‹ Histoire de la restauration (volume 5)Chapitre 8 sur 23 · III · texte numérisé non relu

III

SOO HISTOIRE DE LA RESTAURATIOM.

jour le duc d^Otrante, qui lui promit de garantir sa sûreté, et de lui donner les moyens de corresponàre avec le Roi. Caché aux yeux du publie sons un nom d'emprunt, M. de Vitrolles devint bientôt le centre d'un mouvement royaliste qui, limité & un petit nombre d'hommes con-^ sidérables, ne pouvait guère exercer une influence directe et immédiate sur les événements, mais devait préparer, pour Tinstant décisif, ces rapprochements, ces transactions, par lesquels, dans les grandes crises politiques, on adoucit les froissements inséparables du passage, d'un régime à un autre. Les maréchaux Oudinot et Gouvion Saint'Cyr, quelques généraux tels que le comte Dessoles, MM. Royer-Collard et Becquey, M. Pasquier, déjà revenu de l'exil que Napoléon lui avait infligé s^rès le SIO mars, M. Mole qui, nommé à la pairie impériale et ne l'ayant pas refusée, s'était abstenu d'aller prendre séance, quelques royalistes d'une couleur plus vive, tels que le bailli de Crussol, un des confidents de Monsieur, et M. Dubouchage, le dernier ministre de la marine de Louis XVI, tels furent ceux qu'on vit alors se réunir pour travailler à amener quelque manifestation qui donnât à la restauration des Bourbons l'apparence d'un acte national; indépendant de toute action étrangère. On eût désiré que, comme l'année précédente, le Conseil municipal de Paris en prit l'initiative, mais il ne l'avait fait, en 1814, qu'après l'entrée des alliés; maintenant, ils étaient loin encore, et d'ailleurs Napoléon avait modifié la composition de ce Conseil.

HISTOIRE DE LA RESTAURATION. 20t

Il entrait, au surplus, dans la politique de Fouché de traîner les choses en longueur, et d*exagërer plutôt que d'atténuer les difficultés. C*était un moyen de donner plus de prix aux services quMl était en mesure de rendre, et de dominer la situation en persuadant aux royalistes que son concours était indispensable, et que rien n'était possible sans lui. Aussi dit-on qu'il voyait sans déplaisir la fausse route dans laquelle la haine des Bourbons entrai^ nait la Chambre des représentants, mais- il avait soin d'écarter peu à peu tout ce qui aurait pu donner une force dangereuse à cette opposition. Le jour même où il prit possession du pouvoir, il fît fermer le café Montansier, ce foyer d'agitation bonapartiste, où retentissaient chaque jour les invectives les plus outrageantes contre la royauté. Le bruit courut aussi qu'on avait fermé une salle où les fédérés tenaient une espèce de club, mais ce bruit fut démenti. Les caricatures anti-royalistes disparurent des étalages, soit par l'action de la police, soit par l'effet de la prudence des marchands. Les journaux bourboniens devinrent plus hardis : sans proclamer encore Louis XV [II, ils affectaient de considérer comme non avenue la proclamation dé Napoléon II, et le trône comme vacant; d'un ton de douleur peu sincère, ils semblaient se complaire à aggraver les pertes de Tarmée, disant, par exemple, qu'il ne restait plus absolument rien de la vieille garde.

Ces manifestations étaient timides et équivoques ; il n'eût pas été prudent de les rendre dès lors plus significatives. En dehors même des Chambres, les fédérés, les

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classes inférieures de la population continuaient à se montrer hostiles aux Bourbons. Napoléon y comptait toujours de chauds partisans. L'aspect des blessés de Waterloo qu'on amenait dans les hôpitaux de Paris et qui, tout mutilés, en traversant les boulevards dans des charrettes^ jetaient à la foule émue le cri de Vive t Empereur, exaltait et irritait les imaginations. Le bruit répandu qu'on voulait livrer Napoléon à l'ennemi attira autour de l'Elysée des rassemblements si considérables que la circulation en fut un moment interrompue dans le faubourg Saint-Honoré. On voulait voir si FEmpereur y était encore, et il dut se montrer pour calmer les esprits. Napoléon lui-même ne semblait pas assez résigné à son sort pour que sa présence prolongée à Paris ne devint pas un motif d'inquiétude. Il ne se faisait aucune illusion sur le peu de valeur de la prétendue reconnaissance des droits de son fils. Comme ou lui disait, pour le rassurer, que les instructions des plénipotentiaires envoyés aux souverains alliés leur prescrivaient de défendre ces droits, il répondait que si elles avaient été données de bonne foi, on n'en aurait pas chargé des hommes aussi connus pour les sentiments hostiles dont ils étaient animés envers lui; il ajoutait que si on lui avait permis de rester à la tète de Tarmée, on aurait obtenu son fils pour prix de son abdication, mais que maintenant on ne l'obtiendrait pas, que les Chambres étaient trop peu énergiques pour avoir une volonté indépendante, qu'elles obéissaient à Fouché, vendu lui-môme au duc d'Orléans, qu'il se jouerait d'elles, que

les alliés se joueraient de lui, et qu'on nuirait par avoir Louis XVIII. Toujours flottant entre les pensées les plus contraires, et ne pouvant se persuader que sa carrière fAt déflnitivement terminée, ii répugnait as* éloignerdu théiUre de l'action, il laissait perdre le temps pendant lequel il. lui eût encore été possible de sauver sa liberté en s'ëchappant de quelque port de France, avant que les Anglais avertis n'eussent pris des mesures pour en resserrer le blocus. H. de La Fayette, avec cette générosité dont la sincérité Irès-réelle n'était pas exempte d'un peu d'ostentation, s'était occupé de lui ménager, à l'aide de ses relations avec un grand nombre d'Américains, les moyens de passer aux États-Unis; plusieurs avaient ofTert leurs services pour l'y transporter. Dans un moment où il semblait incliner à y chercher un refuge, le ministre de la marine, en lui envoyant sur sa demande un état des b&timents en partance pour ce pays, lui transmit la proposition d'un capitaine américain qui s'engageait, s'il voulait partir & l'instant, seul, avec lui, dans une chaise de poste déjii toute prête, pour le Havre, où se trouvait son b&tlment, &le mettre hors de l'atteinte de ses ennemis. Malgré les supplications du duc de Vicencc, il refusa cette proposition. Il éludait sous les prétextes l(*s plus divers, parfois les plus contradictoires, les instances de ceux qui le pressaient de prendre un parti. Il disait que, puisqu'il avait abdiqué, c'était à la France à le protéger et que la fuite lui répugnait. Par une aberration d'esprit qu'il est difllcile de croire tout à fait sincère, il affectait d'être convaincu qu'il

