III
216 HISTOIRE DE LA ttESTAUAÂTtON.
»'de DOS enfants, de nos frères attestent notre patience et )^ notre dévouement au milieu des sables de TAfrique, sur » les bords du Guadalquivir et du Tage comme sur ceux de » la Vistule et dans les déserts glacés de la Russie? Depuis » dix ans, trois millions de Français ont péri pour un » homme qui veut lutter encore aujourd'hui contre TEu- » rope. Si nous devons encourir de justes reproches, » c'est pour avoir montré trop de persévérance. Nous » avons assez fait pour Napoléon ; maintenant, notre de- » voir est de sauver la patrie. »
Ces véhémentes paroles firent éclater de nouveaux applaudissements. L'irritation d'un grand nombre de représentants était arrivée au plus haut degré. On entendait de tous côtés des exclamations de colère. MM. Manuel, Henri Lacoste, Dupin, Girod de TAin appuyèrent successivement la proposition de M. Jay. « Personne » n'ignore , disaien t-ils, que l'Europe est résolue à ne » pas traiter avec Napoléon. Il n'y a donc qu'un homme » entre la paix et la France. Que cet homme se dé-^ » voue, et la patrie peut encore être sauvée. » Ni les ministres, ni Lucien lui-môme ne crurent pouvoir repli* quer. La Chambre, cependant, se borna pour le moment à décider que cinq commissaires seraient nommés pour conférer avec les ministres. Cette résolution ayant été proclamée en séance publique après la levée du comité secret, on décida aussi que, pour éviter la perte de temps qu'eût entraînée un scrutin d'élection, ces commissaires seraient le président de la Chambre et les quatre vice-
présidents. La délibération se terminait donc, en apparence, d'une manière moins hostile pour l'Empereur qu'on n'aurait pu le supposer^ un moment auparavant, mais plusieurs représentants avaient déclaré nettement à Lucien et aux ministres que si Napoléon n'abdiquait pas, sa déchéance serait prononcée le lendemain.
Le ministre de la guerre demanda ensuite la parole pour donner le démenti le plus absolu au bruit répandu, dit-il, par des malveillants, qu'il avait fait venir des troupes pour cerner la Chambre. L'assemblée applaudit à cette dénégation.
En quittant le Palais-Bourbon, Lucien était allé porter à la Chambre des Pairs le message de rEmpereiir. Il n'y souleva pas les mêmes tempêtes. Les coipmissaires élus, pour s'entendre avec ceux de la Chambre élective et avec les ministres furent MM. Boissy d'Anglas ist Thibaudeau, les généraux Dejean, Drouot et Andréossy.
Pendant que Lucien s'acquittait auprès des deux Chambres de la commission qui lui avait été confiée. Napoléon, de plus en plus abattu, continuait à flotter entre les résolutions les plus opposées. Il eut, dans la soirée, un long entretien avec Benjamin Constant qu'il avait fait appeler. Ce dernier qui, le matin encore, était très-opposé à l'idée de l'abdication, avait déjà changé de sentiment ou, pour mieux dire, avait reconnu l'impossibilité de résister au torrent. Il ne le cacha pas à l'Empereur. Napoléon lui représenta les suites funestes d'une mesure qui aurait pour effet certain de dissoudre l'armée et d'encourager
rennemi ; il parla de la possibilité de casser la Chambre, de faire un appel au peuple. En ce moment, on entendait, dans Tallée de Marigny, les cris de vwe l'Empereur! poussés par les ouvriers et les fédérés qui, depuis le matin, n'avaient pas quitté les abords de TÉlysée. « Vous le » voyez, s*écria Napoléon, ce ne sont pas ceux-là que j'ai » comblés de gloire et de richesses, mais l'instinct de la » nationalité les éclaire... Si je le veux, si je le permets, » dans une heure cette Chambre rebelle n'existera plus... » Mais non, la vie d'un homme ne vaut pas ce prix. Je ne » suis pas revenu de l'île d'Elbe pour que Paris soit inondé » de sang. » Ni Benjamin Constant, ni le duc de Rovigo, présent à cet entretien, ne croyaient à la possibilité d'un tel coup d'État. « La Chambre, disait le duc de Rovigo, a » prévu le coup et s'est saisie du pouvoir. Vous trouveriez » à peine quelqu'un qui voulût marcher contre elle. » — <c En supposant même, ajouta Benjamin Constant, que, » par un coup de main hardi, vous puissiez recouvrer le » pouvoir, vous ne le garderez pas quatre jours. »
Les choses en étaient là lorsque Lucien, rentrant à l'Elysée , raconta à son frère l'accueil qui lui avait été fait à la Chambre des représentants. Dans son opinion, il était impossible de la ramener et il ne restait que deux partis à prendre, la dissoudre ou abdiquer; il se prononça pour la dissolution. « Usez de votre droit, » dit-il à l'Empereur , un décret constitutionnel suf- » fit. » — « La Constitution est méconnue, lui répon- » dit Napoléon, et ils résisteront au décret. » — « Les
» voilà rebelles, reprit Lucien, et mieux dissous encore.» Napoléon, "qui, comme tous les esprits irrésolus, cherchait à gagner du temps, représentait qu'il faudrait au moins attendre Tarrivée de quelques troupes pour appuyer le décret de dissolution ; il prétendait que, jusque-là, les représentants n'oseraient se porter à des extrémités. .— « Ils oseronttout 1 » s'écria Lucien.— Le duc de Vicence fit remarquer qu'un 18 brumaire manqué perdrait tout sans ressource, que la Chambre prononcerait indubitablement la déchéance et que l'Empereur n'aurait plus la faculté d'abdiquer en faveur de son fils. Le duc de Bassano fut du même avis.
Napoléon qui, très-probablement, comprenait que, quelque parti qu'il prît, il était perdu, ne se décidait à rien. Il dit au duc de Vicence : « J'ai été un conquérant,... > je ne veux pas me rabaisser à être un tyran. » Lucien, plus ferme, peut-être parce qu'il ne comprenait pas aussi bien la situation, se désespérait de ne pouvoir entraîner son frère à quelque résolution énergique. « Il hésite, il » temporise, disait-il, c'est un homme perdu ; la fumée » des batteries du Mont-Saint-Jean lui a porté à la tête. »
Lors même que Napoléon n'eût pas éprouvé une répugnance invincible à accepter le secours de la partie du peuple qui s'offrait à lui, parce qu'il sentait qu'un succès obtenu avec de tels auxiliaires ne l'aurait pas mené bien loin, on peut douter qu'au point où les choses en étaient venues, ils eussent suffi pour lui assurer le triomphe le plus éphémère. A l'exception de cette plèbe, toutes les
classes de la population parisienne se déclaraient en fa** veur de la Chambre, croyant, suivant les nuances diverses de leurs opinions, se déclarer ainsi pour la paix, pour Tordre, pour la liberté, pour un gouvernement légitime et régulier. Les bruits répandus sur les dangers qui menaçaient la représentation nationale les exaspéraient con^ tre Napoléon. Remplies d'une confiance tant soit peu aveugle dans les protestations bienveillantes des cours alliées, elles s'indigiiaient à la pensée que Tintérét d*un seul homme pût faire peser plus longtemps sur le pays les maux et les périls de la guerre. La garde nationale s^était rangée avec empressement aux ordres de la commission nommée par la Chambre des représentants ; dès le matin, un de ses colonels, M. Benjamin Delessert, qui était aussi député, avait pris sur lui d'amener au secours de rassemblée une partie de sa légion. Ce mouvement s'étendait môme hors de Paris ; la garde nationale de Versailles, informée vaguement de ce qui se passait, se tenait prête à marcher aussi au secours de la Chambre.
Le cours de la rente, qui était tombé la veille à 53 francs lorsqu'on ignorait encore la bataille de Waterloo, remonta ce jour-là à 55 francs. On a voulu voir, dans ce fait singulier, l'expression des sentiments qu'aurait fait éprouver à la bourgeoisie, aux classes aisées, le désastre de l'armée. Une telle interprétation est trop sévère, sans doute. On ne se réjouissait pas, tout le monde au moins ne se réjouissait pas de la victoire des étrangers; mais, ce qui est déjà trop, on conservait, en présence de
cette douloureuse catastrophe, le sang-froid nécessaire pour calculer, avec plus ou moins de justesse, que la défaite et la chute de Napoléon, en ramenant la paix, relèveraient la valeur des effets publics, et on spéculait d'après ce calcul.
Ainsi se passa la journée du 24 juin, la première qui suivit le retour de Napoléon à Paris. La nuit du 21 au 22 ne fut pas perdue pour les partis.
