III
faibles d*émettre iadividuellement leurs sufifrages, La pré* sidencd fut déférée à renvoyé d* Autriche. Il fut prescrit & cette Assemblée de s'occuper, dès sa première session» des lois fondamentales et des institutions organiques relatives aux rapports extérieurs et intérieurs de la Confédératioli. Les gouvernements fédérés s'engagèrent à défendre l'Allemagne entière et chaque État particulier contre toute attaque, et ils se garantirent réciproquement toutes leurs possessions comprises dans le territoire de l'Union. En cas de guerre, il fut interdit aux membres de la Confédération de négocier en particulier avec l'ennemi et de con<dure avec lui un traité de paix ou un armistice sans le consentement commun. Les gouvernements, en se réser-* vant le droit de former des alliances, s'obligèrent à ne contracter aucun engagement contre la sûreté de la Confédération ou des États qui en faisaient partie, à ne se faire la guerre sous aucun prétexte et & soumettre leurs différends h la Diète qui devrait les terminer par voie de médiation ou par voie judiciaire. Il fut décidé qu'il y aurait partout des constitutions avec des assemblées d'États. Les princes médiatisés, c'est>-à-dire ceux qui» dans les dernières révolutions, avaient perdu la souve^ raineté, furent maintenus dans certains honneurs et prè* rogatives qui faisaient d'eux une classe intermédiaire entre les souverains et les sujets. L'égalité des droits CL«r tils et politiques fut consacrée entre les chrétiens de toutes les communions et on promit d'améliorer la cou-* dition des juifs. On promit également de régler» par
une législation uniforme dans toute retendue de TAllemagne, la liberté de la presse , le commerce et la navigation.
Telle est la substance de Tacte fédéral qui fut conclu, le 8 juin, entre les représentants de tous les États germaniques.
Le Congrès n'attendait plus que ce résultat pour clore enfin sa session. Le lendemain 9, les représentants des huit puissances qui formaient le comité central signèrent Tacte général dont la rédaction était déjà arrêtée depuis dix jours. On avait eu un moment la pensée d*ajourner cette signature à un temps plus opportun, les circonstances ne laissant pas le loisir nécessaire pour résoudre quelques difficultés assez graves qui durent rester indécises , mais M. de Talleyrand, d'accord avec les ministres d'Autriche et d'Angleterre, fit repousser un ajournement qui eût permis, plus tard, de remettre tout en question. L'acte général, composé de cent vingt-un articles, n'était autre chose que la réunion des résolutions prises pendant le cours des délibérations du Congrès ; il comprenait par conséquent, avec les arrangements territoriaux, les stipulations relatives au sort futur des populations polonaises, h la Confédération germanique, à la neutralité de la Suisse, à la libre navigation des fleuves et à l'abolition de la traite des noirs. On y avait placé sous la garantie européenne bien des clauses qui, se rapportant plus ou moins au régime intérieur des divers États, ne pouvaient manquer de susciter plus tard d'inextricables difiScultés.
En lout autre temps, rachëvement de ce code européen eût semblé Toeuvre la plus grave qui pût occuper l'attentiondes cabinets. En ce moment, elle s'effaçail presque devant Timportance des travaux auxquels ils se livraient pour combiner avec plus de chances de succès les moyens de renverser Napoléon. Tandis qu'ils terminaient leurs préparatifs de guerre, ils n'épargnaient rien pour démontrer au monde que Téquité et le droit étaient de leur côté. Nous avons vu qu'ils avaient eu d'abord l'idée de répondre par une nouvelle déclaration aux arguments que Napoléon avait produits dans ses manifestes et surtout dans celui qui était censé émaner du conseil d'État.^ On pensa ensuite qu'il suffisait d'insérer dans la Gazette de Vienne un rapport que le comité des représentants des huit puissances avait fait rédiger par une commission choisie dans son sein. Il avait pour but de prouver que l'arrivée à Paris de Napoléon et l'offre faite par lui d'accéder aux conditions de la paix de Paris ne modifiaient en rien sa situation par rapport à l'Europe et que les puissances ne devaient y trouver aucun motif de revenir sur les résolutions qu'elles avaient àfiiioncées au moment où, s*évadant de l'île d'Elbe, il avait pénétré sur le territoire français. « Les événements qui l'ont conduit à Paris, disait » la commission, et qui lui ont rendu l'exercice du pou- » voir, ont sans doute changé de fait la position dans » laquelle il se trouvait...., mais ces événements, amenés » par des intelligences criminelles, par des conspirations » militaires, par des trahisons révoltantes, n'ont pu créer
» aucun droit. La question à examiner se réduit aux » termes suivants : le consentement réel ou factice, expli- » cite ou tacite de la nation française, au rétablissement » du pouvoir de Bonaparte, peut-il opérer dans la posi- » tion de celui-ci vis-à-vis des puissances étrangères un » changement légal et former un titre obligatoire pour » ces puissances? La commission 'est d'avis que tel n*a » pu être l'effet d'un tel consentement... Les puissances » connaissent trop bien les principes qui doivent les gui- » der dans leurs rapports avec un pays indépendant pour » entreprendre de s'immiscer dans ses aflfaires inté- » rieures, de lui assigner une forme de gouvernement, » de lui donner des maîtres au gré des intérêts ou des » passions de ses voisins. Mais elles savent aussi que la » liberté d'une nation de changer son système de gouver- » nement doit avoir ses justes limites et que si les puis- » sances étrangères n'ont pas le droit de lui prescrire » l'usage qu'elle fera de cette liberté, elles ont celui de » protester contre l'abus qu'elle en ferait à leurs dépens... » Elles ne se croient point autorisées à imposer un gou- » vernement à la France, mais elles ne renonceront jamais » au droit d'empêcher que, sous le titre de gouvernement, » il ne s'établisse en France un foyer de désordre et de
» bouleversement pour les autres États L'abolition du
» pouvoir que l'on prétend y rétablir était la xîondition » fondamentale d'un traité de paix sur lequol reposaient » teus les rapports qui, jusqu'au retour de Bonaparte, » ont subsisté entre la France et le reste de TEurope. Le
» jour de leur entrée & Paris, les souverains déclartoent » qu'ils ne traiteraient jamais de la paix avec Bonaparte. » Cette déclaration, hautement applaudie par la France et » par l'Europe, amena Fabdication de Napoléon et k con- » vention du 11 avril, qui forma la base de la négociation » principale. » Après avoir posé ces prémisses, la commission en tirait la conclusion que la volonté de^ la na^ tion française, à la supposer même unanime et libre dans son expression, ne sufiSsait pas pour légitimer le rétablissement d'un pouvoir proscrit par des engagements solen» nels pris avec toutes les puissances de l'Europe , que le consentement formel du peuple français à ce rétablissement équivaudrait à l'annulation du traité de Paris et à une déclaration de guerre contre c«s puissances , que la révolution du ^0 mars avait tout changé et que les choses se trouvaient replacées, entre la France impériale etle^ alliés, au point où elles étaient avant leur entrée à Paris. Pour démontrer l'impossibilité d'accepter l'offre faite par Napoléon, de se soumettre aux conditions du traité de Paris, la commission traçait ce terrible portrait du dominateur de la France : « L'homme qui prétend substi- » tuer sa garantie à celle d'un souverain dont la loyauté » est sans tache et la bienveillance sans mesure est le » même qui, pendant quinze ans, a ravagé et bouleversé » la terre..., qui a sacrifié des millions de victimes et le » bonheur d'une génération entière à un système de » conquêtes que des trêves peu dignes du nom. de paix » ont rendu plus accablant et plus odieux, qui, après
HISTOIRE DE LA RESTAORATlON. 103
» avoir, par des entreprises insensées, fatigué la fortune, » armé toute l'Europe contre lui et épuisé tous les moyens » de la France, a été forcé d'abandonner ses projets et a » abdiqué son pouvoir pour sauver quelques débris de » son existence, qui, dans un moment où les nations de » l'Europe se livraient à l'espoir d'une tranquillité dura- » ble, a médité de nouvelles catastrophes et, par une » double perfidie envers les puissances qui l'avaient trop » généreusement épargné et envers un gouvernement T> qu'il ne pouvait atteindre que par les plus noires » trahisons, a Usurpé un trône auquel il avait renoncé. » Cet homme n'a d'autre garantie à proposer à l'Europe » que sa parole. Après la cruelle expérience de quinze » années, qui aurait le courage d'accepter cette garantie? » Et si la nation française a réellement embrassé sa cause, » qui respecterait davantage la caution qu'elle pourrait » offrir? La paix avec un gouvernement placé dans de » telles mains..... ne serait qu'un état perpétuel d'incerti- » tude, d'anxiété et de danger. Aucune puissance ^ne » pouvant réellement désarmer, les peuples ne joui- » raient d'aucun des avantages d'une véritable pacifl- » cation; ils seraient écrasés de charges de toute es- » pèce; la confiance ne pourrait se rétablir nulle part, » l'industrie et le commerce languiraient partout, rien » ne serait stable dans les relations politiques, un » sombre mécontentement planerait sur tous les pays » de l'Europe, et, du jour au lendemain, l'Europe en » alarme s'attendrait à une nouvelle explosion... Une
y> guerre ouverte est préférable à un tel état de choses. » La conclusion de ce rapport, c'était que les motifs allégués par les puissances dans leur déclaration du 4 3 mars n'avaient reçu aucune atteinte des sophismes par lesquels on les avait attaqués, qu'ils subsistaient dans toute leur force, que les changements survenus de fait depuis cette déclaration n'en avaient point opéré dans la position de Napoléon et de la France à l'égard de l'Europe et que l'offre de ratifier le traité de Paris ne pouvait en aucune manière modifier les intentions des cabinets. Cette conclusion, adoptée par les plénipotentiaires des huit puissances, fut communiquée ensuite aux représentants de la Bavière, du Hanovre, des Pays-Bas, de la Sardaigne, de la Saxe, des Deux-Siciles et du Wurtemberg qui la revêtirent également de leurs signatures.
Il y avait certainement plus d'une réponse à faire à l'argumentation du Congrès au point de vue du droit et de la logique. Les distinctions sur lesquelles elle reposait étaient parfois bien subtiles, bien arbitraires. Le rapport exprimait pourtant une idée vraie qui dominait toute la question : l'existence de Napoléon comme souverain était incompatible avec la paix et la sécurité de l'Europe ; un pareil génie uni à une ambition aussi désordonnée, qui en est peut-être inséparable, et disposant des ressources d'un pays tel que la France, ne pouvait se concilier avec l'équilibre politique et, dans les sociétés modernes, les lois de cet équilibre sont si absolues que, têt ou tard, elles brisent la puissance qui leur
fait obstacle si elles ne parviennent pas à la modérer.
Il était singulier de voir M. de Talleyrand et les autres envoyés de Louis XVIII signer un manifeste dans lequel les alliés , parlant au nom de l'Europe, admettaient , au moins hypothétiquement, qu*ils étaient en guerre, non pas seulement avec Napoléon, mais avec la France. Cette anomalie ne pouvait s'expliquer que par Tavantage qu'on y trouvait de maintenir la royauté des Bourbons au rang des gouvernements existants en fait comme en droit, au moment même où, par une combinaison tant soit peu contradictoire, on saisissait toutes les occasions de proclamer bien haut qu'en excluant Napoléon du trône, on n'entendait pas obliger la France à subir un gouvernement qui ne lui conviendrait pas.
Nous avons vu que lord Clancarty, en remettant aux envoyés des autres cours l'acte de ratification du traité du 25 mars, s'était déjà expliqué dans ce sens par ordre du cabinet de Londres. M. de Metternicb, dans sa réponse, avait déclaré que cette interprétation du traité était entièrement conforme aux principes sur lesquels l'empereur François se proposait de régler sa politique. Une dépèche que lord Clancarty écrivit h son gouvernement pour lui faire connaître la pensée du Congrès et qui fut aussitôt livrée à la publicité pour laquelle on l'avait évidemment calculée, développa cette théorie. Lord Clancarty commençait par y protester que les puissances s'étaient décidées à la guerre uniquement pour renverser Napoléon dont l'existence était incompatible avec leur sûreté, non
pas pour s'immiscer dans les droits légitimes da peuple français, pour lui contester celui de choisir son gouyernement, pour attenter à l'indépendance d'une grande nation. Il disait ensuite :« Quelque générales que puissent » être les dispositions des souverains en faveur de la res* » tauration du Roi, ils ne cherchent & influencer les actes » des Français relativement à telle ou telle dynastie ou » forme de gouvernement qu'autant que cela peut être » essentiel à la sûreté et à la tranquillité permanente du » reste de l'Europe. Si la France donne des garanties » raisonnables sous ce rapport, ainsi que les autres » États ont le droit de l'exiger..., leur objet fiera rempli, » et c'est avec joie qu'ils rentreront dans cet état de » paix qui alors, mais seulement alors, s'ouvrira pour » eux.,. »
Dans les deux chambres du Parlement, lorsque les ministres, en leur soumettant l'ensemble des traités de subsides conclus avec les divers gouvernements européens^ vinrent leur demander un nouveau vote d'approbation qui fut accordé par d'immenses majorités, ils eurent bien soin de déclarer encore une fois que les alliés, tout en désirant le rétablissement en France du souverain légitime comme le meilleur moyen de rendre la paix solide et durable, ne s'étaient pas engagés à rétablir Louis XVIII sur son trône malgré la volonté du peuple français, ni à contraindre ce peuple à accepter telle ou telle forme de gouvernement. C'est sur le caractère de Napoléon, sur l'impossibilité d'ajouter foi & ses promesses pacifiques qu'ils
se fondèrent exclusivement pour démontrer la nécessité et la justice de la guerre.
Les puissances n*en étaient pas moins décidées à faire tout ce qui dépendrait d'elles pour relever la royauté des Bourbons. L'empereur Alexandre lui-même paraissait revenu de ses hésitations et tenait à M. de Talleyrand le langage le plus satisfaisant. Gomme je Tai expliqué, on voulait tout à la fois ménager en Angleterre les suscepti^ bilités de l'opinion, rie pas se fermer toute voie de transaction pour le cas où les événements militaires ne se^ raient pas décisifs, -et aussi, en montrant Napoléon à la nation française comme Tunique objet de la guerre et sa chute comme la seule condition absolue mise par les alliés au rétablissement de la paix, détacher de lui les partis qui ne l'avaient accepté qu'en haine des Bourbons, et jeter même de l'incertitude parmi les bonapartistes assez crédules pour croire qu'il était possible, en l'écartant, de maintenir sa dynastie.