Ma HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

lui serait possible de resler en France, à la Malmaison, où il vivrait dans la retraite avec quelques amis. Il repoussait l'idée de se retirer en Angleterre, parce que son séjour y serait pour le gouvernement français un sujet perpétuel d^inquiétùde, parce que, quoi qu'il pût faire, on le soupçonnerait toujours de méditer un nouveau débarquement. Il admettait que sa résidence aux États-Unis ne présenterait pas les mômes inconvénients, et qu'il y pourrait vivre avec plus de dignité qu'en Angleterre, mais il prétendait qu'il n'avait rien à craindre en restant en France, qu'aucun de ces souverains dont l'un l'avait appelé son ami, dont l'autre ne devait qu'à lui la restitution de la moitié de se§ États, ne pouvait devenir son persécuteur. Au surplus, disait-il, il verrait, il n'avait pas encore de résolution arrêtée, et comme, pour éluder toute conclusion, il récriminait amèrement contre ceux qui, l'ayant livré sous prétexte de sauver la France, prouveraient bientôt, en livrant la France elle-même, qu'ils n'avaient voulu sauver que leurs têtes.

Par ces divagations incohérentes. Napoléon laissait trop voir qu'il était loin de se résigner à son abdication, et qu'il ne désespérait pas d'une manière absolue de quelque retour de fortune.

Fouché, inquiet d'une telle attitude et de la fermentation qu'elle entretenait dans une partie du peuple, fit dire à l'Empereur que son séjour à Paris étant pour la Chambre des représentants un sujet d'agitation et de mécontentement, et pouvant nuire au succès des négociations en in-

spirant des soupçons aux alliés, il ferait bien de se retirer à la Halmaison, maison de campagne située non loin de Saint-Germain ) qu*il avait habitée à Tépoque du Ck)nsulat. Napoléon répondit qu*il ne demandait pas mieux que de quitter Paris et même la France, et'annonça son départ pour le lendemain. Pendant qu'on s'occupait des préparatifs nécessaires, procédant à la hâte au triage de ses pa-* piers, il se fit remettre ses correspondances avec les souverains, brûla les lettres et les adresses qu'il avait reçues depuis son retour de File d'Ëlbe, et le 25, à midi, tandis que les abords de l'Elysée, du côté du faubourg, étaient obstrués par une foule compacte et agitée, tandis qu'un de ses aides de camp, en voiture d'apparat, sortait du palais par la grande porte, lui-même, montant dans la voiture du grand maréchal Bertrand, se dirigeait, par les jardins et les Champs-Elysées, vers la Mal maison. Ces précautions, destinées à prévenir quelque émotion populaire, avaient été indiquées par le gouvernement.

A peine arrivé à la Malmaison, où 1^ reine Hortense le suivit avec un petit nombre de serviteurs dévoués, Napoléon dicta une proclamation à l'armée dans laquelle, en prenant congé d'elle, il l'invitait à prouver par sa conduite que ce n'était pas à un homme qu'elle s'était dévouée, comme le lui reprochaient d'indignes calomniateurs, qu'en lui obéissant elle avait toujours servi la patrie, et que» s'il avait eu quelque part à son affection, il l'avait due à son ardent amour pour la France, c Soldats, disait-il, » encore quelques efforts, et la coalition est dissoute. Na-

» poléon VOUS recoDDaitra aux coups que vous allez por- » ter. Sauvez rhonneur, rindépendance des Français. »

Il envoya cette proclamation à la commission executive en lui demandant de la faire insérer au Monitewr. Celte publication n*eut pas lieu» au grand déplaisir de Napoléon. Au moment où le gouvernement se préparait à négocier avec l'ennemi, il ne pouvait lui convenir de raviver ainsi dans Tarmée le souvenir de TEmpereur déchu, et d'exciter ses sentiments belliqueux.

Le 26 juin, la commission prit un arrêté qui dut faire tomber les dernières illusions du parti bonapartiste : il portait que les jugements des tribunaux et les actes des notaires seraient intitulés, non pas au nom de Napoléon U, mais au nom du peuple français. 11 en fut de même des actes du gouvernement qui, jusqu'alors, n'avaient été intitulés d'aucune manière. Le duc de Vicence et le général Grenier s'étaient d'abord, dit-on, opposés à ce changement significatif, mais Fouché, tout en protestant contre la pei^ée de méconnaître les droits clu jeune Empereur, avait représenté qu'aucune des puissances ne les ayant encore reconnus, on risquerait, en prononçant son nom, de leur fournir un prétexte pour repousser les négociateurs envoyés aux souverains. Carnot avait appuyé très-vivement l'avis du duc d'Otrante. Le vieux républicain se complaisait sans doute à entendre, comme au temps du comité de salut public, invoquer directement le nom du peuple souverain.

Napoléon paraissait enfin comprendre la nécessité de

s*éloigner sans retard, non pas seulement de Paris, mais de la France. Avant de sortir de Paris, il avait demandé que deux frégates fussent mises à sa disposition pour le conduire aux États-Unis. De la Malmaison, il envoya le duc de Rovigo presser auprès du gouvernement Texpédition des passe-ports et des ordres nécessaires. Nous verrons bientôt qu'il n*était pourtant pas arrivé au terme de ses irrésolutions, et, cependant, on touchait au moment où il ne lui serait plus possible de les prolonger sans s'exposer aux plus graves périls. L'ennemi s'avançait rapidement.

