VIII
> ger le crime et aux hommes d'État pour sauver la • société.... »
Lorsque le minisire eut quitté la tribune, M. Mole fit remarquer que la Chambre, investie maintenant de fonctions judiciaires, ne pouvait plus penser à voler une adresse sur le fait dont le jugement lui était soumis, et que tout ce qu'elle pouvait faire, c'était de charger son bureau d'aller porter au Roi l'hommage de sa profonde douleur. Cet avis fut adopté, et le bureau, auquel la Chambre se joignit tout entière, se rendit sur-le-champ aux Tuileries. Le chancelier, en s'acquittant de la commission qu'il venait de recevoir, eut soin d'ajouter qu'au moment où l'ordonnance royale était venue conférer à la pairie un caractère judiciaire, elle délibérait sur une adresse dans laquelle elle voulait promettre de concourir de tout son pouvoir aux mesures exigées par les circonstances. Peu d'heures après, la députation de Tautre Chambre, suivie également de la plus grande partie de ses membres, vint présenter au Roi l'adresse votée le matin. Le Roi remercia les Chambres des sentiments qu'elles lui exprimaient et du concours qu'elles promettaient aux propositions qu'il leur ferait très-prochainement pour préserver VÊtat des dangers dont Vattentat de ce jour n'avertissait que trop.
Le gouvernement s'occupait, en effet, de la préparation des lois d'exception que le côté droit s'étonnait, s'indignait presque, de n'avoir pas vu présenter encore. Le lendemain, IS février, dans l'après-midi, il se tint chez le
Roi un conseil de cabinet composé des ministres à portefeuille, du duc de Lévis, du comte Garnier, du marquis de Fontanes, ministres d'État, et de M. Mounier, conseiller d'État, dans lequel on arrêta définitivement les projets dont le principe avait été adopté dès la veille en cçnseil des ministres. Le Roi y parla avec une vive émotion de l'attaque dirigée contre M. Decazes par M. Glausel de Goussergues. c Les royalistes, » dit-il, c me portent » le dernier coup; ils savent que le système de » M. Decazes est aussi le mien, et ils l'accusent d'avoir
> assassiné mon neveu. Ge n'est pas la première calom- » nie qu'ils lancent contre moi. Je veux sauver notre » pays sans les ultras^ s'il est possible. Gherchons une
> majorité en dehors des amis de M. Glausel et de M* de » La Bourdonnaye. •
Louis XVIII, on le voit, était loin encore de penser à se séparer de M. Decazes et à chercher dans la droite le point d'appui de son gouvernement. M. Decazes luimême, bien que le mauvais état de sa santé, l'irritation de sa poitrine, réchauffement de son sang augmenté par les agitations de ces deux journées, lui donnassent le besoin du repos, ne pouvait songer à abandonner volontairement, dans une telle crise, la direction des affaires.
Un orage formidable commençait à se former contre lui, et l'on put dèsce jour en signaler les symptômes dans la chambre des députés. Après la lecture du procès-verbal de la veille, qui disait que la Ghambre avait repoussé par un mouvement violent d'improbation la proposition
de M. Clausel de Goussergues^ M. de Saint-Cncq exprima son profond regret de ce qu'un senlimentd'animosité particulière se fût mêlé à la manifestation d'une grande douleur publique, et, pour ne laisser aucun doute sur Timpression que la Chambre en avait reçue, il demanda qu'elle fût conslatée par une délibération spéciale. Une vive agitation éclata sur les bancs de la droite. MM. Cornet d'Incourt et Benoît soutinrent que le procès-verbal n'aurait pas môme dû pàrlerde l'improbationde la Chambre, personne n'ayant le droit de qualifier une proposition avant qu'elle n'ait été développée et qu'elle ne soit devenue l'objet d'une délibération; maisM.Courvoisier, enchérissant sur M. de Saint-Crîcq, demanda, dans le langage le plus véhément, que le mot à*indignation remplaçât dans le procès-verbal celui à'improbation^ trop faible suivant lui. Violemment interrompu par plusieurs membres de la droite, par M. de Castelbajac surtout, qui protestait, au nom de ses amis politiques, contre'J'existence du sentiment que l'on voulait imputer à la Chambre, il insista avec plus de chaleur encore pour qu'on fît justice d'une accusation complètement irrégulière dans sa forme, téméraire et calomnieuse, insultante, non-seulement pour le ministre, mais pour le Roi lui-même qui l'avait choisi et qui le maintenait au pouvoir, et pour la Chambre dont l'enceinte devenait le théâtre des élans les plus scandaleux de la passion. Des voix nombreuses appuyèrent cette proposition accueillie à droite par de vifs murmures. M. Clausel de Coussergues s'écria que, s'il avait manqué aux formes.
une telle faute était excusable le jour où l'on avait vu périr le dernier héritier du sang de Louis XVI; qu'en accusant M. Decazes, il avait parlé selon sa conviction, et qu'on ne pouvait supposer qu'il fût animé contre lui d'un ressentiment personnel, puisqu'il ne lui avait parlé qu'une seule fois, en 1815, en faveur de deux bonapartistes persécutés; qu'au surplus, il allait déposer sur le bureau une proposition d'accusation rédigée dans les formes, et qu'il suppliait la Chambre de vouloir bien en entendre le développement dans le plus bref délai. Il remit en effet au président, une proposition nouvelle un peu moins absurde que la première : M. Decazes y était seulement accusé de trahison. Au milieu de l'émotion générale, M. de Sainle-Aulaire, beau-père du président du conseil, s'était élancé à la tribune. Après avoir dit que, la veille, il avait cru devoir respecter la profonde douleur de la Chambre et dédaigner une accusation insensée; mais, ajouta-t-il, « puisque M. Clausel^ au lieu de permettre
• qu'on attribue sa démarche d'hier à une douleur trop » légitime... persiste dans une accusation qui n'est que
• le monument de sa démence... je ne m'oppose pas à » ce que sa proposition soit consignée au procès-ver- » bal... Je me borne à demander que la réponse que j'y » fais y soit aussi consignée. Cette réponse ne sera pas » longue; je lui dirai seulement : Vous êtes un calomnia- » teuri » Un profond silence suivit celte vigoureuse apostrophe. M. Clausel de Coussergues, sans quitter sa place, se borna adiré : « La France jugera. » La Chambre, à
une immense majorité, passa à Tordre dn jour sur la proposition faite par M. Cornet d'Incourt de retrancher du procès-verbal de la veille le passage où il était question de rimprobation qu'avait soulevée la proposition de M. Clausel de Coussergues, M. Courvoisier retira la sienne, et la séance fut suspendue en attendant une communication du gouvernement que le ministère avait fait annoncer.
A cinq heures, le président du conseil, suivi de tous ses collègues, entra dans la Chambre. Toute sa personne portait les traces de la souffrance. D'une voix tellement faible qu'on avait peine à l'entendre, il donna lecture du nouveau projet de loi sur les élections. Quant à l'exposé des motifs, il le déposa sur le bureau, les cruelles préoccupations du moment ne permettant guère, dit-il, la lecture d'un travail étendu, rempli de raisonnements et de faits, et il se contenta d'énoncer quelques considérations générales, tant sur les bases de ce. projet que sur la nécessité d'opposer aux menaces du parti anarchique et à la funeste doctrine de la souveraineté populaire l'autorité constitutionnelle du Roi et des Chambres. D'un ton qui n'indiquait pas une confiance absolue, il exprima l'espérance que les députés jugeraient la proposition du gouvernement sans crainte des factieux comme sans complaisance pour le pouvoir. Le ministre des affaires étrangères lui succéda à la tribune et présenta un autre projet de loi portant, en substance, que tout individu prévenu de complot ou de machinations contre la personne du Roi, la sûreté de l'État et les personnes de la
famille royale, pourrait, jusqu'à la fin de la prochaine session des Chambres, sans qu'il y eût nécessité de le traduire devant les tribunaux, être arrêté et détenu en vertu d'un ordre donné en conseil des ministres et signé de trois d'entre eux. « La fermentation des esprits, » dit M. Pasquier,« s'était apaisée; on espérait des jours tran- » quilles et sereins, mais, depuis un an, cette fermenta- * tion s'est renouvelée et accrue jusqu'à un degré auquel » elle ne s'était jamais élevée ; nous venons d'en recueil- » lir le fruit trop amer. Cet attentat n'est-il que le crim^ » d'un fanatique aveuglé et égaré par les opinions per- » verses qui se publient chaque jour avec impunité?... » Ne se lie-t-il à aucun complot ?... Ne sommes-nous pas » trop suffisamment avertis par ce coup imprévu qu'il » nous faut veiller à la conservation de ce trône antique > et sacré dont une main sacrilège vient d'abattre le plus » jeune rejeton ? Le ministère n'hésite pas à le croire.. . » Le pouvoir temporaire que nous demandons sera exercé » avec toute la circonspection que son importance exige. . . »
Malgré les efforts de MM . de Ghauvelin et de La Fayette, qui demandaient qu*à raison de la gravité de la matière l'examen du projet de loi dans les bureaux fût renvoyé à trois jours de là, une forte majorité décida qu'on s'en occupepait dès le lendemain.
M. Pasquier, en le présentant, avait déclaré qu'il se rattachait à un ensemble de mesures qui comprenait aussi la circulation des journaux et écrits périodiques. En ce moment même, M. Decazes, quittant le Palais-Bourbon, se
transportait au Luxembourg où il présentait, en effets à la chambre des pairs un projet dont voici le résumé : les journaux et écrits périodiques ou semi-périodiques ne devaient plus paraître qu'avec l'autorisation du Roi, et ils étaient soumis à une censure préalable surveillée par une commission de trois pairs, de trois députés et de trois magistrats inamovibles ; ces dispositions devaient rester en vigueur jusqu'au 1®' janvier 1825. Suivant l'exposé des motifs, cette proposition était imposée par la nécessitéetégalementréclamée par l'intérêt du trône et par celui du maintien de nos institutions; les aveux, ou plutôt les apologies de l'assassin, faisaient trop voir quels étaient les fruits détestables des maximes perverses, des doctrines subversives de l'ordre social, des principes régicides prêches avec tant d'ardeur depuis que tout frein avait été ôté à la licencô des journaux; Texpérience avait démontré l'insuffisance de la répression judiciaire. Le ministre ^ promettait, d'ailleurs, que, malgré le rétablissement de la censure, tous les actes du gouvernement et de Tadministration continueraient à recevoir la plus grande publicité, qu'ils seraient librement appréciés, que la loi proposée ne gênerait pas la discussion des matières politiques et qu'elle en préviendrait seulement l'odieux abus.
