage, les violences et les dévastations de toute sorte. A Toury, par exemple, à quelques lieues de Paris, les habitants se voyaient forcés, le sabre dans les reins et à grands coups de fouet, à porter sur leurs épaules le fourrage qu'on leur enlevait. En bien des lieux, riches et pauvres abandonnaient leurs demeures, les uns pour se retirer dans les villes où les personnes au moins étaient à peu prés en sûreté, les autres pour se réfugier dans les bois. Les soldats, irrités de trouver les maisons abandonnées par les propriétaires qui en avaient emporté tout ce qu'ils avaient pu prendre avec eux, les livraient souvent aux flammes et détruisaient les plantations voisines. Souvent aussi les paysans, poussés à bout, se livraient à des représailles sur les étrangers qu'ils rencontraient isolément ou qu'ils surprenaient sans défense : un bon nombre d'entre eux périt par suite de ces vengeances.

La responsabilité de pareils excès, il est juste de le reconnaître, ne pèse pas à beaucoup près au* même degré sur tous les peuples dont les armées occupaient alors le territoire français : les Russes, les Autrichiens firent preuve d'une modération au moins relative ; les Anglais donnèrent à peine lieu à quelques plaintes ; les Belges, les Hollandais, les Bavarois, les Badois, les Wûrtembergeois désolaient, au contraire, les malheureuses contrées où étaient établis leurs cantonnements ou qu'ils traversaient

dans leurs marches; de même qu'aux époques où ilà combattaient sous les drapeaux de la France les contingents de ces petits Élals avaient eu la principale part aux pillages qui rendirent si odieuses à l'Europe les invasions françaises, maintenant, incorporés à la grande armée eu«ropéenne, ils rendaient à la France le mal quMls avaient infligé en son nom à d'autres pays; les Prussiens, malgré le mauvais vouloir dont ils étaient animés, les égalaient à peine dans leurs déprédations , mais , comme ils étaient plus nombreux, leur nom servait à désigner d'une manière générale l'ensemble de ces oppresseurs si détestés et si redoutés , et, aujourd'hui encore, c'est le seul que prononce le peuple des campagnes lorsqu'il se rappelle ces déplorables temps.

Ce qui caractérisait d'ailleurs les Prussiens, comme j'en ai déjà fait la remarque, ce qui rendait leurs procédés plus blessants que s'ils eussent été simplement inspirés par une brutale violence, c'est qu'il était impossible de ne pas y reconnaître la volonté préméditée d'opprimer et d'humilier leurs anciens vainqueurs. Aux plaintes qu'on leur faisait entendre, ils se plaisaient à opposer le souvenir de ce que les armées françaises avaient fait souffrir à leurs compatriotes. Ils affectaient de traiter les autorités des lieux qu'ils occupaient avec aussi peu de ménagements que les généraux de Napoléon en avaient montré aux fonctionnaires prussiens. La menace de la déportation en Prusse était sans cesse suspendue, non-seulement sur celles des autorités dont la conduite provoquait leurs

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soupçons faciles à éveiller, mais sur celles aussi qui es« sayaient de résister à leurs intolérables exigences ou même qui hésitaient à s'en rendre les instruments. Deux préfets qui avaient voulu défendre les intérêts des populations confiées à leurs soins, M. Jules Pasquier au Mans, M. de Gasville à Evreux, furent enlevés et conduits sur le territoire prussien. A Orléans, le baron de Talleyrand n'échappa que par la fuile à un pareil traitement. Il en fut de même du préfet de la Mayenne et du préfet des Vosges : ce dernier dut se cacher dans les bois. Quelques souspréfets furent aussi emmenés en Allemagne pour des motifs analogues. Le baron de Talleyrand était cousin du président du conseil, M. Jules Pasquier frère du garde des sceaux, M. de Gasville gendre du chancelier. On eût dit que les auteurs de ces violences avaient choisi ainsi leurs victimes pour ne laisser aucun doutjB sur leur résolution bien arrêtée de ne ménager personne, de ne reculer devant aucune considération. '

Quelquefois on se bornait à emprisonner les administrateurs récalcitrants, quelquefois même à les faire garder à vue dans leurs appartements et à les tenir en quelque sorte au secret. Les Bavarois, les Wûrtembergeois, les Autrichiens en quelques endroits, recouraient comme les Prussiens à ce singulier moyen de coaction.