La pensée des vainqueurs de Waterloo n'avait pas été d*abord de hâter autant leur marche; ils s'étaient proposé d'attendre, avant de se porter sur Paris, l'arrivée des Russes et des Autrichiens sur la Moselle et sur le Rhin, de faire pour le moment le siège de quelques places, telles qu'Âvesnes et Maubeuge, d'inonder de troupes légères les pays situés entre la Belgique et la Somme, et d'essayer de soulever les populations contre le gouvernement impérial. Le duc de Wellington croyait d'autant moins possible de pousser la guerre avec plus de rapidité - qu'il n'était pas très-satisfait de l'état de son armée. Dans sa correspondance avec le cabinet de Londres, il la présentait comme formée, à quelques exceptions près, des plus détestables éléments, mal équipée, manquant de munitions, quelques-uns des corps comme réduits h rien par l'effet des derniers combats, et il exprimait la crainte que de telles troupes, mises à de trop fortes épreuves, ne se

troayassent insuffisantes. Nous avons vu, d'ailleurs, que les restes de l'armée française s'étaient promptement ralliés. Dés le 20, le maréchal Sonlt avait pu annoncer au gouvernement qu'en y comprenant le corps de Grouchy, elle comptait déjà plus de soixante mille hommes, dont six mille de la garde, et douze mille chevaux avec cent cinquante canons et les équipages indispensables. Bien-tôt, il est vrai, la nouvelle de l'abdication de l'Empereur était venue y porter le découragement et l'irritation, et provoquer des désertions. Le maréchal Soult était parti pour Paris, suivant les uns en donnant sa démission, suivant d'autres rappelé par le gouvernement qui ne lui accordait pas une entière confiance, et le maréchal de Grouchy avait reçu, avec l'ordre de le remplacer dans le commandement, celui de ramener l'armée sous les murs de la capitale. On s'était empressé de faire parvenir aux chefs des armées anglaise et prussienne l'annonce de l'abdication de Napoléon, en leur exprimant le vœu d'un armis* tice, mais Blûcher avait répondu qu'il n'y consentirait que si on livrait aux alliés la personne de l'Empereur, et de plus les places du Nord, de la Meuse et de la Moselle. En d'autres termes, il avait refusé. De concert avec, le duc de Wellington, dont la circonspection dut céder à l'ardeur de son bouillant collègue, il avait résolu de se porter en avant, sans plus attendre, par la rive droite de l'Oise, de manière à tourner l'armée française, qui se réorganisait du côté de Laon et de Soissons. Déjà le S4, par conséquent avant l'abdication, le duc de Wellington, dans

une proclamation datée de Malplaquet , avait annoncé qu'il allait entrer en France pour aider les Français à briser le joug de fer de Vtisurpateur, de V ennemi du genre humain^ en qui seul il voulait voir un ennemi ; il avait, par un ordre du jour, prescrit à ses soldats de considérer et de traiter la France en pays ami. Le 23, son quartier général avait été établi à Câteau-Cambrésis. Le S5, les têtes de colonne de Biûcher, qui précédaient les Anglais de deux marches , avaient dépassé les deux premières lignes des forteresses françaises. Le 26, ses corps avancés étaient entre Saint-Quentin et Péronne. Grouchy, sans essayer d'arrêter ces mouvements, semblait uniquement préoccupé de la pensée de devancer à Paris les forces de la coalition. Il se repliait successivement de Laon'sur Soissons, puis sur Yillers-Cotterets, pendant que les Prussiens s'avançaient dans la direction de Noyon, Compiègne, Pont- Sainte-Maxence et Senlis. On se côtoyait ainsi à deux lieues de distance sur deux lignes parallèles, comme pour essayer de se gagner de vitesse; sur quelques points, cependant, on en vint aux mains. Il y eut à Compiègne, à Senlis et à Villers-Cotterets, quelques escarmouches avec des succès divers, mais sans aucune importance. Le 28, l'avant-garde de Grouchy atteignit Saint-Denis avant que les Prussiens n'eussent paru, ce qu'on célébra comme un succès, et, le lendemain, toute l'armée française était réunie dans les lignes préparées pour couvrir Paris.

Déjà, depuis plusieurs jours, Louis XYIII était rentré sur le territoire français. C'était le 4 9 au matin qu'une

lettre da général Pozzo lui avait appris le résultat de la bataille de Waterloo. L'impression en avait été d*autant plus vive sur la petite cour de Gand que le bruit d*une rictoire de Tannée française était généralement répandu depuis la veille au soir. Au milieu des transports de joie auxquels se livrèrent les hommes à qui cette journée rouvrait les portes de leur patrie, Louis XYIH et même Monsieur furent, dit-on, assez maîtres d'eux-mêmes pour conserver l'attitude grave qui convenait dans de telles circonstances. Il ne fallait pas, d'ailleurs, beaucoup de prévoyance pour se rendre compte de la situation pénible et douloureuse qui, dans les chances les plus favorables, était réservée à la royauté. Quelque^ jours auparavant, Louis XVTn avait désigné MM. de Beomonville, de Lally, de Yaublanc et Capelle pour résider, en qualité de commissaires royaux, auprès des généraux alliés qui pourraient pénétrer en France, ou même pour les y précéder et essayer de prévenir les abus de la victoire, mais à Bruxelles, où ils s'étaient rendus pour faire reconnaître leur caractère, on les avait assez mal accueillis, et ils avaient pu reconnaître que, chez une partie au moins des alliés, il existait un dessein bien arrêté de traiter la France en pays conquis. D'un autre côté, M. de Talleyrand, venant de Vienne où il avait assisté, comme nous l'avons vu, à la clôture du Congrès, était arrivé à Bruxelles le lendemain de la bataille. Fort de l'appui des cabinets qui le considéraient comme l'homme nécessaire dans les conjonctures du moment, mais incertain de sa position auprès du Roi,

il avait mis peu d'empressement à se rapprocher de lui, et ne s'était rendu en -Belgique qu'à petites journées, voulant laisser & ses amis, aux ministres étrangers et au duc de Wellington, qui le soutenaient de toute leur inflaence, le temps de sonder et de préparer le terrain. Il disait hautement que la catastrophe du 20 mars était le résultat direct des fautes de quelques ministres, de M. de Blacas surtout, et de l'action exercée par les émigrés dont Monsieur était entouré ; il disait aussi que le Roi ne devait pas se hâter de rentrer en France, que rien n'était encore ménagé pour lui préparer une réception favorable, que ce n'était pas par les départements du Nord, couverts de forteresses et de garnisons impériales, qu'il lui convenait de pénétrer dans son royaume, à la suite des armées étrangères, qu'en se montrant d'abord dans les provinces du Midi où la population était bien plus favorable aux Bourbons, il se présenterait aux étrangers entouré de Français, et fort de sa propre force. L'avis de M. de Talieyrand était donc que le Roi, tournant la frontière de l'Est en passant par la Suisse, allât s'établir à Lyon. II considérait, d'ailleurs, comme absolument nécessaire que M. de Blacas, contre qui l'opinion se prononçait de plus en plus en France et à l'étranger, fût éloigné de la personne royale, qu'un ministère solidaire et responsable fût constitué, qu'une amnistie générale fût proclamée, et qu'on donnât toute sécurité aux hommes comme aux intérêts de la Révolution. Â ces conditions seulement il croyait pouvoir offrir à la royauté la continuation de ses services.