A l'ouverture de cette séance, le duc de Fitz-James qui, la veille, avait désigné les hommes du 20 mars comme les inspirateurs du crime de.Louvcl, comprenant apparemment l'inconvenance d'un pareil langage dans
une assemblée où siégeaient un grand nombre de fonctionnaires publics des Cent-Jours, avait expliqué qu'il n'avait eu en vue que les auteurs de la révolution par laquelle Bonaparte avait ressaisi sa puissance, et qu'il n'entrerait jamais dans sa pensée que des sentiments de haine contre la famille royale eussent pu se conserver parmi ceux que le Roi avait comblés de ses bienfaits.
On pouvait croire en ce moment que les lois d'exception ne rencontreraient pas dans les Chambres de difficultés sérieuses, et que la droite, qui les avait appelées avec tant d!impatience , s'unirait aux amis des ministres pour vaincre la résistance de la gauche, mais les choses allaient prendre une toute autre direction .
L'irritation des ultra-royalistes croissait de moment en moment. Le langage des salons avait repris la sombre fureur des mauvais.tempsde 1815. Comme à cette époque, les femmes s'y faisaient remarquer par la violence de leurs propos. On exprimait hautement le regret que l'adoucissement des lois pénales ne permît plus d'employer contre l'assassin des supplices seuls proportionnés, disait-on, à l'énormité de son forfait, des tortures qui lui auraient arraché le nom de ses complices; car on voulait absolument qu'il eût des complices, et ceux qui auraient osé faire entendre qu'il n'en avait peut-être pas, que son crime pouvait être un crime isolé, ceux-là se seraient exposés à être considérés comme des révolutionnaires intéressés à ce qu'on ne découvrît pas la vérité. Quant à
M, Decazes, la réprobation sous laquelle on essayait de Taccabler avait pris un caractère d'exagération frénétique, et si M. Clausel de Coussergues n'avait trouvé dans la Chambre qu'un bien petit nombre d'adhérents, il avait pour lui les sympathies d une portion considérable de la •société aristocratique. Dans les casernes des gardes du corps et de la garde royale, dans les cafés fréquentés par les officiers de ces corps d'élite, des sentiments analogues se manifestaient avec le même emportement. Plusieurs de ces jeunes gens, armés de bâtons, envahirent le café Lemblin, lieu ordinaire de réunion des officiers à demisolde, en poussant des vociférations contre les libéraux; La pensée de profiter de ce mouvement des esprits pour renverser le ministre que détestait le plus le par,ti ultra-royaliste, mais que la faveur royale avait jusqu'alors soutenu contre toutes les attaques, de faire pour cela violence au monarque par des moyens auxquels on n'eût osé recourir dans d'autres circonstances, mais qui pouvaient alors trouver l'apparence d'une excuse dans les émotions d'una grande douleur publique, cette pensée audacieuse se présenta à un homme dont la destinée fut constamment, pendant la Restauration, de jouer un grand rôle dans les moments de crise violente pour retomber dans une sorte de nullité dès que là crise était passée. M. de Vitrolles, animé depuis longtemps d'un ressentiment implacable contre M. Decazes qui, après l'incident de la fameuse note secrète, lui avait fait retirer la dignité de ministre d'Étal, crut que le moment était venu de se venger en
amenant un revirement politique dans lequel il espérait trouver pour lui-même de nouvelles chances de fortune. Dans la journée même qui avait suivi la mort du duc de Berry, il était parvenu à pénétrer auprès de Monsieur, bien que ce prince, dans son accablement, eût déclaré ne vouloir recevoir personne. Ce qui se passa dans cet entretien n'est rapporté que dans les Mémoires encore inédits de M- de Vitrolles. On peut mettre en doute l'exactitude de quelques détails, mais la suite des faits semble prouver que le fond de son récit est vrai^ Après quelques moments donnés aux épanchements de la douleur paternelle, M. de Vitrolles exposa sans ménagement l'objet dç sa visite. « La position de Monsieur, » dit-il, t est d'autant plus malheureuse qu'il ne peut s'abandonner entièrement à ses larmes et que ses intérêts exigent qu'il y fasse trêve un moment. Monsieur ne peut rester aux Tuileries; il s'y trouve sous la toute - puissance de M. Decazes; sa position y est presque humiliée; il doit se retirer à TÉlysée. Là, du moins. Monsieur sera sans contact avec un insolent favori qui l'écrase; il pourra ouvrir sa maison, voir plus de monde, en un mot, vivre en public et se montrer. » Monsieur écoutait sans répondre avec une sorte ie distraction. M. de Vitrolles eut alors la hardiesse de lui faire une proposition bien étrange. Prévoyant le cas où l'enfant dont la duchesse de Berry était grosse se trouverait être une fille, il demanda ce que deviendrait la monarchie. L'avènement possible de la branche d'Orléans effrayerait
tous les royalistes. La branche d'Espagne pourrait penser, d'ailleurs, à faire valoir ses droits en dépit de ses renonciations dont la validité avait été souvent contestée. Pour prévenir les dangers d'une telle situation, Monsieur devait se remarier. L'infortuné prince s'étant récrié contre une pareille proposition faite dans un pareil moment, M. de VitroUes répondit que, dans les conjonctures où Ton se trouvait, le père devait céder la place à l'homme politique, et qu'il appartenait à* la France et à la monarchie avant d'apparteçir à sa douleur. Poursuivant le développement de sa pensée, il ajouta que la femme qui semblait le mieux convenir à Monsieur, était la duchesse de Lucques, l'ancienne reine d'Étrurie, fille du roi d'Espagne Charles IV, sœur de Ferdinand VII, veuve d'un Bourbon de la branche de Parme, et mère d'un fils de vingt ans que l'on appellerait en France, qui, nommé colonel d'un régiment de la garde, puis pourvu de commandements plus importants, deviendrait pour les royalistes un prétendant du sang de Louis XIV, dont, en cas de besoin, on déciderait l'àvénement par une simple affaire de garde royale. S'il faut s'en rapporter à M. de Vitrolles, ces explications parurent faire une vive impression sur Monsieur, qui le pressa de questions sur Tâge, la figure et les habitudes de la duchesse dé Lucques. On peut soupçonner que les choses ne se passèrent pas tout à fait amsi, que Monsieur, dont le cœur était aussi bon que son esprit était léger, ne se laissa pas aussi facilement distraire de son malheur, et que M. de Vitrolles, en écri-
vant ce récit longtemps après révénement, lorsque ses souvenirs pouvaient s*être beaucoup affaiblis, aura été entraîné par le désir de donner une grande idée de sa propre habileté et de Tinfluence qu'il exerçait sur ce prince. H raconte aussi qu'étant allé, le lendemain, faire part à Madame du conseil qu'il avait donné à son beaupère, elle l'approuva complètement, et que ce projet reçut l'assentiment d'une sorte de conseil intime auquel assistaient les hommes dont Monsieur écoutait habituellement les avis. Tout cela est bien extraordinaire. Ce qui n'est pas douteux, c'est que l'idée du mariage de Monsieur s'offrit alors à un certain nombre de royalistes. On en trouve la trace dans le Journal des Débats et dans le Conservateur^ où M. de Chateaubriand se chargea de l'insinuer. « Si un prince chéri écoutait nos vœux I » disait-il, c Joseph orna le foyer de Jacob dans sa matu- V rite et transmit aux rois d'Israël ses bénédictions. » Quoi qu'il en soit, ce n'était là qu'une éventualité d'avenir qui, dans la pensée du parti, fit bientôt place à des préoccupations plus immédiates. Pendant le long entretien que M. de Vitrolles avait eu avec ^lonsieur et qui ne s'était terminé qu'à onze heures du soir, ce prince lui avait paru trop abattu, trop incertai%(jjour qu'il osât lui'expliquer bien nettement l'objet réel de sa visite. Le commandement de la garde royale se trouvant en ce moment confié au seul des majors-généraux qui fût connu pour appartenir aux opinions de l'extrême droite, le maréchal duc de Bellune, M. de Vitrolles était venu avec
rîntention de demander à Monsieur un mot d'écrit qui le mît à même d'agir, dans un cas imprévu, auprès de ce maréchal. Avant de se retirer, « j'aurais voulu, » dit-il d'un ton d'indifférence affectée, « obtenir de Monsieur, » pour le duc de Bellune, un mot qui me permît de le » voir de sa part. » — t Mais vous n'avez pas besoin » d'un mot de moi pour cela, » répondit le comte d'Artois, € vous pouvez vous servir de mon nom si vous avez » à lui parler. » M. de Vitrolles n'insista pas.
On dit, mais le fait n'est pas certain, qu'il y eut chez lui, cette nuit même, une réunion des royalistes les plus ardents, dans laquelle on aurait adopté le projet de faire agir Monsieur pour renverser M. Decazes, en lui persuadant que la sûreté de la famille royale était à ce prix. M. de Vitrolles affirme lui-même, dans ses Mémoires, que là nécessité absolue d'obtenir le renvoi de M. Decazes fut reconnue le lendemain, dans ce même conseil des confidents de Monsieur où il prétend que fut approuvée l'idée du mariage avec la duchesse de Lucques.
Dès le 15, au matin, les journaux ultra-royalistes, qui, sans doute, avaient reçu le mot d'ordre, donnèrent le signal de l'attaque contré le président du conseil. La Quotidienne morfitrait dans l'assassinat du duc de Berry la conséquence des doctrines régicides qui se publiaient, disait-elle, sous les auspices du pouvoir. La Gazette de France déclarait qu'on ne pouvait laissera la tête. du gouvernement des ministres dont la complicité morale avec Louvel était incontestable. Le Drapeau blanc disait
que les vrais coupables étaient les écrivains factieux qui, depuis longtemps, prêchaient la révolte et le sacrilège, les députés indignes et parjures qui avaient défendu un prêtre assassin, et surtout Thomme funeste qui avait réchauffé, nourri, caressé, déchaîné le tigre révolutionnaire. € Oui, M. Decazes, » ajoutait M. Martainville, €* c'est vous qui avez tué le duc de Berry.... Pleurez des » larmes de sang, obtenez que le ciel vous pardonne ; la » patrie ne vous pardonnera pas. » Le président du conseil fit dénoncer à la justice cette agression sauvage qui le vouait à la vengeance des partis.