J'ai parlé des insinuations qu'un agent envoyé h Vienne par Napoléon et parFouché pour sonder les intentions définitives des cabinets étrangers avait, à ce qu'on prétend, recueillies sur la possibilité de quelque arrangement de cette nature. Le cabinet de Vienne ne se borna pas à ces insinuations. Vers la fin du mois d'avril, le duc de Vicence découvrit qu'un agent autrichien était arrivé à Paris et qu'il avait déjà eu plusieurs entrevues secrètes avec leducd'Otrante. Il en informa l'Empereur. Napoléon, à qui Fouché n'en avait pas parlé, chargea directement
le préfet de police Real de faire arrêter l'agent. Celui-ci, conduit dans un des ' pavillons du palais de TËlysée, oi TEmpereur avait depuis peu fixé sa résidence, et menacé d'être fusillé comme espion, avoua qu'il avait remis au duc d'Otrante une lettre de M. deMettemich, avec des lignes de reconnaissance dont il pourrait munir une personne qu'il chargerait d'aller, sur le pont de Bâle, remettre à un secrétaire confidentiel du ministre autrichien^ le baron Werner, sa réponse écrite ou verbale aux communications qui lui avaient été envoyées. Le duc d'Otrante ignorait l'arrestation de l'émissaire du cabinet de Vienne. Appelé à l'Elysée sous un prétexte insignifiant, il persista . à garder le plus complet silence sur les rapports qu'il avait eus avec lui. Napoléon, voyant dans ce silence un témoignage évident de sa trahison, eut un moment la pensée de faire saisir ses papiers dans l'espoir d'en acquérir ainsi la preuve matériçUe, mais il se ravisa et, dissimulant son mécontentement, cachant même à celui qui en était l'objet la découverte qu'il venait défaire, il voulut essayer d'en tirer parti pour s'assurer de l'étendue et delà portée des machinations dont l'existence venait de loi être révélée. Le jeune auditeur Fleury de Ghaboulon, celui-là même qui était allé le visiter à l'île d'Elbe et qui était devenu depuis son secrétaire intime, partit pour Bâle avec les signes de reconnaissance qu'avait livrés l'agent autrichien. Il rencontra en effet sur le pont le baron Werner à qui il se présenta comme envoyé par le duc d'Otrante, et il eut avec lui un entretien qui se prolongea
pendant plusieurs heures. Le confident de M. de Metternich lui fit entendre que les alliés se croyaient autorisés à compter sur Fouché pour les débarrasser de Napoléon, que ce résultatobtenu, ils feraient bon marché des Bourbons et que, suivant toute apparence, on laisserait les Français libres de se donner le gouvernement qui leur conviendrait. Le nom du duc d'Orléans, celui du jeune Napoléon furent prononcés sans qu'on s'y arrêtât , soit que le baron Werner craignît d'engager la coalition, soit que son jeune interlocuteur crût devoir éviter de s'exposer, en serrant de trop près les questions, à mettre au grand jour sa parfaite ignorance des relations que Fouché avait pu avoir avec les étrangers. Cependant, il crut reconnaître que rien n'avait été arrêté entre eux et qu'on en était encore aux préliminaires d'une négociation. En se séparant du baron Werner, il convint avec lui d'une seconde conférence qui aurait .lieu huit jours après au même endroit. Fouché , sur ces entrefaites , avait été averti par Real lui-même de ce qui s'était passé. II ne se déconcerta pas. A la fin d'une conversation qui avait roulé sur de tout autres matières, il dit à l'Empereur, d'un ton de négligence et d'indifférence, qu'il avait reçu depuis plusieurs jours une lettre de M. deMetternich dont il avait différé jusqu'alors de lui parler parce qu'elle était écrite en encre sympathique et qu'on venait seulement de parvenir à en faire reparaître l'écriture; il lui présenta cette lettre qui, destinée apparemment à servir d'introduction au porteur, était très-insignifiante. Napoléon se
lia HISTOIRE DE LA RESTAURATION,
laissa tromper par celte apparence de simplicité et de franchise ou, plus vraisemblablement, ne poavant pas sans péril, dans les circonstances, donner up libre cours à ses soupçons et à ses ressentiments, il jugea h propos, pour sauver sa dignité, pour ne pas pousser à boutuu homme dangereux, de paraître ajouter foi à ses paroles. Lorsque M. Fleury de Chaboulon, de retour à Paris, Tint lui rendre compte de sa mission, il lui dit : « Fouché m'a » raconté Taffaire ; son intérêt n'est pas de me trompa ; » il a toujours aimé à intriguer, il faut le laisser faire, » Allez le voir et dites -lui tout ce qui a eu lieu entre vous » et M. Werner . > M. Fleury de Chaboulon se rendit au ministère de la police. Le duc d*Otrante le chargea de porter au baron Werner deux lettres qu'il venait d'écrire h M. de Metternich. La première, en quelque sorte officielle, disait que le trône de Napoléon, soutenu par l'amour et la confiance de la France, n'avait rien h redou-* ter de la coalition. Dans la seconde, plus sincère au moins en apparence, le duc d*Otrante discutait les avantages et les inconvénients qu'auraient pour la France l'établissement d'une république , celui d'une régence gouvernant au nom du fils de Napoléon , et celui de la royauté du duc d'Orléans; il laissait apercevoir quelque préférence pour cette dernière combinaison, mais il concluait en faveur du maintien de l'Empereur, à qui il prodiguait les plus pompeuses louanges. Mr Fleury de Chaboulon repartit pour Bâle où il trouva encore le baron Werner. Ce dernier lui répéta que les souverains ne vou-
HISTOIRE PK LA HESTAURATION. W
laient reconnattre h aucup prix la souveraineté de Napoléon, mais il se dit autorisé à lui déclarer de la manière
la plus formelle que ces mêmes souverains n'exigeaient pas la restauration des Bourbons et qu'ils pourraient même consentir à laisser monter sur le trâne le jeune Napoléon. M* Fleury de Chaboulon ayant alors demandé ce qu'on ferait de l'Empereur : « Commencez par le d^ » poser, répondit l'agent de M. de Metternich , les 1^ alliés prendront ensuite les déterminations convenables. » Ils sont grands, généreux, humains ; on aura pour Na- » poléon les égards dus à son rang, h son alliance, à son » malheur. » Il ajouta que le duc d'Otrante avait dû recevoir par M. de Montrond et par un autre Français qu'il avait également envoyée Vienne des communications de M. de Metternich. Il parut surpris du langage qu'on lui tenait eâ faveur de Napoléon contre qui Fouché avait toujours témoigné à M. de Metternich une haine si profonde, à tel point que l'année précédente il exprimait le regret qu'on ne l'eût pas enfermé dans un chàteau-fort, prévoyant qu'il abuserait de sa liberté pour revenir sur le continent et ravager de nouveau l'Europe, En terminant cette seconde conférence qui semblait plus significative que la première, MM. deiWerner et Fleury de Chaboulon s'étaient promisi (Je sç revpir le 1 ®' juin, l'agent français fut fidèle au reade^vous, mais il n'y trouva personne. Ott peut supposer que Fouché avait fait donner au cabinet de YieDoe des avis qui mirent fin à cette étrange négocia-
Tels sont les détails rapportés par M. Fleury de Chaboulon lui-même dans ses intéressants Mémoires. Je ne sache rien qai représente plus au vif la confusion, l'incertitude qui existaient alors dans toutes les situations. Il est presque impossible de discerner exactement la part de sincérité, d'artifice, de dissimulation qu'il y avait au juste dans le jeu de chacun des acteurs de ce singulier drame. Quant à Fouché, en cette occasion comme toujours, il n*avait probablement aucune vue définitivement arrêtée, mais il arrangeait son thème pour toutes les chances, uniquement préoccupé de la pensée de n'être pas pris au dépourvu par les événements, multipliant, croisant ses manœuvres de manière à les rendre inintelligibles pour ceux mêmes qui viendraient à en reconnaître les traces; toujours prêt à trahir s'il y trouvait son avantage, mais seulement dans le cas et au moment où il pourrait le faire sans courir de trop grands hasards.
Le dernier entretien de M. Fleury de Chaboulon avec M. de Werner fit une impression assez vive sur Napoléon. D'une part, il apprenait que le duc d'Otrante avait reçu à deux reprises de M. de Melternich des communications dont il ne lui avait pas parlé, et cette circonstance confirmait ses soupçons sur la fidélité du ministre de la police. D'un autre côté, le consentement que M. de Werner avait semblé donner éventuellement, de la part des alliés, à ce que son fils régnât en France, lui parut révéler de leur part un sentiment d'hésitation et de timidité
qui pouvait les conduire à de plus grandes concessions. Il lui échappa de dire à son lever : « Eh bien, messieurs, on » m'offre la régence, il ne tiendrait qu*à' moi de Tac- » cepter! »
Peut-être affectait-il, en s'exprimant de la sorte, plus de confiance qu*il n'en éprouvait en effet ; peut-être espérait-il ainsi ranimer le coupage défaillant de ses partisans ; mais si tel était réellement son but, le moyen auquel il avait recours était peu propre à l'y conduire. Les bonapartistes les plus zélés, à bien peu d'exceptions près, étaient disposés à trouver fort acceptable l'idée d'éviter une lutte inégale et terrible en sacrifiant la personne de l'Empereur, mais en sauvant l'Empire et les établissements qu'il avait fondés. A plus forte raison, une transaction semblable souriait aux partis qui n'aimaient pas Napoléon, bien qu'ils détestassent encore plus Louis XVIII : pour ces partis, tout aurait été bénéfice dans une combinaison qui eût écarté à la fois l'un et l'autre. En vain l'exemple d'un passé bien récent disait-il à ces hommes imprévoyants qu'il n'y avait pas d'intermédiaire entre la royauté légitime et Napoléon, que l'Empire sans lui n'était pas possible, que toute autre forme de gouvernement, toute autre dynastie était hors de question dans l'état du pays ; on s'opiniâtrait à croire praticable ce que l'on désirait, ce qui eût fait disparaître d'immenses dangers, garanti de nombreux intérêts , et certains calculs ambitieux, habiles, suivant l'usage, à se déguiser sous le voile de l'intérêt général, favorisaient cet entraînement. On dit que iir. 8
lU HISTOIRE DB LA RESTAURATION.
le frère de TEmpereur, Joseph, aimait à arrêter sa pensée sar la possibilité d'une régence dans laquelle une place importante lui serait réservée, et qu'il fit sonder H« de La Fayette sur le concours que cette régence pourjrait air tendre de lui.
Le désir de voir Napoléon faciliter par une seconde abdication des arrangements que Ton voulait croire aisés à conclure gagnait donc peu à peu son entourage. Comme on s'était habitué à oser beaucoup avec lui depuis que le malheur Tavait dépouillé de son ancien prestige, ses plus intimes lui en parlaient ouvertement en faisant appel à son patriotisme. On lui répétait sous toutes les formes que sa présence étant la seule cause de la guerre, il serait digne de lui de donner la paix à la France et d'assurer en se sacrifiant l'existence de sa dynastie. « Eh quoi, s'écria- » t-il, vous voudriez une Autrichienne pour régente? Je » n'y consentirai jamais, ni comme père, ni comme » époux, ni comme citoyen. J'aimerais mieux les Bour- » bons. Ma femme serait le jouet de tous les partis, mon > fils malheureux, la France humiliée sous l'influence de » l'étranger* » Et comme on lui rappelait les propositions qu'il avait faites lui-même, en 181 4, sur la base de la régence, il répondit : « £1 y a des raisons de famille que je » ne peux pas dire. D'ailleurs, que deviendrais-je? » H faisait sans doute allusion, en indiquant ces raisons de famille, aux nouveaux liens déjà contractés par Marie- Louise. Cette résistance imposait nécessairement silence aux conseillers indiscrets, mais ne détruisait pas leurs il-
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luftions ; loin du maître, ils accusaient son intraitable ambition qui, à les en croire, faisait seule obstacle à la paix. Il est aisé de comprendre quel affaiblissement résultait pour la cause impériale de semblables propos tenus par un grand nombre de ses adhérents.
Ses adversaires ne pouvaient négliger un moyen d'atta-^ que aussi puissant. « Si Napoléon, disait le Censeur^ » abdiqua en 1814 pour prévenir la guerre civile et met- » trè un terme à la guerre étrangère, pourquoi, en 1815, » lorsque la guerre civile est près d'éclater, et que la » France est menacée de Tinvasion de tous les peuples de » l'Europe, retient-il la puissance? Sa patrie lui est-elle » moins chère cette année que Tannée dernière, et une » abdication en faveur des Bourbons lui semble -t-elle » préférable à une abdication' en faveur de son fils? »
Déjà les armées européennes s'approchaient des frontières de la France. Dès le milieu du mois de mai, celles du duc de Wellington et du maréchal Blûcher étaient réunies sur TEscaut et sur la Meuse où, chaque jour, il leur arrivait des renforts. L'armée du duc de Wellington se composait, non compris les garnisons des places, de soixante-onze mille fantassins, de seize mille cavaliers et de près de^neuf mille hommes appartenant à rartillerie et ' au génie, en tout de plus de quatre-vingt-quinze mille combattants avec cent quatre-vingt-six pièces de canon. Les Anglais n'en formaient guère plus du tiers; le reste comprenait le contingent hollando-belge, ceux du Hanovre et de quelques petits Etats allemands» Le prince d'Orange,
lord Hill, lord Uxbridge en commandaient les principales divisions. Les cantonnements de cette armée s'étendaient de Nivelles à la mer. Bruxelles en était le quartier général.
L'armée prussienne du maréchal Blûcher, forte de plus de cent mille hommes d'infanterie, de vingt-deux mille cavaliers et de trois cent douze canons, était partagée en quatre corps postés à la gauche des Anglais le long de la Meuse, depuis la Dy le jusqu'au grand-duché de Luxembourg, sous les ordres des généraux Ziethen, Pirch, Thielmann et Bulow. La landwehr, sorte de garde nationale mobile, en faisait ^ peu prés le tiers. C'était, à proprement parler, l'armée du Bas -Rhin.
La force de celle du Haut-Rhin dépassait deux cent cin« quante-cinq mille hommes , dont cent cinquante mille Autrichiens, le surplus Bavarois, Wurtembergeois et autres Allemands. Elle bordait la frontière de l'est, depuis Manheim jusqu'à la Suisse. Le prince de Schwarzenberg était désigné pour la commander en chef; l'archiduc Ferdinand,,le prince de HohenzoUern, le comte CoUoredo, le maréchal bavarois prince de Wrède, le prince royal de Wurtemberg figuraient parmi ses lieutenants.