Ml BISTOIEB DE LA RESTAUftATIOlf.

Loois XYIII, inqnielda langage de M. de Talleyrand, et peo rassoré sur les dispositûNis de qoelqnes-ones des cours alliées, se décida, sur un aris du duc de Wellington, à se rapprocher de la frontière de France. Parti de Gand le ^ juin, il arrifa à Mons en même temps que M. de Talleyrand qu*il n'aTait pas encore tu depuis son retour de Vienne. Ce demi^ , profondément blessé de n'avoir pas été appelé à Gand et du peu d'accueil que ses consdls paraissaient y avoir trouvé, prit alors une attitude bien étrange et que la certitude d*un succès immédiat n*eût pas même justifiée de la part d'un homme aussi habile, car U était impossible qu'elle ne laissât pas dans l'esprit de Louis XVIU d'implacables ressentiments. An lieu de se présenter immédiatement chez le Roi qu'il n'avait pas vu depuis dix mois, il alla s'établir k une autre extrémité de la ville et ouvrit son salon à tout le monde, parlant sans ménagement de la situation , blâmant ou approuvant en langage d'oracle tout ce qui s'était fait, promulguant en quelque sorte ses volontés et répondant à ceux qui rengageaient à voir le Roi que rien ne pressait, que le lendemain il serait temps.

Un prince moins jaloux que Louis XYIII de ses droits et de sa dignité aurait eu peine à supporter de tels procédés; il en fut exaspéré. En ce moment même, pourtant, il prenait une grande résolution qui entrait dans les vues de M. de Talleyrand. J'ai dit que le renvoi de M. de Blacas n'était pas seulement réclamé par l'opinion modérée et constitutionnelle, et que Monsieur et ses amis s'effor-

flISTOCRE DK LÀ RESTAURATION. 303

çaient aussi de Tobtenir, comptant tout à la fois rejeter sur lui toute la responsabilité d'un passé auquel ils avaient eu eux-mêmes une si bonne part, dominer complètement Tesprit du Roi après Téloignement du favori et devenir ainsi les mattres absolus des affaires. Devant ce concert unanime, la volonté de Louis XYIII unit par fléchir. Il craignit que la présence d'un homme, aussi universellement impopulaire ne nuisit à la réception qui lui serait faite en France. On raconte qu'une députation des habitants de Lille, qui était venue lui présenter ses hommages, ne lui avait pas dissimulé que si, à son entrée sur le territoire français, on voyait à ses côtés M. de Blacas, le cri de à bas Blacas! se mêlerait, suivant toute apparence, à celui de vive le Roi! M. de Blacas lui-même comprit enfin qu'il fallait céder à l'orage, et que, s'il tentait d'y résister, on le rendrait responsable de tous les malheurs qui pourraient survenir; il offrit sa démission. Louis XYIII se résigna. Il se sépara en pleurant de son ami, de son compagnon d'exil, dont les soins et la société semblaient être devenus pour lui, depuis tant d'années, un besoin absolu. M. de Blacas supporta cette disgrâce avec beaucoup de calme et avec la dignité fière qui le caractérisait, c Je lui manquerai pendant les premiers jours, dit il à » H. Beugnot, mais il s'habituera vite à se passer de moi » et bientôt un autre me remplacera. M. de Talleyrand a » fait un mauvais calcul; je ne lui étais nuisible en rien, > je le croyais même indispensable aux affaires du Roi. » Nous pouvions nous entendre, et tout le monde y eût

» gagné. » M. de Blacas fut nommé ambassadeur à Naples et reçut du Roi un don de plusieurs millions. Le soir même il partait pour Londres.

Il parait certain qu'en le congédiant, Louis XYIIl avait arrêté avec son frère le projet d'un nouveau cabinet formé en partie de membres du ministère de la première Restauration, en partie d'hommes de l'intimité de Monsieur, tels que MM. de Yaublanc et Capelle. M. de Talleyrand serait certainement resté en dehors de cette combinaison. Il persistait à se tenir à l'écart, malgré les efforts du général Pozzo, de M. Beugnot, de M. de Chateaubriand qui le pressaient de voir le Roi sans plus de retard, et lorsqu'on essayait de lui faire entendre que, s'il différait davantage, le Roi pourrait bien quitter Mons et entrer en France sans attendre sa visite, il se contentait de sourire. La soirée s'acheva sans qu'on pût le tirer de cette sécurité.

Sa surprise fut grande lorsqu'au milieu de la nuit ses amis vinrent lui apprendre que le Roi avait commandé ses chevaux pour quatre heures du matin. Passant alors d'une confiance excessive à la plus vive inquiétude, il s'habilla à la hâte et se fit conduire précipitamment à la demeure du Roi dont la voiture était déjà attelée, et qui se disposait à y monter. Louis XVIII le reçut avec assez de hauteur. Il consentit pourtant à rentrer pour lui donner audience, mais cette audience fut courte, et, à ce qu'il paraît, peu satisfaisante pour M. de Talleyrand. Il crut devoir, en forme de menace de sa démission, demander la permission de se rendre aux eaux de Carlsbad. « Ces eaux

» sont excellentes, lui répondit Louis XYIII, elles vous » feront du bien, au revoir. » Puis, le Roi monta en voiture et partit pour Câteau-Cambrésis, où rappelait le duc de Wellington qui, comme nous Tavons vu, y avait établi son quartier général.

Le coup était cruel pour M. de Talleyrand; son sangfroid ordinaire ne fut pas à Fépreuve d'un tel mécompte. U crut avoir été joué, et, devant son entourage intime, il se livra d'abord aux plus violents emportements contre ce qu'il appelait un excès d'extravagance et d'ingratitude. Ce premier moment passé, affectant un calme et une indifférence qu'il était loin d'éprouver, il annonça hautement l'intention de se retirer des affaires, et engagea ses collègues du ministère à en faire autant. M. de Jaucourtet le baron Louis y consentirent sans di£Sculté ; il n'en fut pas de même de M. Beugnot, à qui le Roi avait ordonné de le suivre, et qui déclara vouloir se conformer à cet ordre ; mais, en général, tous les personnages politiques qui s'étaient ralliés à la cour émigrée, MM. de Chateaubriand, de Lally, Guizot, Meunier, Angles se prononcèrent en faveur de M. de Talleyrand, parce qu'ils le considéraient comme la personnification, comme le représentant de la seule politique qui pût faciliter et consolider l'œuvre de la Restauration. C'était aussi le sentiment des ministres étrangers accrédités auprès du Roi : à leurs yeux, le concours de M. de Talleyrand était absolument indispensable au succès de la cause royale.