Le mal ne cessait de s'accroître parce que les masses armées qui couvraient le sol de la France devenaient à chaque instant plus nombreuses. L'empereur Alexandre, aussitôt après la bataille de Waterloo et la reddition de

Paris, s'était empressé de donner conlre-ordre aux armées de réserve déjà mises en mouvement pour renforcer les deux cent mille soldats russes qui venaient de passer le Rhin. Il n'entrait pas dans sa politique d'écraser et d'épuiser la France, mais la plupart des souverains alliés ne suivirent pas son exemple. Soit que, décidés à imposer à la France les plus pénibles sacrifices, ils voulussent, par le déploiement de forces immenses, lui ôter jusqu'à la pensée d'y résister, soit qu'ils trouvassent commode de faire vivre et d'entretenir à ses dépens les innombrables soldats qu'ils avaient levés pour la combattre, on les vit, pendant trois mois entiers, appeler de toutes les contrées de l'Europe des myriades d'hommes armés qui accouraient comme à la curée pour prendre leur part des dépouilles des vaincus. On croirait à peine, si cela n'était attesté par des documents authentiques, que la force des armées d'invasion s'éleva un moment à un million deux cent quarante mille hommes, sans compter deux cent cinquante mille qui étaient restés de l'autre côté du Rhin. Les petits États surtout, abusant, pour opprimer un grand empire, de l'appui de leurs puissants alliés, se complaisaient à grossir leurs contingents parce qu'ils y trouvaient l'occasion de renouveler aux dépens des départements français l'habillement et l'équipement des troupes dont ils les composaient.

Une pareille situation ne pouvait se prolonger sans compléter la ruine de la France et il était permis de craindre que les populations poussées à bout ne se livras-

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sent à des tentatives désespérées qui, sans les sauver peutêtre, auraient fait chèrement expier aux étrangers l'abus de la victoire. On parlait d'ordres du jour et de proclamations de chefs vendéens appelant les royalistes à défendre le Roi contre les prétentions étrangères. 11 circulait une prétendue lettre de Louis XYIII à M. de Talleyrand annonçant que si les procédés des alliés ne changeaient pas, son âge et ses infirmités ne lui permettant pas de se mettre à la télé de ses armées pour les combattre, il irait demander un asile au roi d'Espagne et délierait ses sujets du serment de fidélité envers lui, parce qu'il ne pouvait rester spectateur passif des maux dont ses enfants étaient accablés. Cette lettre, assez peu vraisemblable, trouvait pourtant créance. Les esprits fermentaient.

L'empereur Alexandre blâmait hautement la conduite des Prussiens et des Allemands. Le duc de Wellington était, pour ainsi dire, épouvanté du spectacle qu'il avait sous les yeux. Ce n'était pas seulement l'esprit de justice, l'amour de l'ordre et de la discipline qui se révoltaient en ' lui contre de tels excès ; sa prudence en était grandement alarmée. Il représentait aux alliés que si l'on ne mettait promptement un terme au système d'oppression si gratuitement, si inutilement exercé sur le peuple français, si l'on n'empêchait pas les armées coalisées de piller le pays, de détruire, sans avantage pour personne, les maisons et les propriétés , si des contributions accablantes continuaient à être perçues sans autre limite, sans autre règle que la volonté de chaque commandant particulier, une

guerre nationale en serait l^inévilable conséquence ; il disait que Ton marchait à une crise et qu'un seul coup de fusil tiré à Paris suffirait poiîr soulever la France tout entière. Impuissant à réprimer les yiolences el les brigandages commis par les autres armées, il maintenait dans la sienne la plus sévère discipline et punissait avec une rigueur exemplaire les moindres désordres qui s'y commettaient; il s'affligeait de ne pouvoir exercer une action aussi efficace sur Farmée belge placée aussi sous son commandement, mais il ne lui épargnait pas les avertissements, les réprimandes, et, dans sa correspondance avec le prince Frédéric des Pays-Bas, un des chefs de cette armée, il donnait parfois à ces réprimandes un accent de sévérité qui prouvait toute son indignation.