A onze heures du soir, les commissaires des deux Chambres, c'est-à-dire MM. Lanjuinais, de La Fayette, Dupont de l'Eure, Flaugergues et le général Grenier pour la Chambre des représentants, MM. Boissy d'Anglas, Thibaudeau, les généraux Dejean, Drouot et Andréossy pour la Chambre des pairs, se réunirent aux Tuileries, dans la grande salle du conseil d'État, avec les huit ministres à département et les quatre ministres d'État. L*archichancetier présidait la séance. Les ministres commencèrent par demander une levée de soldats, des mesures de finances et une loi de haute police pour contenir les factions. On remarqua que, dans l'exposé qu'ils présentèrent, le nom de l'Empereur n'était pas même prononcé. M. de La Fayette fit l'observation que des propositions semblables ne répondaient pas à ce qu'on était en droit d'attendre du gouvernement après la discussion qui avait eu lieu dans le comité secret; la Chambre, suivant lui, avait entendu qu'on ferait marcher de front les mesures de défense et les négociations, et il croyait exprimer l'opinion de l'immense m^yorité en demandant qu'on
posât, comme base des délibérations, la nécessité défaire, dans Tintérêt de la patrie, tous les sacrifices, excepté celui de la liberté constitutionnelle et de Tintégrité du territoire. Thibaudeau et Lanjuinais appuyèrent Taris ouvert par M. de La Fayette. Le duc d*Otrante y était, dit-on, visiblement favorable, mais les autres mi-
nistres ne voulaient pas accepter une base fondée sur rhypothèse de Tabdication ou de la déchéance. M. de La Fajetle en témoigna sa surprise, rappelant avec quelle unanimité la Chambre avait applaudi aux idées qu*il Tenait de reproduire. « Si les amis de Napoléon, dit un » des ministres, avaient cru son abdication nécessaire, ils » auraient été les premiers à la lui demander. » — « C'est » parler en vrai Français, s'écria M. de La Fayette ; jV » dopte cette idée et je la convertis en motion. Je demande » que nous allions tous chez l'Empereur lui dire que, » d'après tout ce qui s'est passé,f|gon abdication est de- » venue nécessaire à l'intérêt de ta patrie. » Cette motion, que l'archichancelier refusa de mettre aux yoix, souleva des murmures. On répondit que l'Empereur était prêt à tous les sacrifices , mais que ,' dans Tintérét même qu'on invoquait, il convenait d'attendre le résultat des propositions qui seraient faites aux alliés. Après des débats prolongés, le conseil s'arrêta, de guerre lasse, à une résolution portant que l'Empereur consentirait à ce que les deux Chambres nommassent des plénipotentiaires chargés de négocier directement avec les puissances alliées sur la base du respect de l'indépendance nationale et du
droit qui appartient à chaque peuple de se donner la Constitution qu'il juge convenable, et que, comme il était à propos d'appuyer ces négociations par l'entier développement des forces nationales, les ministres proposeraient les mesures nécessaires, tant pour se procurer des hommes, des chevaux et de l'argent que pour contenir les ennemis de l'intérieur. Plusieurs des membres du conseil protestèrent contre l'omission dans cette résolution de Texpression formelle d'un vœu pour l'abdication de l'Empereur ; on eût pu leur répondre qu'un prince qui permet de négocier sans sa participation sur le sort du pays a bien réellement abdiqué. Le conseil se sépara à trois heures du matin. Les commissaires de la Chambre des représentants chargèrent le général Grenier de préparer le rapport qui devait lui être fait sur les délibérations de la nuit. . Une nouvelle discussion ne tarda pas à s'ouvrir à l'Elysée. Là, les princes, les ministres s'efforçaient d'amener l'Empereur à prendre enfin un parti. Lucien persistait dans ses conseils énergiques. Il voulait, dit-on, que Napoléon, quittant la modeste habitation de TÉlysée, se transportât aux Tuileries, qu'il y réunît ce qu'il y avait à Paris de troupes de ligne avec les dépôts de la garde et les fédérés , et qu'après y avoir convoqué les ministres et le conseil d'État, il décrétât l'ajournement des Chambres qui protesteraient peut-être, mais qui ne tenteraient pas une résistance formelle. De pareils projets effrayaient la timidité ou la prudence de la plupart des serviteurs de l'Empereur. Regnaud de Saint-Jean-d'An-
33ft HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
gély, entre autres, les combattit ouvertement; Garnot lui-même, si audacieux la veille, se prononça contre ces mesures extrêmes. Les ministres opinèrent généralement pour qu*on permit aux Chambres de négocier avec les alliés. Foucbé, s*enhardissant peu à peu, mais toujours astucieux et perfide, donna à entendre que l'abdication de l'Empereur en faveur du Prince Impérial pourrait tout concilier, que rAuCriche et les autres puissances étaient peut-être plus disposées qu*on ne le pensait à Faccepter, qu'en tout cas, si Tennemi, infidèle à ses promesses, prétendait imposer à la France un gouvernement qu'elle re* pousserait, les Chambres n'hésiteraient pas h mettre en mouvement toutes les forces nationales et à se dévouer pour le salut de l'Empire, pour la cause du jeune Napo* léon. Ces arguments fallacieux n'étaient pas même nécessaires pour entraîner le duc de Vicence et le duc de Bassano, convaincus d'avance de l'impossibilité de lutter avec quelque chance de succès contre le mauvais vouloir de la Chambre élective. Le prince Joseph, qui, même avant la catastrophe de Waterloo, inclinait déjà à l'idée de la régence, se laissa facilement persuader.
L'Empereur, pourtant, ne se décidait pas Tantôt assis, tantôt debout et se promenant, il écoutait ses conseillers d'un air distrait. Quelquefois il critiquait l'opinion qu'on énonçait devant lui , sans d'ailleurs faire connaître la sienne. On eût dit un spectateur mécontent , fatigué , assistant à une action dont l'intérêt lui était étranger. Par celte singulière attitude, il achevait de perdre ce qui lui
restait d'autorité sar ses amis les plus dévoués. Tel était rébranlement des esprits, que Rcgnaud de Saint* Jean-** d*Angély, craignant de le voir sortir de celte apathie par quelque résolution téméraire qui, en le perdant lui-même, ôterait à sa dynastie toute chance de salut, fit avertir les représentants de se prémunir contre la possibilité d'une attaque.
Fouché multipliait ses intrigues. Il s'efforçait de per*^ soader aux bonapartistes que si Napoléon abdiquait en faveur de son fils, TÂu triche se rallierait à cette cornbinaisou; il leur faisait des demi-confidencés sur ses rapports avec M. de Metlernich, et le mystère môme avec lequel il leur en parlait les disposait à croire que ces rapports avaient une importance beaucoup plus grande que celle qui s*y attachait en effet. Il donnait également, sans trop s'engager, des espérances aux autres partis. Il parlait du duc d'Orléans. A ious ceux qui ne tenaient pas eJLclusivement aux droits de la branche aînée des Bourbons, il avait soin de rappeler que les puissances, et surtout l'Angleterre, avaient promis de ne pas contraindre la France dans le choix du gouvernement qu'elle voudrait se donner après la chute de Napoléon.
MM. de La Fayette et Lanjuinais, de leur côté, près- , salent les réprésentants de prévenir, par un acte énergique, le coup d'État dont ils étaient menacés. Le Palais- Bourbon avait pris un aspect militaire : douze ou quinze cents gardes nationaux, réunis sur la réquisition de la commission administrative, en occupaient les avenues; la
moitié de cette forœ y avait même passé la nuit sous les armes. Les tribunes de la salle des séances étaient remplies et la foule des curieux qui n'avaient pu y pénétrer entourait le palais.
Un peu après huit heures du matin, les députés avaient déjà presque tous pris place sur leurs bancs. Cependant, le président et les vice-présidents n'étant pas encore arrivés, la séance ne pouvait s'ouvrir. À neuf heures et demie, pour calmer l'impatience des représentants qui se manifestait par de bruyantes clameurs, un des secrétaires, M. Bedoch, monta au fauteuil. Il expliqua que le procèsverbal de la séance de la veille n'était pas prêt encore, que le président et les vice-présidents n'avaient pas encore terminé le rapport qu'ils devaient présenter à l'assemblée sur le conseil tenu pendant la nuit, et, pour gagner du temps, il proposa d'accorder la parole à ceux qui voudraient faire une proposition, mais la Chambre, préoccupée d'une seule idée, se refusa à rien entendre avant la lecture du rapport. De temps en temps des voix s'élevaient pour appeler les commissaires, pour se plaindre de leur lenteur qui commençait à exciter des soupçons.