Il paraît que Monsieur ne céda pas sans quelque résistance, ou du moins sans quelque hésitation, à Tintrigue qui essayait de l'entraîner. J'ai dit que, le 14, il n'avait voulu recevoir personne, et que M. de Vitrolles seul avait pu arriver jusqu'à lui. Le lendemain, le jour même où parurent les articles que je viens d'indiquer et où les lois d'exception furent portées aux Chambres, il consentit à recevoir la visite des ministres qui venaient lui offrir leurs respectueuses condoléances- M. Decazes, qu'une circonstance accidentelle avait empêché de se joindre à ses collègues, se disposait à se rendre à son tour au pavillon Marsan, lorsqu'un ami du comte de Bruges, le général d'Ambrugeac, intermédiaire habituel des relations du président du conseil avec cet aide de camp de Monsieur, vint lui dire, de sa part, qu'il le félicitait de ne s'être pas présenté avec les autres ministres, qu'il avait reconnu sa prudence dans cette abstention, et qu'il s'en réjouissait
d'autant plus que, s'il était venu, il ne serait probablement pas sorti vivant de la salle des gardes du corps, tant leur irritation contre lui était grande. A cet étrange compliment, M. Decazes ne répondit qu'en demandant ses chevaux, et comme l'envoyé de M. de Bruges essayait de le retenir en lui annonçant qu'il avait bien des choses à lui raconter et en lui demandant s'il n'avait pas entendu ce qu'il venait de lui dire : t C'est parce que je l'ai en- » tendu, » lui répliqua-t-il, t que je hâte ma visite à » Son Altesse Royale, bien convaincu que MM. les gardes » du corps ont été calomniés. » — c Au nom du ciel, » s'écria le général d'Ambrugeac, « laissez-moi le temps 9 de prévenir M. de Bruges! » — t Hâtez-vous donc, si x> vous le désirez, » reprit le ministre; t j'ai encore quel- » ques signatures à donner, et annoncez-lui ma visite. » Un moment après, il arrivait chez Monsieur, accompagné du ministre de la guerre qui, comme lui, n'avait pu y aller plus tôt. A leur aspect, les gardes du corps se levèrent et firent le salut militaire. Monsieur alla au devant d'eux avec empressement, prit la main de M. Decazes et, le remerciant de ses soins pendant la funeste nuit : « Nous » avons besoin de force, » lui dit-il, « pour prévenir les » maux que cet affreux malheur peut amener. Il faut que * nous sachions prendre sur nous. Je^suis très-touché de » votre sympathie. » Gomme M. Decazes s'excusait de n'être pas venu plus tôt en expliquant qu'il a vai fêté retenu aux Chambres par la présentation des projets de loi, « je » vous en remercie, • lui dit-il encore; « notre malheur
» ne doit pas nous faire oublier le service du Roi et les » dangers du pays. » Puis, il le reconduisit en lui serrant encore la main, et, à la sortie, les gardes du corps rendirent aux deux ministres les mêmes honneurs qu'à leur ;îrrivée.
Les pronostics de M. de Bruges, ne s'étaient donc pas réalisés, et M. Decazes pouvait penser qu'on avait seulement essayé de l'effrayer. Il n'est que trop vrai, pourtant, que de sinistres projets s'agitaient parmi les enfants perdus du parti, et qu'on pensait à recourir à la violence pour renverser le favori si les autres moyens ne suffisaient pas. Ce n'est pas sans répugnance que j'aborde le récit d& ces machinations ténébreuses et criminelles auxquelles les chefs respectés de l'opinion ultra-royaliste restèrent certainement étrangers. Il est difficile, ou plutôt il est impossible de faire exactement la part de chacun, de distinguer ce qui a pu être arrêté dans certains conciliabules de ce qui a été seulement proposé par des aventuriers tels que le général Donnadieu, ce que quelques-uns ont pu tenter de leur propre mouvement de ce quiaurait reçu la sanction d'une portion au moins du parti. Ce qui paraît certain, ce qu'ont toujours affirmé les hommes mêlés alors aux affaires publiques, c'est que des tentatives furent faites pour gagner les gardes du corps et une partie de la garde royale, c'est que le duc de Bellune reçut des propositions auxquelles il se refusa, mais que d'autres offrirent de se charger de Texécution du coup de main que l'on méditait. Il était question d'enlever VIII. 20
M. Decazes, soit chez lui, soU aux Tuileries; on sait ce qu'il faut entendre par l'enlèvement d'un souverain ou d'un ministre puissant. Les conspirateurs pensaient aussi à exciter contre lui un mouvement populaire ; on préparait, à cet effet, des écrits, des placards ; on se proposait, par une réminiscence classique, de promener dans les rues la chemise sanglante du duc de Berry.
Le gouvernement n'ignorait rien de tout cela. M. Decaizes, malgré l'ébranlement de sa santé, ne paraissait nullement abattu, et son attitude était calme et intrépide. Ses collègues se préoccupaient plus que lui des périls qui le menaçaient. On prit des mesures de précaution. On doubla le poste de l'hôtel occupé par le président du conseil. Les gardes du corps et une partie des officiers de la garde furent, dit-on, consignés dans leurs casernes.
Si les ultra-royalistes eussent tenté, en effet, un appel à la force, le gouvernement, ainsi averti, l'eût «probablement emporté, mais une attaque plus formidable se préparait dans le sein des Chambres.
Le côté droit, qui avait si impérieusement réclamé la présentation des lois d'exception et qui, dans les premiers moments, paraissait si pressé de les voter, avait tout à coup changé de tactique. Il était certain que le gouvernement, dans la discussion qui allait s'ouvrir, serait abandonné par ses alliés naturels, le centre gauche, et les doctrinaires ne paraissaient guères moins opposés que la gauche à la suspension de la liberté de la presse
et de la liberté individuelle. Ce n'était donc qu'avec l'appui de la droite unie au centre droit qu'on pouvait triompher de cette résistance. Les ultra-royalistes, dont toutes les pensées tendaient, en ce moment^ au renversement de M. Decazes, conçurent l'espérance d'y parvenir en se coalisant avec la gauche pour repousser les deux lois, mettre le ministère en minorité et le frapper d'impuissance. Suivant l'usage, on inventa un sophisme pour colorer une mauvaise action. On se dit que des pouvoirs extraordinaires remis entre les mains d'un tel ministre, qui était la source de tout le maU ne feraient qu'augmenter les dangers de la monarchie, et que,^dans l'intérêt même du trône, il fallait les lui refuser. On eut quelque peine à feire entrer M. de Villèle dans cette combinaison. Il finit pourtant par y consentir, et les députés de la droite, réunis chez M. Piet, décidèrent, à une très-grande majorité, qu'ils repousseraient la loi contre la liberté individuelle. C'était la seule qui fût, pour le moment; soumise à la chambre élective, le projet relatif à la censure ayant été porté à la chambre des pairs. Dans cette Chambre aussi, une coalition semblable se forma, pour la rejeter, par les soins de M. de Chateaubriand, de M. de Talleyrand et de M. Mole. Ce dernier, devenu l'i^dversaire passionné de ses anciens collègues, s'était rendu, de la part de M. de Talleyrand, auprès de M. de Villèle pour l'engager à ne pas refuser son concours dans la lutte qui se préparait contre M. Decazes.
Le 16, la chambre des pairs, au lieu de discuter im-
médiatement la loi de censure, résolut de nommer une commission pour l'examiner. Cette résolution était significatiye, d'autant plus que, dans un débat préparatoire au sein des bureaux, M. de Polignac et d'autres membres de la droite avaient parlé contre le projet. Ils avaient été appuyés par les doctrinaires et par la plupart des pairs de la promotion de Tannée précédente. Les commissaires furent choisis presque exclusivement dans les deux oppositions.
Il y avait tout lieu de craindre que la chambre des députés ne prtt une détermination semblable par rapport au projet suspensif de la liberté individuelle etiméme aa projet de loi électorale qui rencontrait aussi, dans le centre gauche, une vive opposition. M. Decazes, avec l'autorisation du Roi, s'efforça de ramener cette partie de la Chambre, de lui faire comprendre que le seul moyen qu'elle eût d'empêcher le pouvoir de tomber entre les mains de ia droite, c'était de se rallier au gouvernement et de l'aider à obtenir des lois dont le rejet serait pour le ministère un échec mortel. Toutes ses représentations furent vaines. Les membres du centre gauche, réunis, le 16, chez M. Ternaux, chargèrent MM. Royer-Gollard, Beugnot, Camille Jordan et M. Ternaux lui-même, d'aller déclarer au président du conseil qu'ils étaient décidés à' ne pas accepter la nouvelle loi électorale et à maintenir la loi du 5 février. Si on leur donnait satisfaction sur ce point, ils offraient de voter lès deux lois d'exception et promettaient au Cabinet l'appui le plus énergique. M. De-
cazes leur répondit que les lois d'exception étaient, de la part du gouYemement des concessions imposées par la nécessité de rassurer la famille royale après le crime du 13, de lui prouver qu'on ne négligeait rien de ce qui pouvait la protéger, qu'il n'y attachait pas d'autre importance, qu'il n'en attendait rien d'efficace, qu'il n'y avait de vital que la loi électorale; que le Roi ne voulait pas et avait raison de ne pas vouloir risquer une nouvelle application de la législation existante; que, dans le projet présenté, un seul point était fondamental, le principe de la division du corps électoral en autant de collèges qu'il y avait de députés, et qu'on pourrait s'entendre sur le reste. Malheureusement, ce principe même était repoussé par plusieurs membres marquants du centre gauche, entre autres par M.Royer-Collard qui s'en était expliqué très-positivement à la tribune. Vainement M. Decazes répéta sous toutes les formes que le Roi ne consentirait jamais à l'élection d'un nouveau cinquième d'après les dispositions de la loi du 5 février, que cette loi devait donc être changée, qu'elle le serait en tout cas, que la question était de savoir si elle le serait de fond en comble par un ministère de droite, qui ferait prévaloir le système des deux degrés et présiderait à son application, ou si, moyennant quelques modifications, on maintiendrait les bases adoptées en 1817 et on donnerait au ministère actuel la possibilité de rester au pouvoir pour faire les élections; qu'il fallait opter entre les deux termes de cette alternative, et que tout dépendrait du parti que prendrait le centre gauche. Tout
fut inutile. Parmi ceux que M. Decazes essayait de gagner, il en était qui appelaient de leurs vœux une lutte dont ils espéraient sortir encore triomphants. Dans cette confiance aveugle, ils étaient loin de redouter ce qu'on leur présentait comme un épouvantail, la possibilité d Ramener un ministère de droite en ne prêtant pas au Cabinet Tappui qu'il réclamait. « Il faut, » disait M. Royer- GoUard, c que les ultras aient une fois le pouvoir, ils ne » le garderont pas trois mois. Que dis-je? Ils ne montei ront pas trois fois à la tribune. C'est une épée de Da- V modes suspendue sur nos têtes et dont il faut faire éva- » nouir le danger. » Peut-être, la véritable pensée de M. Royer-Collard et de ses amis était-elle que le Roi et M. Decazes, comme cela avait eu lieu à la fin de 1818, après avoir vainement essayé d'obtenir du centre gauche la réforme de la loi électorale et lui avoir fait craindre une administration prise dans la droite et le centre droit, finiraient par revenir à lui. i
Le lendemain, 17, les bureaux de la Chambre nommèrent, pour préparer le rapport du projet relatif à la liberté individuelle, neuf commissaires, dont quatre étaient favorables et quatre contraires au projet ; le neuvième di*sait qu'il le voterait si M. Decazes sortait du Cabinet, et qu'il le repousserait dans le cas contraire. La majorité était donc hostile au président du conseil.
