CHAPITRE XVI
Fouché est nommé président de la commission executive. ^ Ses intrigues pour ramener les Bourbons, en trompant \e$ Chambres et le gouvernement lui-même: — Envoi de plénipotentiaires aux souverains alliés pour traiter de la paix, et de commissaires aux généraux pour conclure un armistice. — Napoléon à la Malmaison. — Ses longues irrésolutions. — Arrivée des armées anglaise et prussienne devant Paris. — Louis XVill rentre en France. Renvoi de M. de Blacas. Triomphe de M. de Talleyrand et du parti constitutionnel. Proclamation de Cambrai. — Départ de Napoléon pour Rochefort. — Événements de la guerre sur le Rhin, en Savoie, etc. — Mouvements royalistes dans le Midi. Massacres de Marseille. Voeux de la population parisienne pour la paix et la restauration des Bourbons. Opposition violente dans la Chambre des représentants et dans l'armée. — Combat de Versailles. — Reddition de Paris. Émeute des rédérés. —* N^oeiations secrètes de Fouché avec le duc de Wellington et avec la cour de Louis XVlII qui Tacceple pour ministre. — Entrée des alliés à Paris. — Dissolution de la commission executive et des Qiambres. Protestation de la Chambre des députés. — Entrée du Roi. — Napoléon se livre aux Anglais.
Le choix des membres de la commission executive avait singulièrement affaibli les espérances de ceux qui s'étaient attendus à voir sortir, de la crise dans laquelle le pays était engagé, une combinaison propre à rallier les partis dans un système d'ordre et de liberté. Une seule
pensée avait présidé à ce choix, la baine passionnée de la monarchie des Bourbons. Des cinq membres da nouveau gouvernement provisoire, trois, Caniot, Fouché et Quinette, avaient voté la mortde Louis XVI, et Topinion erronée qui attribuait au duc de Yicence une part dans l'assassinat du duc d'Ënghien élevait entre lui et la famille royale une infranchissable barrière; le général Grenier n'avait dans son passé aucun souvenir de celte nature, mais on le savait fort attaché à la cause de la Révolution.
J*ai dit que ces nominations, dans leur ensemble, n'avaient que médiocrement répondu aux espérances du duc d*Otrante. Le seul de ses collègues sur qui il exerçât un véritable ascendant et qu*il pût espérer dominer, c'était Quinette. [l pouvait donc craindre de ne pas avoir la majorité dans l'élection que la commission allait avoir à faire de son président, et, cependant, il lui importait grandément d'obtenir la présidence qui, en le constituant le chef et le représentant du pouvoir, devait lui donner Vinitiative et une certaine indépendance d'action. Le duc de Vicence et le général Grenier étaient disposés à voter pour Carnot.
Ce fut pourtant le duc d'Otrante qui fut élu, parce qu'il se donna sa voix à lui-même, parce que Quinette lui donna la sienne et parce que Carnot, soit qu'il ne désirât pas la présidence, soit qu'une sorte de pudeur l'empêchât de porter son propre nom sur son bulletin , vota aussi pour lui.
C'est le 33 juin, dans la matinée, que la commission.
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. t71
réunie aux Tuileries, inaugura ainsi son gouvernement. JBlle nomma ensuite son secrétaire générai : ce fut le comte Rerlier, conseiller d*État, autre régicide.
LVntrée du duc d'Otrante» de Carnot et du duc de Vicence dans la commission executive, avait laissé vacants trois des départements ministériels. De plus, Tarchichancelier Cambacérés s'était démis, aussitôt après l'abdication, du ministère de la justice qu'il n'avait accepté qu'à contre-coeur. On s'empressa de pourvoir à ces va cances : le comte Boulay de la Meurlhe, qui déjà dirigeait sous i'archichancelier le département de la justice, en devint ministre titulaire ; le portefeuille des affaires étrangères fut donné au baron Bignon, sous-secrétaire d*Éiat sous le duc de Vicence, celui de l'intérieur au frère de Carnot, le général Carnot-Feulins, celui de la police au comte Pelet de la Lozère , conseiller d'État, attaché avant 1814 à cette administration.