La grande armée russe, commandée par le prince Barclay de Tolly, forte de cent soixante-dix mille hommes, sans compter une réserve considérable réunie sur les frontières de la Pologne, n'était pas encore en ligne, mais elle s'avançait à marches forcées et, le 49 mai, la tête de sa première colonne était déjà à Nurenberg. Elle devait for^
mer une armée du Rhin moyen, destinée à relier celle du prince de Schwarzenberg à celle du prince Blûcher. En attendant son arrivée, la communication était maintenue entre les deux armées par un corps de vingt-six mille bommes appartenant aux petits États allemands, établis sur la Moselle, sous les ordres du général prussien Kleist. Trente-cipq mille soldats suisses couvraient la frontière du territoire fédéral, prêts à le défendre contre toute tentative que feraient les Français pour le traverser, et comme il était entendu qu'en cas de besoin les alliés auraient la liberté d*y pénétrer eux-mêmes pour envahir la France^ ces trente-cinq mille soldats pouvaient être considérés comme faisant partie des forces de la coalition pour laquelle ils gardaient une position importante.
Dans le Valais et en Savoie, le général autrichien Friment était à la tête de soixante mille Autrichiens et Sardes que pouvait bientôt renforcer une partie des cent vingt mille soldats employés naguère à contenir et à renverser Murât. Il y avait encore sur le Var dix mille Piémontais commandés par le général d'Osasco.
Enfin, vers les Pyrénées, le roi d'Espagne qui, pour des dilScullés d'étiquette, n'avait pas formellement adhéré au traité du 25 mars, mais qui avait publié contre Napoléon une proclamation pompeuse et déclamatoire, réunissait deux armées, peu redoutables, il est vrai, par leur force numérique et par leur organisation. Les Portugais, bien qu'ils eussent accédé au traité, ne firent pas marcher un seul homme.
118 HISTOIRE DE LA RESTAURATIOff.
L^état de guerre existait déjà en droit, le minûtëre du Prince Régent Tavait déclaré dans le Parlement. Il ex»* tait aussi en fait ; les croisières anglaises avaient arrâté et conduit dans les ports de la Grande-Bretagne plusieurs bâtiments de commerce français, et une frégate de guerre, la Melpomène, capturée après une vive résistance par un' vaisseau de ligne, y avait aussi été amenée.
Dès le 26 mai, l'empereur de Russie et le roi de Prusse» sans attendre la clôture oiBcielle du Congrès, avaient quitté Vienne pour se transporter, comme pendant les précédentes campagnes, sur le théâtre de^ liostilitâs. L'empereur d'Autriche les avait suivis le lendemain.
A ces masses formidables de combattants, que les cal* culs officiels présentés au Parlement britannique évaluaient au-dessus d'un million d'hommes et qui, «n y comprenant les réserves préparées pour les soutenir, dépassaient en effet ce chiffre. Napoléon, malgré ses prodigieux efforts, n'avait à opposer que des moyens de résistance bien disproportionnés : ses forces disponibles, celles dont il pouvait dès ce moment faire usage pour des opérations actives, les soldats complètement instruits, armés, équi- ' pés, non compris, bien entendu, les gardes nationales mobilisées qui devaient combattre à côté d'eux , n'atteignaient pas le nombre de deux cent mille hommes, et il avait fallu en détacher quelques milliers d'hommes d'excellentes troupes pour tenir tète aux insurgés vendéens.
C'est seulement du côté de la Belgique qu'on put réunir
un nombre de soldats un peu considérable, bien qu'inférieur encore de près de moitié aux armées de Wel^ linglon et de Blûcher. L'Empereur y porta environ quatre-vingt-dix mille fantassins, vingt-deux mille ca* valiers, quinze mille hommes de l'artillerie et du génie et trois cent quarante-quatre bouches à feu. Il se réservait de commander lui-même cette armée, et h défaut de Berthier, dont il ne cessait de regretter la perte, le maréchal Sonlt avait été appelé à y remplir les fonctions de major général. La garde, forte seulement de dix-neuf mille hommes de toutes armes, parce qu'une portion en avait été envoyée dans la Vendée, et conduite par des généraux renommés, tels que Duhesme, Morand, Priant, Lefèvre^ Desnouettes, devait avoir le maréchal Mortier pour commandant en chef. Le nouveau maréchal Grouchy était désigné pour commander la réserve de grosse cavalerie qdi , bien qu'elle ne comptât pas plus de douze mille hommes, était divisée en quatre corps, sous les généraux Pajol, Excelmans, Kellermann etMilhaud. LHnfanterie de ligne, avec la cavalerie légère, formait cinq corps d'armée sous les généraux comtes d'Erlon, Reille, Vandamme, Gérard et de Lobau, tons of&ciers de grande réputatioUr
Cette armée devait être appuyée par une armée de réserve placée en seconde ligne entre Laon et Paris, où l'on aurait réuni cent mille gardes nationaux et soixante mille hommes de troupes réglées provenant de nouvelles levées , mais celle^i n'existait encore qu^en projet.
Le général Rapp, un des aides de camp de l'Empereur
lit HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
qoi lui accordait, à juste titre, la plus gcande confiance, était chargé de cooTnr TAIsace arec nn corps de dix-nenf mille hommes dont dix on douze mille sralement de troopes de ligne, le snrplos consistant &k gardes nalionaui du Haut et du Bas-Rhin mobilisés sons les ordres du général Holitor. Sur la Moselle et à rentrée de la forêt d*Argonne, on plaça* aussi quelques milliers de gardes nationaux.
L'habile général Lecourbe, dont Napoléon avait laissé longtemps les rares talents dans un injuste oubli, prit position à Béfort avec quatre mille cinq cents soldats auxquels on adjoignit dix mille gardes nationaux, pour garder les défilés du Jura.
Le maréchal Suchet fut inTesti du commandement de Farmée des Alpes qui, forte de neuf mille soldats et de douze mille gardes nationaux, avait la tâche difficile de protéger, du côté de la Savoie, une frontière de soixante lieues.
Dans le département du Yar, le maréchal Brune, tiré, comme Lecourbe, par la force des circonstances, de la disgrâce et de Tinactivité, réunit sous ses ordres un corps d'observation de quatre mille soldats et de trois mille gardes nationaux. Enfin, quelque peu redoutables que parussent être les armements des Espagnols, il fallut bien leur opposer au moins des simulacres d'armées : on forma à Bordeaux et à Toulouse, sous les généraux Clauzel et Decaen, d'autres corps d'observation, dits du Midi et des Pyrénées, à peu près égaux à celui du maréchal Qrune.
Comme pour Tannée du Nord, on comptait, avec le temps, organiser derrière ces faibles armées des réserves dans lesquelles on aurait versé, avec des masses de gardes nationaux, les produits des levées en voie d'exécution et de la conscription nouvelle qu'on se proposait de demander aux Chambres. Il serait superflu de donner le détail de ces projets qui devaient rester sans accomplissement. Je ne m'arrêterai pas non plus à énumérer les militaires en retraite et en réforme, les vétérans, les anciens marins, les gardes nationaux, les douaniers dont on composa les garnisons des places de guerre, pour rendre disponibles toutes les troupes de ligne.
Voilà, en y ajoutant quelques corps francs levas dans les départements de TEst, ce qui représentait alors ces'iinmenses armées françaises qui, trois ans auparavant, couvraient et dominaient TEurope de Cadix à Moscou. Pour apprécier tout ce qu'il y avait d'insuffisant dans de tels armements, il faut tenir compte de cette circonstance, qu'un bon nombre de gardes nationaux qui en formaient une portion si considérable n'étaient ni habillés , ni équipés, ni complètement armés et manquaient de toute instruction militaire.
Parmi les chefs appelés aux commandements supérieurs, il n'y avait, comme on vient de le voir, que bien peu de ces maréchaux dont le nom était associé dans les imaginations au souvenir des grandes victoires de l'Empire. J'ai dit que trois d'entre eux, Berthier , Victor, Marmont, avaient suivi Louis XVIII à l'étranger, et que trois autres, Macdo-
nald, Oudinot, Gouvion Saint-Cyr, bien qu'ils n'eussent pas émigré, ne s'étaient pas ralliés à la cause impériale. Quelques autres encore, tels que Hasséna, étaient, par leur mauvaise santé, par leurs blessures ou par leur Age, hors d'état de reparaître sur un champ de bataille. Augereau était exilé. Ney lui-même, qui avait conservé toute sa vigueur physique et pour qui il ne semblait plus y avoir de salut que dans le triomphe de Napoléon, avait encouru une sorte de disgrâce : son caractère intraitabte et quelques procédés maladroits avaient irrité l'Empereor contre lui. Mécontent de lui-même et des autres, la malheureux mai^chal avait quitté Paris, il vivait à la campagne et, jusqu'à ce moment, aucune proposition ne lui avait été faite pour l'engager & prendre un comman* dément?
On a dit que Napoléon qui, depuis longtemps, ne re* trouvait plus dans les hauts dignitaires de l'armée l'ardeur et l'activité dont il les avait vus jadis animés, avait eu un moment la pensée de les laisser jouir d'un repo8 acheté par tant de fatigues et de périls et de les remplacer par des hommes plus jeunes, d'un mérite déjà reconnu, mais qui, n'ayant pas encore occupé des emplois du premier ordre, élaient stimulés par le désir de compléter leur réputation et leur fortune. Cette pensée semble, en effet, avoir inspiré la plupart des choix que j'ai indiqués tout à l'heure.
La question de savoir s'il convenait d,'altandre l'attaque de rennemi ou de prendre l'offensive, fut posée par l'Ëm-
HISTOtllË BE LA RESTAURATIONS 123
pereur dans un conseil composé des principaux généraux, et qui se réunit à plusieurs reprises. On assure que le maréchal Soult s'y prononça pour le premier de ces deux avis : Il fallait, disait-il, laisser les alliés s'engager dans rintérieur de la France, mieux préparée cette fois que l'année précédente à les repousser; lorsqu'ils se seraient épuisés à surmonter les obstacles qu'ils y rencontreraient à chaque pas, on pourrait les attaquer avec plus d'avantage. Cette opinion ne rencontra que peu d'adhérents. On y objectait qu'en attaquant sans délai les corps ennemis qui se trouvaient déjà à portée, l'armée française avait la chance de les accabler avant que leurs alliés ne pussent venir à leur secours et de compenser ainsi Textréme inégalité des forces ; on faisait remarquer que la défensive va mal au caractère français et que l'opinion, déjà ébranlée, tomberait dans un profond découragement le jour où l'on verrait le territoire envahi, sans que rien eût été fait pour en défendre l'entrée. Ces raisons étaient fortes, elles s'accordaient avec la nature et. les habitudes de l'Empereur; il se décida donc pour l'offensive.
Cependant, avant d'aller se mettre à la tête de sa principale armée, il avait à remplir un devoir non moins impérieux, celui d'inaugurer le gouvernement constitutionnel qu'il venait de proclamer.
Le Champ de Mai, où devait être publié le résultat du vote national sur l'acte additionnel et qui était le préliminaire obligé de la réunion des Chambres, avait d'abord, comme je l'ai dit, été convoqué pour le â6 mai. Des diffi-
îXk nSTOIBE DE LA BESTACBATIO?!.
càhéi WÊatmeSks rawaimifiil cKuleajowiicr aal^'jiiiii. VEmperatr 4pi«t y fiéâikr. Les |trioiei, ceux mteies qoi i'étaioiMe fim âmbmmfeai lattachès à loi, anraiait Tosdii qgfil sjfrésemMz chfvsU em habit militaire, sans apfareii de omr, qv*n iêmoiçBit la plus grande coniaikc« dans le inlaitûBs de la Chambre iKHiTdlement éiiK <t qo'fl loi rpconiiût spontuiéfDeDt le droit de réviser les Constitiilîoiis îaq»énales. Des oonseik loi forent dODoés dans ce sens. Ao point oà les choses en Paient rennes, on peot croire qoUs étaient conformes à ses intéléts, mais ik contrariaient trop ses penchants natorels poor qo'il pât se n^oodre à les accepter.