Le rapport si impatiemment attendu était depuis longtemps rédigé. Déjà le général Grenier l'avait communiqué aux quatre autres commissaires, et il se disposait à le soumettre à l'assemblée elle-même lorsque Regnaud de Saint-Jean-d'Angély était venu leur demander d'en différer la présentation, annonçant que l'Empereur paraissait enfin disposé à abdiquer.
Cependant, la résolution ainsi promise n'arrivait pas. Les commissaires, réunis à la présidence de la Chambre, ne savaient à quel prétexte recourir pour se dispenser de répondre à Tappel des représentants. Lanjuinais envoya dire aux ministres qu*il était temps d'en finir, que Timpatience de la Chambre ne permettait pas de retarder davantage le rapport. On lui répondit que les commissaires pouvaient annoncer la prochaine arrivée d'un message par lequel l'Empereur consentirait à laisser les Chambres nommer une ambassade pour traiter de la paix et promettrait de faire à la patrie tous les sacrifices qui lui seraient demandés.
Il était près de midi. Lanjuinais et ses collègues purent enfin se rendre dans la salle des séances. A leur aspect, le tumulte qui y régnait fit place à un profond silence. Le général Grenier, après avoir donné lecture du rapport succinct qu'il avait rédigé sur les résultats du conseil de la nuit, parla du message attendu de l'Elysée. A peine avait-il quitté la tribune que les murmures éclatèrent avec violence. « Et nous aussi, s'écria
> M. Leyraud, nous avons réfléchi sur les circonstances
> difficiles où se trouve la France ; nous nous sommes
> demandé par quels moyens nous parviendrions à sauver
> la patrie. Pour répondre à cette question, interrogeons » les forces qui nous restent. Certes, si nous calculons les » forces des armées ennemies, l'imagination s'en effraie. » A ces paroles imprudentes, qui semblaient proclamer l'impaissance du pays, M. Leyraud fut interrompu par des
cris de rappel à Tordre. M. Crochon proposa de déclarer que la nation française renonçait à jamais à toutô conquête, à toute guerre offensive^ qu'elle ne prendrait jamais les armes que pour défendre son territoire ou un allié injustement attaqué, qu'elle voulait conserver la monarchie constitutionnelle comme garantie de la tranquillité et que cinq plénipotentiaires, dont trois nommés par la Chambre des représentants et deux par la Chambre des pairs, porteraient cette déclaration au quartier général des souverains alliés. M. Duchesne, reprenant avec plus d'adresse le thème si malencontreusement exposé par M. Leyraud, essaya de prouver que les résolutions prises dans le conseil de la nuit étaient insuffisantes. « Nous ne » sommes plus, dit-il, en 1792. On nous parle d'imi^r >^ les Espagnols, notre situation est bien différente. On » nous propose de négocier avec les puissances, mais.... » elles ont constamment déclaré ne pas vouloir traiter » avec nous tant que l'Empereur serait à notre tête. »
M. Duchesne en était là lorsque Reguaud de Saint- Jean -d'Angély^ entrant précipitamment dans la salle, adressa quelques paroles au président. Celui-ci fit savoir à la Chambre qu'avant trois heures elle recevrait de l'Empereur un message qui pourrait remplir ses vues. Le sens de cette promesse était clair ^ le délai était bien court. La Chambre, pourtant, ne fut pas satisfaite. On demandait pourquoi ce nouveau retard, alors qu'il était à peine une heure ; on disait qu'évidemment il y avait un plan formé pour faire perdre le temps de la Chambre,
qn*on se jouait d'elle^ qu'il se tramait quelque complota Les interpellations se croisaient, le tumulte était au comble» M. Duchesne» qui n'avait pas quitté latribune» ât entendre ces paroles décisives : « Nous n'avons qu'un » parti à prendre, c'est d'engager l'Empereur, au nom de » la patrie qui souffre, à déclarer son abdication. » — «Oui, » oui, c'est cela ! appuyé, » cria-t-on de tous côlés. Vainement le président invitait la Chambre à attendre le mes^ sage impérial, ajoutant que le salut de la patrie était dans le rapport des commissaires. Un député répondit, d'une Toix fortO) qu'il n'était que dans l'abdication. « Il n'est » que là, dit M. de La Fayette, et si l'abdication tarde en- » core, je proposerai la déchéance. » Les applaudissements, les cris d'adhésion retentissaient sur presque tous les bancs. Le général Solignac, proposant qu'une députatton de cinq membres allât représenter à l'Empereur l'urgence de sa décision, ne fut pas écouté avec moins de faveur, mais lorsqu'il demanda qu'avant d'envoyer cette députation on attendit encore pendant une heure le message dont quelques-uns de ses collègues venaient de lui garantir la prochaine arrivée , cette espèce d'amende^ ment excita dans une partie de la Chambre l'irritation la plus vive. On voulait l'abdication immédiate. Du côté oppo.së, on se récriait, on s'indignait contre une âpreté si cruelle. Lé général Solignac, dominant un moment le tumulte, adjura l'assemblée * de concilier, avec la ferme ▼olonté de sauver la patrie, le désir honorable de conserver l'honneur du chef de l'État. « Si je demandais, dit-il,
f^ d*attendre à demain, à ce soir, on pourrait m'opposera: ^^ » quelques considérations, mais une heure I » Après unc^^crs^ i épreuve douteuse, la Chambre décida que cette heure était Jt^g^^ accordée.
La séance resta suspendue. Les députés, réunis pa^j^s^os groupes dans un état d'agitation fébrile, se livraient à des^^e conversations animées lorsqu'on vit entrer le ministre d^ E> à la guerre qui venait donner à la Chambre des noaielle:^^ U^ de Tarmée. Aux termes d*un rapport dont il donna ture, on avait déjà rallié au moins vingt mille hbml^ •qui avaient combattu au Mont-Saint-Jean; la gardé^^;!!*^ , ^ reformait à Avesnes ; le maréchal Grouchy avait, le h%J^ *^ battu les Prussiens, aucune force ennemie ne le séparaflt^^ de la frontière et il avait toute liberté de communicaticM»^^-*^ avec le maréchal Soult dont le quartier général était & -^ Philippeville ; les forces françaises, sur la frontière dt^ i>ai Nord, s'élevaient donc encore à soixante mille homme»^^ ^® auxquels on pourrait envoyer un renfort de dix mill»-!*" hommes et deux cents pièces de canon. « Si la Chambra*'* *''^ » prend de fortes mesures, ajouta le ministre, si elle dé — ^^ » clare traître à la patrie tout garde national, tout mili- — -^^ » taire qui abandonnerait son drapeau, une barrière^"^^ » assez forte peut encore être opposée à l'invasion, ei » aurez une armée assez respectable pour appuyer y( » négociations avec un ennemi qui a prouvé qu'il » tenait pas toujours fidèlement ses promesses. » Ainsi parla le maréchal Davoust. La Chambre l'écouta avec une j
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p d*attendre à demain , à ce soir , on pourrait m'opposer » quelques considérations, mais une heure I » Après une épreuve douteuse, la Chambre décida que cette heure était accordée.
La séance resta suspendue. Les députés, réunis par groupes dans un état d'agitation fébrile, se livraient à des conversations animées lorsqu'on vit entrer le ministie de la guerre qui venait donner h la Chambre des noiqp^es de l'armée. Aux termes d'un rapport dont il donna lecture, on avait déjà rallié au moins vingt mille hbmtPiapt •qui avaient combattu au Mont-Saint-Jean ; la garde ;éé reformait à Avesnes ; le maréchal Grouchy avait, le 48, battu les Prussiens, aucune force ennemie ne le séparaft de la frontière et il avait toute liberté de communication avec le maréchal Soult dont le quartier général était à Philippeville ; les forces françaises, sur la frontière du Nord, s'élevaient donc encore à soixante mille hommes auxquels on pourrait envoyer un renfort de dix mille hommes et deux cents pièces de canon. « Si la Chambre » prend de fortes mesures, ajouta le ministre, si elle dé- » clare traître à la patrie tout garde national, tout mili- » taire qui abandonnerait son drapeau, une barrière » assez forte peut encore être opposée à l'invasion, et vous » aurez une armée assez respectable pour appuyer vos » négociations avec un ennemi qui a prouvé qu'il ne » tenait pas toujours fidèlement ses promesses. » Ainsi parla le maréchal Davoust. La Chambre l'écouta avec une extrême froideur et sans dissimuler une injurieuse dé-
fiance. Bien qu*il eût garanti sur son honneur Texactitude des détails qu'il venait de donner et que ses calculs, comme Ta prouvé la suite des événements, fussent plutdt au-dessous qu'au-dessus de la vérité dans ce qu'ils avaient de rassurant par i*apport à l'état de l'armée, les députés crurent très-certainement qu'on voulait les abuser, et peut-être ne les calomnierait-on pas en supposant que s'ils avaient acquis la certitude de l'exagération des premières nouvelles répandues sur la gravité du désastre du ■' 48'juin, la satisfaction qa'ils en auraient éprouvée n'aurait pas été sans mélange : la position qu'ils avaient prise depuis la veille était telle que l'immensité de ce désastre pouvait seule la justifier ou l'excuser.