Le maréchal Hasséna fut nommé commandant en chef de la garde nationale de Paris, le général Andréossy remplaça le comte HuUin dans le commandement de la 4^ division militaire, le général Drouot fut appelé à celui de la garde. Peu de jours après, le comte Real, préfet de police, étant tombé malade, on lui donna pour saccesseur M. Courtin, procureur impérial auprès du tribunal de première instance.
Tandis que les Tuileries voyaient ainsi organiser le gouvernement provisoire, d'autres préoccupations régnaient à l'Elysée où Napoléon continuait à résider. Ceux
qui, dans Vémotion des deux jours précédents, Tavaient le plus vivement pressé d'abdiquer parce qu'ils croyaient ainsi sauver sa dynastie, regrettaient maintenant de l'avoir entraîné à une résolution qui n'avait pas atteint le but vers lequel elle était dirigée. Les débats qui avaient eu lieu la veille dans les Chambres prouvaient assez qu'elles étaient peu disposées à tenir compte des droits du jeune Napoléon. On se repentait d'avoir fait un si grand sacrifice dans l'espoir d'un résultat qui n'était pas obtenu. Les nouvelles que l'on continuait à recevoir de Tarmé^ prouvaient d'ailleurs de plus en plus qu'on s'était exagéré les conséquences du désastre de Waterloo, et qu'il restait encore des ressources. L'armée principale, bien qu'affaiblie par de nombreuses désertions, bien qu'abandonnée par plusieurs généraux et par un grand nombre d'oflBciers, se ralliait à Âvesnes, à Guise, à Laon, par les soins du maréchal Soult, du prince Jérôme et de quelques autres chefs. Comme je l'ai déjà dit, l'armée de Grouchy était intacte. Après avoir, le 18 au soir et le 19 au matin, chassé les Prussiens de Wavre et couronné les hauteurs qui couvrent la route de Bruxelles, recevant, avec la nouvelle de la grande défaite, l'ordre de se replier sur le territoire français par la route de Namur, le maréchal s'était porté sur cette ville sans que l'ennemi le poursuivît bien vivement; il y avait battu un corps prussien qui voulait occuper les défilés de la Meuse, et, le 20, il était arrivé à Dinan, près de la frontière, ramenant son matériel, ses équipages et n'ayant perdu qu'un nombre d'hommes inférieur à celai
qu'il avait fait perdre à Tennenii. Aucun obstacle ne le séparait plus des restes de l'armée de Waterloo.
Napoléon, en apprenant la formation de la commission executive, avait dit qu'il n'avait pas entendu abdiquer au profit d'un directoire. Le bruit courait que, se considérant comme dégagé de son abdication si on violait la condition qu'il y avait mise, il pensait à aller se mettre à la tête de l'année. Une grande fermentation régnait dans les faubourgs, parmi les fédérés et même parmi les soldats. Des émissaires se mêlaient aux groupes populaires et pénétraient même dans les casernes, disant que la proclamation de Napoléon II pouvait seule préserver la France du retour des Bourbons ramenés par l'étranger.
Le parti bonapartiste, sortant de son abattement, résolut de livrer un dernier combat. MM. Defermon, Boulay delaMeurthe et Regnaud de Saint-Jean-d'Ângély étaient, à la Chambre des représentants, ses champions principaux. Le 23 juin, le jour même où s'installait la commission executive, MM. Bérenger et Dupin ayant proposé de déclarer ses membres collectivement responsables et de les obliger à prêter seraient d'obéissance aux lois et de fidélité à la nation, M. Defermon demanda au nom de qui agirait ce gouvernement. « Nous avons, dit-il, un » empereur dans la personne de Napoléon II... Napo- » léon P^ a régné en vertu de nos lois fondamentales, » Napoléon II est donc notre souverain. Lorsqu'on verra > que nous nous prononçons en faveur du chef que nos » constitutions nous ont désigné, on ne pourra plus dire nu 18
f7A HISTOIRE OB LA RESTAURATION.
