CHAPITRE LIV
Maladie de M. Decazes. — Départ de M. de Serre pour Nice. — Assassinat du duc de Berry. — Présentation aux Chambres d'un projet de loi électorale et de deux autres projets tendant à suspendre la liberté de la presse et la liberté individuelle. — Fureur du parti ultra-royaliste. — Complot formé dans le sein de ce parti pour renverser M. Decazes en recourant à la violence. — Abandonné par le centre gauche, il donne sa dcniissiou. M. de Richelieu le remplace comme président du conseil et M. Siniéon connue ministre de l'intérieur. — La Chambre des pairs instruit le procès do l'assassin Louvel.
Les souffrances d'un des hivers les plus rigoureux dont on ait gardé le souvenir aggravaient encore les dilTicultés de la situation. Dans le courant du mois de janvier, M. Decazes avait été attaqué d'une fluxion de poitrine. À peine commençait-il à se rétablir, que Texcës de la préoccupation et du travail amena une rechute qui Tobligca à se renfermer chez lui. Il lui était donc im- I)Ossible, en ce moment, de prendre part aux travaux des Chambres et de communiquer avec le Roi autrement que par écrit. Quant à M. de Serre, qui s'était longtemps fait illusion sur son état, il dut enfin se rendre aux iast^inces des médecins qui considéraient un voyage dans le Midi comme nécessaire au rétablissement de sa santé. 11 partit
pour Nice le 26 janvier. Le portefeuille du ministère de la justice fut confié, en son absence, au comte Siméon, conseiller d'État, à qui l'on conféra en même temps le titre de sous secrétaire d'État de ce département.
Nous avons vu qu'avant que M. de Serre ne quittât Paris, l'abandon de son grand projet de loi était déjà une chose résolue, et qu'on y avait substitué un système nouveau qui partageait les électeurs, à raison du taux plus ou moins élevé de leurs impositions, en trois classes distinctes, nommant séparément leurs députés. Quant aux dispositions relatives à la pairie, à l'organisation du Parlement et au mode de délibération des assemblées, il n'en était plus question : on eût craint, en appelant les Chambres, à délibérer sur un ensemble de mesures aussi compliquées, de compromettre le sort des modifications proposées en ce qui touchait le régime électoral.
Aussitôt après le départ du garde-des-sceaux, M. Decazes présenta au Conseil le nouveau plan sur lequel il s'était mis d'accord avec lui. Il ne se faisait aucune illusion sur la gravité des obstacles qu'il allait rencontrer. Affaibli par un état do maladie dont il ne se remettait que lentement et diflicilement, il revenait par moments à l'idée de déposer le fardeau des affaires. MM. Pasquier et Portai allèrent de sa part offrir encore une fois au duc de Richelieu la présidence du conseil et la disposition de tous les portefeuilles, y compris le portefeuille de l'intérieur, c'est-à-dire la retraite absolue de M. Decazes si elle pouvait faciliter un arrangement.
M. de Richelieu répondit, comme à l'ordinaire, qu'il se sentait pea propre à la direction des affaires, qu'il ne voulait donc pas être ministre, mais qu'à tous autres égards on pouvait compter sur lui. Il mettait, en effet, tous ses soins à recruter des auxiliaires pour la politique du Cabinet parmi ceux des royalistes sur lesquels il exerçait de rinfluence, et il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour les ramener à M. Decazes. Cependant, il apportait une réserve assez marquée dans les rapports bienveillants qu'il entretenait avec lui, et il semblait éviter ce qui aurait pu établir entre eux une espèce de solidarité, tandis qu'au contraire ses relations avec M. Pasquier prenaient de plus en plus le caractère d'une intime confiance.
Le 4*' février, on tint un conseil de Cabinet auquel assistèrent, avec les ministres à portefeuille, le chancelier, le duc de Richelieu, M. Laine, le comte Garnier et MM. Meunier et Cuvier, les uns ministres d'État, les autres conseillers d'État. Le projet préparé par M. Decazes y fut mis en discussion. 11 donna lieu à un débat assez prolongé. M. Pasquier, M. Portai, et aussi M. Laine et le duc de Richelieu, s'y montrèrent convaincus de la nécessité de faire au côté droit des concessions assez étendues pour obtenir son appui. MM. Meunier, Cuvier, Siméon et M. Decazes lui-même inclinaient, au contraire, à penser que le but pouvait être atteint sans s'écarter des dispositions essentielles du système adopté en 1817. En définitive, on tomba d'accord sur ce point, que le projet
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primitif de M. de Serré était trop compliqué, prêtait à trop d'objections pour qu'on pût espérer qtie les Chambres le voteraient, et on s'arrêta, faute de niieux, à cèliii de M. Decazes ; mais, le concours de la droite étant évidemment indispensable à son succès, M. Portai fut chargé de demander une conférence à M. de Villèle.