Le maréchal s'étant retiré, le tumulte recommença presque aussitôt. Quelques représentants prétendaient que l'heure de grâce accordée à Napoléon était passée et insistaient pour qu'on fît respecter la volonté de la Chambre. Sur ces entrefaites, un huissier remit à Manuel un billet par lequel le duc d'Otranle lui donnait avis que Napoléon dictait en ce moment même l'acte de son abdication, et deux ou trois députés, accourant de l'Elysée, vinrent bientôt confirmer cet avis.
Napoléon avait enfin cédé. Nous avons dit son accablement, ses hésitations. Il avait paru se ranimer un peu à la nouvelle que l'armée de Grouchy était sauvée, et en envoyant le ministre de la guerre l'annoncer à la Chambre des représentants, il avait conçu un léger espoir d'agir favorablement sur cette assemblée. En apprenant le vote III. lô
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qu'elle avait porté pour le contraindre à renoncer au pouvoir, il avait témoigné un vive émotion. « Comment, » s'était-il écrié, de la violence? Puisque c'est ainsi, je » n'abdiquerai pas. La Chambre n'est composée que de » jacobins, de cerveaux brûlés, d'ambitieux qui veulent 7> des places et du désordre. J'aurais dû balayer cette » cohue en les dénonçant à la nation;... mais le temps » perdu peut se réparer. » Ces vains éclats d'une colère désormais impuissante restèrent sans écho, même parmi les plus dévoués serviteurs de l'Empereur. Déjà le maréchal Davoust était venu lui raconter avec quelle froideur il avait été écouté par les représentants. Regnaud de Saint- Jean-d'Angély supplia l'Empereur de ne pas lutter plus longtemps contre la force des choses, de ne pas fournir à la Chambre un prétexte pour l'accuser d'avoir mis obstacle à la paix. L'excitation à laquelle Napoléon venait de se laisser emporter était déjà tombée. « Je ver- » rai, dit-il; je n'entends pas que la Chambre puisse m'ac- » cuser d'avoir empêché la paix. Mon intention n'a jamais » été de refuser d'abdiquer, 4nais je veux qu'on me laisse » y songer en paix, dans l'intérêt de la France et de mon » fils. Quand j'aurai abdiqué, vous n'aurez plus d'armée. » Dans huit jours l'étranger sera sous Paris. » En prononçant ces derniers mots, Napoléon regardait les ministres comme pour faire un dernier appel à leur énergie. Ils se turent. Un instant après, qu'^lques représentants vinrent annoncer que la Chambre était sur le point de voter la déchéance. M. de La Fayette avait chargé un des
HISTOIRE DE LA RESTADRATION. 2ft8
ministres d*État de faire savoir à l'Empereur qu*il allait la proposer si Tabdication se faisait encore attendre. Le président Lanjuinais lui fit aussi déclarer quMl n'était plus possible de retenir Tèissemblée et qu*un vote de mise hors la loi pouvait être prononcé d'un moment à l'autre. Lucien qui, jusqu'alors, avait conseillé de faire tête à Forage, Comprenant enfin que tout était perdu, se joignit à Joseph et aux ministres pour engager son. frère à ne pas lutter plus longtemps.
Napoléon, se tournant vers Fouché, lui dit, avec l'accent d'une irritation amère et concentrée : « Écrivez & ces » messieurs de se tenir tranquilles, ils vont être satisfaits.» Puis, tandis que le ministre faisait parvenir h Manuel le billet dont je parlais tout à l'heure, il dicta d'une voix lente, mais ferme, la déclnralion suivante :
« Français, en commençant la guerre pour soutenir » l'indépendance nationale, je comptais sur la réunion de » tous les efforts, de toutes les volontés et sur le concours » de toutes les autorités nationales ; j'étais fondé à on » espérer le succès et j'aurais bravé toutes les déclarations y des puissances contre mol. Les circonstances me pa- » raissent changées. Je m'offre en sacrifice à la haine des » ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans > leurs déclarations et n'en avoir réellement voulu qu'à ma » seule personne! Ma vie politique est finie et je proclame » mon fils, sous le titre de Napoléon II, empereur des » Français. Les ministres actuels formeront provisoire- » ment le conseil de gouvernement. L'intérêt que je porte
2kh HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
» à mon fils m'engagea inviter la Chambre à organiser sans » délai la régence par une loi. Unissez-vous tous pour le » salut public, et pour rester une nation indépendante. »
On dit que Tabdication, telle que Napoléon Tavaild'abord conçue, ne parlait pas de Napoléon II, et que ce fut sur rinsistance de Lucien et de Carnot qu*il se décida à y désigner son successeur, tout en comprenant très-bien l'inanité d'une telle réserve. Cette circonstance n'a rien d'invraisemblable, bien qu'elle soit peu en accord avec d'autres récits.
Trois des ministres, les ducs d'Otrante,- de Vicence et Decrès furent chargés de porter l'abdiqation à la Chambre des représentants, en même temps que trois autres, Carnot, le duc de Gaëte et le comte Mollien la portaient à la Chambre des pairs.
Le président Lanjuinais, avant de donner lecture à l'assemblée de l'acte que les ministres venaient de lui remettre, rappela à ses collègues que le règlement interdisait tout signe d'approbation ou d'improbation. Malgré cet avertissement, des applaudissements peu généreux suivirent cette lecture. Une partie de la Chambre parut s'en indigner. Le duc d'Otrante prit ensuite la parole. Déguisant avec assez d'adresse son impatience d'occuper la scène dont il avait tant contribué à préparer la vacance, il dit que ce n'était pas à une assemblée de Français qtfil pouvait être nécessaire de recommander les égards dus à Napoléon et de rappeler les sentiments que son malheur devait inspirer ; il exprima la confiance que les représen-
taDts de la nation n^oublieraient pas, dans les négociations qui s'ouvriraient, de stipuler les intéréls de celui qui, pendant de longues années, avait présidé aux destinées de la patrie; il proposa enfin à la C4hambre de nommer, séance tenante, une commission de cinq membres qui se rendrait auprès des souverains alliés pour traiter avec eux des intérêts de la France et qui devrait partir dès le iendemain.il avait à peine cessé de parler que M. Dupin s'élança à la tribune pour présenter une autre proposition d'une portée bien plus considérable. Ce n'éiait rien moins que le projet d'une déclaration par laquelle la Chambre, acceptant au nom du peuple français l'abdication de Napoléon, se serait constituée en assemblée nationale ; des députés seraient partis immédiatement pour le quartier général des alliés, chargés d'y stipuler les droits et Findépendance nationale et l'inviolabilité de la personne de Napoléon; on aurait formé une commission executive de cinq membres, dont (rois élus par la Chambre des représentants et deux par celle des pairs; cette commission aurait nommé sur-le-champ un généralissime; les ministres auraient continué leurs fonctions; enfin, une commission spéciale aurait préparé une nouvelle constitution exprimant les conditions auxquelles le trône pourrait être occupé par le prince que le peuple aurait clioisi. Cette déclaration énonçait formellement, par forme do préambule, le principe que le salut du peui'lo est la suprême loi. M. Dupin aiïeclait d'ailleurs de rendre hommage à la générosité du sacrifice auquel Napoléon
venait de se résigner, mais, comme s'il eût crainl qu'on ne se méprit sur le caractère dérisoire de cet hommage, il s'empressait d'ajouter que s'il proposait de voteren termes formels l'acceptation de l'abdication, c'était pour empè<cher qu'on ne pût dire un jour, comme ou l'avait dit pour celle de 4844, qu'elle était nulle à défaut d'acceptation de la part de la nation.
La Chambre était donc invitée à s'emparer de tous les pouvoirs, à former un gouvernement provisoire et à préparer une constitution que le peuple présenterait à un souverain de son chuix. L'Empire et la dynastie impériale se trouvaient par là complètement mis à l'écart. Une vive agitation se manifesta dans l'assemblée. M. Scipion Hourgués l'augmenia encore par la présentation d'un autre projet qui, conforme presque en tous points à celui de H. Dupin, était, h quelques égards, bien plus radical encore : le trûne y était positivement déclaré vacant jusqu'à l'émission du vœu du peuple; aucune part n'y était attribuée à la Chambre des pairs dans la formation de la comniission executive qui devait avoir pour président celui de rassemblée ; le maréchal Macdonald était nommé provisoirement généralissime des armées de terre et de mer, M. de La Fayette général en chef des gardes nationales de France et le maréchal Oudinot commandant en second de cette force civique.