» à la garde nalionale que c^est parce que vous attendez » Louis XYIII que vous ne délibérez pas. Nous rassure- » rons Tarmée et il n*y aura plus de doute sur le maintien » constitutionnel de la dynastie de Napoléon. » L*orateur avait fait preuve d*habileté en plaçant ainsi la cause impériale sous la protection de la haine qu*une grande partie de la Chambre portait aux Bourbons. Aussi avait-il été vivement app1audi« et lorsqu'il eut fini de parler, des cris de vive ^Empereur ! éclatèrent avec violence ; une foule de députés étaient debout, agitant leurs chapeaux, et Ton décida que le procès-verbal ferait mention du mouvement qui venait d'avoir lieu. M* Bérenger, tout en protestant qu'il n'était pas étranger au sentiment qui se manifestait et qu'il reconnaissait Napoléon H comme le successeur de son père, supplia l'assemblée de ne pas procéder par acclamation , sous l'influence de l'enthousiasme, et de remettre son vote au lendemain. Les longs développements dans lesquels il entra ayant paru calmer l'exaltation des représentants, M. Boulay de la Meurthe essaya de la ranimer: « Je remarque avec surprise, dit-il, » du silence, de Thésitalion. Je crois pourtant qu'il n'est » aucun de nous qui ne professe que Napoléon II est ^ notre empereur; mais, hors de cette enceinte, il en est T> qui parlent autrement. L'assemblée serait perdue, la » France périrait si le fait pouvait être mis en doute... » L'empereur est mort, l'empereur vit. Napoléon I" a » déclaré son abdication, par cela seul Napoléon II est » empereur... J'irai plus loin, car je n'ai pas de porte dQ
» derrière, d'arrière-pensée... Je vois que nous sommes » entourés de beaucoup dMntrigants, de factieux qui vou- » draient faire déclarer le trône vacant afin d'y placer les » Bourbons. Si le trône était vacant, la France ne tarderait » pas à éprouver le misérable sort de la Pologne, les » puissances alliées se partageraient ses plus belles pro- » vinces, et si elles assignaient aux Bourbons un coin de » l'Empire, ce serait dans l'espoir de s'en emparer aussi » plus tard. » De nouvelles acclamations s'étaient élevées, les tribunes mêmes y avaient pris part, mais, cette fois, il s'y était mêlé des signes d'impatience, des dénégations, des murmures. M Boulay de la Meurthe, sans se laisser arrêter, continua ainsi : « ... Je vais mettre le doigt sur la » plaie. Il existe une faction d'Orléans... On a beau m'in- » terrompre, je parle d'après des renseignements certains. » Je sais que cette faction est purement royaliste, je sais » qu'elle a séduit quelques patriotes qui ne voient pas que » si le duc d'Orléans acceptait la couronne, ce serait pour » la remettre à Louis XYIII. Il faut que l'assemblée pro* » clame à l'instant qu'elle reconnaît Napoléon II pour » empereur des Français. »
Le débat se prolongea avec une grande vivacité. Le général Mouton-Duvernet, Garât, Regnaud de Saint- Jeand'AngiHy, dans un discours habile et fortement raisonné, appuyèrent l'avis ouvert par MM. Defermon et Boulay de la Meurthe. Il importait, disaient-ils, pour soutenir l'ardeur et le dévouement de l'armée, qu'elle sût pour qui elle versait son sang. Cette observation, qui ne manquait
pas de vérité, excita de violents murmures, précisément parce qu'on en comprenait la force. On crut y répondre en disant que l'armée se battait pour la nation. L'opposition , par Torgane de MM. Penières, de Maleville, Dupin , Bigonnet, Duchesne, réclamait Tajournement. La plupart dissimulaient leur pensée réelle, celle de l'exclusion de la dynastie impériale. Quelques-uns, cependant, rappelaient que Napoléon II était en Autriche aussi bien que sa mère. M. Dupin demanda si, lorsque Napoléon P' s'était jugé hors d'état de sauver le pays, seule explication possible de son abdi(;ation, on pensait pouvoir attendre d'un enfant ce qu'on n'avait pas espéré d'un héros. Il adjura l'assemblée de ne pas jeter la discorde dans le pays en prenant sur elle d'interpréter le vœu de la nation et de lui dicter un choix. « On demande, dit-il » encore, ce que nous avons à opposera l'ennemi. Je ré- » pondrai : la nation. C'est au nom de la nation qu'on se » battra, ' qu'on négociera ; c'est de la nation qu'on doit » attendre le choix du souverain ; c'est la nation qui pré- » cède tout gouvernement et qui lui survit. »