La position de M. de Yillèle était délicate. Généralement considéré comme le chef de son parti, il y exerçait en réalité une grande influence, mais cette influence n'était pas sans limites. Gomme il arrive toujours èh France où le sentiment envieux de l'égalité n'est pas le privilège exclusif des opinions démocratiques, bien des gens, parmi les ultra-royalistes, ne se résignaient pas saûs peine à cette espèce de suprématie. La portion la plus violente de ce parti, celle qui se personnifiait dans M. de La Bourdonnaye, reprochait à M. de Villèle de s'ériger en dictateur de la droite et d'être trop facile, trop accommodant pour la politique ministérielle. De ces murmures à une accusation de défection, à une rupture, il n'y avait qu'un pas. Nous avons vu que déjà, dans la question des douzièmes provisoires, M. de Villèle s'était vu abandonné par plusieurs de ses amis politiques ; lui-même, d'ailleurs, il n'était pas exempt de défiance envers le ministère, qui, à plusieurs reprises, avait fait, pour s'entendre avec lui, des tentatives auxquelles on n'avait donné aucune suite sérieuse. Là où il ne fallait voir que le résultaf dès indécisions du Cabinet, et peut-être de la maladresse de quelques intermédiaires, il soupçonnait par mioments un
riiStbiitè ùë la REi^tÂiitiÂtibN. à7i
plége téndtl sôlt pdtir le compromettre persdfinellémeiil, soit pour endormir et paHlysèr Id droite, il répoùdît donc à M. Portai qu'il n'accepterait la cofifétence prtfpiosée qu'à la condition que M. Corbière y pt^efidrait part avec lui, et il ëtlgea ensuite que M. Mathieu de Mohtîftorency et M. de Polignac y fussent également admis. Il stipula àusài qu'elle serait tenue sécrète, ce qiii entrait, au surpluè, dans les convenances du ministère. Èhfîn, il y mit une dernière condition : c'est qu'elle n'aurait pas lieu chez M. Decazes. Telles étaient l'aversion et leè dëfiances que le président dd conseil inspirait alors aux ultra-royalistes, que beaucoup d'entre eux se seraient fait scrupule de le visiter.
La conférence eut lieu la nuit chez M. de Montinorency. Les quatre membres de la droite s'y rencontrèrent avec MM. Portai, Pasquier et Mounier, ce dernier tenant apparemment la place de M. Decazes que son état de maladie retenait chez lui et dont la présence, dans l'état des esprits, n'eût peut-être pas été sans inconvénients. La discussion occupa trois séances et fut fort animée. On examina successivement un grand nombre de systèmes électoraux. Les représentants du ministère démontrèrent à M. de Villèle et à ses amis qu'ils devaient renoncer à Téleclion à deux degrés, objet de leur préférence, parce que la Chambre ne la voterait jamais ; mais ceux-ci, de leur côté, repoussèrent l'idée des trois collèges imaginée par M. Decazes; ils auraient préféré le système de H. de Serre, mais avec des modifications qui l'auraient dénaturé.
Cette discussion, à laquelle MM. de Montmorency et de Polignac ne prirent que peu de part, n'aboutit à aucune conclusion formelle. Évidemment, les représentants de la droite étaient sous l'impression d'un sentiment de défiance incurable par rapport à M. Decazes.
Il fallut renoncer à la combinaison des trois collèges. Si elle plaisait peu aux ultra-royalistes qui craignaient qu'elle ne livrât le tiers de la Chambre à la pure démocratie, elle blessait bien plus encore le parti libéral qui croyait ou plutôt affectait de croire que c'était un premier pas vers le rétablissement des trois anciens ordres. De vives réclamations s'étaient élevées dès que le bruit de cette combinaison avait commencé à se répandre. M. Decazes, dont l'activité semblait redoubler, malgré ses souffrances, avec les difficultés de la situation, mettait chaque jour en avant quelque expédient nouveau pour les surmonter ou pour les éluder. On finit par revenir au plan de M. de Serre, dégagé de tout ce qui n'avait pas trait aux élections et modifié même assez notablement dans.ce qu'on en conservait. Dans un conseil de cabinet tenu le 6 février en présence du Roi, Louis XVIII donna l'ordre de rédiger enfin sur cette base le projet de loi que les Chambres attendaient depuis si longtemps. MM. Meunier et Cuvier furent chargés de le préparer, et ils eurent bientôt terminé leur travail. Aux termes de ce projet, il y avait des collèges d'arrondissement composés de tous les électeurs à 300 francs, et des collèges de département choisis par ces électeurs parmi les plus imposés, les uns et
les autres nommant séparément les députés qui leur étaient attribués; pour éviter toute atteinte directe à la Charte, on renonçait à rabaissement de l'âge, et tout en établissant la quinquennalité, on s'efTorçait de la concilier avec le renouvellement par cinquième prescrit par cette même Charte ; à cet effet, il était dit que, lorsque la Chambre aurait été dissoute et, par conséquent, renouvelée en entier, tous les nouveaux élus devraient siéger cinq ans au moins, en sorte que les renouvellements partiels ne recommenceraient qu'à l'expiration de la cinquième année. Cette disposition était bizarre : il en résultait qu'une partie des députés étaient appelés à siéger pendant six, sept, huit et neuf ans, et cependant la Charte déclarait qu'ils étaient élus pour cinq ans seulement; on avait entrepris une tâche impossible en essayant de concilier, sur ce point, ses prescriptions évidemment contradictoires.