De telles propositions, jetées à l'improviste au milieu d'une assemblée défiante, incertaine, qui ne se connaissait pas elle-même et qui n'avait pas encore de chefs
reconnus, avaient peu de chances de succès. La Chambre s'effraya de tant de précipitation. Les vieux révolutionnaires crurent y entrevoir l'aciion du parti royaliste ou tout au moins du parii d'Orléans. Le régicide Garreau demanda la lecture du dernier article de Tacte additionnel, ceiui qui interdisait le rappel des Bourbons, et beaucoup de membres applaudirent. La plupart des constitutionnels pensèrent eux-mêmes quM y au: ait du danger à aller aussi \ite. De toutes parts, on demanda. t Tordre dy jOur. Rognaud de Saint-Jean-d'Angély n'eut pas de peine à démontrer que les mesures proposées jetteraient la France dans Tanarcliie; il demanda qu'un Conseil exécutif fut nommé dans la journée et qu'un message fût envoyé à 1 Empereur pour le remercier du sacrifice qu'il venait de faire au bonheur du peuple français ; tout en apprenan) à ia Chambre qu'il avait été le premier à conseiller à Napoléon ce sacrifice nécessaire, il parla avec une émotion éloquente de l'homme que naguère chacun saluait du nom de grand, dont le jugement n'appartenait qu'à la postérité et qui venait d'abdiquer, sans rien stipuler pour sa sûreté et pour son avenir, le pouvoir que la nation lui avait remis. Ce langage conciliant, qui satisfaisait aux convenances du moment sans engager l'avenir, sembla calmer la Chambre. Les résolutions suivantes, présentées par l'orateur, furent adoptées sans opposition : ^ La Chambre des représentants, considérant que le » premier intérêt de peuple français est le maintien des » \o\$ qui assurent l'organisation de tous les pouvoirs,
» passe à l'ordre du jour sur les propositions qui ont été » faites de se former en assemblée nationale.
» La Chambre arrête que son président et son bureau » se retireront vers Napoléon pour lui exprimer au nom » de la nation la reconnaissance et le respect avec lesquels » elle accepte le noble sacrifice qu'il a fait à l'indépen- » dance et au bonheur du peuple français.
» La Chambre arrête qu'il sera nommé sans délai une » commission de cinq membres, dont trois seront choisis > dans la Chambre des représentants et deui; dans la ' )i> Chambre des pairs , pour exercer provisoirement les » fonctions du gouvernement, et que les ministres conti- » nueront leurs fonctions, sous l'autorité de cette com* )> mission. »
Sur la demande de quelques députés qui ne se croyaient pas encore suffisamment garantis contre une résurrection nouvelle de l'Empire, un vote spécial décida que l'abdication était acceptée. M. Durbach ayant voulu constater qu'elle ne laissait aux alliés aucun motif de continuer la guerre, que la France, malgré ses pertes, était encore en mesure de repousser d'injustes exigences, et ayant, dans les développements auxquels il se livra, appelé l'Angleterre no^ra éternelle ennemie^ cette qualification inopportune souleva contre lui, de la part d'une majorité préoccupée avant tout du besoin et du désir de la paix, des murmures qui l'obligèrent à quitter la tribune. M. Henri Lacoste fit part à l'assemblée d'avis qui lui étaient parvenus sur des ordres donnés pour opérer contre la repré-
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. 2ft9
sentâtion nationale un nouveau 1 8 brumaire, mais le ministre de la guerre affirma que ces rumeurs étaient entièrement controuvées, que les troupes destinées à la défense de Paris avaient pour chefs les généraux les plus dévoués à la cause nationale, et il protesta que, pour son compte, tant qu*il aurait un commandement , aucune trahison n'était à craindre. Ces assurances furent reçues avec de vifs applaudissements. Sur la proposition de ce même ministre, qui dénonça les efforts faits par les malveillants pour désorganiser Farméeet pousser les gardes nationales à la désertion, la Chambre déclara la guerre nationale, appela tous les Français en état de porter les armes à la défense de la patrie et ordonna aux militaires et aux gardes nationaux mobilisés qui n^avaient pas rejoint leurs drapeaux ou qui les avaient abandonnés, de les rejoindre, sous peine d'être notés d'infamie et poursuivis suivant la rigueur des lois. Un débat s'élant établi sur le mode de nomination de la commission executive, on décida que trois de ses membres seraient choisis, non pas, conformément à la résolution primitive, dans la Chambre des représentants, mais par la Chambre des représentants, et les deux autres par la Chambre des pairs, combinaison nouvelle qui, en donnant au choix plus de latitude, favorisait les vues secrètes du duc d'Otrante; on décida aussi qu'il appartiendrait à cette commission de nommer les plénipotentiaires chargés de se rendre auprès des souverains étrangers. Le général Mouton-Duvernet, arrivant du Midi où il avait été envoyé en mission par le gouvernement,
donna à la Chambre les détails les plus satisfaisants sur Fétat de la frontière du côté des Alpes et sur Tardenr que les populations de cette partie de la France témoignaient pour repousser Tinvasion étrangère. Le ministre de la guerre communiqua à la Chambre des dépêches qu*il yenait de recevoir et qui confirmaient les informations an^ térieures sur la bonne position du corps du maréchal Grouchy. Quelques applaudissements se firent entendre. Dé}k on demandait à aller aux voix pour Télection des membres de la commission executive, mais la Chambre crut devoir suspendre sa séance en attendant la réponse de la Chambre des pairs au message par lequel on lui avait transmis les résolutions prise.s dans la matinée,
Cette Chambre était réunie en permanence comme celle des représentants, mais, persistant dans Tattitude qu'elle avait prise la veille, elle se bornait à recevoir et à sanctionner les décisions votées par l'assemblée élective. Nou^ avons vu que trois des ministres étaient allés lui porter Tabdication impériale. Carnot avait été chargé de lui faire part du rapport plus satisfaisant reçu dans la matinée sur le ralliement d'une partie de Tarmée du Nord. Cette communication donna lieu à une scène étrange et pénible. Le maréchal Ney, revenu, comme beaucoup d'autres généraux, de Tarmée où il n'avait pas de commandement spécial, assistait à la séance. L'imagination encore ébranlée par l'affreux désastre dont il avait été témoin, accablé tout à la fois sous le poids des malheurs publics et de la situation désespérée qui en résistait pour lui-même, il
HISTOIHE DE LA KESTAURATION. 25i
était dans cet état d*exaspération nerveuse où les caractères faibles semblent ne pouvoir plus trouver de soulagement qu*à exagérer la grandeur du mal, en tournant leur imitation contre ceux qui s'efforcent d*y trouver un remède. Plus d'une fois il avait interrompu la lecture du rapport par de violentes dénégations^. S' élançant à la tribune : « Les nouvelles, dit-il, que vient de vous lire le »« ministre de rintërieur sont fausses... L'ennemi est vain- » queur sur tous les points. J'ai vu le désordre puisque ».je commandais sous les ordres de l'Empereur. » Le maréchal raconta ensuite, dans un langage inculte, mais énergique et pathétique, les principaux incidents delà bataille, les efforts désespérés de l'armée française, ses succès momentanés suivis d'une si effroyable déroute ; il sembla en jeter la responsabilité sur ceux qui n'avaient pas fait soutenir les corps engagés au Mont•Sain^Jean et surGrouchy qu'on avait vainement attendu. « Et Ton ose t vous dire, ajouta-MU qu'il vous reste encore soixante » mille hommes sur la frontière I Le fait est faux. C'est » tout au plus si le maréchal Grouchy a pu conserver dix » ou quinze mille hommes, il n*a pu se réunir au maréchal • Soult et on a été battu trop à plat pour qu'il soit en état » de résister à l'ennemi... Au surplus, il suffit d'être un » peu homme de guerre pour apercevoir que le rapport » qu'on vient de vous lire se contredit sur tous les points : > ... Grouchy a été battu aussi bien que nous ; si sa divi- » sien eût été intacte, il eût pu aider l'Empereur à rallier 9 les débris, et l'Empereur serait resté sur la frontière...