M. Decazes n'avait pas attendu cette nomination pour comprendre que sa retraite était devenue nécessaire. Attaqué par la gauche, abandonné par le centre gauche, en
butte aux fureurs de la droite et ne pouvant compter sur la bienveillance du centre droit qui ne voyait plus dans sa présence au ministère qu'un obstacle à l'union des partis monarchiques, il commençait à se trouver isolé au sein même du ministère dont il était le chef. Ses collègues avaient trop de loyauté pour penser à se séparer de lui tant qu'il n'aurait pas, lui-môme, quitté la partie, mais entraînés presque à leur insu par le mouvement général et ménagés personnellement par ceux qui se livraient à dételles violences contre le ministre favori, leur situation devenait de plus en plus distincte de la sienne. On avait remarqué qu'aucun d'eux n'avait pris la parole pour le défendre contre M. Glausel de Goussergues et ses amis. La craintede prolonger, d'aggraver un débat scandaleux et de jeter la division entre les partis qu'on essayait de rapprocher, pouvait, jusqu'à un certain point, excuser ce silence ; mais M. Decazes n'avait pu manquer d'en être blessé, et le Roi l'avait été au moins autant que lui.
A l'exception de l'ambassadeur d'Angleterre, le corpsdiplomatique était presque aussi hostile au président du conseil que le côté droit. La situation de la France lui apparaissait sous l'aspect le plus effrayant. Les ministres deRussie, d'Autriche et de Prusse s'étaient mis d'accord pour écrire à leurs cours que la mort du duc de Berry augmentait considérablement les chaûces de voir sortir la couronne de France de la branche essentiellement anti-révolutionnaire de la maison de Bourbon ; que, si elle passait dans celle d'Orléans, la France y verrait le complément de. la
Révolution, et qu'alors elle serait nécessairement en opposition à tous les trônes et à la paix publique; que rëloi* gnement et la défiance ne pouvaient que s'accrotlre entre M. Decazes et les royalistes ; que, repoussé par les libéraux et abandonné par une partie des doctrinaires, s'il pouvait amener le côté droit à voter les lois d'exception conformes aux principes de ce parti, il ne les exécuterait que mollement de peur de trop bien servir la cause des royalistes, ses ennemis naturels; que les dispositions connues d'un grand nombre de fonctionnaires publics,, tant civils que militaires, et la rentrée des bannis, constituaient un véritable danger, enfin, qu'il importait que les puissances, se concertant entre elles, resserrassent leurs liens avec l'Angleterre el, dans cette position, attendissent avec fermeté et sans provocation les catastrophes dont la France était menacée. Ils disaient aussi que M. Decazes restant au ministère était un obstacle absolu à toute amélioration d'un tel état de choses, et que sa chute était inévitable. Il paraît, bien que cela ne soit pas parfaitement avéré, que déjà, Monsieur, entraîné par ses amis, avait fait une démarche timide auprès du Roi pour lui faire comprendre que le président du conseil ne pouvait sans péril être maintenu au pouvoir. La duchesse de Berry, retirée à Saint-Gloud pendant qu'on préparait aux Tuileries l'appartement qu'elle devait désormais y occuper au milieu de la famille royale, disait hautement qu'elle n'y viendrait pas tantqu'elle serait exposée à y rencontrer M. Decazes. Elle déclara morne au Roi qu'elle ne l'admettrait
plus en sa présence. Louis XYIII en fut très-péniblement affecté. Ce qui explique la démarche de la princesse, ce qui doit la faire juger avec plus d'indulgence que si elle avait été inspirée purement par l'esprit de parti, c'est qu'elle pouvait très-sincèrement y voir un hommage rendu au souvenir de son mari qui, d'ordinaire assez indifférent en politique, s'était, dans les derniers temps, exprimé contre M. Decazes en termes très-violents.
Dès le 16, M. Decazes avait écrit au Roi une longue lettre, dans laquelle, après lui avoir exposé les insurmontables difficultés de la situation et la nécessité où il croyait être de quitter les affaires, il disait qu'ayant déjà fait auprès du duc de Richelieu des tentatives personnelles pour l'engager à reprendre la direction du ministère et ces tentatives ayant échoué, il serait indispensable, pour arriver à un résultat utile, qu'elles fussent renouvelées au nom du Roi et avec son autorisation. Louis XVIII ne s'attendait pas à cette proposition. Il en fut douloureusement affecté. Il consentit pourtant à ce qu'on essayât de décider M. de Richelieu à accepter la présidence du conseil, mais il refusa de s'adresser direcment à lui. t Ayant reçu, » disait-il, « plus d'un refus du » duc de Richejieu de vive voix et par écrit, je ne dois » pas m'exposer à en recevoir un nouveau. »
Le 17, MM. Pasquier et Portai offrirent au Roi de se retirer avec M. Decazes pour faciliter les combinaisons qu'on pouvait avoir en vue. Le Roi répondit en termes assez secs à la lettre de M. Pasquier. Rien ne pressait, lui
314 HISTOIRE DE LA IlESTAURATION.
dit-iU et il fallait attendre le résultat de la démarche qu'on allait faire auprès d^ M. de Richelieu.
Ce n'était qu'avec la plus extrême répugnance que Louis XVIII se prêtait à ce qu'on lui demandait. La douleur qu'il éprouvait à se séparer de son favori était sans doute la principale, mais non pas la seule cause de cette répugnance. Il lui semblait que sacrifier le ministre en qui il avait placé toute sa confiance sous la pression du parti qui, depuis quatre ans, faisait à sa politique une guerre si acharnée et qui reconnaissait pour chef l'héritier de la couronne, ce serait en quelque sorte abdiquer. Lorsque M. Decazes, pour le rassurer, lui représentait qu'avec M. de Richelieu, il n'était pas question de livrer le pouvoir aux ultra-royalistes, que le système suivi depuis le 5 septembre ne serait pas abandonné, qu'il ne s'agissait pas même de changer le ministère en entier, que Monsieur paraissait disposé à se contenter'du sacrifice du président du conseil et promettait, à ce prix, l'appui de la droite, « oui, » répondait tristement Louis XVIII, « les » loups ne demandent au berger que de sacrifier le » chien. » Il exprimait une vive indignation contre les ultra-royalistes, surtout contre M. de Chateaubriand.
M. de Richelieu se refusa encore à toutes les instances qui avaient pour but de le faire rentrer dans le ministère. Le temps s'écoulait. Les ultra-royalistes commençaient à craindre que le ministre objet de toute leur aversion n'échappât encore aux coups qu'ils essayaient de lui porter. On savait confusément qu'il avait été en négociation avec
le centre gauche ; on craignait qu'il ne parvînt^ au moyen de quelques concessions, à s'entendre avec les libéraux qui, disait-on, s'apercevant un peu tard de la faute qu'ils avaient commise, faisaient alors, pour se rapprocher de lui, des tentatives auxquelles on assure qu'il ne voulut pas se prêter.
Les journaux de la droite, organes des inquiétudes du parti, s'abandonnaient à d'incroyables fureurs. Le Journal des Débats déclamait avec emportement contre ce ministre dont la politique épouvantait les rois et les peuples^ tout-puissant contre la fidélité^ impuissant contre la perfidie et rassassinat;qa\^ au lieu de se repentir^ d* aller cacher ses regrets et ses douleurs dans une retraite obscure^ aspirait à la dictature^ prétendait être seul investi en France du droit de faire entendre sa voix et voulait qu'on lui permît de disposer à. son gré des libertés de tous les Français^ de les pbngerdans les cachots. Il l'appelait un Bonaparte d'antichambre. Il déplorait le sort de la France, abandonnée depuis quatre ans comme un jouet entre les mains d'un enfant pervers qui, ne pouvant de ses mains débiles tenir les rênes de l'État, exigeait que la Charte fût anéantie et que les Français se résignassent, pour lui conserver le pouvoir, â vivre en esclaves. Dans ce même journal, M. de Kergorlay dénonçait ce qu'il appelait la trahison de M. Decazes, et disait qu'il ne savait si l'assassinat du duc de Berry établirait sa dictature comme celui du duc d'Enghien avait fondé la dictature de Bonaparte. Suivant
la Gazette de France, si M. Decazes restait ministre, Yen-
fer prévalais /« civilisalion était compromise; la France lui demandait où était le duc de Berry, et il ne pouvait répondre comme Caïn : Vous ne me l'avez pas donné à garder. Dans le Conservateur^ M. de Chateaubriand déclarait que la main qui avait porté le coup n'était pas la plus coupable et qu'il plaindrait M. Decazes s*il consentait à teindre sa pourpre dictatoriale dans le sang du duc de Berry. Le Drapeau blanc redoublait d'invectives grossières, et il racontait que, dans la nuit de l'assassinat, on avait vu le président du conseil parler à l'oreille de Louvel, saîis doute pour lui donner quelque instruction secrète. J'ai dit le fait qui servait de prétexte à cette abominable accusation. Le duc de Fitz-James, qui en avait été témoin, crut de sa loyauté de publier dans l^s journaux une lettre qui faisait connaître la vérité.