Il y avait de l'hésitation dans l'assemblée. La position était diflScile : un vote formel en faveur de Napoléon II eût engagé la Chambre dans une voie d'où il eût ensuite été malaisé de la faire sortir; un vote positivement contraire pouvait décider Napoléon à ressaisir le pouvoir et lui rallier des partisans. Fouché redoutait surtout ce dernier péril. Il avait eu, pendant la nuit précédente, avec quelques-uns des députés les plus influents,
une conférence dans laquelle il s'était attaché à les convaincre de la nécessité de quelque concession qui pût détourner l'orage. Son confident habituel, Manuel, monta à la tribune. Il commença par établir que la proposition d'ajournement était inconstitutionnelle, que Napoléon n'ayant pas été déposé, mais ayant abdiqué , son fils était légalement appelé k lui succéder. Passant en revue les divers partis qui divisaient la nation, le parti impérialiste lui-même, le parti républicain, dont il parut à peine admettre l'existence, le parti royaliste, qu'il présenta comme contraire aux vœux, aux intérêts du pays, tout en traitant ses membres avec beaucoup de ménagement , le parti orléaniste enfin, qui, suivant lui, réunissait beaucoup d'opinions, parce qu'il offrait plus de chances qu'aucun autre pour la liberté et le bonheur du peuple, parce qu'il donnait des garanties aux principes et aux hommes de la Révolution , il fit remarquer que proclamer la vacance du trône au milieu de tels dissentiments, ce serait éveiller et justifier toutes les prétentions et appeler en quelque sorte la guerre civile ; il en tira la conséquence que, par cela même qu'on avait mis en doute les droits de Napoléon II, ces droits devaient être formellement reconnus et que, s'il y avait dans cette reconnaissance des inconvénients au point de vue de l'étranger, ils étaient plus que compensés par les avantages qui s'y attachaient ; il eut soin, d'ailleurs, de faire entendre que si la suite des événements et l'opposition des puissances alliées exigeaient plus tard l'abandon de cette
m HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
combinaison, la Chambre, après avoir fait ce qui dépendait d'elle poar en assurer le succès, serait en mesure de la sacrifier aux intérêts de la patrie qu'elle mettrait toujours au-dessus de ceux d'un individu ; il insinua qu*on s*en était réserré la possibilité en substituant à la régence constitutionnelle, dans laquelle les frères de Napoléon auraient occupé une place, un gouvernement provisoire composé d'hommes que leur situation mettait à l'abri de toute autre influence que celle de la volonté nationale. Il proposa enfin de terminer la discussion par le vote suivant : € La Chambre des représentants , délibérant sur » les diverses propositions faites dans sa séance et men- » tionnées dans son procès-verbal, passe à Tordre du jour » motivé: <• sur ce que Napoléon II est devenu empereur » des Français par le fait de l'abdication de Napoléon P' » et par la force des constitutions de l'Empire ; â^ sur ce » que les deux Chambres ont voulu et entendu, par leur » arrêté à la date d'hier portant nomination d'un conseil » de gouvernement provisoire, assurer à la nation les ga- » ranties dont elle a besoin, dans les circonstances extraor- » dinaires où elle se trouve, pour sa liberté et pour son » repos, au moyen d'une administration qui ait toute la » confiance du peuple. »
Quelque dextérité que Manuel eût portée dans son langage, les impérialistes auraient pu facilement comprendre que la satisfaction qu'il proposait de leur donner était purement illusoire, mais il est des temps où les partis, affaiblis et découragés par le malheur, sont dis-
posés à accepter comme des avantages importants les concessions les plus insignifiantes, peut-^tre parce qu'ils espèrent, en affectant d'y attacher un grand prix, en augmenter réellement la valeur. Les partisans de T Empire, croyant ou feignant de croire que tout était gagné du moment que les droits de Napoléon II étaient constatés par un vote, accueillirent par de vifs applaudissements la proposition de Manuel. Le parti opposé lui sut gré d'avoir ouvert à la Chambre une issue pour sortir sans encombre du défilé où on l'avait poussée, et l'ordre du jour motivé, dont la conception appartenait au due d'Otrante, fut voté à l'unanimité, aux cris de Vive Napoléon 7/ /Un représentant demanda qu'un message fût envoyé à l'Empereur pour l'informer de ce qui venait de se passer, mais celte proposition excita des murmures et ne fut pas mise aux voix. La Chambre décida ensuite, sur lamotion de M. Jay, qu'elle nommerait le lendemain, dans les bureaux, la commission chargée de préparer un projet de constitution.