Ao jooT fixé, le Champ de liars prisentait on grand spedade. Une foole énorme se prisait dans tontes ses arenaes. Trente mille gardes nalionam de Paris et des départements et yingt mille soldats de la garde et de ]a ligne en occopaient rintérieor. Les memlnes des collées électoraox, les dépotalions des armées de terre et de mer et les membres élos de la Chambre des représentants étaient réanis dans une enceinte cireolaire et cooyerte faisant fàce an trône que l'on arait adossé au grand balcon de rÉcoie Militaire. Comme beaucoup d^électeors n'étaient pas Tenus, de simples curieux avaient été admis dans cette enceinte pour dissimuler le ride causé par leur absence. Non loin de là s'élevait un autel. Napoléon arriva en voiture, suivi de ses frères, des grands dignitaires, des chambellans, des pages, et revêtu de ce qu'on appdait le costume impérial. Le manteau semé d'abeilles, la to-
qae, la fraise, les souliers de satin, tout cet attirail de théâtre qui reproduisait les modes du xvi« siècle, offrait un singulier contraste avec les circonstances dans lesquelles on se trouvait. Les ténioins oculaires disent que la figure et tout Textérieur de Napoléon, déjà alourdi par une obésité excessive, ressortaient d'une manière ridicule et presque grotesque au milieu de ces oripeaux. Lorsqu'il parut, cependant, d'assez vives acclamations se firent entendre. Les dignitaires, les ministres, les maréchaux, parmi lesquels on s'étonnait de voir Oudinot qu'on avait décidé, non sans peine, à prendre part à cette solennité, les chambellans et autres officiers de l'Empereur se rangèrent sur les marches du trône. La cérémonie commença parla célébration dé la messe. Le célébrant était le cardinal Cambacérès, archevêque de Rouen, frère de l'archichancelier. MM. de Barrai et de Beaumont, archevêques de Tours et de Bourges, et un petit nombre d'autres prélats entouraient l'autel. La messe terminée, une commission centrale des collèges électoraux, composée de cinq cents électeurs, s'avança au pied du trône, et l'un d'eux, M. Dubois d'Angers, lut, d'une voix forte, une adresse qui, votée la veille par cette commission et revue pendant la nuit par Tarchichancelier et le comte Chaptal, avait été un peu modifiée sur leur demande. Elle déclarait à l'Empereur que les suffrages du peuple lui imposaient le devoir de reprendre la couronne déposée par lui sans l'aveu de ceux qui la lui avaient décernée, le vœu populaire étant la seule source légitime du pouvoir. Réclamant pour
la nation le droit de disposer d'elle-même : « Que veut, » disait-elle, la ligue des Rois alliés...? Par quel acte, » par quelle violation avons-nous provoqué leur agresr » sion? Nous ne voulons pas du jcbef queTeulent poor » nous nos ennemis, et nous voulons celui dont ils ne » veulent pas. Ils osent vous proscrire personnellementi » vous, sire, qui, maître tant de fois de leurs capitales, les » avez raffermis généreusement sur leurs trônes ébranlés» ^ On proscrirait le moins connu de nos citoyens que nous » devrions le défendre... On nous menace, d'une inva« » sion , et, cependant, resserrés dans des frontières qui » ne sont pas les nôtres, que, depuis longtemps et avant > voire régne, la victoire et la paix même avaient recQ- » lées, nous n'avons point franchi cette étroite enceinte » par respect pour des traités que vous n'avez pas signés » et que vous avez offert de respecter... Ne craint-oo Y pas de nous rappeler des temps et un état de choses » naguère si différents et qui pourraient encore se repro* » duire? »
L'adresse protestait ensuite contre la prétention des gouvernements étrangers de soumettre les Français i des maîtres avec qui ils n'avaient plus rien de commun» qui ne les entendaient plus et ne pouvaient plus être entendus d'eux, dont la courte présence avait détruit toutes les illusions encore attachées à leur nom, qui ne pourraient plus croire aux serments qu'on leur prêterait el dont les promesses n'inspireraient plus aucune confiance, qui voulaient évidemment la dîme, la féoda-
HISTOIRE DE LA KËSTAÛRAftOll. Û1
litéi les privilèges^ tout ce qui était odieux à la France; pour qui tout ce que les Français avaient considéré pendant vingt-cinq ans comme des titres de gloire étstit devenu autant de titres de proscription, qui ne voulaient régner que pour une poignée de privilégiés, et qui avaient poursuivi, persécuté Topinion même, cette propriété sacrée de Thomme, jusque dans le paisible sanctuaire des lettres et des arts; elle promettait^ dans le cas où les alliés rejetteraient les offres de paix, trop modérées peut-être, qu'on leur avait faites, Fappui delà nation toutentière pour repousser un joug ignominieux. Ces protestations étaient telles que TËmpereur pouvait les désirer, mais il dut être moins satisfait du langage des électeurs par rapport à la politique intérieure. « Con- » fiants dans les promesses de Votre Majesté, disait IV » dresse, nous lui remettons, nous remettons à nos repré- » sentants et à la Chambre des pairs le soin de revoir, de 1^ perfectionner, de consolider de concert, sans précipita- » tion, sans secousse, avec sagesse et maturité, notre » système constitutionnel et les institutions qui doivent » en être la garantie.» Un autre passage était ainsi congu : « Sire, un trône relevé par les armées étrangères s*est » écroulé en un instant devant vous, parce que vous nous » rapportiez de la retraite, qui n'est féconde en grandes » pensées que pour les grands hommes, tous les erré- » ments de notre véritable gloire, toutes les espérances » de nos véritables prospérités* »
Dans le premier projet préparé par les auteurs de cette
idiEUHL îb Dflmîfflt' jàmoi' -èBsii MâatmÊsmi rédigée. € l^Dis iiDiK âmm&s jaluis^ à vuob^ Asùtdfe, parce que
> jBH&Bwitf csjrâi'gKifDiKiiinff TigptBneidelare-
> nuot wujs: Ik 1n^^Tinia^ à» irpurtre d*iui gnind
> iionnikt. > Cfi&t jàiiii» ]»ni2 inp ivle, et on ooDfiratit À la cixmœr. BÈmt fi«ar aA «ftmrîBHfMMt^ Fadiesse, ndp^ }» jinAK&BtinK âf àcv^oifinflit ipi j étaient proidkniâ» k TEjepbtbdi^ it^àrài im «ifrit dmlépendance ês&ôk à 2BnnaimsS]7&. Eût vhJHmnùÊ poâtîfeBeDt Tinlemkm de ivrôfir oa uaf aààiaiBttad ^jsp XipoMcMi avait 4*ibarà |i?^iezii3f' Tifoiaw âf oBfl^îlnHBt drfiaitif desGon-
LoKsqae T&rAaiTam actevè it parier, rardiichance^ lier prociasa 1^ rêssiai ds idoles AmbI le lemiseineDl avaîi ttèfiit le$îc4u^ pmoèdMls par la «mmission oentnit àes «kirtm^ l.d^S? ^nffrues; avaient été émis en bTnir de Pacte aMitionneL I.H1 conlie. Dans Farnée de tOT^ et de nifr^ a y avait en 214,000 votes approbatîis et 5% nêgitÂfs^ Les^ leidsti^de onsed^artemoitSy dei^usieois arrî>ndtsseoients et de qnelqaes régim^ts B^êtaient pas enone arriva Cétait dans les départements frontières da Noid que les approbations avaient été le plus nombienses. En Bretagne^ ao contraire, on seul département, les G5tes-do-Noid« comptait plos de mille voles négatiis. Le chef d^ hêiaots d'aimés, sur Tordre que loi transmît le grand maître des cérémonies, déclara an nom de FEmpereur, que Tacte additionnel aux Constitutions de rsmpire avait étéaccepté par le peuple. Les tambours
battirent un ban, et TEmpereur, d'une voix haute et perçante, prononça le discours suivant:
« Ënipereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple... » Dans la prospérité, dans Tadversité, sur le champ de » bataille, au conseil, sur le trône, dans Texil, la France » a été l'objet unique et constant de mes pensées et de » mes actions. Comme ce roi d'Athènes, je me suis sacri- » fié pour mon peuple, dans l'espoir de voir se réaliser » la promesse donnée de conserver à la France son inté- » grité naturelle, ses honneurs et ses droits. L'indignation » de voir ces droits sacrés, acquis par vingt années de » victoires, méconnus et perdus à jamais, le cri de Thon- » neur français flétri , les vœux de la nation m'ont ramené » sur ce trône qui m'est cher, parce qu'il est le palladium » de l'indépendance, de l'honneur et des droits du peu- » pie. En traversant, au milieu de l'allégresse publique, » lesdCverses provinces de l'empire pour arriver dans » ma capitale, j'ai dû compter sur une longue paix : les » nations sont liées par les traités de leurs gouverne- » ments, quels qu'ils soient. Ma pensée se portait alors » tout entière sur les moyens de fonder notre liberté par » une Constitution conforme à la volonté et à l'intérêt du ». peuple. J'ai convoqué le Champ de Mai. Je n'ai point » tardé à apprendre que les princes qui ont méconnu tous » les principes, froissé l'opinion et les plus chers intérêts » de tant de peuples, veulent nous faire la guerre. Ils » méditent d'accroître le royaume des Pays-Bas, de lui don- » ner pour barrière toutes nos places du Nord et de conm. 0
180 HISTOIRE DE LA RESTAURATlOIf.
» cilier les différends qui les divisent en se partageant la » Lon'aine et TAlsace. Il a fallu se préparer à la guerre. » Cependant, devant courir personnellement les hasards » des combats, ma première sollicitude a dû être de con- » stiiuer sans retard la nation. Le peuple a accepté Tacte » additionnel que je lui ai présenté. Lorsque nous aurons » repoussé ces injustes agressions.... , une loi soleunelley » faite dans les formes voulues par Tacte constitutionnel, » réunira les différentes dispositions de nos constitutions » aujourd'hui éparses. Français, vous allez retourner » dans vos départements. Dites aux citoyens que les cir- » constances sont grandes, qu'avec de Tunion, de l'éner- » gie, de la persévérance, nous sortirons victorieux de » cette lutte d*un grand peuple contre ses oppresseurs..... » Dites-leur que les rois étrangers que j'ai élevés sur le » ti^ne ou qui me doivent la conservation de leur cou- » ronne, qui tous, au temps de ma prospérité, ont brigué » mon alliance et la protection du peuple français, diri- » gent aujourd'hui tous leurs coups contre ma personne. » Si je ne voyais que c'est à la patrie qu'ils en veulent, je » mettrais à leur merci cette existence contre laquelle ils » se montrent si acharnés. Mais dites aux citoyens que, » tant que les Français me conserveront les sentimei^ts » d'amour dont ils me donnent tant de preuves, cette rage » de nos ennemis sera impuissante. Français I ma volonté » est celle du peuple, mes droits sont les siens, mon bon- » nour, ma gloire, mon bonheur ne peuvent être autres » que l'honneur, la gloire et le bonheur de la France. »
HISTOIRE DE LÀ RESTAURATION. 13t
n manquait à ce discours, pour être yraiment digne et noble, d*exprimer les véritables sentiments de celui qui le prononçait. Napoléon venait d'y faire une nouvelle concession : il avait consenti à la révision des constitutions impériales en essayant, il est vrai, de la faire ajourner à Tépoque du rétablissement de la paix, sans doute parce qu'il espérait être alors en mesure d'y exercer plus d'influence qu'il n'aurait pu le faire en ce moment. Malgré cette ^concession, les paroles de l'Empereur, accueillies par les acclamations de la cour et de l'armée, produisirent, dit on, peu d'effet sur le reste de l'assemblée ; ce qui put y contribuer, c'est que divers bruits répandus depuis quelques jours avaient disposé beaucoup d'esprits à attendre de lui d'importantes communication^: suivant les uns, il devait annoncer d'heureuses nouvelles tenues en réserve pour ce moment, par exemple, l'arrivée de l'Impératrice et du roi de Rome ; d'autres pensaient que, pour conjurer les périls de la patrie, il abdiquerait une seconde fois en proclamant son fils ; d'autres encore croyaient qu'en invoquant ces mêmes périls il se saisirait de la dictature. A des esprits ainsi préparés, son discours dut paraître insignifiant. Une circonstance qui choqua certaines personnes, c'est qu'il avait gardé son chapeau sur la tète en parlant aux représentants et aux électeurs découverts.
Le grand chambellan ayant fait apporter ensuite devant le trône l'acte additionnel, l'Empereur y apposa sa signature. L'archevêque de Bourges lui présenta ouvert le livre des Évangiles. Napoléon, la main étendue, prononça ces
13'i HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
paroles : « Je jure d'observer et de faire observer les Con- » stitutions de TËmpire. » Quittant ensuite son manteau et descendant les marches du trône, il alla se placer sur une estrade, au milieu du Champ de Mars, pour y distri^ buer les aigles à Tarmée et à la garde nationale. Les ministres de la guerre et de la marine au nom des armées de terre et de mer, et le ministre de Tintérieur au nom de la garde nationale, vinrent prêter serment à leur tour et recevoir des mains de TËmpereur les aigles destinées à ces divers corps, Napoléon était debout sur la première marche. « Soldats de la garde nationale de Tempire, s'é- » cria-t-il, soldats des troupes de terre et de mer, je vous » confie Taigle impériale aux couleurs nationales ! Vous » jurez de la défendre au prix de votre sang contre les » ennemis de la patrie ! Vous jurez qu'elle sera toujours » votre signe de ralliement I Vous le jurez 1 » Il y eut alors, dans ces masses armées, un vif mouvement d'enthousiasme. Le cri de vive ^Empereur! éclata de toute part avec une sorte de frénésie.^Les troupes défilèrent devant Napoléon qui leur jetait de vives paroles, rappelant aux divers régiments les batailles dans lesquelles ils s'étaient signalés. « Soldats de la garde, dit-il lorsque la vieille » garde se présenta, vous jurez de vous surpasser vous- » mêmes dans la campagne qui va s'ouvrir ; vous jurez » de périr tous plutôt que de souffrir que l'étranger » vienne dicter des lois à la patrie 1 » Les acclamations redoublèrent. On raconte qu'à l'aspect de ces braves soldats partant, presque au sortir du Champ de Mars, pour
HISTOIRE DE LÀ RESTAURATION. i33
la frontière où les attendait une lutte si inégale, bien des cœurs se sentirent saisis d'une inexprimable tristesse.
L'impression générale que laissa dans les esprits cette éclatante cérémonie ne fut pas favorable. L'étiquette de cour que l'Empereur aflfecta d'y porter irrita les démocrates et parut ridicule aux hommes sensés.
ïrois jours après, les électeurs, au nombre de plusieurs milliers, et les députés des armées et des gardes nationales, allèrent présenter leurs hommages à Napoléon qui les reçut aux Tuileries. Après avoir défilé devant lui, ils se formèrent en rang dans les galeries où il les passa pour ainsi dire en revue et remit aux représentants des gardes nationales des départements les aigles qu'il n'avait pas eu le temps de leur remettre au Champ de Mars.
La séance impériale pour l'ouverture de la session ne devait avoir lieu qu'après que les Chambres se seraient constituées, La Chambre des représentants y consacra trois jours. Dès les premiers momeiits, on put reconnaître de quels éléments hétérogènes elle était composée et combien il serait difficile, pour ne pas dire impossible, d'y former une majorité en faveur du gouvernement, mais aussi combien le parti jacobin était loin de pouvoir y dominer. Un ancien conventionnel, Poullain-Grandprey , rappelant, comme un acte odieux de la réaction royaliste, la destitution votée l'année précédente par la Chambre des députés, de deux régicides qui remplissaient auprès d'elle les fonctions de secrétaire rédacteur, proposa de les leur rendre;
cette proposition, accueillie par des murmures, ne fut pas môme appuyée. Un autre député demanda que, dans les procès-verbaux, on s*abslint de désigner les représentants par leurs titres par respect pour Tégalité et afin de ne pas humilier le plus grand nombre en flattant Tamourpropre de quelques-uns; on passa à Tordre du jour, par le motif que l'Assemblée, n'étant pas encore constitdée, ne pouvait s'occuper de questions semblables.
L'acte additionnel déférait la nomination du président à la Chambre elle-même, sauf l'approbation de TEmp^ reur. Napoléon eût désiré que cette nomination tomb&l sur son frère Lucien, élu représentant dans le département de risère ; des démarches avaient été faites pour diriger les votes dans ce sens, et dans l'espoir d*y réussir, l'Empereur n'avait point encore publié la liste des pairs, se réservant d'y comprendre son frère si le scrutin ne lui était pas favorable; mais le nom de Lucien, qui rappelait le 48 brumaire, ne pouvait rallier les suffrages d'une assemblée animée de pareilles dispositions. Comprenant l'intention de Napoléon, elle exprima le désir de connaître les noms des membres de la pairie. Napoléon fitrépondre que la liste ne serait publiée qu'après l'ouverture formelle de la session. De violents murmures s'élevèrent. M. Dupin proposa d'ajourner la constitution définitive de la Chambre jusqu'à ce que la liste demandée lui eût été fournie. On passa outre, mais un tel incident n'était pas fait pour a.ugmenter les chances de succès du gouvernement.