La presse libérale reprochait à ses adversaires leurs larmes fastueuses^ leur joie féroce éclatant au milieu de ces larmes, les horribles calomnies, les dénonciations sanguinaires par lesquelles ils semblaient préluder à la guerre civile; mais, au lieu de se porter au secours d'un ministère dont elle eût dû comprendre que la cause était en ce moment celle du libéralisme, elle rendait de plus en plus inévitable la chute de M. Decazes et l'union du «entre avec la droite en continuant à repousser la nouvelle loi électorale aussi bien que les lois d'exception; elle accusait le pouvoir de vouloir exploiter une grande calamité publique au profit du despotisme. A ces agressions inopportunes, elle mêlait pourtant quelques avances
à M. Decazes^ quelques éloges de la sagesse de Louis XVIII.
Seuls contre tant d'assaillants , le Moiiiteur et le Journal de Paris repoussaient les accusations et les emportements insensés de la droite, signalaient ce que Topposition de la gauche avait d'impolitique dans un pareil moment, et adjuraient tous les amis du Roi, de la Charte, de la dynastie, des institutions nouvelles, de se rallier au monarque et à son gouvernement; mais le ton embarrassé de ces uniques défenseurs du cabinet trahissait un découragement croissant.
L'irritation, Texaltation des esprits se manifestaient dans les adresses de condoléance que les tribunaux, les corps municipau:(, tous les corps constitués et les gardes nationales envoyaient au Roi ou lui faisaient porter par des députations. Dans un grand nombre de ces adresses, on réclamait des garanties contre Tesprit révolutionnaire, des moyens de défense pour la monarchie, c Oui, sire, » disait M. Séguier au nom de la Cour royale de Paris, « il » existe une conspiration permanente contre les Bour- » bons, et, dans la consternation générale, on a vu des » joies féroces. Le sang si pur qui a coulé n'aurait-il fait » qu'irriter la soif ? Oh 1 sire, veillez avec nous. Nous » vous eu conjurons au nom de la société effrayée du 9 présent, épouvantée de l'avenir... Si Votre Majesté » pensait que ses magistrats pussent la servir encore efli- 9 cacement, rende^leur des moyens dont V utilité n'est » point encore oubliée^ et, quelque périlleuse que de- 9 vienne leur condition, rien ne les rebutera, rien ne les
» arrêtera. > Cette allusion obscure, soit aux anciens procédés judiciaires, soit aux pouvoirs de police qa*exerçaient autrefois les parlements, n'était pas un des moindres indices du désordre qui régnait dans certaines imaginations.
Il paratt hors de doute que les ënergumènes du parti s'étaient décidés à frapper un grand coup. M. Decazes devait être assassiné aux Tuileries, dans la salle des gardes du corps, pendant qu'il la traverserait pour se rendre auprès du Roi. Ce projet était-il définitivement arrêté? Quels en étaient les auteurs ? Ceux qui en auraient été les instruments avaient-ils donné un consentement formel ? Sur tous ces points, on ne peut faire aucune réponse précise ; mais il est certain qu'une aussi horrible pensée avait été conçue, et M. Mathieu de Montmorency, un des chefs de l 'ultra-royalisme^ en était tellement convaincu, qu'il en fit donner avis à M. Decazes par M. de Saint-Cricq, en le suppliant de s'abstenir de venir le soir chez le Roi. Personne ne croira que, de la part d'un homme aussi profondément honnête et consciencieux que M. de Montmorency, celte révélation pût être un mensonge destiné à effrayer le président du conseil et à lui arracher sa démission.
Dans la matinée du 18 février, plusieurs des officiers supérieurs de la garde se rendirent chez M. de Vitrolles, lui dirent que la situation ne pouvait se prolonger, qu'il fallait en finir du règne de M. Decazes, et lui demandèrent si Monsieur n'avait pas d'ordres à leur donner. M. de
Vitrolles, qui raconte ce fait dans ses Mémoires, ajoute qu'il s'empressa d'en informer Monsieur et qu'il s'efforça â'en tirer parti pour le décider à intervenir auprès, du Roi plus énergiquement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, à l'effet d'amener la chute du favori. « Dans l'intérêt de > la dignité du Roi comme dans celui de la monarchie, » lui dit-il, « mieux vaudrait une retraite volontaire qu'une » chute déterminée par la violence. » M. de Vitrolles avait rédigé une note dans laquelle il indiquait,, pour toutes les éventualités imaginables, la conduite que Monsieur lui semblait devoir tenir : si le Roi résistait, il convenait que ce prince se retirât des Tuileries avec toute sa famille et qu'il protestât hautem>ent; si le Roi consentait à la retraite de M. Decazes sans rien accorder de plus, il fallait essayer de le déterminer, malgré sa répugnance bien connue pour M. de Talieyrand, à l'appeler à la présidence du conseil plutôt queM. de Richelieu ; enfin, si le Roi paraissait disposé à pousser plus loin les concessions, il fallait en profiter pour constituer un grand ministèreroyaliste dont Monsieur serait le président, et pour faire proroger les Chambres. Cette note, dont la minute existe encore, écrite de la main de M. de Vitrolles, est importante, moins encore par ce qu'elle contient que par ce qu'elle suppose. Évidemment, son auteur, en conseillant à Monsieur de quitter les Tuileries si M. Decazes restait ministre, entendait donner par là le signal d'un appel aux moyens extrêmes. Plus évidemment encore, en deniandant la prorogation immédiate des Cham-
bres, il projetait un coup d*État, la modification par ordonnance de la loi électorale, quelque chose de semblable pour le moins aux fatales ordonnances de 1830.
Pressé par ses conseillers intimes de faire auprès du Roi une démarche décisive. Monsieur s'y résolut enfin, et Madame se joignit à lui, dans la crainte devoir mettre à exécution des projets violents qu'il n'aurait peut-être pas dépendu d*eux[d'arréter. Dans la soirée de ce même jour, -18 février, la famille royale se trouvant réunie après dîner et le service s'étant retiré. Monsieur et Madame se jetèrent aux genoux de Louis XYIII en le suppliant d'éloigner M. Decazes. Monsieur, qui prit le premier la parole, s'exprima sur le compte du président du conseil en termes d'estime et de bienveillance ; il affecta de rendre justice à ses sentiments, à sa capacité, à ses services, mais il dit que l'opinion royaliste s'était prononcée contre lui avec une violence qui ne lui permettait plus de faire le bien ; qu'il fallait, en l'écartant momentanément, céder à l'orage, que, dèg'qu'il serait passé, avant trois mois peut-être, lui, Monsieur, serait le premier à demander son rappel. Comme le Roi, surpris et troublé, gardait le silence : « Nous vous faisons cette de- » mande, » ajouta Madame, t pour éviter un nouveau » crime. » Le Roi, se méprenant sur le sens de ces paroles, s'écria qu'il braverait les poignards, et qu'il y avait plus loin qu'on ne croyait du fer d'un assassin au cœur d'un honnête homme, t Ahl Sire, » reprit Madame, t grâce à Dieu, nos craintes ne portent pas sur Votre
» Majesté, mais sur une personne qui lui est chère. » — » J'aurai pour mon ami, c répliqua Louis XVIII, » le » même courage que pour moi-même, et je défie le » crime pour lui comme pour moi. » Le duc d'Angoulême se tenait derrière son père et sa femme, debout, la tète baissée. Plusieurs fois, le Roi tourna les yeux vers lui, comme pour implorer son appui. Il paraît que ce prince, dont les rapports avec M. Decazes avaient eu constamment le caractère de la bienveillance et de la confiance, n'avait pas été mis dans le, secret de la démarche à laquelle il assistait. Il en était affligé autant qu'embarrassé, mais il ne pouvait lui convenir d'engager une lutte directe contre ses proches. Il crut donc faire assez en se dispensant de se joindre à eux. Plus tard, seul avec le Roi, il lui expliqua ses motifs, lui demanda pardon de son silence, et le pria de faire savoir à M. Decazes qu'il lui conservait toute sou estime et toute son affection.
En racontant cette scène étrange d'après le récit que Louis XVIII en fit à M. Decazes et que celui-ci a consigné dans une note écrite, il est vrai, longtemps après, je dois dire que d'autres versions prêtent à Monsieur et à Madame un langage plus pressant et moins bienveillant pour le ministre favori, et supposent que Louis XVIII, après avoir vivement repoussé leurs supplications, aurait fini par y céder.
Lorsque M. Decazes entra chez le Roi quelques moments après, il le trouva livré à la plus violente agitation, vm. 21
li exprimait encore quelques veliéilés de résistance; mais M. Decazes lui fit comprendre qu'il fallait céder, et il consentit à ce qu'on portât à M. de Richelieu de nouvelles offres qui, cette fois, étaient faites en son nom.
M. de Richelieu refusa encore. Outre son extrême répugnance à rentrer dans les affaires, il craignait de ne pouvoir compter sur l'appui de Monsieur et de la droite, t Monsieur, » disait-il à M. Decazes, « fera contre moi » plus tard ce qu'il vient de faire contre vous, et rien ne > me garantit, si ce n'est la sincérité, au moins la durée 9 de son appui. » Tout semblait donc remis en question. M. de Talleyrand conçut de nouveau l'espérance que Tonserait forcé de recourir à lui, et, de concert avec M. Mole, qui était déjà en relations avec M. de Vitrollcs, il offrit à M. de Villèle de mettre deux portefeuilles à sa disposition s'il voulait se joindre à eux. Mais M. de Villèle était peu disposé à accepter cette proposition. Effrayé des violences auxquelles les énergumènes de son parti semblaient vouloir se porter et qui pouvaient faire ù la cause royaliste un mal irréparable, il comprenait l'urgente nécessité de terminer une crise aussi dangereuse par un arrangement qui ralliât le plus grand nombre possible d'amis de la royauté et qui n'effarouchât pas trop les esprits indécis. L'appel de M. de Richelieu à la présidence du conseil lui paraissant propre à atteindre ce but, il s'était pleinement rallié à cette combinaison et il travaillait à y rallier aussi tout le parti qui le considé-
rait comme son chef. À ceux qui le blâmaient de ne pas exiger, pour prix de son concours, l'entrée dans le cabinet de quelques-uns des membres de la droite, il répondait que la droite, ne comptant plus dans la Chambre que quarante-cinq membres, était d'autant moins en état d'élever une semblable prétention que le Roi était trèsmal disposé pour elle, qu'à grand peine ces quarantecinq membres, en s'nnissant au centre droit, pourraientils assurer la majorité à un ministère présidé par M. de Richelieu, et que cela serait tout à fait impossible si Tintroductlon dans ce ministère de quelques personnages désignés comme ultra-royalistes venait jeter l'inquiétude et la défiance parmi des hommes qu'il importait de ménager, parce qu'on avait un besoin absolu de leurs votes.