La résolution provoquée par Manuel fut transmise aussitôt à la Chambre des pairs. Elle la plaçait dans un assez grand embarras. Cette Chambre s'était refusée la veille à proclamer Napoléon fl, moins encore, peut-être, par Timpulsion de ses propres sentiments que dans la crainte d'entrer en collision avec l'assemblée élective. Maintenant, an persistant dans ce refus, elle s'exposait à cette collision. La prudence et la conséquence n'étaient pas for cilet à mettre d'accord. Il y eut un moment d'hésitation,
mais il suiBl, pour y mettre fin, de robservalion faite par un pair, que le refus de la veille n'avait été qu'un ajournement. Après un discours de Thibaudeau , plein de déclamations injurieuses contre les Bourbons, la Chambre accéda, a l'unanimité, à Tordre du jour motivé de l'assemblée des représentants.
Au commencement de la séance, le général Drouot était venu faire à la tribune un nouvel exposé de la situation de Tarmée. Avec l'autorité que lui donnaient sa qualité de témoin oculaire, sa loyauté connue, sa modestie et son bon sens, il s'était efforcé de démontrer l'injustice des reproches dont on accablait les vaincus ; il était entré dans de longs calculs pour établir qu'on avait exagéré les pertes, qu'il existait encore des ressources suffisantes, pourvu qu'on en tirât parti avec l'énergie nécessaire ; il avait parlé avec émotion de Napoléon, du généreux sacrifice qu'il venait de faire, et rappelé assez malencontreusement qu'après la défaite de Cannes, le Sénat romain, loin de refuser à Varron les moyens de réparer le désastre causé par son entêtement et ses mauvaises dispositions, l'avait remercié de n'avoir pas désespéré du salut de la République ; il avait enfin supplié la Chambre de ne pas se laisser décourager par l'infortune, de ne pas faire moins que le Sénat romain. La Chambre avait écouté avec respect ces paroles du noble guerrier, mais les conseils qu'il donnait étaient trop peu en rapport avec l'état des esprits pour avoir aucune efficacité.
Il s'était surtout proposé de détruire l'impression de
HISTOIRE Dfc: LA RESTAURATION. 281
découragement qu'avait produite la veille le discours du maréchal Ney. Ce dernier, aigri par le malheur et par les accusations dont il se voyait Tobjet, continuait à dire que tout était perdu, et à rejeter sur l'Empereur lui-même la responsabilité de la catastrophe. Par la violence imprudente de ses propos, il ne faisait qu'aggraver sa position en tournant contre lui les ressentiments des militaires qui conservaient pour Napoléon un culte presque religieux. On le vit encore, peu de jours après, publier en forme de lettre adressée au duc d'Otrante, un nouveau récit de la bataille de Waterloo, dans lequel il se plaignait amèrement d'être dénoncé comme un traître par ceux qui cherchaient à justifier à ses dépens les véritables auteurs des malheurs de la France.Plus tard, le maréchal de Grouchy, de retour de l'armée, devait aussi présenter à la Chambre des pairs sa version de la fatale journée.
Pendant que ces infortunés, voués dans un prochain avenir à l'échafaud, à l'exil, à la captivité, employaient à ces tristes récriminations le temps qui leur était encore donné pour sauver leur tête ou leur liberté, Fouché, bien plus coupable qu'eux, se préparait à faire tourner à son profit personnel les malheurs de la patrie. C'est une tâche singulièrement difficile que celle de raconter les quinze jours pendant lesquels il se trouva placé à la tête du pouvoir exécutif et qui furent, de sa part, une conspiration permanente contre les Chambres et même contre les autres membres du gouvernement, à qui il cachait soigneusement ses projets et ses démarches les plus importantes.
Ses actes publics, officiels, ceux quMl accomplissait avec le concours de ses collègues et de la représentation natio* nale n'avaient d*autre objet que d'occuper l'attention, de masquer ses intrigues, de faire croire au public et aui partis qu'il travaillait sincèrement à défendre l'indépen^ dance du pays.