A défaut du prince Lucien dont la candidature à la
présidence avait été bientôt reconnue impossible, le gouvernement aurait voulu que Ton nommât un des ministres d*État qui faisaient partie de la Chambre, et particulière* ment le comte Merlin de Douai. Il fallait se faire d'étranges illusions pour croire que, dans Tétat des esprits, la Chambre pût choisir un des conseillers intimes du pou- Toir, et c'était certainement une inspiration bien malheureuse que celle qui lui désignait pour chef Tauteur si tris tcment fameux delà loi des suspects. L'immense majorité était bien décidée à nommor un président indépendant, et confondant, comme toute assemblée novice, l'indépendance avec l'hostilité contre le pouvoir, elle hésitait entre deux hommes presque également odieux à Napoléon, l'ancien sénateur Lanjuinais, un de ceux qui, en 1814, avaient provoqué la déchéance, et M. de La Fayette. L'Empereur témoigna une irritation très-vive en apprenant quelles étaient à cet égard les dispositions de l'Assemblée, et il fit* entendre qu'il ne confirmerait pas l'élection de M. Lanjuinais, si elle avait lieu. Celte manifestation imprudente ne servit qu'à assurer davantage un résultat déjà à peu près certain. M. de La Fayette, que l'Empereur ne paraissait pas repousser d'une manière aussi absolue, se hftta de déclarer qu'il n'accepterait pas la présidence et d'engager ses amis à voter pour M. Lanjuinais qui, de son côté, avait d'abord exprimé l'intention de lui céder la place. Lorsqu'on alla aux voix, sur 472 membres présents, M. Lanjuinais obtint, au premier tour de scrutin, 189 suffrages, M. Flaugergues 74, M. de La Fayette, 68. Qua-
tpe-vingt-six voix se disséminèrent sur divers candidats impérialistes. Personne n*ayant eu la majorité absolue, il fallut procéder à un second tour de scrutin qui la donna à M. Lanjuinais. De très -vifs applaudissements éclatèrent à la proclamation de ce résultat. Les quatre vice-présidents furent choisis dans la même opinion , en dehors des hommes de TEmpire comme en dehors des débris du jacobinisme : ce furent MM. Flaugergues, Dupont de TEure, de La Fayette et, avec eux, le général Grenier, dont on connaissait également les sentiments libéraux. Ce'dernier remporta, au ballottage, sur M. Bedoch, porté par les Impérialistes, qui ne put arriver au bureau qu'en qualité de secrétaire, avec H. Dumolard, le frère du général Carnolet M. Clément du Doubs.
C'étaient là de rudes épreuves pour un homme tel que Napoléon. Contraint de subir ces affronts répétés, il n'était pas assez maître de lui pour dissimuler le dépit qu'il en éprouvait, et l'expression de ce dépit ne faisait que donner plus de retentissement aux coups portés à son autorité. Lorsque le doyen d'âge, chargé de soumettre à sa confirmation le choix de M. Lanjuinais, se présenta au palais de l'Elysée, il attendit longtemps avant d'être reçu. Napoléon, l'ayant enfin admis en sa présence, se borna à lui dire qu'il ferait connaître sa réponse dans la soirée par le chambellan de service. La Chambre, en entendant de la bouche du doyen le récit de cette singulière audience, témoigna beaucoup de mécontentement. « C'est impossible, » il y a erreur 1 » criait-on de tous côtés. M. Dumolard,
qui n'était pas hostile au gouvernement, dit que très-certainement le doyen d'âge avait mal compris les paroles de l'Empereur , que, dans les relations du monarque avec la Chambre, un chambellan n'était pas un intermédiaire convenable et que la réponse devait être directe, immédiate. On parlait déjà de l'envoyer réclamer par un second message. Pour détourner le coup, un des ministres d'État, M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély , prit sur lui d'aflSrmer qu'elle ne tarderait pas à arriver. Il courut à l'Elysée et en revint bientôt, rapportant un décret qui confirmait la nomination de M. Lanjuinais. Un autre ministre d'État, M. Boulay de la Meurthe, vint expliquer le lendemain qu'il y avait eu malentendu de la part du doyen d'âge, que l'Empereur ne l'avait pas renvoyé à un chambellan pour avoir sa réponse, mais lui avait dit : « Je suis désolé qu'on vous ait fait attendre, » vous auriez dû me faire avertir par un chambellan. » Peu de personnes crurent à la sincérité de cette explication i
Dansle discours que M. Lanjuinais prononça, suivant l'usage, en prenant possession de ses fonctions présidentielles, il promit qu'on le verrait toujours tmi à l'Empereur, dévoué à la patrie, à la justice, à la prospérité de la France, à son indépendance, à sa liberté, et qu'il ne cesserait de faire des vœux pour une paix honorable et pour le bonheur du peuple.
Pour déterminer l'Empereur à sanctionner le choix de la Chambre, il n'avait fallu rien moins que les pressantes
tre-vingt-six voix se disséminèrent sur divers candidats impérialistes. Personne n*ayant eu la majorité absolue, il fallut procéder à un second tour de scrutin qui la donna à M. Lanjuinais. De très -vifs applaudissements éclatèrent à la proclamation de ce résultat. Les quatre vice-présidents furent choisis dans la même opinion , en dehors des hommes de l'Empire comme en dehors des débris du jacobinisme : ce furent MM. Flaugergues, Dupont de TEure, de La Fayette et, avec eux, le général Grenier, dont on connaissait également les sentiments libéraux. Ce' dernier l'emporta, au ballottage, sur M. Bedoch, porté par les impérialistes, qui ne put arriver au bureau qu'en qualité de secrétaire, avec M. Dumolard, le frère du général Carnolet M. Clément du Doubs.
C'étaient là de rudes épreuves pour un homme tel que Napoléon. Contraint de subir ces affronts répétés, il n'était pas assez maître de lui pour dissimuler le dépit qu'il en éprouvait, et l'expression de ce dépit ne faisait que donner plus de retentissement aux coups portés à son autorité. Lorsque le doyen d'âge, chargé de soumettre à sa confirmation le choix de M. Lanjuinais, se présenta au palais de l'Elysée, il attendit longtemps avant d'être reçu. Napoléon, l'ayant enfin admis en sa présence, se borna à lai dire qu'il ferait connaître sa réponse dans la soirée par le chambellan de service. La Chambre, en entendant de la bouche du doyen le récit de cette singulière audience, témoigna beaucoup de mécontentement. « C'est impossible, » il y a erreur 1 » criait-on de tous côtés. M. Dumolard,
qui n*était pas hostile au gouvernement, dit que 1res- certainement le doyen d'âge avait mal compris les paroles de FEmperenr , que, dans les relations du monarque avec la Chambre, un chambellan n'était pas un intermédiaire convenable et que la réponse devait être directe, immédiate. On parlait déjà de renvoyer réclamer par un second message. Pour détourner le coup, un des ministres d'État, M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély , prit sur lui d'affirmer qu'elle ne tarderait pas à arriver. Il courut à rÉlysée et en revint bientôt, rapportant un décret qui confirmait la nomination de M. Lanjuinais. Un antre ministre d'État, M. Boulay de la Meurthe, vint expliquer le lendemain qu'il y avait eu malentendu de la part du doyen d'âge, que l'Empereur ne l'avait pas renvoyé & un chambellan pour avoir sa réponse, mais lui avait dit : « Je suis désolé qu'on vous ait fait attendre, » TOUS auriez dû me faire avertir par un chambellan. » Peu de personnes crurent à la sincérité de cette explication i
Dans le discours que M. Lanjuinais prononça, suivant l'usage, en prenant possession de ses fonctions présidentielles, il promit qu'on le verrait toujours v/ni à l'Empereur, dévoué à la patrie, à la justice, à la prospérité de la France, à son indépendance, à sa liberté, et qu'il ne cesserait de faire des voeux pour une paix honorable et pour le bonheur du peuple.
Pour déterminer l'Empereur à sanctionner le choix de la Chambre, il n'avait fallu rien moins que les pressantes
instances de ses plus intimes conseillers. Il voulut voir M. Lanjuinais. Leur entretien a été rapporté de diverses manières ; il paraîtrait en résulter que Napoléon, ayant essayé d'amener le nouveau président à prendre envers lui des engagements, mais n'ayant obtenu que des assurances générales de fidélité au devoir et à la patrie, prit lié parti de se tenir pour satisfait et l'embrassa.
Telle était alors la force des préventions défiantes contre le chef du gouvernement que M. Lanjuinais luimôme encourut un moment, de la part de beaucoup de représentants, le soupçon de n'être pas suffisamment en garde contre les influences du palais ; ces novices amis de la liberté osaient reprocher à l'illustre vétéran qui avait jadis livré pour elle tant de glorieux et périlleux combats, non pas de s'élre laissé corrompre, mais de n'avoir pas su résister à la séduction des caresses impériales.
Avec des esprits ainsi disposés, on ne sortait d'une difficulté que pour tomber dans une autre. Un décret rendu quelques jours avant le Champ de Mai avait établi pour les Chambres un règlement provisoire. Aux termes de ce règlement, leurs membres étaient tenus de prêter serment d'obéissance à la Constitution et de fidélité k l'Empereur. Ce serment répugnait et à ceux qui n'acceptaient pas franchement le règne de Napoléon, et à ceux qui, mécontents du fond ou de la forme de l'acte additionnel, se proposaient de le remplacer bientôt par une Constitution nouvelle. On devait donc s'attendre à une résistance sérieuse qui s'était déjà annoncée dans un
comité secret. Pour on prévenir Téclat, TEmpereur avait autorisé le prince Joseph à se concerter avec M. de La Fayette, et, par suite d'une conrérence qu'ils avaient eue ensemble, on était tombé d'accord qu'il n'y nuniit pas d*appel nominal et qucle serment serait prêté en masse au lieu de l'être individuellement. On évitait ainsi de poser formellement la question et, en fait, l'opposition avait gain de cause.
I^impatience d'un jeune déi)Uté qui , apparemment, n'avait pas été mis dans In socrot de cet arrangement, déjoua ces calculs de prudence. M. Dupin, après s'être concerté avec deux autres députés de Paris, MM. Roy et Benjamin Delesscrt, prit la parole h l'ouverture de la séance du 6 juin : sans contester lo devoir de l'obéissance aux Constitutions de l'Empire et de la fidélité envers le chef de l'État, il prétendit que le serment, pour être bon, valable, obligatoire, constitutionnel, devait être prêté, non en vertu d'un ^décret, expression de la volonté unilatérale du prince, mais d'une loi, c'est-à-dire du vœu delà nation constitutionnellement exprimé. Un député breton, M. Leguevel, repoussa une telle réserve comme inconstitutionnelle, l'acte additionnel ayant été approuvé par le peuple; pour établir la nécessité du serment, il rappela un sénatUK-consulte de l'an TX. La majorité de l'Assemblée qui, peut-être, croyait voir dans la démarche de M. Dupinune manœuvre royaliste, donna des marques d'assentiment à la réponse qui venait de lui être faite. M. Roy voulut le soutenir : suivant lui, on aurait dû ajouter h la formule du
l&O HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
serment une clause relative à la fidélité envers la nation, qui était le premier devoir des représetttants ; il fit, de plus, l'observation que la puissance législative n'était plus constituée comme à l'époque dont on invoquait le souvenir. Le langage de M. Roy, comme celui de M. Du* pin, avait cela de maladroit, qu'il laissait entrevoir tout à la fois beaucoup de malveillance pour le gouvernement établi, et quelque timidité dans la manifestation de ce sentiment; il semblait avoir pour but d'entraîner la Chambre, à son insu et comme malgré elle, dans un système d'hostilité directe qui dépassait ses intentions. Rien n'était plus propre à mettre en défiance une assemblée inexpérimentée, à l'irriter contre ceux qui paraissaient vouloir la dominer par surprise. De violents murmures éclatèrent, et les bonapartistes, jusque-là isolés, reprirent courage en s'apercevant que leurs adversaires venaient de leur fournir un bon terrain. M. Bedoch s'attacha à démontrer la nécessité du serment, M. Dumolard dit que sans doute, s'il avait fallu opter entre l'Empereur et la nation, son choix n'aurait pas été douteux, mais que, dans les circonstances où l'on se trouvait, il fallait que la nation se sauvât avec et par l'Empereur, que tous les dissentiments devaient cesser lorsque l'ennemi était aux frontières, qu'il fallait avant tout le repousser, déjouer les intrigues de l'Angleterre et que, pour y parvenir, l'accord de la nation et de l'armée était indispensable. Des acclamations d'enthousiasme répondirent à. cet appel. On avait proposé de passer à l'ordre du jour. Le colonel
Bory de Saint-Vincent s'y opposa, jugeant nécessaire de résoudre immédiatement la difficulté qui venait d'être posée : « Au moment où les Cosaques s'avancent, s'écria- » t-il, vous élevez des questions sur le serment qui est le » premier de vos devoirs 1 » Le ministre d'Élat Boulay de la Meurtbe fut plus véhément encore. « Il faut parler avec » franchise, dit-il. Il existe en France deux partis, l'un » qui est le parti national, car il comprend la grande masse » du peuple et ne stipule que pour l'honneur et l'indépen- » dance de la France; l'autre, qu'on peut appeler la fac- » tion de Téti'anger. Oui, messieurs, il existe des Français » assez vils, assez corrompus, pour appeler les Anglais, » les Russes, les Prussiens. Ce sont les Bourbons qui sont » les chefs de cette faction, ce sont eux qui, à l'aide » des baïonnettes étrangères, veulent nous imposer un » joug humiliant. Il faut donc nous prononcer forte- » ment..., avec unanimité. » On criait de toutes parts : Oui, oui; aux voix! L'opposition était réduite au silence. La Chambre décida, malgré une faible minorité dont faisaient partie MM. do La Fayette et d'Argcnson, le duc de La Rochefoucauld, M.Flaugergues, MM. Roy, Delessert et Dupin, que chacun de ses membres prêterait individuellement le serment à l'Empereur et aux Constilutions. Le parti bonapartiste triomphait, il voulut poursuivre ses avantages. Le général Carnot-Feulins, frère du ministre de l'intérieur, proposa de déclarer que les armées avaient bien mérité de la patrie. Un député libéral, M. Duchesne, représenta qu'elles n'avaient encore rien fait qui justiû&t
une telle déclaration. Ces paroles excitèrent un gmnd tumulte. Unaulre membre rappela que c'étaient les armées qui, par un mouvement spontané, avaient délivré la France. Ledébat qui s'ouvrait pouvait donner à Topposition l'occasion de prendre sa revanche de Féchec qu'elle avait éprouvé. La motion du général Carnot était évidemment une imprudence. Le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély le comprit et se chargea de réparer celte faute, ou du moins d'en atténuer les conséquences. Tout en vantant beaucoup l'armée, il soutint que la proposition faite en sa faveur était prématurée et irrégulière, la session n'étant pas encore formellement ouverte et la Chambre ne formant d'ailleurs qu'une des branches de la législature; il ajouta que l'armée aurait d'ailleurs connaissance des sen* timents qui venaient d'être exprimés. L'ajournement, motivé de la sorte, fut voté à l'unanimité.