Ces sages conseils finirent par prévaloir. Monsieur, d'ailleurs, s'était arrêté à l'idée de la présidence du duc de Richelieu comme du seul arrangement possible dans les circonstances où l'on se trouvait. Craignant que M. Decazes ne fût pas encore bien, résigné à se retirer, ce prince chargea M. de Polignac de faire auprès de lui une démarche pour vaincre ses hésitations supposées. M. de Polignac alla trouver le marquis d'Aragon, pairdeFrance, ami de M. Decazes chez qui il était logé, et le pria de lui dire que Monsieur, faisant appel à sa loyauté, à son dévouement, lui demandait instamment de ne pas s'opposer à une mesure devenue indispensable pour le salut de la monarchie, déclarant de nouveau qu'il lui rendait pleine
3i4 HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
justice et qne, dès que la chose serait possible, il engagerait le Roi à le rappeler. M. Decazes répondit que Monsieur devait connaître Tunique obstacle qui arrêtait encore Taccomplissement du changement projeté, le refus persistant de M. de Richelieu; il ajouta que ce refus n'avait d'autre cause que la crainte de n'être pas sufi5samment appuyé par le côté droit, par Monsieur luimême, et que, si ce prince voulait bien le voir et le rassurer, tout serait bientôt fini.
M. de Richelieu était alors retenu chez lui par une légère indisposition. Monsieur, qui lui avait déjà envoyé infructueusement message sur message, se décida à aller le voir. Il lui promit son concours le plus actif, Tappui de son influence, de celle de ses amis, en toute chose, en toute occasion. « Un homme de plus, c'est vous, » lui ditil, f un homme de moins, c'est M. Decazes. Voilà tout » ce que je demande au monde, vous pouvez en être f sûr. Composez votre ministère de qui et comme bon » vous semblera, et soyez certain que je serai de tout, que f j'approuverai tout, que j'appuierai tout. Votre poli- » tique sera la mienne, je serai votre premier soldat. »
Rassuré par cette promesse si explicite, le duc de Ri^ chelieu céda enfin au vœu du Roi, de tous les royalistes sensés, de tous ceux qui craignaient de voir l'anarchie sortir de la prolongation d'une telle crise, et du corps diplomatique tout entier, à l'unique exception de l'ambassadeur d'Angleterre^ partagé entre ses préférenees récentes pour M. Decazes et son ancienne prédilection
pour M. de Talleyrand. Le 20 au matin, le Roi, informé du consentement que venait de donner M. de Richelieu, lui écrivit pour l'appeler auprès de lui. L'entrevue fut pénible. Louis XVIII, à qui le caractère indépendant de l'homme qu'il voulait placer à la tête de son gouvernement inspirait plus d'estime que de sympathie, ne dissimula pas la douleur qu'il ressentait à se séparer de son favori. M. de Richelieu, pour donner autant que possible satisfaction à ce regret, et aussi par l'inspiration d'une bienveillance très-réelle pour M. Decazes, proposa au Roi de l'élever à la dignité de duc. Le Roi accueillit avec empressement l'idée de conférer le plus grand des honneurs dont il pût disposer à l'ami qu'on lui arrachait par une sorte de violence. On donna aussi, suivant l'usage, au ministre démissionnaire, le titre de ministre d'État et de membre du conseil privé, et il fut décidé que le nouveau duc, dont le séjour en France pendant ces premiers moments aurait eu des inconvénients, se rendrait en Angleterre en qualité d'ambassadeur.
A cinq heures du soir, l'ordonnance qui nommait le duc de Richelieu président du conseil reçut la signature royale. Elle était précédée d'une autre ordonnance qui acceptait la démission de M. Decazes, motivée sur l'élat de sa santé. En ce moment même, M. de Talleyrand, persistante penser qu'il avait des chances de voir se rouvrir devant lui les portes du cabinet, venait de faire demander une entrevue à M. de Villèle. L'opiniâtreté avec laquelle un homme qui avait joué jadis un si grand rôle continuait
32t) HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
ses efforts impuissants pour ressaisir le pouvoir, sans tenir compte des obstacles presque insurmontablesqui l'en séparaient, du peu de confiance qu'il inspirait aux divers partis, de l'aversion que le Roi lui portait, de son peu d'aptitude aux luttes de la tribune, des difficultés que lui auraient suscitées, sous un régime de libre discussion, ses antécédents si variés et si compromettants, cette opiniâtreté est un témoignage bien remarquable des illusions en quelque sorte désespérées que l'ambition peut entretenir dans les esprits les plus sagaces, et des écarts auxquels ils risquent d'être entraînés lorsque l'élévation de leur nature morale ne vient pas en aide, pour les en préserver, à leur intelligence. On souffre à voir un tel abaissement du puissant homme d'État de 1814 et de 1815, réduit à courtiser successivement tous les partis, à flatter leurs passions, à essuyer quelquefois leurs dédains, pour fournir un aliment à ses chimériques espérances. Il s'était cru, cette fois, sur le point d'atteindre le but de ses vœux ardents, ou, tout au moins, il voulut le faire croire. Quelques jours après, il écrivait à l'ambassadeur d'Angleterre que très-certainement il aurait été nommé président du conseil si le duc de Richelieu, au moment de la retraite forcée de M.Decazes, avait eu déjà quitté Paris pour aller remplir en Angleterre la mission dont on l'avait chargé. L'amour-propre de M. de Talleyrand trouvait quelque consolation à rattacher à cette cause tout accidentelle le renversement de ses espérances. Pour faire comprendre ce qu'il y avait, tout à la fois, dans les projets auxquels il se livrait, de hardiesse et
d'étourderie, et combien il comprenait peu la situation, il suffira de dire qu'en arrivant au pouvoir avec les royalistes extrêmes, il se proposait de dissoudre immédiatement la chambre des députés sans en convoquer sur-lechamp une autre, et de suspendre par ordonnance la liberté de la presse et la liberté individuelle.
M. de Richelieu, en acceptant la présidence du conseil, avait demandé à n'être chargé d'aucun portefeuille. Pour lui rendre celui des affaires étrangères, il aurait fallu le retirera M. Pasquier avec qui il s'était beaucoup lié dans ces derniers temps et dont il appréciait hautement le concours. Il tenait, d'ailleurs, à conserver dans te cabinet tous ceux qui en avaient fait partie sous M. Decazes, et ses idées à cet égard étaient tellement arrêtées, que le ministre de la marine, M. Portai, ayant parlé de donner sa démission, il crut devoir lui dire, pour l'en empêcher, que, si cela avait lieu, il ne rentrerait pas luimême aux affaires. >k
Cependant, il fallait pourvoir au ministère de Tintérieur que M. Decazes laissait vacant. M. de Richelieu eût vivement désiré y mettre M. Laine, mais celui-ci était déterminé à rester en dehors du cabinet. Lorsqu'on en fut bien convaincu, on pensa à M. Monufer en qui M. de Richelieu plaçait la plus entière confiance depuis l'utile a£sistance"qu*il avait reçue de lui pour régler, avec les étrangers, les questions financières si graves et si difficiles auxquelles avaient donné lieu les traités de 1814 et 1815. M. Meunier, fils du célèbre constituant, jadis se
crétaire intime de Napoléon, mais complètement rattaché à la cause du Roi qu'il avait suivi à Gand, professait des opinions modérées et constitutionnelles. Son esprit était ouvert, facile et étendu ; sa vaste mémoire, son expérience acquise dans les travaux du Conseil d'État, le rendaient éminemment propre à Tadministration ; mais il n'avait encore que trente^cinq ans, il était peu connu dans le monde politique et il craignait de ne pas posséder les facultés oratoires nécessaires à un ministre de l'intérieur. Il refusa donc d'accepter un portefeuille, tout en s'offrant à servir le gouvernement dans une position subordonnée si l'on jugeait qu'il pût y être utile*
A défaut de MM. Laine et Meunier, on s'arrêta au comte Siméon, qui, depuis le départ pour Nice de M. de Serre, dirigeait, comme sous-secrétaire d'État, lé ministère de la justice et siégeait au conseil. M. Siméon, célèbre avocat au barreau d'Âix avant la Révolution, plus tard membre du Conseil des Anciens, où il avait fait preuve de bons sentiments et de courage, serviteur de l'Empire comme conseiller d'État et ministre du roi de Westphalie, représentant pendant les Cent-Jours, rentré sous la Restauration au Conseil d'État et, depuis 1815, membre de la chambre des députés, où il avait constamment figuré dans les rangs du parti modéré, était un bon administrateur, un jurisconsulte éminent, d'un esprit simple et droit, et qui, sans avoir un talent de parole remarquable, pouvait occuper convenablement la tribune. Bien qu'il eût déjà soixante et onze ans, ses facultés étaient si peu affaiblies
que> pendant plus de vingt années encore, elles devaient lui permettre de prendre une part active aux affaires du pays. Seulement, en traversant tant de régimes divers et môme opposés, son caractère s'était peut-être trop assoupli aux événements, aux changements de système, et bien qu'on n'eût pas un acte coupable à lui reprocher, les souvenirs d'une carrière si variée pouvaient fournir des armes con* tre lui à la malveillance des partis, Ce ne fuJt pas sans peine qu'on le décida à se charger du département de Tinté* rieur. Pour lui en alléger le poids et surtout pour faire une position à M. Mounier, ce dernier fut nommé direc* teur général de l'administration départementale et de la police- Pour ce qui concernait la police, il devait travailler directement avec le Roi. C'était par un travail de ce genre qu'avaient commencé les relations de M. Decazes avec Louis XyiII. Il paraît qu'on avait quelque espérance de voir M. Mounier prendre à son tour quelque ascendant sur un prince qui avait absolument besoin d'un confident intime. Cette espérance devait être trompée.
La retraite de M. Guizot était la conséquence forcée des fonctions attribuées à M. Mounier. Il avait joué, d'ailleurs, un rôle. trop important dans le système auquel on renonçait, et la droite, que l'on était maintenant forcé de ménager, lui avait voué une haine trop profonde pour qu'il pût lui-même vouloir conserver une position active dans la nouvelle administration. Il reprit, dans le Conseil d'Etat, la place qu'il y occupait avant 1819.