La commission executive annonça' son avènement par une proclamation pleine de vagues el pompeuses promesses de liberté et de paix et d'invitations à l'union. Le projet de cette proclamation, rédigé par Berlier, parlait avec quelque développement de la reconnaissance des droits de Napoléon II; Fouché substitua à des expressions trop explicites, suivant lui, cette simple et sècbe énoncia' tion : « Napoléon a abdiqué, son fils a été proclamé. »
Sur la demande du gouvernement, les Chambres l'att-*torisèrentà procédi'r, par voie de réquisition, aux appro- Tisionnements et aux transports nécessaires pour l'entretien de l'armée ; elles l'autorisèrent également h arrétar ou à mettre en surveillance, sans recourir 'aux tribunaux, les individus qu'il jugerait dangereux. Ces mesures ne furent pourtant votées qu'après de très-longs débats, avec un déplaisir visible et avec des amendements qui en atténuaient le caractère arbitraire. Les Chambres, préoccupées des souvenirs de la Révolution oi de l'Empire, répu^ gnaient à mettre la liberté et la propriété des citoyens à la discrétion du pouvoir. Les vieux conventionnels, Cam* bon à la Chambre des représentants, Tbibaudeaa à la Chambre des pairs, s'étonnaient de ces lenteurs, de ces
HISTOIRE DE LA RESTAURATIOiN. 9S3
hésitations qui leur paraissaient presque une trahison en présence d'une invasion imminente; ils se rappelaient qu'en 4793 on procédait d'une tout autre façon. La force des circonstances réveillait dans co parti les instincts de despotisme et de violence qui sont le fond de sa nature dés qu'il se sent menacé ou qu'il rencontre un obstacle à ses volontés. C'est ainsi que Félix Lepelelier, irrité de voir certains journaux rendre compte des séances des Chambres dans un sens qui n'était pas le sien et sans doute avec quelque inexactitude, proposa d'interdire toute autre pu-* blication des discussions que celle que les Chambres auraient autorisée ; le journaliste qui aurait contrevenu à cette défense aurait été puni de six mois d'emprisonné^ ment Les murmures de rassemblée et un discours sagement libéral de M. Dumolard tirent justice de cette proposition draconienne.
Une loi demandée par la commission executive autorisa l'émission de 4,500,000 livres de rente pour donner les moyens de payer les fournisseurs de la guerre.
Un arrêté de la commission executive, fondé sur la réfiolution de la Chambre qui déclarait la guerre nationale et appelait tous les Français à concourir à la défense de la patrie, mit en activité les jeunes gens de la conscrip^ tion de 4845 dont la levée avait été ordonnée par un décret de 4843. Il fut enjoint à tous les militaires absents de leurs corps de les rejoindre sans retard.
Le maréchal Davoust, ministre de la guerre, fut chargé de prendre les mesures nécessaires à la défense de Paris.
Le maréchal Jourdan fat désigné pour aller commander rarmée du Rhin à la place du générad Ra]^, aide de camp favori de Napoléon.
Les fédérés et beaucoup d*éléves des écoles et des lycées, par des adresses animées d'une grande ardeur patriotique, demandèrent aux Chambres qu*on leur donnât des armes et qu'on les dirigeât sur les points menacés par Tennemi.
Ces Totes, ces décrets, ces démonstrations avaient pour but, dans la pensée du gouvernement comme dans cell^ des Chambres, de satisfaire Topinion des patriotes, d'imposer à l'étranger et d'appuyer ainsi les négociations qu'on se proposait d'ouvrir avec lui , mais, à vrai dire, c'était sur ces négociations que reposaient toutes les espérances, et, à l'exception d'un bien petit nombre d'esprits exaltés, nul, dans les classes éclairées, parmi les plus chauds partisans de l'Empire ou de la Révolution, ne pensait qu'il restât pour la France un autre moyen de salut.