Les partis s'essayaient, se mesuraient ainsi au sein d'une Assemblée divisée, incertaine, qui ne se connaissait pas elle-même et dont une défiance soupçonneuse était le caractère dominant. Un moyen presque assuré de tourner contre soi la majorité, c'était, après l'avoir décidée à un vote quelconque, d'essayer d'en tirer les conséquences et de l'entratner à les adopter aussi. Dans la séance qui suivit celle que je viens de raconter, Garnier de Saintes, l'ancien terroriste, ayant demaiidé que le procès-verbal constatât l'unanimité avec laquelle, selon lui, avait été porté le voie relatif au serment, et qu'en outre, ce procès-verbal fût envoyé à tous les départements, la Chambre passa h
Tordre du jour sur Tobservation faite parle président que, constater l*unanimilé, ce pouvait être un moyen de g^^ner la liberté des votants. M. Duniolard romnrciua, de plus, que renonciation au procès verbal du fait d'un vote unanime tendrait à établir uno distinction entre des votes qui devaient tous avoir une égale autorité. Ënfln, le président, qui s'était entendu sur ce point avec M. do La F&yette et ses amis, rappela qu'il avait été reconnu que le serment n'excluait pas, de la part de ceux qui le prêteraient, la faculté de coopérer aux changements qui seraient jugés nécessaires dans les Constitutions existantes. Lo vote triomphant qui avait un moment relevé les espérances des bonapartistes se trouva donc à peu prés annulé. Il parait d'ailleurs que, dans une conférence qui avait eu lleu^entre le ministre de l'intérieur, le président de la Chambre et M. Dupin, Carnet, tout en insistant sur la nécessité d'éviter jusqu'à la moindre apparence d'un dissentiment, avait admis que M. Dupin avait raison en principe, que le serment était de pure forme, que le préterail qui voudrait et qu'à l'appel nominal on ne coterait pas les noms des absents. On assure que bon nombre de représentants s'abstinrent , en effet , de prêter serjnent sans que personne eût l'air de s'en apercevoir,
Napoléon fut péniblement affecté de ces débuts de la Chambre qui témoignaient envers lui de si peu d'abandon et de bon vouloir. « Je m'aperçois avec douleur, disait- » il, que les députés ne sont pas disposés à ne faire qu'un » avec moi et ne laissent échapper aucune occasion de
» me chercher querelle. De quoi ont-ils à se plaindre? » Que leur ai-je fail? Je leur ai donné la liberté à pleines » mains, je leur en ai peut-être trop donné, car les rois » aujourd'hui ont plus besoin de garanties que les nations. » J'y mettrai du mien tant que je pourrai , mais s'ils » croient faire de moi un soliveau, un second Louis XVI, » ils se trompent; je ne suis pas homme à me laisser » faire la loi parles avocats ou à me laisser couper la télé » par les factieux. »
Dans un autre moment, TEmpereur disait qu'il ne connaissait pas de moyens de gouverner une assemblée pareille à la Chambre des représentants, que le caractère français excluait les moyens usités en Angleterre, qu'on croirait se déshonorer en appuyant systématiquement le pouvoir et que, quant à la Chambre des pairs, loin d'être en état de couvrir la couronne, elle aurait plutôt besoin d'être couverte par elle.
Cette dernière observation , trop souvent applicable en France, avait surtout alors un caractère frappant de vérité. Le gouvernement impérial, repoussé par la grande majorité des classes supérieures, s'était vu réduit à choisir, dans un cercle très-rèstreint , les membres de la Chambre haute. Napoléon avait chargé ses ministres, et aussi M. de Lavallelte, de lui présenter chacun une liste de candidats. Les listes ainsi préparées offraient un assortiment d'anciens nobles, de généraux, de propriétaires, de négociants, d'industriels, mais plusieurs de ceux à qui on offrit la pairie ne voulurent pas l'accepter ;
le refas du maréchal Macdonald fut très-sensible h l'Ëmpereur. Certains consentements furent pour ainsi dire forcés on du moins arrachés par la crainte de se compromettre; tel fut celui de M. Mole. D'un autre côté, on assure que d'anciens sénateurs qui, admis dans la pairie de Louis XVIII, avaient apparemment, par leur conduite pendant la Restauration, encouru d'une manière plus particulière le mécontentement de leur ancien maître, témoignèrent yainement le désir d'être reçus dans la nouvelle Chambre. La liste qu'on se décida enfin à publier, après l'élection du président de la Chambre des représentants, contenait à peu près cent vingt noms. Les frères de l'Empereur, son oncle le cardinal Fesch, le prince Eugène, bien qu'abseht, les ducs de Parme et de Plaisance, c'est-àdire Cambacérès et Lebrun, archichancelier et architrésorier de l'empire, étaient portés en tête et hors de rang. On y comptait de plus quatre archevêques, entre autres le cardinal Cambacérès, douze maréchaux, Moncey, Lefebvre, Kellermann, Jourdan, Brune, Ney, Mortier, Soult, Masséna, Davoust, Suchet et Grouchy, plus de quarante généraux et amiraux, tous les ministres actuels et plusieurs anciens ministres, quelques membres marquants de la Constituante et de la Convention, tels que MM. Alexandre de Lameth, de La Tour-Maubourg, Siéyès, de Pontécoulant, vingt-cinq anciens sénateurs et vingttrois pairs de la Restauration ; huit ou dix seulement appartenaient aux rangs élevés de l'ancienne noblesse, trois ou quatre à la banque et à l'industrie.
Ud HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
De glorieux souvenirs se rattachaient sans doute aux noms de beaucoup des nouveaux pairs, mais Tensemble ne représentait certainement d'une manière sujQSsante aucune des aristocraties du pays, pas plus celle qui résulte de la richesse territoriale que celle qui tient à la naissance ou à de grands services personnels. Sous tous ces rapports, la pairie présentait trop de lacunes. La foule de généraux, de courtisans, d'aides de camp qu'on y avait fait entrer pour dissimuler autant que possible le vide des autres catégories, était peu propre à lui donner, aux yeux du public, la force morale qui s'attache à un corps formé d'éléments indépendants. A l'exception du duc d'Otrante, elle ne renfermait pas, comme la Chambre des représentants, d'anciens terroristes proprement dits, mais on y comptait sept régicides.
L'acte additionnel, en conférant la présidence de la haute Chambre au prince archichancelier, disait qu'il y aurait un vice-président nommé par l'Empereur. Le choix tomba sur le comte Lacépëde. Le comte Thibaudeau, régicide, et le général comte de Valence furent élus secrétaires.
Les deux Chambres se trouvant ainsi constituées, la session s'ouvrit le 7 juin par une séance impériale. Napoléon, revêtu du costume qu'il portait au Champ de Mai, précédé de hémuts d'armes, accompagné de ses frères et suivi de son cortège habituel, se rendit au palais Bourbon où les deux Assemblées s'étaient réunies. Le conseil d'État y avait aussi été appelé ; sa présence excita
des murmures sur les bancs des représentants, peutêtre parce qu*en voyant figurer parmi les autorités constituées un corps dont Tacle additionnel ne prononçait pas même le nom, ils craignirent qu'on ne pensât à lui rendre, en vertu des anciennes Constitutions impériales, Timportance et les attributions dont il était investi à l'époque où une déclaration insérée au journal officiel l'avait placé au-dessus du Corps législatif. Napoléon, cependant, fut bien accueilli. Les traits de son visage, fortement contractés, portaient Tempreinte des sentiments pénibles auxquels il était livré. Il sut pour^ tant les contenir. « Depuis trois mois, dit-il, les cir- » constances et la confiance du peuple m'ont revêtu » d'un pouvoir illimité. Aujourd'hui s'accomplit le be- » soin le plus pressant de mon cœur : je viens commen- » cer la monarchie constitutionnelle. Les hommes sont » trop impuissants pour assurer l'avenir, les institu- » tions seules fixent les destinées des nations... Noscon- » stitutions sont éparses ; une de nos plus importantes » occupations sera de les réunir dans un seul cadre » et de les coordonner dans une seule pensée. Ce tra- » vail recommandera l'époque actuelle aux générations » futures. J'ambitionne de voir la France jouir de toute » la liberté possible ; je dis possible, parce que l'anarchie » ramène toujours au gouvernement absolu. Nos ennemis , » comptent sur nos divisions intestines. Des rassemble- > ments ont eu lieu ; on communique avec Gand comme » en 479i avec Coblentz. Des mesures législatives sont
» indispensables. C'est à votre patriotisme, à vos lumië- » res, h, votre attachement à ma personne que je me » confie sans réserve. La liberté de la presse est inhérente » à la Constitution actuelle, mais il faut des lois répres- » sives, surtout dans Tétat actuel de la nation... Une » coalition formidable de rois en veut à notre indépen- » dance; ses armées arrivent sur nos frontières ; la fré- » gâte la Melpomène a été attaquée et prise dans la Hédi- » terranée, après un combat sanglant contre un vaisseau » anglais de 74. Le sang a coulé en pleine paix. Il est » possible que le premier devoir du prince m'appelle » bientôt à la tête des enfants de la nation pour aller dé- » fendre la patrie. L'armée et moi nous ïerons notre de- » voir ; vous*, pairs et représentants, donnez à la nation » Fexemple de la confiance, de Ténergie, du patriotisme , » et, comme le Sénat du grand peuple de l'antiquité, soyez » décidés à mourir plutôt que de souscrire au déshonneur » et à la dégradation de la France. La cause sainte de la » patrie triomphera. »
L'Empereur recommanda aussi à l'attention des Chambres la situation des finances qui, suivant lui, eût été satisfaisante sans le surcroît de dépenses que les circonstances avaient exigé.
Ce discours fit une assez bonne impression. Les adresses que les deux Chambres votèrent en réponse prouvèrent néanmoins, non-seulement qu'il n'avait pas changé les dispositions des représentants, mais que les pairs euxmêmes, entraînés par te iiioùvement universel des esprits.
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. Ug
étaient surtout préoccupés de la crainte de ne pas paraître assez indépendants, de se montrer trop dociles au pouYoir qui les avait créés. Le projet dressé par leurs commissaires portait que tout pouvoir vient du peuple et est instittAe par le peuple, et que la monarchie constitutionnelle est nécessaire au peuple français comme garantie de sa liberté et de son indépendance. On y lisait ce passage significatif : « Si les succès répondent à la justice » de notre cause et auxespérances que nous sommes accou- » tumés à concevoir de votre génie et de la bravoure de » nos armées, la nation n*a plus à craindre que Tentrat- » nement de la prospérité et la séduction de la victoire. » Napoléon, à qui cette phrnse fut communiquée par Tarchichancelier, fut trës*mécontent de la leçon qu^on lui donnait en termes si peu déguisés et avec si peu d'opportunité. Il demanda que la phrase fût changée. Malgré MM. de Pontécoulant et de La Tour-Maubourg, qui voyaient de grands inconvénients à ce que le chef de TÉtat intervint dans les délibérations intérieures des Chambres, la C'Ommission consentit à modifier ainsi qu'il suit le passage qui avait blessé TEmpereur : « Si les succès » répondent à la justice de notre cause..., la France n*en » veut d'autre prix que la paix. Nos institutions garan- » tissent à l'Europe que jamais le gouvernement français » ne peut être entraîné par les séductions de la victoire. » Le projet, amendé de la sorte, fut voté en comité secret.
La Chambre des représentants avait décidé que la rédaction de son adresse serait confiée à une commission
composée des membre^ du bureau et de cinq tnembi'es qu'ils s'adjoindraient. Au moment où elle venait de prendre cette résolution, Félix Lepeletier, cet ancien terroriste soudainement transformé en adulateur de Thomme qui jadis rayait condamné & la déportation, proposa de décer^ ner à Napoléon le titre de Sau/veur de la patrie^ pour avoir délivré la France de l'esclavage royal: c'était, disait-il, la meilleure réponse à opposer aux calomnies des rois. Cette flagornerie grossièrement maladroite souleva des murmures presque universels. De tous côtés, on demandait de passer à l'ordre du jour. M. Dupin, qui voulait réfuter l'homme de 93, put à peine se faire entendre au milieu du tumulte. « Le peuple, s'écria-t-il, ne » nous a pas envoyés pour flatter l'Empereur, mais pour » l'aider de nos conseils et de notre coopération légitime. » L'adulation n'a que trop égaré les Assemblées précô- » dentés. Quels moyens réserverions-nous à notre recon- » naissance pour le moment où la patrie serait en effet » sauvée? » L'ordre du jour fut adopté à l'unanimité.
La commission s'étant mise à l'œuvre, M. de La Fayette y parla de la nécessité de prendre une attitude telle que la Chambre méritât le nom de représentation nationale et non pas celui de Club Napoléon. Un projet d'adresse fut présenté par Garât ; il contenait un éloge emphatique de l'Empereur. M. de La Fayette et M. Lanjuinais en ayant fait rejeter la plus grande partie, M. Durand de Mareuil, diplomate du premier Empire et élève de M. deTalleyrand, apporta le lendemain une nouvelle rédaction beaucoup
pins simple et qui fut acceptée avec quelques modifications . H. de La Fayette en fit retrancher quelques injures contre les Bourbons. Napoléon y recevait la qualification de grand homme. M. Lanjuinais proposa de substituer à cette expression celle de héros qui, ainsi qu'il le fit remarquer ayec une rude franchise, ne supposait pas nécessairement, comme la première, certaines vertus morales. M. de La Fayette suggéra celle de grand monarque. L*avis de M. Lanjuinais prévalut.