» Ce que je vous dis là est la vérité la plus positive... Ce » que M. le ministre de rinlérieur vous a lu concernant la » position du duc de Daimatie est faux, il n'a pas été pos- » sible de rallier un seul homme de la garde. Voie) notre » véritable position : Tennemi est à Nivelles avec quatre- » vingt mille hommes ; la plus grande partie de Tarmée » prussienne ne s'est pas battue; dans six ou sept jours, » l'ennemi peut être devant Paris. Il n'y a pas d'autres » moyens de salut que de traiter avec lui. »
De telles paroles tombant d'une telle bouche frappèrent la Chambre de consternation. Elle ne pouvait pas deviner que le maréchal, dans le trouble où le jets^ient la colère et le désespoir, dénaturait complètement les faits et que les assertions du ministre étaient au contraire parfaitement exactes. M. de Latour-Maubourg contesta aussi Tauthenticilé du rapport ministériel et ne parla de rien moins que de mettre en jugement le ministre de la guerre s'il était prouvé qu'il avait voulu tromper les Chambres. M. de Flahault, aide de camp de l'Empereur, afiSrma que le ministre avait dit vrai. Le maréchal Nev maintint ses dénégâtions, mais sur les réclamations de M. de Pontécoulant, beau-frère du maréchal de Grouchy, il désavoua toute intention d'inculper la conduite de ce dernier.
Un homme dont la déplorable situation ne pouvait être comparée qu'à celle du prince de la Moskowa, M. de Labédoyère, prit une tout autre attitude. Il faisait aussi partie de la Chambre des pairs. Lorsqu'elle eut à se prononcer sur les mesures que la Chambre des représentants
avait prises par suite de Tabdication et qui préjugeaient en quelque sorte la déchéance de la dynastie impériale : « Je demande, dit-il, que nous déclarions si c'est Napo- )► léon II que nous proclamons ou bien si c'est un nouveau » gouvernement que nous voulons adopter. C'est pour son » fils que Napoléon a abdiqué. Quant à un gouvernement » nouveau, souvenons-nous du gouvernement provisoire > de <8U et de séfe résultats désastreux. Faudra-t-il donc » que le sang français n*ait encore coulé que pour nous » replacer sous le joug abject des étrangers, ou pour nous » faire courber la tête sous un gouvernement avili, pour » voir nos braves guerriers abreuvés d'humiliations et » d'amertumes! ... Il faut parler franchement : l'Empereur » s'est expliqué, son abdication est indivisible, elle est » nulle si on ne reconnaît pas son fils. » Le jeune orateur venait de soulever une question dont la Chambre n'avait garde de prendre l'initiative, ne se sentant pas la forpe de la résoudre. Elle fut écartée sur rol)servation faite par quelques pairs que la proposition de M. de Labédoyère était intempestive et qu'il ne s'agissait pour le moment que d'adhérer aux résolutions de l'autre Chambre. « Il n'est » pas à craindre, s'écria M. Thibaudeau, que ni la » Chambre, ni le gouvernement provisoire, ni personne » veuille ramener le gouvernement oppressif et avilissant » sous lequel nous avons gémi pendant un an. L'ar- » ticle 67 de l'acte additionnel est toujours en vigueur. > La séance ayant ensuite été suspendue comme à la Chambre des représentants, les bureaux des deux assem-
blées se transportèrent à TÉlysée pour remercier Napoléon du sacrifice qu*il venait de faire à la France. Le bureau de la Chambre élective se présenta le premier. Un bon nombre de députés s'y étaient adjoints. Pour parvenir à rÉlysée, il avait en à traverser une foule de peuple qui continuait à pousser des acclamations en f iveur de l'Em-^ pereur , mais il trouva déjà presque déserts les salons du palais» encombrés le matin encore de courtisais et de curieux. Il fut introduit avec le cérémonial accoutumé. Le maintien de Napoléon était noble et calme. Lorsque le président Lanjuinais lui eut donné lecture de là résolution de la Chambre, « Je vous remercié, rêpondiWl avec 9 quelque émotion, je vous remercie des sentiments que
* vous m'exprimez Je désire que mon abdication puisse » faire le bonheur de la France, mais je ne Tespère pas ; » elle laisse TËtat sans chef» sans direction politique. Le » temps perdu à me renverser aurait pu être employé à » mettre la France en état d'écraser l'ennemi. Je recora- » mande h la Chambre de renforcer promptement les » armées : qui veut la paix doit se préparer à la gueite. » Ne mettez pas cette grande nation à la merci des élran-^ » gers. Craignez d'être déçus dans vos espérances ; c'est > là qu'est le danger! Dans quelque position que je me
* trouve, je serai toujours bien si la France est heureuse. » Je recommande mon fils à la France. J'espère qu'elle » n'oubliera pas que je n'ai abdiqué que pour lui. Je l'ai » fait aussi, ce grand sacrifice, pour le bien de la nation ; » ce n'est qu'avec ma dynastie qu'elle peut espérer d'être
"» libre, heureuse et indépendante. y> Lanjuinais de borna à répliquer que la Chambre n'avnit délibéré que sur Tabdication et qu'il lui rendrait compte des paroles de l'Empereur.
La députation de la Chambre des pairs succéda à celle de la Chambre élective. Elle avait à sa tête le vice^président Lacépède, un des hommes qui avaient eu le plus souvent l'occasion de faire entendre à Napoléon les adulations qu'on lui prodiguait au temps de sa prospérité. L'Empereur, très-mécontent du peu d'appui qu'il avait trouvé dans la pairie, malgré le soin qu'il avait mis à en choisir presque tous les membres parmi ceux qu'il considérait comme ses adhérents les plus dévoués^ ne put con^ tenir, à l'aspect de ses représentants , Texpression des sentiments pénibles dont il était agité : il leur parla avec aigreur, dans un style rapide et heurté ; il leur dit qu'il n'arait abdiqué que pour son fils et que son abdication deviendrait nulle, qu'il rentrerait dans ses droits, si l'on ne proclamait pas Napoléon II, que la marche que Ton suivait ramènerait les Bourbons, qu'on verserait bientôt des larmes de sang, qu'on se flatterait vainement de l'espoir d'obtenir le duc d'Orléans, que les Anglais n'en roulaient pas, et que le duc d'Orléans lui-même ne voudrait pas monter sur le trône sans que la branche régnante eût abdiqué, parce qu'aux yeux des rois du droit divin ce serait aussi un usurpateur.
De pareilles réponses, la seconde surtout, n'étaient pas propres à satisfaire l'opinion. Les présidents des deux
députations se concertèrent pour les fondre dans one rédaction commune qui en laissait subsister les traits génè* raux, mais qui en effaçait complètement la physionomie et leur ôtait le caractère d'une protestation. Ce texte ainsi modifié, dans lequel il n'était pas question du duc d'Orléans, fut seul communiqué aux Chambres et publié dans les journaux.
Dans la soirée, les Chambres reprirent leurs séances pour nommer les membres de la commission executive. Fouché aurait désiré que les choix de la Chambre des représentants s'arrêtassent sur lui d'abord, puis sur le maréchal Macdonald et sur l'ancien sénateur Lambrechts, ou sur M. Flaugergues. Ces noms étaient bien disparates, mais un tel mélange convenait aux allures tortueuses du duc d'Otrante. Une fraction de l'assemblée portait, avec le maréchal Macdonald, M. de La Fayette, qui aurait fort désiré être nommé, mais il était repoussé par tout ce qui tenait au parti impérial et aussi, dit-on , par ceux qui formaient des vœux pour la royauté du duc d'Orléans. Fouché, qui redoutait la sévérité et la roideurdeses principes, mit tous ses soins à Técarter. Habile à exciter contre lui les préventions les plus diverses, aux uns il le dénonçait comme un ennemi déclaré de la dynastie napoléonienne, aux autres comme un royaliste, à d'autres encore comme un fanatique adorateur des droits de l'homme, comme un républicain; il affectait de déprécier sa capacité, de le tourner en ridicule, de dire qu'il était bon tout au plus à commander la garde nationale. Pour des
motifs analogues, il aurait voulu aussi écarter Camot. Ces intrigues n*eurent qu'un succès incomplet. Au premier tour de scrutin, sur 5H votants, Carnot obtint 324 voix, Fouché296, La Fayette <52, Macdonald 437, Flaugergues 46, Lambrechts, 42. Carnot et Fouché, ayant seuls la majorité, furent immédiatement proclamés. Un second tour donna 3.50 voix au général Grenier sur 504 ; il fut également proclamé, et la Chambre se sépara à huit heures du soir.
n en était près de neuf lorsque la Chambre des pairs se réunit. Elle était plus nombreuse qu'à la séance du matin, et en y voyant arriver en un seul groupe les princes Joseph et Lucien avec le cardinal Fesch, les ministres, les grands dignitaires, les généraux les plus attachés à l'Empire, on put prévoir qu'une dernière tentative allait être faite pour sauver la dynastie après avoir sacrifié Napoléon.