Louis XVIII, cependant, arriva à Câteau-Cambrésis le

soir du même jour, et y fut reçu par le duc de Wellington. Le lendemain, 25 juin, il y publia une proclamation ainsi conçue :

« Français,

» Dès répoque où la plus criminelle des entreprisses, » secondée par la plus inconcevable défection, nous a con- » traint de quitter momentanément notre royaume, nous - » TOUS avons avertis des dangers qui vous menaçaient si » TOUS ne vous hâtiez de secouer le joug du tyran usurpa- » teur. Nous n'avons pas voulu unir nos bras ni ceux de » notre famille aux instruments dont la Providence s*est » servie pour punir la trahison. Mais aujourd'hui que les » puissants efforts de nos alliés ont dissipé les satellites du » tyran, nous nous hâtons de rentrer dans nos États pour » y rétablir la constitution que nous avions donnée à la » France, réparer par tous les moyens qui sont en notre » pouvoir les maux Je la révolte et de la guerre qui en a » été la suite nécessaire, récompenser les bons, mettre à » exécution les lois existantes contre les coupables, enfin^ » pour appeler autour de notre trône paternel l'immense » majorité des Français dont la fidélité, le courage et le » dévouement ont porté de si douces consolations à notre » cœur. »

Cette proclamation, contre-signée par le duc de Feltre, mais qui était l'œuvre du chancelier Dambray, les deux seuls ministres qui se trouvassent alors auprès du Roi, était une conception bien malheureuse. Sauf la promesse

du rétablissement de la Charte, elle ne respirait que la colère et la menace ; on n'y trouvait pas an seul mot qui indiquât des intentions de clémence, même pour la portion la moins coupable du nombre immense des individus qui s'étaient compromis depuis trois mois, pas une expression de sympathie pour les malheurs de la France, mais des injures pour l'armée égarée qui venait de succomber à Waterloo, des paroles de satisfaction pour la victoire de ceux qui y étaient appelés nos alliés. C'étaient là de tristes indices des sentiments qui dominaient dans le parti auquel Louis XVIII venait de se livrer, et une preuve non équivoque du peu d'intelligence qu'il avait de la situation.

Heureusement, l'ascendant de ce parti ne devait pas se maintenir longtemps. Louis XVIII avait pu se laisser entraîner un instant dans celte voie funeste par le dépit qu'il éprouvait des procédés de M. de Talleyrand, mais sa modération naturelle, la presque unanimité avec laquelle les hommes politiques se prononçaient pour ce ministre, et surtout l'appui que lui accordaient tous les représentants des cours étrangères, ne pouvaient manquer d'ouvrir bientôt les yeux du Roi.

Le duc de Wellington, d'accord avec le général Pozzo qui était accouru de Mous pour lui expliquer l'état des choses, s'interposa avec beaucoup d'à-propos pour ménager un rapprochement et sauver autant que possible la dic^nité royale. Le jour même de la malencontreuse procla nation de C&teau-Cambrésis, un courrier porta à M. de

3M HISTOIRE DE LA «BSTACRATrOM.

Talleyrand, et aux autres ministres qui élaicot restés à Hons, l'ordre de se rendre auprès du Roi pour assisler à aa conseil qu'il comptait tenir prochaiDement. H. de Talleyrand feignit d'abord de ne pas vouloir obéir à celle inflation, mais bienUt il parut se rendre aux pressantes instances de son oncle, l'ancieu archevêque de Reims. On peut douter que son hésitation ait été sincère. En tout cas, une démarche très-sigoificaCive do duc de Wellington eût suffi pour y mettre fin. L'illustre général lui écririt qoe c'était lui qui avait engagé Louis XVIIl à passer sans relard la frontière. « Si j'avais pu m'entrelenir avec

> TOUS, lai disait-il, si vous ariez connu l'état des affaires

> an moment oà vous avez donné au Roi le conseil de ne

> pas entrer en France, vous lui auriez donné un avis

> tout différent et vous l'auriez accompagné. * Il pressait donc M. de Talleyrand, maintenant mieux informé, de

-TCairavec ses collègues rejoindre le Roi. Bien qu'il ajoum q&'ii ne pariait que de lui-même et qu'il n'en avait rien dîl i te prince, H. de Talleyrand comprit ce que cela signifisil, et il se mit aussilât en route avec les autres mi- Detiv$. Au lien de se rendre à Câleau-Cauihrésis , ils all^fwt allendre le Roi à Cambrai qui venait, après une CtiMe H courte résistance, d'ouvrir ses portes aax alliés ÙJ^ fêt an mouTemeat intérieur des royalistes.

Le ^ an matin Louis XVIll lit son entrée dans cello Tilk, tes .luioriiês k recurenl sous un arc de triompha lie» .«iio^ iille^ vAlues de blanc marobaienl ï wAvrv ttjtOùtat des flears S I' 'i 1 ' Vil,

appartement lui avait été préparé, il trouva tout le conseil réuni avec les envoyés étrangers. Il traita M. de Talleyrand avec affabilité et ne lui dit pas un mot de ce qui s'était passé à Mons. M. de Talleyrand lui présenta une lettre qu'il venait de recevoir du duc de Wellington qui, en lui annonçant que les armées alliées s'avançaient sans rencontrer de résistance et qu'on pouvait espérer de voir bientôt le Roi rétabli sur son trône, insistait pour qu'il se fît précéder par quelque document dans lequel il annonç&t des intentions de pardon et d'oubli, et promit de marcher dans les voies de la Charte.