M. Villemain, directeur de la librairie et do l'impri-
merie, et M. de Mirbel, secrétaire général du ministère de r intérieur, donnèrent aussi leur démission. Ce dernier eut pour successeur M. Capelle, ancien préfet de l'Empire, homme d'esprit et rompu à l'intrigue, un des conseillers intimes de Monsieur. On le chargea spécialement de l'administration des hospices et des établissements de bienfaisance.
Par suite de la nomination de M. Siméon au ministère de l'intérieur, il y avait à pourvoir à la sous-secrétairerie d'État de la justice et à Vinterim de ce département en l'absence de M. de Serre. On y appela le comte Portalis, que recommandait le succès de ses négociations à Rome. Comme précédemment M. Siméon, il devait assister aux séances du conseil des ministres. On y admit aussi M. Meunier, et, plu» tard, le titre de sous-secrétaire d'État ayant été conféré à M. de Rayneval, directeur des affaires étrangères, la môme faveur lui fut accordée.
Les doctrinaires, exclus maintenant, pour la plupart, de l'administration active, siégeaient encore en bon nombre au Conseil d'État dont MM. Royer-CoUard, Camille Jordan, Guizot, de Barante faisaient toujours partie; mais il était facile de prévoir que ceux d'entre eux qui n'avaient pas encore passé à l'opposition ne tarderaient pas à le faire. Ils croyaient pouvoir compter sur l'appui de M. de Serre. Ils se persuadaient que le ministre presque ultra-libéral de 1819, l'énergique adversaire du parti ultra-royaliste, l'auteur des lois sur la presse, ne voudrait pas continuer à siéger dans un ministère formé en vue
d'une alliance avec la droite et pour assurer le vote des lois d'exception. Ils ne comprenaient pas suffisamment tout ce qu'il y avait de complexe dans le caractère et l'esprit de l'éloquent garde-des-sceaux. M. de Serre n'avait pas appris sans regret la présentation des lois suspensives de la liberté individuelle et de la liberté de la presse, mais il tenait fortement à sa conception de la grande loi parlementaire, il en trouvait encore quelques parties importantes dans le projet de loi sur les élections en ce moment soumis à l'examen des Chambres, et, comme il croyait la réforme de la loi de 1817 indispensable au salut de la monarchie, comme, dans la sincérité de son royalisme, celte copsidération passait pour lui avant toutes les autres, il ne pardonnait pas à ses anciens amis, les doctrinaires, de ne pas en tenir autant de compte que lui. Il était surtout irrité contre M.Roy er-Collard dont Topiniâtreté avait amené la crise du mois de novembre précédent et venait encore d'amener celle qui renversait M. Decazes. Dans sa correspondance avec M. Decazes, il s'en expliquait ouvertement. € Ce sont vos amis, » lui écrivait-il, « c'est leur » intraitable orgueil qui vous a fait le plus de mal et qui » vous a précipité en vous mettant à la discrétion des » ultras. Ti II déclara donc, sans hésitation et sans délai, en répondant aux lettres par lesquelles MM. de Richelieu et Decazes l'informaient de ce qui venait de se passer, que, dans la position des affaires, il regarderait comme une lâcheté de quitter le Roi. C'est très-certainement dans des motifs de politique et d'intérêt public qu'il faut chercher
a cause principale de la détermination qu'il prit alors; mais, sans être injuste envers un noble caractère, on peut dire que M. de Serre était du nombre de ces hommes d'État qui ne renoncent pas volontiers à la possibilité de consacrer de grandes facultés au service de. leur pays, que les luttes violentes animent, bien loin de les décourager, et qui redoutent le repos au lieu d'y aspirer. Sa femme, qu'il aimait beaucoup, influa puissamment, dit-on, sur sa résolution.
M. Decazes partit pour Libourne, sa ville natale, où il devait passer quelques mois à se reposer de ses agitations et à rétablir sa santé avant d'aller prendre possession de son ambassade. Telle était encore contre lui l'irritation du parti royaliste, que Ton conçut quelques craintes pour sa sûreté au moment où il traversa Versailles, qui était une des garnisons des gardes du corps. Le jour de son départ, le Roi donna pour mots d'ordre au château Elie^ Chartres^ le nom du favori qui s'éloignait et celui de la ville où il devait passer la première nuit de son voyage. Cette démonstration sentimentale fit rire les courtisans, mais c'était, de la part de Louis XVIII, l'expression d*une douleur profonde et qu'il croyait devoir être durable. Le départ de M. Decazes semblait le jeter dans un plus grand accablement que ne l'avait fait la mort du duc de Berry. € Tout est fini pour moi, » dit-il à l'ambassadeur d'Espagne.
Telle fut la fin de l'existence ministérielle d'un homme qui avait à. peine atteint sa quarantième année et qui en
devait vivre encore plus de quarante sans qu'il lui fût donné de revenir au pouvoir. Pendant près de cinq ans, il avait exercé sur la France une influence que peu d'autres ont égalée. Arrivé bien jeune, sans antécédents, sans expérience, à la direction des'^affaires, il y commit sans doute plus d'une faute. Dans les premiers temps de son ministère, il se laissa entraîner aux passions réactionnaires d'un parti qu'il espérait modérer et contenir au moyen de quelques satisfactions, mais contre lequel il fut bientôt obligé d'accepter la lutte. Plus tard^ poussé à bout par la haine implacable et les injurieuses violences des ultra-royalistes, et réduit à la nécessité de chercher un point d'appui dans le parti libéral dont il ne partageait pourtant pas toutes les opinions, il fit trop de concessions à ce qu'il y avait, dans les doctrines de ce parti, d'aventureux, der compromettant, et il ne se mit pas assez tôt en garde contre les entreprises des révolutionnaires et des bonapartistes qui s'étaient glissés dans les rangs de Topposition constitutionnelle. Mais, entre ces deux erreurs qu'expliquent et qu'excusent les circonstances, se place, pour honorer sa mémoire, un acte qui fera vivre son nom dans l'histoire, l'ordonnance du 5 septembre, par laquelle on peut affirmer qu'il a donné quinze ans de vie à la royauté bourbonienne, et qui l'aurait probablement affermie d'une manière définitive si cette royauté n'était rentrée plus tard dans la voie funeste dont M. Decazes l'avait fait sortir. Cette ordonnance eut, il est vrai, l'inconvénient de séparer le trône d'une grande partie de ses amis
les plus dévoues et les plas sincères quoique les plus aveugles, et Ton entend dire quelquefois que M. Decazes aurait pu prévenir une telle scission en ménageant les ullra-royalistcs, en s'efforçant de les éclairer, de les ramener. Cette appréciation supposé une ignorance complète ou un étrange oubli des faits. M. Decazes et ses collègues n'avaient fait que trop de sacrifices au désir d'éviter une rupture avec la droite, et en rompant enfin avec elle, ils cédèrent, comme je l'ai expliqué, à des nécessités en quelque sorte matérielles, au vœu de tous les hommes sages et modérés qui s'indignaient depuis longtemps de leur longanimité, à celui des puissances alliées qui, alors, il ne faut pas l'oublier, avaient le droit de se mêler de nos affaires. Le 5 septembre est incontestablement le grand titre de gloire de M. Decazes, mais ce n'est pas le seul. Dans son court passage au ministère de l'intérieur, loin de se laisser absorber par les luttes de partis, son esprit actif, éclairé, cxem*pt de préjugés, s'appliqua efficacement à la protection et au développement de la prospérité et du bien-être du pays : le règlement des affaires de l'Église, l'établissement des conseils supérieurs de l'agriculture et du commerce, les encouragements donnés à ces deux branches principales de la richesse nationarle,rinstitution d'un conseil des prisons qui commença à améliorer l'état affligeant où elles étaient restées jusqu'alors, ce sontlà, sans compter bien des projets de réforme que la retraite de M. Decazes ajourna pour longtemps, des monuments qui honoreront à jamais sa mémoire. Les amis de l'humanité doivent lui
tenir compte aussi de tout ce qu'il fit, dès qu'il en eut la possibilité, pour réparer les rigueurs de la réaction de 1815, de son empressement à ouvrir les prisons, à rappeler les exilés et les condamnés contumaces, souvent même à leur procurer des faveurs du gouvernement. Il semblait éprouver, à leur venir en aide, un plaisir qui prouvait la bienveillance de sa nature. Qu'un tel homme ait pu encourir les haines furieuses qui l'ont poursuivi, c'est ce qui serait incompréhensible si on ne savait quel a toujours été, en France, le sort des favoris des rois lorsqu'ils ont exercé un grand pouvoir. Les défauts même de M. Decazes, un excès d'activité, un besoin immodéré de . se mêler de toutes choses, des entraînements d'amourpropre, et parfois, surtout dans les premiers temps, des manques de tact, n'étaient pas de ceux qui appellent la malveillance publique sur les dépositaires de l'autorité.
La crise dans laquelle il a succombé constitue certainement une des phases les plus remarquables de l'histoire de la Restauration. Quelque soin que j'aie pris pour en rendre le récit exact et complet, je n'ai pas la certitude d'y avoir complètement réussi. Il plane encore quelques doutes sur plusieurs des incidents de cette crise, ou plutôt sur l'ordre dans lequel ils se sont produits. Quoiqu'il en soit, j'ai la confiance de n'avoir rapporté que des faits authentiques et de les avoir présentés sous leur véritable jour. Le rôle joué en cette circonstance par le parti ultra-royaliste fut déplorable. Non pas que je veuille lui faire un crime d'avoir tiré parti de l'émotion causée par
un grand attentat pour renverser un ministre dont la politique lui paraissait dangereuse; c'est ce que tous les partis ont fait dans des conjectures analogues ; mais les moyens auxquels il eut recours pour atteindre ce but, les calomnies insensées^ les provocations aux fureurs de la multitude, les appels à la force pour contraindre la volonté royale, ces complots dont tous les mystères ne sont pas révélés, mais dont la réalité ne peut être mise en doute,
voilà ce que rien ne saurait excuser, surtout de la part d'hommes qui professaient le dévoûment le plus absolu à la monarchie; voilà ce qui attache aux souvenirs du mois de février 1820, une impression sinistre dont le forfait de Louvel n*est pas la seule cause, et bien que les chefs principaux du parti n'aient pas pris part à ces odieuses machinations, on est en droit de leur reprocher de ne s'en être pas assez ouvertement séparés. J'en excepte M. de Villèle, dont la conduite fut alors honnête, sensée et digne d'un homme d'État.