Lucien monta à la tribune. « Il s'agit, dit-il, d'éviter » la guerre civile, de savoir si la France est une nation » indépendante et hbre. L'empereur est mort, vive l'em- » pereur I L'empereur a abdiqué, vive l'empereur I II ne )^ peut y avoir d'intervalle entre l'empereur qui meurt ou » qui abdique et son successeur. Telle est la maxime sur » laquelle repose une monarchie constitutionnelle. Toute » interruption est une anarchie. Je demande qu'en con- » formité de l'acte constitutionnel, la Chambre des pairs, » qui a juré fidélité à l'Empereur et aux constitutions, » déclare, sans délibération, par un mouvement spontané » et unauHfne, devant le peuple français et les étrangers,
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» qu'elle recoonall Napoléon II, comme empereap des » Frinçais. J*en donne le premier Texemple et 1 li jure » fidélité. Si une minorité factieuse voulait attenter à la » dynastie et à la constitution , ce n'est pas dans h >' Chambre dés pair^ que Ton trouverait des traîtres et » que les factieux rencontreraient un appui. »
Cet appel à la légitimité impériale, accueilli par les cris d'adhésion de quelques pairs, excita des murmures dans la majorité. M. de Ponlécoulant se rendit Torgane de l'opposition. S'attaquant à la position personnelle de Lucien qui, avant 48U, brouillé avec l'Empereur» n'avait pas été déclaré prince français et qui avait accepté du pape, dans son exil, le titre de prince de Canino : < Je demande au » prince, dit-il, à quel titre il parle dans cette Chambre. » Est-il Français? Je ne le reconnais pas comme tel. Sans » doute, je le trouve Français par ses sentiments, ses ta-- » lents, les services qu'il a rendus à la liberté..., mais lui, » qui invoque la constitution, n'a pas de titre constitu- » tionnel. Il est prince romain. » — À ces mots, Lucien voulut interrompre l'orateur pour expliquer sa situation. —F € Vous répondrez après, reprit M. de Pontécoalaot, » respectez l'égalité dont vous avez tant de fois donné » l'exemple, y^ Puis, faisant ressortir ce qu'il y avait jusqu'à un certain point de contradictoire entre la proposition du prince et les résolutions prises dans la matinée : « Que veut le préopinant? dit-il. Qu'on proclame Napo- » léon II? Je suis loin de me prononcer contre ce parti, » ma is je déclare que quels que soient mon respect etroon
BISTOIRB DE LA RESTADRATION. 359
» dévouement pour TEmpereur, je ne reconnaîtrai jamais » pour roi un enfant qui ne résiderait pas en France, On » irait bientôt retrouver je ne sais quel sénatus-consulte, » on nous dirait que TEmpereur doit être considéré comme » étranger ou captif, que la régence est étrangère ou cap- » tive, et l'on nous donnerait une autre régence qui nous » amènerait la guerre civile. Je demande que Ton déli- » bère sur cette question, si elle ne paraît pas de nature à » être écartée par un ordredu jour qui ne préjuge rien. » On nous parle d'une minorité factieuse... Sommes-nous » des fiaclieux, nous qui voulons la paix? Je suis loin de » croire que ce soit une minorité qui repousserait une i proposition dont Teffet serait de fermer la porte à toute
> négociation... »
Les conclusions de ce discours, dont l'expression manquait de logique et de netteté, mais dont la pensée était claire et répondait à ôelle de la majorité, furent appuyées par le comte Boissy d*Anglas. M. de Labédoyère se chargea de les réfuter. Exaspéré par ces témoignages non équivoques de la disposition où était la Chambre de se séparer de la dynastie impériale ; « Je répéterai, s'écria- 1t il» ce que j'ai dit ce matin. Napoléon a abdiqué en fat vear de son fils, son abdication est nulle si on ne pro-
> dama pas à l'instant Napoléon H. Et qui s'oppose à » eette résolution? Ce sont ces hommes, œns^nts adora- » leurs du pouvoir, qui savent se détacher, d'un monarque » avec autant d'habileté qu'ils en montrèrent à le flatter. » Je. les ai vus aux pieds du souverain heureux, ils s'en
» éloignent quand il est dans le malheur. Ils repoussent » Napoléon II, parce qu'ils sont pressés de recevoir la loi » des étrangers à qui ils donnent le nom d'alliés, d'amis » peut-être... Si Ton refuse de proclamer le Prince Impé- ^ rial, je le déclare, Napoléon doit tirer Tépée. Il se verra » à la tète d'une armée de c^nt mille hommes. Tous les » cœurs généreux viendront à lui... Malheur à ces vils » généraux qui l'ont abandonné et qui peut-être, en ce » moment, méditent de nouvelles trahisons \ ^ — A cette apostrophe, 'lancée avec une expression et des gestes frénétiques, les murmures qui s'étaient déjà fait entendre éclatèrent avec plus de violence. M. de Labédoyère, dominant le tumulte de sa voix tonnante, poursuivit ainsi son discours : « Napoléon... a fait ce qu'il devait au pays, » à lui-même. Mais la nation serait-elle digne de lui si, >> pour la seconde fois, elle l'abandonnait dans les re- » vers?... Quoi! il y a quelques jours à peine, à la face » de l'Europe, devant la France assemblée, vous juriez de » le défendre! Où sont donc ces serments, cette adresse, » ces milliers d'électeurs organes de la volonté du peu- » pie? Napoléon les retrouvera si, comme je le demande, » on déclare que tout Français qui désertera ses drapeaul » sera jugé selon la rigueur des lois, que son nom sera » déclaré infâme, sa maison rasée, sa famille proscrite. » Alors, plus de traîtres, plus de ces manœuvres qui ont » occasionné les dernières catastrophes et dont peut-être » quelques auteurs siègent ici. » En prononçant ces derniers mots, M. de Labédoyère regardait, dit-on, le mare-
chai Ney. La Chambre stupéfaite s'était levée tout entière, des cris de rappel à Tordre partaient de tous les bancs. Vainement M. de Labédoyère insistait pour qu'on Técoutftt : € Je n'écoute rien, lui cria M. de Valence. Désavouez » ce que vous avez dit.» - «Jeune homme, dit le maréchal » Masséna, vous venez de vous oublier. » — « Il se croit » encore au corps de garde I » s'écria M. Alexandre de Lameth. H. de Labédoyère, ne se possédant plus, jeta à la Chambre entière, siégeant dans la salle de l'ancien Sénat, cette phrase terrible : « Il est donc décidé, grand Dieu! » que Ton n'entendra jamais dans cette enceinte que des » voix basses 1 » Des clameurs furieuses le forcèrent enfin à quitter la tribune et le président le rappela à l'ordre au milieu d'un violent tumulte.
La discussion continua ensuite avec plus de calme. Le comte Cornudet, pour concilier autant que possible toutes les opinions, fit remarquer que le procès-verbal, en constatant l'abdication de l'Empereur, constaterait aussi la réclamation de Lucien en faveur des droits de Napoléon II, que c^es droits seraient ainsi réservés, mais que Napoléon II étant prisonnier hors de France, le premier besoin du pays était la formation d'un gouvernement provisoire. M. de Ségur, le duc de Bassano, le prince Joseph, M. Rœderer, M. de Flahault demandèrent (}ue le gouvernement provisoire prit le titre de. régence et s'exerçât au nom du jeune Napoléon dont ils invoquaient le droit héréditaire. MH. Cornudet, Alexandre de Lameth, Quinette, Thibaudeau, de Pontécoulant repoussèrent au contraire ce nom
36i HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
do régence, précisément parce qu*il tranchait la question. Alexandre de Lameth, expliquant nettement la pensée commune, dit qu*en proclamant la dynastie de Napoléon , on s*ôterait tout moyen de négocier avec les alliés et qu'il serait peu raisonnable, d'ailleurs, de se donner pour chef un enfant placé sous la main de Tétranger, après s'être tant empressé d'écarter son père en qui on pouvait mettre encore quelque espoir de salut. Il ajouta que la question de savoir au nom de qui gouvernerait la commission executive n'était pas posée en ce moment, qu'on pourrait l'examiner plus tard, mais qu'il ne s'agissait pour l'in^ stant que de compléter cette commission en nommant les deux membres dont Télection avait « été réservée à la Chambre des pairs, et qu'on devait y procéder sans re* tard. Cet avis, appuyé par M. Quinette et même par on des minisires, le duc Oecrës, qui se plaignit qu'on ou«biiât les dangers de la patrie pour s'occuper des p^^ sonnes, ne pouvait manquer de l'emporter. Une grande majorité ayant voté la clôture de la discussion, on passa à l'élection. 11 y eut trois tours de scrutin. Sur 70 votants, 1er duc de Vicence réunit 52 suffrages, le baron Quinette 48; tous les deux furent proclamés membres de la commission executive. Lucien , sur qui les impérialistes réunirent leurs voix, n'en eut que 1 8. Il était près de minuit lorsque les pairs se séparèrent.