Le projet fut ensuite porté devant la Chambre et discuté par elle en comité secret. Il donna encore lieu à des débats prolongés et subit de nouvelles altérations conçues presque toutes dans le sens de la paix et de la liberté , mais, au dernier moment, M. Regnaud de Saint- Jean-d'Angély décida TAssemblée à revenir sur tous ceux de ses votes qui auraient pu blesser trop vivement TËmpereur, et l'adresse resta telle, à peu près, qu'elle était sortie de la commission. La Chambre y insistait, avec une affectation qui sentait tant soit peu la méfiance, sur les promesses du discours du trône. « Les principales bases » de cette monarchie protectrice de la liberté, de Féga- » lité, du bonheur du peuple, ont été, disait-elle, recon- » nues par Votre Majesté qui , se portant d'elle-même » au-devant de tous les scrupules et de tous les vœux, a » déclaré que le soin de réunir nos constitutions éparses » était une des plus grandes occupations réservées à la » législature. Fidèle à sa mission , la Chambre des repré- » sentants remplira la t&che qui lui est dévolue dans ce
» travail. Elle demande que, pour satisfaire à la volonté » publique, la délibération nationale rectifie le plus tôt » possible ce que Turgence de la situation a pu produire
» de défectueux Tandis que Votre Majesté, opposant
» à la plus injuste agression la valeur de nos armées et la » force de son génie, ne cherchera dans la victoire qu*iin » moyen d'arriver à une paix durable, la Chambre des » représentants croira marcher vers le même but en tra- » vaillant sans relâche au pacte dont le perfectionnement jf doit cimenter encore Tunion du peuple et du trône et » fortifier aux yeux de FEurope la garantie de nos enga- » gements... Aucun projet ambitieux n'entre dans la pen- » sée du peuple français ; la volonté même du Prince vie- » torieux serait impuissante pour entraîner la nation hors » des limites de sa propre défense. »
Deux pensées, on le voit, dominaient dans la Chambre, celle de fonder à Tintérieur un régime de liberté sérieuse en s'emparant, ou peu s*en faut, du pouvoir constituant, et celle de prémunir la France, de rassurer TEurope contre la possibilité d'un retour à ce système de conquêtes, de guerres incessantes qui avaient fait tant de mal à Tune et à l'autre.
Presque chaque jour, les séances étaient marquées par quelque incident qui mettait de plus en plus en relief les dispositions soupçonneuses de la Chambre. M. Bérenger de la Drôme présenta une pétition d'un citoyen qui se plaignait d'avoir été arbitrairement arrêté par ordre du commissaire extraordinaire envoyé dans cette partie de la
France. Elle fut prise en considération, et le président dut aller la porter à TËmpereur lui-même, suivant la forme singulière établie par les règlements en vigueur. Dès le lendemain, le comte Regnaud de Saint-Jean-d*Ângély apprit à F Assemblée que l'Empereur avait chargé un ministre d*État de s'enquérir au ministère de la justice des circonstances de Taffaire et qu'il résultait de cette enquête que le pétitionnaire était déjà en liberté depuis plusieurs jours. Bientôt après, on renvoya à une commission spéciale une pétition analogue qui paraissait avoir besoin d'être vérifiée avant d'être transmise au pouvoir. Quelques députés représentèrent vainement que de tels procédés offraient aux yeux du public l'apparence dangereuse d'une lutte entre la Chambre et le pouvoir exécutif.
L'Empereur, soit dans la pensée de rendre ses ministres à département indépendants du Parlement, soit parce que ces ministres étaient généralement dépourvus du talent de la parole, soit aussi, comme on Ta supposé, parce qu'il entrait dans ses vues de mettre obstacle aux intrigues que Fouché voudrait former dans le sein de la représentation nationale, avait adopté le système assez singulier de ne communiquer habituellement avec elle que par les ministres d'État Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, Merlin de Douai, Defermon et Boulay de la Meurtbe, qui avaient la longue expérience des assemblées délibérantes, et dont le dévouement ne lui était pas suspect. Ce mode de communication déplut à la Chambre; la confiance même que Napoléon témoignait aux ministres d'État suffitpourleslui
rendre suspects; on disait, d^ailleurs, avec quelque raison, qu*il était peu conforme aux principes constitutionnels de ne pas mettre en présence des députés de la nation les chefs des départements ministériels, c'est-à-dire les agents vraiment responsables. Fouché, qui comptait parmi les députés quelques amis dévoués, tels que Tavocat Manuel, et M. Jay, ancien précepteur de ses enfants, se servait d'eux pour entretenir et propager ce mécontentement.
On eût pu croire que la Chambre des pairs, composée, pour moitié de généraux bonapartistes, ne partagerait pas ces ombrages, mais là aussi la crainte de passer pour servile, cette crainte qui, à certains moments comme à d'autres celle de passer pour factieux, paralyse en France les plus fermes courages, entraînait jusqu'aux meilleurs amis du pouvoir et leur permettait à peine de lui prêter un timide appui. La plupart de ces généraux étaient, d'ailleurs, partis pour l'armée. En leur absence, une opposition peu nombreuse, mais active, hardie, dont MM. de La Tour-Maubourg , de Pontécoulant et Boissy d'Anglas étaient les chefs, commençait à se dessiner. Les frères de l'Empereur, qui assistaient aux séances, ne semblaient pas devoir y exercer beaucoup d'influence. Un incident puéril indiquait déjà le peu de sympathie qu'ils inspiraient : ils avaient d'abord pris place à côté du bureau sur des sièges particuliers ; cette distinction déplut aux autres pairs et ils le témoignèrent d'une manière assez évidente pour que les princes jugeassent à propos de quitter leurs fauteuils privilégiés.
Il y avait à peine hait jours que les Chambres étaient réunies al déjà l'Empereur avait reçu d'elles bien des preuves de mauvais vouloir. Quoiqu'il ne fût pas sans inquiétude sur les actes auxquels elles pourraient se por* ter lorsque sa présence ne les contiendrait plus, il éprouvait , dit-on , un véritable soulagement à penser que bientôt, entouré de ses soldats, il n'aurait plus à se préoo* cuper à toute heure des caprices et des exigences de q[uelques avocats et retrouverait au milieu des camps cette plénitude de commandement, cette liberté d'action nécessaires au développement de ses grandes facultés. Le moment de son départ était enfin arrivé. Dans la matinée du H juin, il reçut les députations chargées de lui présenter les adresses des deux Chambres. Nous avons vu que celle des pairs tendait à le prémunir contre les entraînements de lavietoire* Il y répondit avec beaucoup de sens et d'àpropos. € L'entraînement de la prospérité, dit-il, n'est pas » ce qui nous menace aujourd'hui; c'est sous les fourches » caudines que les étrangers veulent nous faire passer. » La lutte dans laquelle nous sommes engagés est se- » rieuse. La justice de notre cause, l'esprit public de la » nation et le courage de l'armée sont de puissants motifs • pour espérer des succès, mais si nous avions des revers, » c'est alors que je trouverais dans la Chambre des pairs » des preuves d'attachement à la patrie et à moi. » Aux représentants, qui s'étaient montrés surtout empressés à s'emparer du pouvoir constituant, il dit, pour essayer de modérer cette ardeur : € Je partirai cette nuit pour me
» rendre à la tête de mes armées, les mouvements des » différents corps ennemis y rendent ma présence indis- » pensable. Pendant mon absence, je verrais avec plaisir » qu'une commission nommée par chaque Chambre mé- — » ditât sur nos institutions. La Constitution est notre point ^ » de ralliement ; elle doit être notre étoile polaire en ce » moment d'orage. Toute discussion politique qui ten- » drait à diminuer, directement ou indirectement, la con- » fiance qu'on doit avoir dans ses dispositions, serait un » malheur pour l'État. La crise est forte. N'imitons pas » l'exemple du bas Empire qui, pressé de toute part par » les Barbares, se rendit la risée de la postérité en s'occu- » pant de discussions abstraites au moment où le bélier » brisait les portes de la ville... Aidez-moi à sauver la pa- » trie. Premier représentant du peuple , j'ai contracté » l'obligation d'employer , dans des temps plus tran- » quilles, toutes les prérogatives de la couronne et le peu » d'expérience que j'ai acquis à vous seconder dans :» l'amélioration de nos institutions. )> Les représentants prirent très-mal c^es conseils, bien résolus qu'ils étaient à ne pas se contenter de méditer , en attendant le retour de l'Empereur, sur la réforme des Constitutions impériales. L'Empereur institua, dans la soirée, un conseil chargé de gouverner en son absence. Le prince Joseph en était le président; le prince Lucien en faisait partie ; quant au prince Jérôme, il devait avoir un commandement dans l'armée. Les autres membres du conseil étaient les ministres à portefeuille" et les ministres d'État qui représen-
talent le gouvernement auprès de la Chambre. Le duc de Tioence eût désiré accompagner TEmpereur, mais Napo léon s'y refusa, voulant, lui dit-il, laisser à Paris quelqu'un sur qui il pût compter. Fouché lui inspirait toujours de très-vives inquiétudes. Peu de jours auparavant, il avait acquis la certitude que ce ministre venait, à son insu, de faire partir pour la Suisse un nouvel émissaire chargé, sans aucun doute, d'entamer quelque négociation secrète avec les étrangers ; il avait envoyé par le télégraphe Tordre de retenir cet agent & la frontière, mais Tordre était arrivé trop tard. On dit que l'Empereur, dans sa juste colère, avait pensé un moment à faire arrêter et juger le duc d'Otrante, qu'il avait bientôt compris le danger d'une telle mesure dans les conjonctures où l'on se trouvait, mais qu'il l'avait accablé de reproches et de menaces violentes suivis bientôt d'une feinte réconciliation. Outrager, menacer ainsi un homme qu'il ne croyait pas pouvoir punir ni même destituer, c'était renouveler avec plus de gravité et de péril la faute commise l'année précédente à l'égard de M. de Talleyrand.
A minuit. Napoléon réunit les membres du conseil qu'il venait d'instituer et leur dit, en prenant congé d'eux : € Faites votre devoir, l'armée et moi nous allons faire le » nôtre. Je vous recommande de l'union, du zèle et de » l'énergie. » Le 42, à trois heures et demie du matin, il partit pour la frontière du Nord .
Ce jour-là même, le journal officiel publiait la nouvelle d'avantages assez considérables remportés par l'armée de
rouest 8ur Tinsurrection vendéenne. Dans le Morbihan, les royalistes avaient éprouvé plusieurs échecs. Dans le Marais, ils avaient été plus malheureuTc encore. Nous avons vu que le généralissime Louis de La Rocbejaque-* lein, sans se laisser ébranler, comme la plupart des autres chefs, par de premiers revers et par les représentations des émissaires de Fouché, avait formé le projet de se diriger de nouveau vers la côte pour aller recevoir un second envoi d'armes et de munitions que Tamiral Hotham devait amener d'Angleterre. Il s'y était rendu» en eiFet, avec la division de son frère Auguste, espérant être bientôt re^ joint par les autres corps à qui il en avait donné Tordre positif. Arrivé le 4 ^' juin sur le point indiqué pour le débarquement, Tamiral, qui s'y trouvait déjà, le reçut à bord de son bâtiment avec les honneurs dus à un général en chef. On employa la nuit et le jour suivant à transporter à terre une quantité considérable de poudre, de balles, de sabres et de fusils; mais, sur ces entrefaites, M. de La Rochejaquelein, au lieu des renforts qu'il attendait, reçut communication d'un arrêté pris l'avant-veille par MM. de Sapinaud, d'Autichamp et de Suzannet, qui lui déclaraient que s'étant réunis pour délibérer sur les moyens de le soutenir dans l'opération qu'il leur avait annoncée, ils avaient reconnu à l'unanimité l'impossibilité de quitter leurs cantonnements,, les soldats se refusant à marcher» les rassemblements diminuant à vue d'œil,sans qu'il y eût beaucoup d'espoir d'en former de nouveaux, et quelques districts n'ayant même pas fourni un seul homme; Us
rinvitaient donc à revenir sans retard au centre du pays où il étail plus facile de se soustraire à la poursuite de rennemi et & attendre pour agir que le commencement des hostilités entre Napoléon et les étrangers ou Tarrivée d'un Bourbon avec un corps de troupes auxiliaires permit à la Vendée de déployer encore une fois ses forces paralysées par les événements. Cet avis était Lien tardif. M. de La Rochejaquelein était trop engagé pour pouvoir 8*y conformer/alors même qu'il Taurait voulu. Dans son dépit de se voir ainsi abandonné, prenant pour une preuve de mauvaise volonté ce qui n'était certainement que Teilet de rimpuissance, il publia un ordre du jour par lequel, accusant les trois chefs de trahison et de lâcheté, il les destitua et leur donna des successeurs. Le débarquement des munitions et des armes étant terminé, on s'occupait à les charger sur des chariots pour les transporter dans Tintérieur du pays, mais les forces impériales, averties de ce mouvement, avaient eu le temps d'accourir. Le général Travot s'était rendu, avec une faible division, de Nantes à Bourbon-Vendée. Le général Grosbon, qui commandait son avant-garde, attaqua à Saint-Gilles un détachement vendéen qui y avait été posté pour protéger le débarquement. Il y eut là un engagement peu décisif dans lequel cet oiBcier fut tué. Travot, survenant avec quelques renfortSi se mil à la poursuite des insurgés qui avaient profité de la nuit pour s'éloigner du rivage et ig'enfoncer dans les terres. Le général Ëstève, qui conduisait une de ses colonnes, rencontra un convoi d'armes et d'effets d'ha-
fit HISTOIRE DB LA RESTAURATION.
iHllanents escorté par no corps asseï aombneox de Vendéens; il chargea Tigoareosemenl rescorte, la dispersa et enleva le oonToi. Poursuivanl son succès, il se trouya un peu plus loin, au lieu appelé les Mattes, en présence de trois mille insurgés embusqués derrière plusieurs lignes de fossés et de haies épaisses. Feignant de Youloir se relirer, il les engagea ainsi à quitter leurs retranchements pour essayer de lui couper la retraite, mais dès qu'il les vit en rase campagne, il se nstouma, lès chargea à la baïonnette et les rej^ dans la position qu'ils venaient de quitter. La plupart prirent la fuite. Leur chef, en s*exposant bravement pour les rallier, reçut un coup de feu qui le renversa mort. C'était Louis de La Rochejaquelein luimême qui venait, comme jadis son illustre flrère, de succomber héroïquement pour la cause de la royauté. Son cadavre resta entre les mains des vainqueurs qui ne le reconnurent pas immédiatement.
Plus encore que les combats précédents, celui-ci avait démontré Tinutilité des efforts faits avec tant de courage par quelques gentilshommes pleins de dévouement et d'honneur pour rendre aux populations vendéennes Télan d'une autre époque. Cependant, la nouvelle de la mort du généralissime, loin de décourager les esprits, parut, pour un moment, par la vive émotion qu'elle produisit parmi les insurgés, ranimer leurs forces défaillantes. Tous les dissentiments s*apaisèrent. Les chefs se réunirent. M. de Sapinaud fut élevé, par leur choix unanime, au commandement en chef; M. Auguste de La Rochctia-
quelein fut chargé des fonctions de major général, jusqu'alors exercées par le général Canuel; d'autres moins connus furent placés à la tête des divisions que ces deux officiers avaient précédemment dirigées ; on procéda à de nouvelles levées d'hommes.