Sur la demande du gouvernement français, les alliés consentirent à un arrangement qui avait pour but de régulariser cet état de choses et de le rendre supportable. Par une note remise le 24 juillet à M. de Talleyrand, les ministres des quatre grandes puissances coalisées annoncèrent que, pour concilier les désirs du Roi avec la situation où devaient se trouver les armées alliées pendant leur séjour en France, ils venaient de prendre des dispo*sitions ainsi conçues : une ligne de démarcation déterminerait les départements spécialement assignés aux cantonnements de chacune des armées ; un système uniforme serait adopté dans ces différents rayons pour toutes les affaires relatives à l'administration et aux besoins des troupes; les autorités royales seraient immédiatement

rétablies el les préfets et sous-préfets rentreraient dans l'exercice de leurs fonctions ; pour proléger ces autorités et en même temps pour tenir la main, d'un côté à ce qu'il fût pourvu exactement aux besoins des armées, de l'autre à ce que le bon ordre ne fût pas troublé par elles, on nommerait des gouverneurs militaires pour les groupes de départements formant le rayon de chaque contingent, ces gouverneurs devant, d'ailleurs, ne s'occuper que des objets concernant le service et la sûreté des troupes et n'ayant à donner de directions aux préfets et autres fonctionnaires que sur ces seuls objets ; une commission administrative était créée à Paris et devait se mettre aussitôt que possible en rapport avec une commission analogue instituée par le Roi; des ordres, enfin, étaient donnés pour que la rentrée des contributions en argent dont plusieurs villes et départements étaient frappés ne fût pas ultérieurement poursuivie et pour qu'à l'avenir aucune contribution de ce genre ne fût levée par les ordres isolés des intendants des armées.

Conformément à la ligne de démarcation dont cette note prescrivait l'établissement, l'armée du duc de Wellington, composée des Anglais, des Hollandais, des Belges, des Hanovriens et des Brunswickois, .obtint ou, pour mieux dire, conserva, à titre de cantonnements, la Flandre, l'Artois, la Picardie, l'île de France, en un mot tout le pays qui s'étend de Paris à la frontière du nord ; les Prussiens occupèrent les contrées situées entre la Seine, la Loire et l'Océan, c'est-à-dire la Normandie, le Maine, l'Anjou, la

Bretagne, dont les populations royalistes ne les virent pas arriver sans une pénible surprise; les deux Bourgognes, le Nivernais, le Bourbonnais, le Lyonnais et le Dauphiné échurent aux Autrichiens, aux Bavarois, aux Wûrtembergeois, auxHessois; un autre corps autrichien occupa un peu plus tard, comme nous le verrons, la Provence et une partie du Languedoc; les Russes prirent possession de la Champagne et de la Lorraine, les Badois de TAlsace.

Les trois quarts de la France se trouvaient ainsi enlacés dans un réseau dont les mailles serrées semblaient ne lui laisser aucune liberté d'action. El cependant, sur quelques points de ce vaste territoire, l'état de guerre durait encore. Ainsi quejeTai déjà expliqué, les alliés bloquaient les places fortes qui, en se soumettant au Roi, n'avaient pas voulu se livrer à eux, et ils attaquaient môme quelquesunes de ces places qu'ils jugeaient moins difficiles à emporter ou dont ils croyaient avoir un intérêt particulier à s'emparer. Sur plusieurs points, ils rencontrèrent, de la part des habitants et de très-faibles garnisons, une résistance héroïque et qui fut quelquefois couronnée par le succès. Ailleurs, comme à Longwy, à Commercy, à Belfort, ils parvinrent à en triompher, non sans des efforts prolongés et sans éprouver des pertes sérieuses. La défense d'Huningue a laissé un souvenir que le temps écoulé n'a ni effacé, ni même affaibli.

Le général Barbanëgre commandait cette petite place, située sur la frontière de la Suisse, en face de Bâle. Gomme les gardes nationales qu'on y avait réunies avaient été

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