Louis XVUI ayant indiqué un conseil pour le lendemain matin, M. de Talleyrand eut, dans la journée, une conférence avec ses collègues. Il leur dit que les fautes accumulées dans les derniers mois qui avaient précédé le 20 mars, pendant qu'il était lui-même à Vienne, ayant eu pour effet de jeter dans les esprits le principe des craintes et des défiances les plus dangereuses, il fallait absolument que le Roi, par une proclamation solennelle, reconnût ces fautes et promit de les réparer et il chargea M. Beugnot de préparer cette proclamation. Le projet, modifié par M. de Talleyrand et par le baron Louis, qui le rendirent beaucoup plus sévère pour la royauté, fut lu le lendemain au conseil composé, suivant l'usage du temps, des princes, des ministres, et aussi de deux ministres d'État, MM. de Beurnonville et de Jaucourt. Il y souleva un violent orage. Monsieur se plaignit ^vec amertume du langage humiliant qu'on y faisait tenir à la royauté qui

SiO HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

semblait chercher à obtenir le pardon de ses actes passés en promettant de ne pas les renouveler. Gomme la proclamation disait que le Roi s'était laissé entraîner par ses affections, il demanda si c'était lui qu'on ayait voulu désigner. — « Oui, répondit M. de Talleyrand. Puisque » Monsieur a placé la discussion sur ce terrain , Mon- » sieur a fait beaucoup de mal. » -* « Le prince de Tal- » teyrand s'oublie 1 » dit Monsieur. — « Je le crains » » répliqua fièrement le ministre , mais la vérité l'em^ » porte. >

A ces mots, le duc de Berry s'écria qu'il ne fallait rien moins que la présence du Roi pour qu'il permit à qui que ce fût de traiter ainsi son père. Le Roi, intervenant alors avec le ton de gravité imposante qu'il savait prendre dans l'occasion, déclara qu'il n'appartenait qu'h lui de faire justice dq ce qui se disait en sa présence, qu'il ne pouvait approuver ni les termes de la proclamation» ni la discussion dont elle avait été l'objet, que le rédacteur aurait donc à retoucher son ouvrage, et qu'il devrait ne pas perdre de vue les hautes convenances qu'il fallait savoir garder lorsqu'on faisait parler le monarque.

La proclamation, remaniée et adoucie dans plusieurs de ses parties, fut signée le lendemain psur le Roi et publiée aussitôt. Animée d'un tout autre esprit que celle de Càteau-Cambrésis, on peut dire qu'elle avait pour objet de la faire considérer comme non avenue. C'était le véritable manifeste du gouvernement qui allait se rétablir, et, à ce titre, elle a trop d'importance pour que je ne croie

pas devoir la citer textuellement. « Français, disait le » Roi, les portes de mon royaume s'ouvrent devant moi, » j'accours pour ramener mes sujets égarés, pour adoucir » les maux que j'avais voulu prévenir, pour me placer » une seconde fois entre les Français et les armées alliées, » dans l'espérance que les égards dont je peux être l'objet » tourneront au salut de mes sujets. C'est la seule manière » dont j'ai voulu prendre part à la guerre. Je n'ai point » permis qu'aucun prince de ma famille parût dans les » rangs des étrangers, et j'ai enchaîné le courage de ceux » de mes sujets qui avaient pu se ranger autour de moi. » Revenu sur le sol de la patrie, je me plais à parler » de confiance à mes peuples. Lorsque je reparus au mi- » lieu de vous, je trouvai les esprits agités et emportés » par des passions contraires; mes regards ne rencon- » traient de toutes parts que des difficultés et des ob- » stades. Mon gouvernement devait faire des fautes» peut- » être eh a-Ml fait. Il est des temps où les intentions les » plus pures ne suffisent pas pour diriger, où elles égarent. » L'expérience seule pouvait avertir, elle ne sera pas per- » due. Je veux tout ce qui sauvera la France. Mes sujets » ont appris, par de cruelles épreuves, que le principe de » la légitimité des souverains est une des bases fonda- » mentales de l'ordre social, la seule sur laquelle puisse » s'établir, au milieu d'un grand peuple, une liberté sage » et bien ordonnée. Cette doctrine vient d'être proclamée » comme celle de l'Europe entière. Je l'avais consacrée » d'avance par ma Charte, et je prétends ajouter à cette

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» Charte toutes les garanties qui peuvent en assurer le » bienfait. L'unité du ministère est la plus forte* que je » puisse offrir; j'entends qu'elle existe, et que la marche y> franche et assurée de mon conseil garantisse tous les

> intérêts et calme toutes les inquiétudes. On a parlé, » dans ces derniers temps, du rétablissement de la dtme » et des droits féodaux. Cette fable, inventée par l'ennemi » commun, n'a pas besoin d'être réfutée. On ne s'attendra » pas que le Roi de France s'abaisse jusqu'à repousser » des calomnies et des mensonges. Le succès de la trahi- » son en a trop indiqué la source. Si les acquéreurs des » domaines nationaux ont conçu des inquiétudes , la » Charte aurait dû suffire pour les rassurer. N'ai-je pas » moi-même proposé aux Chambres et fait exécuter des » ventes de ces biens? Cette preuve de ma sincérité est » sans réplique. Dans ces derniers temps, mes sujets de » toutes les classes m'ont donné des preuves égales » d'amour et de fidélité ; je veux qu'ils sachent combien y> j'y ai été sensible, et c'est parmi tous les Français que » j'aimerai à choisir ceux qui doivent approcher de ma

> personne et de ma famille. Je ne veux exclure de ma » présence que ces hommes dont la renoipmée est un su- » jet de douleur pour la France et d'effroi pour l'Europe. * Dans la trame qu'ils ont ourdie, j'aperçois beaucoup de » mes sujets égarés et quelques coupables ; je promets, » moi qui n'ai jamais promis en vain (l'Europe entière

> le sait), de pardonner aux Français égarés tout ce qui » s'est passé depuis le jour où j'ai quitté Lille au milieu

» de tant de larmes jusqu'au jour où je suis entré dans » Cambrai au milieu de tant d'enthousiasme. Mais le sang » de mes enfants a coulé par une trahison dont les an- » nales du monde n'offrent pas ^'exemple. Celte trahison » a appelé l'étranger au cœur de la France. Chaque jour » me révèle un désastre nouveau. Je dois donc, pour la » dignité de mon trône, pour l'intérêt de mes peuples, » pour le repos de l'Europe, excepter du pardon les ins- » tigateurs et les auteurs de celte trame horrible. Ils » seront désignés à la vengeance des lois par les deux » Chambres que je me propose de rassembler incessam- » ment. Français,'tels sont les sentiments que rapporte au » milieu de vous celui que le temps n'a pu changer, que » le malheur n'a pu fatiguer, que l'injustice n'a pu abattre. » Le Roi, dont les pères régnent depuis huit siècles sur » les vôtres, revient pour consacrer ses jours à vous dé- » fendre et à vous consoler. »