Un des premiers soins de la commission executive, à laquelle les Chambres avaient abandonné la nomination des plénipotentiaires chargés de traiter avec les souverains alliés, fut de procéder au choix de ces plénipotentiaires. Fouché, qui n'attachait pas une grande importance à leur mission, parce qu'il se proposait d'employer pour le succès de ses projets particuliers et non encore avoués des agents secrets etconQdentiels qui la rendraient illusoire, imagina de désigner pour la remplir plusieurs des hommes dont la présence dans les Chambres pouvaient lui faire obstacle au moment décisif, et de les annuler ainsi par une sorte
d'exil honorable. Sur sa proposition, la commission executive nomma MM. de La Fayette, d'Argenson et le général Sébastian!, membres de la Chambre des représentants, M. de Pontécoulant, membre de la Chambre des pairs, et M. de La Forest, ancien ambassadeur, ce dernier, sans doute, à raison de son expérience diplomatique. Benjamin Constant leur fut adjoint comme secrétaire de Tambassade.
M. de La Fayette n*accepta pas sans quelque hésitation le poste auquel on l'appelait. Après s'être plus ou moins flatté de l'espérance d'occuper une place dans le gouvernement provisoire ou, au moins, d'obtenir, comme en 4789, le commandement de la garde nationale, il lui en coûtait de renoncer, en s'éloignant, même à l'influence personnelle qu'il pouvait exercer dans l'assemblée. Il eût voulu rester pour s'opposer aux partisans de Napoléon II, dont la proclamation lui causait beaucoup de souci. L'idée de concourir à l'élaboration de la constitution nouvelle qu'on allait rédiger, d'y faire prévaloir ses théories favorites, de reprendre ainsi après vingt-six ans l'œuvre de 1789, souriait d'ailleurs à son esprit chimérique. Une autre illusion l'emporta cependant sur celles qui le retenaient à Paris : se rappelant la conversation qu'il avait eue l'année précédente avec l'empereur Alexandre, les sentiments libéraux que ce prince lui avait témoignés, et les préventions défavorables qu'il lui avait exprimées à l'égard des Bourbons, M. de La Fayette, qui ne connaissait pas la mobilité d'esprit de l'Empereur, se persuada qu'il le trou-
verait encore dans les mêmes dispositions el qu*il pourrait en profiter pour assurer à la France le libre choix de son gouvernement. Il consentit donc à faire partie de Tambassade extraordinaire.
Les instructions officielles dont on la pourvut posaient, comme base première de toute négociation, l'indépendance du pays et IMntégrité du territoire. La reconnaissance des droits de Napoléon II et l'exclusion des Bourbons y étaient présentées comme des corollaires de l'indépendance nationale. « Toutefois, était-il dit, s*il était » fait par les puissances alliées des propositions qui pus* » sent se concilier avec nos plus chers intérêts et qui » nous fussent offertes comme dernier moyen de salut, » MM. les plénipotentiaires, en s'abstenant d'émettre une » opinion prématurée , s'empresseraient d'en rendre » compte et de demander les ordres du gouvernement. » Jl leur était d'ailleurs recommandé de demander avant tout un armistice et d'insister sur sa prompte conclusion.
Ces instructions longues et diffuses étaient l'œuvre du baron Bignon, à qui on avait confié le département des affaires étrangères. Il parait que Fouchi^, dans les entretiens confidentiels qu'il eut avec les plénipotentiaires, particulièrement avec M. de La Fayette, les commenta ou plutôt les modifia en ce sens qu'il ne serait pas question de Napoléon II, quon repousserait la branche atnée des Bourbons, mais que la branche d'Orléans pourrait être acceptée par transaction.
Le 315 juin, les plénipotentiaires quittèrent Paris pour
se rendre au grand quartier général des alliés, où se trouvaient les empereurs de Russie et d'Autriche et le roi de Prusse. Ils s'attendaient à les rencontrer à Manheim.