Une circonstance qui prouve combien le crédit public s'était affermi depuis quelques années, c'est le peu d'ébranlement que lui fit éprouver l'agitation violente causée par la catastrophe qui détermina la chute de M. Decazes. Le cours de la rente tomba d'abord, il est vrai, de 74 à 72 francs, et, au plus fort de la crise, la veille de la démission de ce ministre, il descendit à 70; mais Tavénement du duc de Richelieu suffit pour lui faire regagner ce qu'elle avait perdu et même pour la porter plus haut.
La chambre des pairs procédait à rinstruction du procès de Louvel. Dès le 15 février, elle s'était formée en cour de justice pour entendre le réquisitoire de M. Bellart, chargé de remplir auprès d'elle les fondions du ministère public, et le chancelier s'était adjoint, potir Tassister dans Tinstruction, M. Séguier et M. de Bastard de l'Etang, premiers présidents des Cours royales de Paris et de Lyon. Du théâtre du crime, Louvel avait été conduit, le 14 au matin, à la Conciergerie; on lui avait mis la camisole de force et on avait pris toutes les précautions nécessaires pour empêcher un suicide. Il passa vingtquatre heures sans vouloir prendre de nourriture, mais ensuite il parut se résigner à son sort. Amené, le 15, au Louvre, dans l'appartement où l'on avait déposé le corps du prince, ni l'aspect de sa victime, ni la présence des magistratis ne semblèrent l'émouvoir. Interrogé de nouveau sur la question de savoir s'il avait des complices, il persista à affirmer qu'il n'en avait pas. On n'avait trouvé sur lui ni dans son logement rien dont on pûtinférer que son jittentat était le résultat d'un complot. Plusieurs individus qui avaient eu des relations avec lui ou qui avaient tenu des propos séditieux ou injurieux pour la famille royale, furent arrêtés, interrogés et lui furent confrontés sans qu'on pût découvrir aucune trace de cette complicité dont un parti ne permettait pas de mettre en doute l'existence. Cependant, comme il arrive toujours dans des cas semblables, on répandait le bruit que le crime avait été annoncé en plusieurs endroits avant MU. 22
qu'on n'eût pu en recevoir la nouvelle ou même avant qu'il n'eût été commis; on racontait des manifestations qui, si elles avaient eu lieu en effet, n'auraient pu s'expliquer,que par un vaste complot dont l'assassinat du duc de Berry eût été un des éléments. Les enquêtes auxquelles on se livrait pour vérifier ces. assertions prouvaient invariablement qu'elles reposaient, soit sur de pures inventions, soit sur des faits insignifiants et complètement dénaturés; mais, pour ne pas fournir un prétexte aux accusations des ultra-royalistes qui pi*étendaient qu'on voulait étouffer la vérité et sauver des coupables, la justice était obligée de tenir compte des rumeurs les plus futiles, les plus invraisemblables, et d'en faire l'objet de minutieuses investigations. Ainsi s'explique le long délai qui devait s'écouler avaiit la conclusion d'un procès qui paraissait de nature à être si promptement terminé.
J'ai dit que le corps du duc de Berry avait été, le 14 au matin, apporté au Louvre. Le lendemain , l'autopsie eut lieu en présence des principaux médecins et chirurgiens. Le 16, le corps embaumé fut exposé sur un lit de parade et, trois jours après, dans une chapelle ardente disposée avec une grande magnificence. Toute la galerie méridionale du Louvre était tendue de draperies noires, éclairée par des candélabres, et le catafalque s'élevait entre deux autels où l'on célébrait la messe le matin, et, la nuit, l'olBce des morts. Pendant sept jours, les spectacles et les divertissement^ publics continuèrent à être interrompus. Les pairs, les députés, les membres des
tribunaux, les fonctionnaires civils et militaires, les citoyens de toutes les classes, furent admis à rendre les derniers devoirs au prince en lui jetant de l'eau bénite. Ce fut le duc d'Orléans qui représenta le Roi dans cette triste solennité. Lorsque les ministres se présentèrent, M. Decazes, qui n'avait pas encore déposé son portefeuille, mais dont on savait que la retraite était déjà décidée, figurait parmi eux. Son extérieur portait l'empreinte de la souffrance. On remarqua que beaucoup de personnes cherchaient à Téviter.
Le 23 février, les restes du duc de Berry furent transportés à Saint -Denis, et ils y restèrent exposés dans une chapelle jusqu'au 14 mars, jour marqué pour les funérailles. Le Roi, la famille royale, le corps diplomatique, les autorités et une foule de personnes de distinction y assistèrent. La messe fut dite par l'archevêque de Paris, et le coadjuteur, M. de Quélen, prononça l'oraison funèbre.
 Paris et dans toutes les villes des départements, outre les services officiellement ordonnés pour le repos de l'âme du prince, les corporations civiles et militaires en firent célébrer à leurs frais, et, pendant plusieurs semaines, le récit de ces solennités remplit les journaux, concurremment avec les adresses de condoléance qui continuaient à arriver au Roi. Quelques-unes de ces adressés respiraient une violence frénétique. Voici ce qu'on lisait dans celle de la Cour royale de Toulouse : c En déclarant que la haine des Bourbons a guidé sa main
3i0 HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
» parricide, le meurtrier a désigné hautement ses insti- • gateurs. Qu'importe qu'il taise ou publie leurs noms > infâmes I La France, l'Europe, le monde entier les ac- » cusent à grands cris. Eux-mêmes, ivres d'une audace » que la clémence surhumaine de Votre Majesté a exal- » tée jusque au délire, ils se dénoncent par tous les » outrages, par tous les attentats qtie l'anarchie et l'im- » piété réunies peuvent inspirer contre le trône et Tau- » tel. » La môme adresse comparait les doctrines dont une politique libérale avait laissé infecter le peuple, à ces feux souterrains vomissant sur la terre des éléments de destruction et de mort. Comme en 1815, il n'était" question, dans un bon nombre de ces adresses, que A*anéantir les monstres qui^ depuis trente ans^ conspiraient contre la royauté, de faire sortir enfin du fourreau le glaive de la justice, ù! assurer ainsi pour toujours l* inviolabilité de la monarchie légitime et celle d'une dynastie à laquelle était attaché le bonheur des Français. Quelques-unes exprimaient le vœu déjà indiqué par le Conservateur et le Joîfnw// (^5 D^'to^, que Monsieur, en se remariant, bien qu'il pût lui en coûter Rallumer le flambeau de l'hymen aux torches funèbres de son fils^ donnât des garanties nouvelles de la perpétuité de cette dynastie.
Il avait été décidé que l'édifice où le duc de Berry avait rendu le dernier soupir ne servirait plus aux représentations théâtrales; la promesse en avait été faite, dit-on, dans la nuit même de l'assassinat, au prélat qui était venu lui administrer les derniers sacrements. Une souscription
fut ouverte pour lui élever un monument sur l'emplacement de ce théâtre. A la fin de Tannée, elle s'élevait à la somme de 550,000 fr. On ouvrit d'autres souscriptions en faveur du soldat de la garde et du garçon de café, qui avaient arrêté l'assassin au moment du crime. Le soldat de la garde fut nommé chevalier de la Légion d'honneur, reçu comme tel en présence de son régiment réuni sous les armes, et le général de Làuriçton prononça un discours à cette occasion.
De tous côtés arrivaient, sous les formes variées quepou* valent suggérer une douleur sincère et aussi l'esprit de courtisanerie, les témoignages de l^indignation excitée par le crime du 13 février. Le Moniteur enregistrait les demandes formées par un grand nombre de citoyens appartenant à toutes les classes de la société qui, portant le même nom que l'assassin, sollicitaient l'autorisation d'en prendre un autre et déclaraient n'avoir aucun rapport de parenté ni d'alliance avec Vinfâme Louvel. Les villes où les premiers récits recueillis par les journaux avaient pu faire croire qu'il avait pris naissance ou qu'il avait longtemps résidé protestaient contre ces assertions, comme elles auraient pu le faire contre une accusation de complicité. Cependant, sur un petit nombre de points, quelques misérables, égarés peut-être par l'ivresse, osèrent mêler aux manifestations du deuil général celles d'une joie stupide et féroce. Les tribunaux en firent une sévère justice.
Le plus brillant écrivain du parti royaliste, M. de Gha-
teanbriand, se chargea d'écrire Thistoire du prince qui Tenait de périr si dëplorablement. Bientôt après, il publia, sous le titre de Mémoires touchant la vie et la mort du duc de Berry, un livre dans lequel Téclat du style et l'intérêt dramatique de quelques récits, mêlés de déclamations emphatiques et de détails parfois insignifiants jusqu'à la puérilité, dissimulaient mal la difficulté du sujet, résultant du peu de faits vraiment historiques que présentait la carrière de son héros. On vit paraître aussi un Eloge historique du duc de Berry^ de M. Alissan de Chazet, un poëme élégiaque sur sa mort, de M. de Loizerolles, et bien d'autres productions analogues. Une vive sympathie s'attachait à là duchesse de Berry^ restée veuve à vingtdeux ans, et dont la grossesse, révélée d'une manière si inattendue, tenait, pour ainsi dire^ en «suspens les destinées de la France. On se demandait si les émotions violentes qu'elle venait d'éprouver et la douleur qui l'accablait lui permettraient de mettre au jour l'enfant qu'elle portait dans son sein. On se racontait avec attendrissement les expressions de son désespoir. Une romance, alors fort à la mode, l'appelait latwuvelle Valentine^ et plaçait dans sa bouche les paroles si connues de la belle-sœur de Charles VI, après l'assassinat do son mari : Bien ne m'est plus^ plus ne m'est rien. Des lithographies la représentaient éplorée, dans l'appareil du deuil, avec sa jeune fille, près du tombeau de son époux. De véritables enfantillages se mêlaient à ces démonstrations de la sensibilité publique : on frappa de petites médailles d'or et d'ar-
gent à l'image du duc de Berry, qui se portaient en boutons de col et en ornements de chaîne. Le goût du temps comportait ces témoignages d une sentimentalité un peu affectée; et d'ailleurs, à Texceplion d'un petit nombre d'ennemis acharnés de la royauté, tous les cœurs étaient sincèrement émus par cette grande infortune.