Quatre jours s'étaient à peine écoulés depuis la bataille de Waterloo et déjà l'Empire n'existait plhs. Deux journées avaient suffi à la Chambre des représentants pour
abattre Tédiflce ébranlé par. la victoire des alliés. La crise que je viens de raconter présente un bien triste spectacle. Napoléon s'y montra au-dessous de lui-même, partagé entre son bon sens qui ne lui laissait plus apercevoir au* cun moyen de salut et ses passions qui Tentralnaient par moments vers des illusions bientôt abandonnées, et hors d'état d'opposer à Tinfortune cette dignité calme qui ho* nore les grands hommes tombés dans le malheur, par laquelle ils dominent ou dissimulent le trouble de leur âme, mais qui ne peut s'appuyer que sur une certaine gêné" rosité d'âme dont la nature ne l'avait pas doué. La Chambre des représentants, investie par les circonstances du pouvoir supéme, ne comprit pas toute l'étendue des devoirs qui lui étaient imposés. Deux routes s'ouvraient devant elle. Elle pouvait, n'écoutant que la voix du sentiment national, oubliant ses rancunes, ses justes griefs même, s'unir étroitement au chef de FÉlat pour opposera l'ennemi une résistance énergique, pour tourner contre lui toutes les ressources du pays ; ce parti n'eût probablement pas ramené la victoire, au moins d'une manière définitive et décisive, mais on peut croire qu'en faisant respecter la France, en la montrant foi te encore, capable de prolonger la lutte, il eût disposé les étrangers à lui offrir des conditions moins dures, à la traiter avec plus de ménagements. On comprend pourtant que la €hambre ait répugné à prodiguer les dernières ressources du pays pour tenter * une résistance désespérée qui pouvait appeler sur lui d'effroyabies calamités, on comprend que, pour rendre po^
sible un arrangement avec lea alliés victorieux, elle ait cru devoir sacrifier Napoléon trahi par la fortune et aussi sa dynastie dont il était la seule force; mais en adoptant cette politique de prudence, il fallait avoir le courage d*aller jusqu'au bout, il fallait comprendre qu'il n'y avait rien de possible entre Napoléon et Louis XVIIt, et entrer sans retard en accommodement avec ce prince qui, vraisemblablement, eût consenti à payer de quelques concessions l'avantage d'être reconnu et proclamé dans sa capitale avant que les étrangers n'y eussent pénétré. On peut même conjecturer qu'une telle politique, si elle n'eût pas prévenu l'invasion et l'occupation de la France, en eût modifié le caractère. 11 y avait sans doute à tout cela de grandes difficultés : les dispositions du peuple, des faubourgs, celles de l'armée étaient hostiles aux Bourbons, et il y aurait eu péril à trop les brusquer ; mais comme les autres classes inclinaient généralement vers un arrangement avec la royauté, comme beaucoup de généraux mêmes y étaient portés, comme Fouché, devenu l'homme principal de la situation, l'était également, la chose pouvait se tenter avec des chances raisonnables de succès. Malheureusement la grande majorité de la Chambre avait de tout autres vues : sa haine pour la royauté des Bourbons était pour le moins égale à celle que lui inspirait Napoléon, elle croyait pouvoir les écarter l'un et Tautre, et, dans son orgueilleuse inexpérience, elle se flattait de l'espoir de tenir la France entre ses mains, de pouvoir la remanier à son gré et lui donner les institutions et le
HISTOIRE DE LA RESTAURATIOxN. " 265
gouvernement qu'elle choisirait en vertu de certaines théories abstraites ; elle doutait à peine que les étrangers lui laissassent à cet égard toute liberté. Toutes les difficultés, tous les périls lui paraissaient surmontés parce que Napoléon était tombé.
Cette dernière illusion était partagée, il faut le dire, par tout ce qui n*était pas bonapartiste, c'est-à-dire par les classes supérieures et moyennes à peu près entières, au moins à Paris. C'était l'intime conviction des gens d'affaires, des spéculateurs. Nous avons vu que, le 24 juin, la nouvelle de la défaite de Waterloo et la probabilité de la déchéance ou de l'abdication de Napoléon avaient fait remonter la rente de 53 francs à 55. Le 22, cette abdication n'étant plus douteuse, la rente atteignit le taux de 60 francs 1
Le parti de l'ancien régime, celui du royalisme exclusif, n'avait pris aucune part, au moins apparente, à ce qui venait de se passer. Outre qu'il n'était pas représenté dans les Chambres, ce parti n'a jamais exercé beaucoup d'action à Paris. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de son inaction en cette circonstance ; ce qui peut paraître plus singulier, c'est que, sur le seul point de la France où il eût pris les armes contre l'Empire et en faveur de la légitimité, il les déposait au moment même où l'Empire, en g'écroulant, ouvrait des chances prochaines au retour des Bourbons.
Nous avons vu qu'après la mort de Louis de La Rochejaquelein, tué au combat des Hattes, l'insurrection ven-
déenne avait paru se ranimer, et qu'elle s*était donné un nouveau généralissime dans la personne de M. de Sapi* naud. Un troisième débarquenlent d'armes et de munitions envoyées d'Angleterre étant annoncé, Tordre fut donné à tous les chefs de se diriger vers la côte pour aller le protéger. La Roche-Servière était indiqué comme le point de réunion. Ils y arrivèrent le 49 et le 20 juin, mais le général Lamarque, informé de leurs mouvements, s'y porta avec l'armée impériale. Son avant-garde fut repoussée avec perte par le corps de M. d'Âuticbamp qui lui était très-supérieur en nombre. Ce premier succès en-* flamma l'ardeur des soldats de M. de Suzannet et d'un autre chef de division, M. de Saint-Hubert ; ils demandèrent à grands cris qu'on les menât à l'ennemi pour le combattre à leur tour. II résulta, pendant la nuit, de cet élan inconsidéré, quelques fausses dispositions qui séparèrent momentanément les divers corps. Le lendemain 34, à la pointe du jour, Lamarque, arrivant devant la Roche-Servière avec les divisions des généraux Travot et Brayer, attaqua les Vendéens, forts de dix-huit à vingt mille hommes, sans leur donner le temps de se reconnaître et de réparer les désordres de la nuit. Ses soldats, qui venaient d'apprendre la victoire de Ligny et qui ignoraient encore la défaite de Waterloo, se précipitèrent avec fureur sur les hauteurs occupées par les Vendéens ; le corps de M. de Saint-Hubert fut dispersé en un moment, celui d6 M. de Suzannet ne tarda pas à être également accablé après que son intrépide chef fut tombé mortdlement
blessé; restait celui de M. d*Âutichamp, retranché dans une position formidable; mais assailli de front, menacé d'être tourné sur ses flancs et de se voir fermer toute retraite, il abandonna bientôt le champ de bataille où gisaient, dit-on, douze ou quinze cents insurgés.
Ce fut le dernier effort de Tinsurrection. Le corps d'Auguste de La Rochejaquelein, qui n'avait pu prendre part au combat, se retira aux Aubiers el à Chatillon où il conclut une suspension d'armes de trois jours avec l'officier général qui commandait sur ce point les forces impériales. Le général Lamarque s'empressa de profiter du découragement des vaincus pour leur faire porter des parole? de paix avec la nouvelle do la victoire de Ligny. Le 26, une convention signée à la Cressonnière, auprès de ChoUet, et à laquelle adhérèrent tous les chefs de la rive gauche de la Loire mit fin à la guerre civile. Ceux de la rive droite, M. d'Andigné particulièrement, qui avaient appris sur ces entrefaites la catastrophe de Waterloo, réfugièrent d'y accéder, mais, de ce côté, Tinsurrection n'avait jamais eu beaucoup d'activité. Peu de jours après, les antoriti^s de la Sarthe conclurent une suspension d'armes avec les royalistes manceaux.
Ainsi finit cette seconde guerre de la Vendée où les populations montrèrent peu d'élan et de persévt^rance, mais où tant de braves gentilshommes, se dévouant, sans beaucoup d'apparence de succès, pour la cause qu'ils regardaient comme celle du droit et de la légitimité, trouvèrent la mort en essayant de rallier leurs compagnons
d'armes. C'est sur ces braves chevaliers, c'est sur les héroïques grenadiers de Waterloo que la pensée doit s'arrêter lorsqu'on veut trouver quelque chose à admirer pour se distraire du spectacle des bassesses^-des trahisons, des défaillances de toute espèce qui déshonorent celte triste époque.