Ces événements, assez mal connus à Paris, n'y appelaient que faiblement l'attention. Tous les regards étaient alors tournés vers la frontière du Nord. Quelques jours devaient nécessairement s'écouler encore avant qu'on n'en reçût des nouvelles décisives.
Les Chambres poursuivaient leur session. On leur soumit successivement les rapports des divers ministres sur la situation de leurs départements respectifs. Celui du ministre de l'intérieur' présentait un tableau général de Tétat de la France et des ressources qu'elle possédait pour résister aux dangers qui la menaçaient. Le ton qui y régnait n'était pas celui du découragement. Les projets de l'ennemi, suivant Carnot, étaient les mêmes que ceux qui, en 4792, avaient inspiré le manifeste du duc de Brunswick, mais, avec de la volonté et de l'union, on en triompherait d'autant plus glorieusement que les efforts auxquels on se livrerait auraient uniquement pour but la défense la plus légitime contre la plus injuste et la plus odieuse agression. « Si l'Empereur, disait encore l'an- » cien démocrate, était moins sûr de son caractère et de » la pureté de ses intentions, il se regarderait sans doute » comme placé entre deux écueils, les partisans de la » monarchie dépossédée et ceux du système républicain.
» Mais les premiers, n'ayant pas su conserrer ce qu'ils » tenaient, sauront encore moins le ressaisir ; les autres, » désabusés par une longue expérience et liés par gratl— » tude au Prince qui les a délivrés, sont devenus ses pius^ » zélés défenseurs ; leur franchise, aussi connue que 1^ » fut leur exaltation philanthropique, environne le trône » occupé par l'auguste fondateur d'une dynastie nouvelle » qui se fait gloire d'être sortie des rangs populaires. » Le rapport se terminait par une longue énumération de projets formés pour rendre aux communes et aux hospices les ressources dont on les avait spoUés, aux travaux publics leur activité, au commerce son essor, à l'Université son ancien éclat, au clergé de l'aisance et de la considération. Le régime de la Restauration y était fort maltraité.
Le mémoire du ministre des affaires étrangères entrait dans de très-longs détails sur les tentatives faites par le gouvernement français pour obtenir la paix, et sur les actes des puissances qui avaient abouti à la guerre; il disait que les Anglais, les Prussiens, les Autrichiens étaient déjà en ligne, que la France ne pouvait conquérir la paix que sur le champ de bataille, et que c'était un devoir d'accélérer l'heure du combat, promettant d'ailleurs que tous les efforts des ennemis du bonheur et de la liberté de la France, de son honneur et de son indépendance, viendraient se briser contre le mur d'airain qu'élèverait autour de la patrie l'union sincère du peuple avec le monarque.
Le rapport du ministre de la police sur la situation in-
térieure de l'empire semblait calculé pour effrayer les Chambres, et pour rehausser à leurs yeux Timportance et les mérites de Thomme sur qui reposait le maintien de la tranquillité publique. Il présentait sous les couleurs les plus exagérées les troubles des départements de l'Ouest; il montrait les départements du Midi en proie à une extrême fermentation , et prêts à prendre les armes en faveur des Bourbons; à Ven croire, la Normandie même était, en partie, sur le point d'être entraînée dans ce mouvement, les bataillons de garde nationale ne s'y formaient qu'avec difficulté, les militaires et les marins refusaient de répondre auxappelsou n'obéissaient qu'à la contrainte. Tous les écrits qui pouvaient dérx)urager les hommes faibles, enhardir les factieux, ébranler la confiance, déconsidérer le gouvernement, tous les pamphlets sortis des presses de la Belgique ou des imprimeries clandestines de France, tout ce que les Journaux étranpcers publiaient contre l'Empereur, se distribuait, se colportait, se répandait impunément. Le duc d'Otrante en tirait la conséquence que la législation en vigueur ne donnant pas les moyens de réprimer de tels attentats, il était indispensable que les Chambres prissent sans retard les mesures nécessaires pour contenir fai licence de la presse, et pour restreindre la liberté individuelle jusqu'au rétablissement de la tranquillité. Revenant, dans une suite de considérations rétrospectives, sur les premiers temps de la Révolution française, et cédant au besoin, bien naturel dans sa position, de lier la défense de cette Révolution à celle du jacobinisme, il s'attacha k
prouver qu'il ne fallait chercher la cause du grand mouvement de 1789, ni dans la tyrannie d'un pouvoir qu'on pouvait plutôt accuser d'orgueil et de faiblesse, ni dans les excès du fanatisme religieux, ni dans Tambitron des grands seigneurs, ni dans les complots de co'nspirateurs obscurs, qu'il était le résultat lentement préparé du progrès des lumières, qu'entrepris dans des vues de justice et d'ordre, il ne s'en était pas écarté jusqu'au jour où les fureurs d'une opposition insensée avaient obligé les fondateurs de la Révolution à mettre leur ouvrage sous la garde de la multitude ; que, ce jour-là, le but qu'elle avait eu d'abord fut manqué, qu'elle dévia de ses principes, qu'aucune force humaine ne fut plus capable d'arrêter le torrent, et que ce fut un devoir de sagesse d'en suiyre la marche pour tâcher de le modérer. Cette déduction aboutissait à une apologie des hommes de la Terreur, bien timide en comparaison de ce qu'on a osé dire depuis à des générations qui ne l'avaient pas vue, mais qui devait paraître alors un paradoxe bien hardi : « Quelque sévère que soit » le jugement porté par les contemporains sur cette épo- » que de notre histoire, disait le duc d'Otranle,la postérité » pensera peut-être que les hommes qui contribuèrent » à soutenir l'honneur français , à défendre l'indé- » pendance nationale, à sauver la liberté publique, ne » manquaient ni de courage, ni des vertus qu'exige » l'amour de la patrie. »
Il y avait une évidente exagération dans le tableau si sombre que le ministre de la police venait de tracer des
troubles intérieurs de Tempire. Un député de Normandie crut devoir affirmer que certains faits cités par lui étaient complètement faux. On se demandait quel pouvait être le motif dépareilles inexactitudes. En général, on supposait que Fouché avait voulu, en effrayant les esprits, faciliter le vote des lois d'exception qu'il réclamait. Les défiances des représentants s'en accrurent.
Lar forme et le mode de présentation de ces rapports donnèrent lieu, dans l'assemblée élective, à des débats assez animés. Lus à la Chambre des pairs par les ministres à portefeuille qui en faisaient partie, ils l'avaient été à la Chambre des représentants par les ministres d*État. Celait la conséquence du système adopté par l'Empereur qui, comme je l'ai expliqué, ne voulait pas laisser établir des rapports habituels entre ses ministres proprement dits et la représentation nationale, et qui tenait surtout à en éloigner Fouché. Ce dernier en était fort contrarié. M. Jay, dont personne n'ignorait les rapports intimes avec le duc d'Otrante^ demanda si les ministres d'État qui avaient présenté les rapports étaient en mesure de répondre aux questions qui pourraient leur être faites sur le contenu de ces documents, et pourquoi ils étaient adressés à l'Empereur au lieu de l'être à la Chambre. M. Manuel, autre confident de Fouché, appuya ces observations. M. Boulay de la Meurlhe répondit que l'Empereur avait certainement eu le droit de demander des rapports à ses ministres, et d'en ordonner la communication aux deux Chambres, et comme on lui objectait le défaut
de responsabilité de la part des ministres d'État qui les avaient présentés, il fit remarquer, d'une part, que les rapports étaient signés par les ministres responsables, de Tautre, que les ministres d'État, membres du gouvernement, étaient chargés de les compléter au besoin en donnant les explications qu'on pourrait désirer. M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély s'exprima dans le môme sens. Après une discussion prolongée, la question fut renvoyée à l'examen d'une commission, qui devait pré< parer un projet de loi pour régler la forme des communications avec le gouvernement M. Roy avait soulevé une question plus délicate encore : s'appuyant sur un article de la Constitution de l'an YUI qui portait que toute déclaration de guerre serait proposée, discutée et votée comme une loi, il avait fait une proposition dont l'adoption eût mis en doute la légalité de la guerre qui commençait en ce moment, mais le général Sébastiani lui répondit que si une loi était nécessaire pour déclarer la guerre, elle ne Tétait pas pour repousser une agression, et la proposition, n'étant pas appuyée, ne fut pas mise aux voix.
La Chambre, cependant, s'occupait de la vérification des pouvoirs de ses membres. Elle discutait un projet de règlement intérieur, et un autre projet de loi qui avait pour objet de pourvoir aux vacances survenues dans son sein. Sur l'invitation de MM. Dupin et Scipion Mourgues, appuyée par MM. Duchesne et Jay, et sans s'arrêter aux conseils que l'Empereur lui avait donnés en partant, elle
chargeait une commission de réunir en un seul corps les Constitutions impériales, de les coordonner et d*y proposer les changements qu'elle jugerait convenables. Elle prenait en considération une proposition de M. Dubois, ancien préfet de police, pour Tabolilion de la confiscation, et une autre qui soumettait à la nécessité d'une réélection tout député promu à des fonctions publiques. M. de Maleville, fils de l'ancien sénateur, avait présenté un projet de loi sur la presse, conçu dans un esprit très-libéral, et qui établissait les pénalités dans des proportions modérées. Il avait été écouté avec faveur.
Autant la Chambre était prompte à s'associer à toute initiative prise dans le sens de la liberté et des réformes, autant elle témoignait de répugnance à entrer dans la voie des mesures exceptionnelles de répression, que la gravité des circonstances pouvait rendre plus ou moins opportunes. Nous avons vu que le rapport du ministre de la police appelait des restrictions à la liberté individuelle et à celle de la presse. M. Dumolard demanda, en conséquence, qu'une commission fût instituée pour rechercher et présenter des mesures législatives conformes au vœu du gouvernement. La proposition fut chaudement appuyée par H. Durbach, et par d'anciens révohitionnaires maintenant très-dévoués à l'Empire, par Barère, par Garnier de Saintes. Ce dernier retrouva, pour la défendre, des accents semblables à ceui dont il faisait jadis retentir la Convention, lorsqu'il dénonçait à ses fureurs les royalistes et les modérés : « Les brigands sont en armes, s'é-
» cria-t-il, les uns l'épée, les autiv^s la plume à la main, » et vous hésiteriez ! » De tels défenseurs n'étaient pas faits pour recommander la proposition de M. Dumolard. La commission dont il proposait la formation se présentait à beaucoup d'esprits comme un nouveau Comité de salut public. Un des ministres d'État, M. Boulay de la Meurthe, essaya vainement de la faire considérer sous un aspect moins effrayant. La proposition, combattue par M. Mourgues, par M. Tripier et par d'autres membres qui voulaient qu'on laissât au gouvernement l'initiative des mesures de rigueur, dont il pouvait seul apprécier la nécessité, fut écartée.
Un député du Morbihan, M. Leguevel, exaspéré apparemment par les nouvelles qu'il recevait de son pays sur les maux causés par la guerre civile, vint lire à la tribune un projet de loi dirigé contre ceux qu'il appelait les brU gands des armées royales. Les premiers articles de ce projet, bien que fort rigoureux, furent entendus avec assez de calme, mais il en fut autrement du septième qui commençait ainsi : « Les révoltés et leurs ascendants et descendants sont mis hors la loi. » Un cri d'horreur partit de tous les bancs. L'indignation était universelle. Les anciens terroristes eux-mêmes protestaient avec une vivacité singulière contre leur imitateur arriéré. « C'est une » horreur ! point de lois sanguinaires ! A l'ordre ! à » l'ordre! » criait-on de toutes parts. MJVf. Dumolard, Lefèvre-Gineau, les généraux Solignac et Desfourneaux se précipitèrent vers la trîbune. Malgré les efforts du prési-
deot pour rétablir le calme, le tamulte continua jusqiïau moment où M. Leguevel, désespérant enfin d'obtenir le silence, se résigna à retourner à sa place en laissant tomber, au milieu du bruit, ces paroles de dépit et de colère ; € Point de pitié pour les assassins et les brigands ! » La . Chambre, sans vouloir écouter ceux qui se préparaient à le réfuter, passa unanimement à Vordre du jour.
Un journal royaliste, le Journal général, ayant raconté que le général Travot, enveloppé par les Vendéens, avait été battu et fait prisonnier, un des ministres d*État, Regnaud de Saint-Jean-d'Angély , vint déclarer à la Chambre que cette nouvelle était entièrement controuvée. D voulut proflter de l'indignation que Taudace delà feuille royaliste avait excitée dans une grande partie de l'Assemblée pour faire sentir le danger qu'il y avait à laisser le pouvoir complètement désarmé en ce qui concernait les excès de la presse. Un député, entrant dans sa pensée, demanda qu'on invitât le ministre de la police à faire Gonnattre les mesures qu'il avait prises contre les propagateurs de cette imposture, mais M. Dupin invoqua les principes de la liberté, parla de la raison, de la sagesse publiques qui suffiraient pour faire justice des mensonges, et la Chambre passa à l'ordre du jour. Le bruit se répandit que le rédacteur du Journal général , M. Etienne Feuillant, avait été arrêté, aussi bien que l'imprimeur. Il n'en était rien, aucune poursuite ne fut dirigée contre enXy et dans l'étal des esprits, si le gouvernement eût voulu leur intenter un procès , il aurait probablement
échoué. En ce momentméme, la cour d'assises acquittait plusieurs individus renvoyés devant elle pour avoir distribué des écrits séditieux.
Les séances de la Chambre des pairs offraient moins d'incidents que celles de la Chambre des représentants, elle émettait moins de votes, mais Tesprit qui s'y manifestait n*était pas très-différent, et Tabsence de ses membres les plus impérialistes, appelés loin de Paris par leurs devoirs militaires, laissait le champ libre à Topposition libérale dont j'ai signalé l'existence. M. Boissy*d'Anglas éleva , contre les rapports présentés par les ministres , des objections analogues à celles qui avaient été développées dans l'autre Chambre, et proposa une loi destinée à garantir la liberté individuelle. M. de La Tour-Mau* bourg demanda que le gouvernement fût invité à rendre compte des exils, des détentions arbitraires ordonnés dans ces derniers temps, et que tous ceux qui en avaient été l'objet fussent traduits en justice ou mis en liberté. Le sentiment que respiraient ces propositions était noble et généreux sans doute, mais l'exagération et l'aigreur qui s'y mêlaient décelaient chez leurs auteurs des préventions malveillantes contre le pouvoir.
Tels étaient, quinze jours après l'ouverture de la ses^ sion, les rapports établis entre les deux Chambres et le gouvernement. Déjà de grands événements s'étaient accomplis sur le théâtre de la guerre.