Telle fut cette proclamation de Cambrai, si souvent rappelée depuis. Malgré le vague de quelques expressions, elle était l'œuvre d'une haute sagesse. On l'avait habilement calculée pour rassurer les esprits contre la crainte d'une réaction, pour séparer les grands coupables de la foule de leurs adhérents, pour attirer les amis de la liberté, pour ouvrir à la masse de la nation les voies d'une conciliation honorable. Le ton de paternité sentimentale qui y régnait, et qui peut blesser le goût ralBné et dédaigneux de notre génération, était conforme à celui de celte époque, et il avait d'ailleurs, dans ce cas particulier, l'avantage de

donner plus de force aux promesses d'indulgence. Les courtisans, le parti de Monsieur, s'indignèrent d*un tel langage qui, suivant eux, abaissait la dignité de la cou-* ronne, et encourageait la révolte par Fespérance de Timpunité. Ils témoignèrent un vif ressentiment contre les ministres étrangers dont le concours avait assuré le triomphe de M. de Talleyrand,

Plus le manifeste de Cambrai déplaisait à ce partie plus on avait lieu de croire qu'il produirait un effet favorable sur ceux qu'on se proposait de ramener. Il ne tarda pas à être connu et même publié à Paris, où la presse royaliste haussait peu à peu le ton. Déjà elle s'enhardissait à faire l'éloge de Louis XVIII. Bien des obstacles s'élevaient pourtant encore contre le rétablissement du trOne des Bourbons.

M. de YitroUes travaillait, avec son activité ordinaire, à leur recruter des partisans. Il n'avait pas craint de faire proposer au maréchal de Grouchy, pendant que ce dernier était encore à Soissons, de se déclarer pour le Roi et de prendre, avec l'armée qu'il commandait, la cocarde blanche , mais le maréchal répondit, à ce (}u'on assure) que Louis XVIII et la cocarde blanche étaient également impossibles, ajoutant que si l'on voulait le duc d'Orléans avec la cocarde tricolore, il était prêt à le faire proclamer. M. de VitroUes, qui frappait, pour ainsi parler, à toutes les portes, crut ^ussi pouvoir s'adresser au fameux révolutionnaire Merlin de Thionville, qui, au dire d'une grande dame du parti royaliste, était complètement rallié à la

cause de> la légitimité et offrait de mettre à son service vingt mille fédérés, moyennant de sérieuses garanties pour les hommes et les choses derla Révolution. Il eut un en* tretien avec lui et lui demanda si la présence dans le conseil du Roi d'un homme compromis dans les actes les plus graves de l'époque conventionnelle aurait à ses yeux le caractère d'une semblable garantie. Merlin de Thionville comprit qu'il s'agissait de Fouché, et l'expression de rage et de fureur qui éclata sur sa physionomie dut faire com * prendre à son interlocuteur qu'il n'y avait aucun parti à tirer de lui.

M. de Vitrolles continuait, d'ailleurs,, à voir tous les jours le duc d'Otrante, et le pressait de donner suite à ses promesses, mais ce dernier, quelque décidé qu'il fût en réalité à agir en faveur des Bourbons, parce que ses communications avec le duc de Wellington ne lui laissaient plus de doutes sur les intentions des alliés, se trouvait dans une situation difficile qui lui imposait de grands ménagements. Il fit entendre à M. de Vitrolles que n'ayant la majorité pour ce qu'il projetait ni dans les Chambres, ni dans la commission de gouvernement, et déjà en butte à de véhéments soupçons, il ne pouvait agir seul, qu'il avait besoin d'un puissant appui, et que cet appui ne pou* vait venir que du ministre de la guerre, que le maréchal Davoust ayant l'armée dans sa main et ne pouvant être soupçonné de royalisme, ce qui donnerait un grand poids à sa parole, il fallait s'efforcer d'obtenir de lui la déclaration éorite qu'on n'était pas en état de défendre Paris, et des

généraux alliés la promesse de suspendre les hostilités si Louis XYIII était proclamé, que, muni de ces assurances, lui; Fouché, n'hésiterait plus4 proposer aux Chambres le retour des Bourbons.

Le^ conditions ainsi proposées à M. de Yitrolles étaient difficiles à remplir. Elles ne le découragèrent pourtant pas. Ne connaissant pas le ministre de la guerre, il entra en relations avec lui par l'intermédiaire du maréchal Oudinot. Dans une longue conférence qui eut lieu pendant la nuit, il lui dit que le Roi, s'il remontait sur son trône, ne voulait gouverner que nationalement et avec un ministère national; il s'attacha aussi à le rassurer contre la crainte d'une réaction et sur le sort de l'armée. Le ministre, qui recevait en ce moment les nouvelles les plus alarmantes sur les progrès de l'ennemi, sur la désorganisation d'une partie des forces destinées à le combattre» et sur l'état des départements de l'Ouest et du Midi, où l'agitation royaliste commençait à se réveiller, ne repoussa pas ces ouvertures. Il eût voulu des garanties plus formelles des intentions royales, mais M. de Yitrolles n'étant pas en mesure de les lui fournir, il dut se contenter de sa parole, et il consentit à écrire, en quelque sorte sous sa dictée, la lettre demandée par Fouché.

Ce dernier, en possession du document auquel il attachait une si haute importance, réunit le lendemain, 27 juin, aux Tuileries, un grand conseil composé des membres de la commission executive, des ministres à portefeuille et des

ministres d'État, du président et des vice-présidents de la

Chambre des représentants, du président et des secrétaires de la Chambre des pairs. L'objet de cette réunion était la recherche des mesures les phis propres à assurer le salut de la patrie. Fouché ouvrit la délibération par un exposé dans lequel il peignit des plus sombres couleurs la situation du pays. Ne laissant apercevoir aucune ressource et s'abstenant lui-même d'ouvrir un avis, il invita tous les assistants à faire connaître le leur. Puis, voyant que tous gardaient le silence ou se déclaraient incompétents, ou se bornaient à provoquer de plus amples explications, des informations plus complètes, il se tourna vers le maréchal Davoust et, tenant à la main la lettre qu'il venait de recevoir de lui, l'invita à communiquer au Conseil l'opinion et les faits qui y étaient consignés. Davoustdéclara que connaissant les ressources disponibles, l'état et l'esprit de l'armée, il ne croyait pas possible de tenir tète à l'ennemi, et que, dans sa conviction, le seul moyen de prévenir des malheurs irréparables, c'était de rappeler les Bourbons, à condition que le Roi .entrerait dans Paris sans garde étrangère, qu'il prendrait la cocarde tricolore, qu'il donnerait une amnistie complète, sans exceptions, qu'il maintiendrait les deux Chambres, que tous les fonctionnaires conserveraient leurs places, l'armée ses grades, pensions, honneurs et prérogatives, et que la Légion d'honneur serait garantie.