Fouché, comme on le voit, ne négligeait rien de ce qui pouvait déblayer le terrain autour de lui et lui assurer une pleine liberté d'action. Il tenait aux différents partis des langages très-divers, mais qui tendaient également & préparer des excuses, des prétextes pour ses manœuvres les plus audacieuses. Il disait aux révolutionnaires que, dans la situation où l'on se trouvait, à l'exception des Bourbons, il ne fallait rien exclure d'une manière absolue, parce qu'il était bon de ne se priver d'aucune chance, qu'il y aurait de l'imprudence à se lier dans un sens quelconque, qu'il fallait laisser le champ libre pour Napoléon II, pour le duc d'Orléans, pour un prince étranger, peut-être pour la République, qu'en se tenant ainsi dans le vague on parviendrait peut-être à diviser la coalition. Aux hommes timides, il demandait à quoi servirait de prononcer d'avance des exclusions formelles, ménie contre les Bourbons, et si, dans le cas où une force irrésistible devait les ramener, il ne vaudrait pas mieux s'être maintenu en mesure de traiter avec eux. Aux bonapartistes, il promettait d'arranger avec M. de Metternich une régence pour Napoléon IL
Il continuait en effet les rapports depuis longtemps formés avec ce ministre. J'ai dit qu'aussitôt après la bataille de Waterloo, il avait envoyé un émissaire au duc de Wellington. Il était aussi depuis quelque temps en rela-
tions avec le duc d'Orléans qui, cependant, persistait à se tenir à Técart de toutes les combinaisons dans lesquelles on voulait le faire entrer. Enfin, le 24 juin^ le lendemain de rinstallation de la commission executive, il chargea un de ses amis intimes, M. Gaillard, ancien oratorien comme lui, maintenant juge au tribunal de la Seine et qui connaissait particulièrement plusieurs des ministres retirés en Belgique avec Louis XVIII, d'aller porter à ce prince ses offres de service et ses conseils.
A Paris même, il s'était déjà assuré un autre intermédiaire auprès du Roi exilé. J'ai raconté que M. de Vitrolles, secrétaire du conseil des ministres pendant la première Restauration, arrêté après le 20 mars à Toulouse où il avait essayé d'organiser un centre de résistance contre les forces impériales, et porté par Napoléon sur une liste de proscription, n'avait dû la vie qu'à Tintervention de personnages influents qui avaient uni leurs efforts pour le sauver. Depuis lors, il était resté enfermé, d'abord à Vincennes, puis à l'Abbaye. Aussitôt après l'abdication, sa femme profita de quelques relations qu'elle avait eues jadis avec le duc de Vicence pour solliciter sa liberté. Sur la demande de ce dernier, Fouché l'accorda sans difficulté. M. de VitroUes alla le remercier, et sachant à qui il avait affaire, il lui demanda sans façon s'il n'avait pas de commissions à lui donner pour Gand où il aUait rejoindre le Roi. Ces deux hommes étaient, jusqu'à uncertain point, faits pour s'entendre. Ils se ressemblaient par la vivacité de l'esprit, l'audace, l'ambition, le goût pas-
sionné de l'intrigue, la facilité à se mettre en rapport avec tous les partis, toutes les opinions, et à les faire concourir à leurs vues. Us furent bientôt. d*accord. Fouché promit de travailler à aplanir les voies au retour de la royauté, mais il ne dissimula pas ti son nouvel allié, il se plut même à exagérer les obstacles qu'on aurait à surmonter pour arriver à ce résultat. Après lui'avoir appris que les Chambres venaient de proclamer Napoléon II, et qu'il avait été absolument nécessaire de recourir à cet expédient, il ajouta que peut-être, lorsqu'on serait parvenu à se débarrasser de cette fantasmagorie ridicule, ce qui ne serait pas long, il faudrait en passer momentanément par le duc d'Orléans qui avait un parti puissant. Tout cela fut dit d'un ton de légèreté insouciante qui rendait assez difficile de faire, dans de tels propos, la part des intentions sérieuses, des éventualités hasardées et même de Ja plaisanterie. Comme M. de Vitrolles témoignait la crainte que Carnot ne devtnt un obstacle plus qu'incommode, si, comme on le disait, il tenait réellement à Napoléon II : « Bah I lui dit le duc d'Otrante, vous ne le connaissez pas I » Pour le faire changer d'opinion, il suffira de proclamer » 'le peuple français ! » et les deux interlocuteurs se mirent à rire. Fouché, en offrant ses services à la royauté légitime, se réservait donc le droit de tenter successivement toutes les autres combinaisons, sous prétexte de lui frayer la voie. Le résultat de cet entretien fut que M. de Vitrolles, au lieu d'aller à Gand, resta à Paris, où il crut pouvoir être plus utile à la cause royale en' voyant chaque