Un silence de plusieurs minutes suivit cette déclaration du ministre de la guerre. MM. Dupont de l'Eure et Thibaudeau le rompirent enfln pour repousser, en termes

énergiques, Fidée d*un recours aux Bourbons, et pour demander qu'en réorganisant fortement Tannée on se préparât à une vigoureuse résistance , mais leur voix ne trouva pas d'écho. Fouché, voyant la résignation de la grapde majorité du conseil, invita les présidents des deux Chambres à les préparer aux résultats dont on semblait reconnaître la nécessité, et on allait se séparer lorsque Farrivée d'une dépêche des plénipotentiaires envoyés aux souverains étrangers vint donner aux esprits une autre impulsion .

M. de La Fayette et ses collègues, trouvant encore à Laon Tarrière-garde de l'armée française en retraite, s'y étaient arrêtés pour attendre les passe-ports qu'on avait fait demander pour eux aux généraux ennemis. Ces passeports leur étaient parvenus dans la journée du 26, et ils étaient partis aussitôt, par la route de Metz, dans la direction de Manheim et d'Heidelberg, croyant rencontrer les souverains dans une de ces deux villes. On leur avait donné pour les accompagner le prince de Schoenbourg, aide de camp du maréchal Blûcher. Avant de se mettre en route, ils avaient essayé d'entrer en communication directe avec le maréchal et avec le duc Wellington, dans l'espérance d'obtenir une suspension d'armes, l'abdication de Napoléon leur paraissant faire disparaître toute cause de guerre ; mais les deux généraux alliés, ne partageant pas cette opinion, et ne voulant traiter qu'à Paris, s'étaient refusés à les voir. Cependant, le prince de SChœnbourg, et un autre aide de camp du général prussien, le comte de

Nostitz, pressés par eux de questions sur les intentions des puissances coalisées, leur avaient répondu que la France ne serait nullement contrainte dans le choix de son gouvernement, que le& alliés n'attachaient aucune importance à la restauration des Bourbons et que la seule difficulté sérieuse tenait à la personne de Napoléon, les puissances ne pouvant manquer d'exiger des précautions efficaces pour qu'il ne pût jamais reparaître sur la scène du monde; ils avaient aussi fait entendre qu'un armistice pourrait être obtenu moyennant la remise d'un certain nombre de forteresses à titre de garanties contre les efforts du parti impérialiste, et que, si le gouvernement français envoyait sans retard des commissaires exclusivement chargés de négocier cet armistice, ils seraient accueillis.

Les plénipotentiaires avaient saisi avec empressement tout ce qui, dans les paroles des deux aides de camp, pouvait admettre une interprétation tant soit peu favorable; sans s'attacher suffisamment à distinguer ce que ces officiers avaient déclaré par ordre de leur chef de ce qu'ils avaient pu y ajouter d'après leurs impressions personnelles et dans l'entraînement de la conversation, sans tenir compte d'ailleurs de cette circonstance, que le maréchal Blûcher était, de tous les glènéraux ennemis, le plus étranger aux combinaisons politiques , ils avaient conclu du langage de ses représentants que la France serait libre de se donner le gouvernement qui lui conviendrait et qu'on ne lui imposerait pas les Bourbons. Sous l'empire

de celte préoccupation, ils s'étaient empressés, avant de partir pour l'Allemagne, d'écrire à la commission executive, en lui rendant compte de cet entretien, qu'ils espéraient voir prendre un cours heureux aux négociations, que le choix des commissaires chargés de traiter d'une suspension d'armes pourrait y influer, et qu'on ne saurait trop leur recommander de dire aux alliés que Napoléon n'avait pas en France un parti considérable; ils avaient ajouté que l'évasion de Napoléon avant l'issue des négociations serait regardée comme une preuve de mauvaise foi de la part de la France et, pourrait compromettre essentiellement ses intérêts.

Telle était la substance de la dépêche arrivée aux Tuileries, au moment où le grand conseil convoqué par le duc d'Otrante était sur le point de se séparer. Elle y produisit un assez grand effeL Les membres du conseil, que la nécessité seule pouvait, pour la plupart, ramener aux Bourbons, se dirent naturellement qu'il n'était plus si urgent d'aller au-devant de Louis XVIIL Fouché luimême, quelque contrariété qu'il en éprouvât, se crut obligé de reconnaître que les informations transmises par les plénipotentiaires changeaient la face des choses. Sur sa proposition, on décida que Napoléon serait placé sous une stricte surveillance, et que des commissaires seraient envoyés aux générçiux ennemis pour négocier Tarmistice. On convint, d'ailleurs, de ne rien communiquer au public, ni même aux Chambres, de ce qui s'était dit au commencement de la séance.

Foucbé s'occupa aussitôt de la nomination des commissaires qui devaient se rendre au quartier général des Anglais et des Prussiens. Il désigna le général comte de Valence» M. Flaugergues, le général Andréossy et M. Boissy d*Anglas avec M. de Labesnardiëre, directeur du ministère des affaires étrangères sous M. de Tadeyrand et créature de ce ministre qu'il avait accompagné au Congrès de Vienne. Ce dernier choix était singulier. Le duc de Vicence en fit la remarque, mais Fonché répondit qu'on avait besoin d'un homme instruit des formes diplomatiques. En général, on pouvait remarquer que ces commissaires appartenaient à une nuance d'opinion bien moins hostile à la légitimité que les plénipotentiaires envoyés aux souverains. Les instructions qu'on leur donna leur prescrivaient d'essayer de faire accepter la rivière de Somme comme ligne de démarcation entre l'armée française et les armées alliées pendant la durée de l'armistice; si cette ligne ne leur était pas accordée, ils devaient en proposer une autre entre la Somme et l'Oise, à vingt lieues de Paris au moins ; dans le cas où l'on exigerait la remise de places fortes, ils étaient autorisés à en offrir une seule, pourvu que l'armistice fût étendu indéfiniment jusqu'à la conclusion de la paix ; enfin, il leur était enjoint de se borner à entendre les propositions ou les insinuations qui leur seraient faites sur le gouvernement futu,r dp la France et à en rendre compte.

Partis de Paris le 28 juin, ils s'attendaient à ne trouver les forces ennemies que du côté de Noyon. A peine avaient-

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