M. Decazes entretenait avec M. de Serre une correspondance quotidienne qui l'informait exactement de tous ces incidents. M. de Serre, qui n'avait pas vu sans un vif regret les changements apportés à son projet de loi, éprouva une certaine satisfaction en apprenant qu'on y revenait, au moins en partie. Il espérait pouvoir être de retour à temps pour le défendre à la tribune. Malgré son état de faiblesse et de souffrance, plein de confiance dans l'efficacité du plan qu'il avait conçu, il envoyait à ses collègues, de chacune des villes où il s'arrêtait sur la route de Nice, de longs Mémoires relatifs au principe et viiï. 18
même aux détails de la mesure que ron préparait.
Les chefs de la droite, à qui Ton communiqua, dans une réunion qui eut lieu, le 9, chez M. de Polignac, le travail de MM. Meunier et Gurier, s'en montrèrent satisfaits, non sans y faire quelques objections, et MM. de Villèle et Corbière s'engagèrent à peu près à le soutenir devant la Chambre des députés, tout en se réservant, à ce qu'il paraît, le droit d'y faire des amendements. Le langage de M. de Villèle était de plus en plus conciliant et raisonnable. Il disait à M. de Saint-Cricq qu'il ne faisait pas la guerre aux personnes, qu'il ne demandait ni ne souhaitait une loi qui ramenât dans la Chambre les éléments de celle de 1815, que les circonstances n'étaient pas les mêmes et qu'il fallait tenir compte des tendances actuelles de l'opinion.
Le 11, le Roi donna son approbation définitive au projet de loi qui lui fut soumis en conseil des ministres. Dans ce môme conseil, le duc de Richelieu, qui venait d'être désigné pour aller complimenter le nouveau roi d'Angleterre George IV, appelé par la mort de son père à la souveraineté du pays qu'il gouvernait depuis dix ans en qualité de régent, reçut de la bouche' de Louis XVIII, les ordres qui se rapportaient à cette mission.
Des la veille, M. Ravez avait annoncé à la chambre des députés, en séance publique, que le 14, elle entendrait une communication du gouvernement. Cette déclaration avait produit une sensation vive et prolongée. Chacun avait compris que Ton touchait au moment décisif. Il ne
restait plus qu'à arrêter Texposé des motifs du projet, et cette tâche avait été confiée à MM. Mounier et Villemain. On était alors au milieu du carnaval dont les préoccupations politiques, quelque vives qu'elles fussent, n'avaient pas troublé les divertissements. Le 13 février, il y avait représentation extraordinaire à TOpéra. Le duc et la duchesse de Berry s'y étaient rendus. A onze heures du soir, un peu avant la fin du ballet, la princesse ayant exprimé le désir de se retirer, le duc de Berry la reconduisit jusqu'à la voiture. Gomme il se retournait pour rentrer dans la salle de spectacle, un homme, se frayant un passage entre le soldat en faction et un des gentilshommes de service et saisissant le prince par l'épaule gauche, lui enfonça au-dessus du sein droit un poignard qui pénétra jusqu'à la poignée et qu'il laissa dans la plaie en prenant la fuite. La première idée qui vint au duc de Berry, c'est qu'il avait été heurté par quelque curieux indiscret; mais bientôt on le vit chanceler, et il s'écria : Je suis assassiné^ je liens le poigfiard^ puis, retirant le fer de sa poitrine, il le remit à un officier de sa maison, le comte de Mesnard, en tombant dans ses bras. A ce cri, la duchesse de Berry s'était élancée de la voiture, et se jetant sur son mari, couverte du sang qui jaillissait de la blessure, elle avait déclaré qu'elle ne le quitterait pas. On le porta dans le salon de la loge royale. Dans la salle, on ignorait encore ce qui venait de se passer, et, par un contraste douloureux, les sons d'une musique joyeuse retentissaient à quelques pas du lieu où le prince était étendu
sur un lit de douleur; la foule des spectateurs put mécae se retirer sans avoir aucune connaissance du crime.
Des vomissements avaient succédé aux défaillance^ et |i l'évanouissement qui avaient suivi la blessure. Les chirurgiens appelés les premiers ayant reconnu que l'état du duc de Berry ne permettait pas de le ramener à l'Élysée, on le transporta du salon de la loge royale dans la salle de l'administration de l'Opéra. L'assassin venait d'être arrêté. Deux des officiers du prince, des adjudants de police et plusieurs soldats de la garde s'étaient précipités sur ses traces ; retardé dans sa course par le passage d'une voiture et croisé par un garçon de café qui se débattit un moment avec lui, il fit peu d'efforts pour échapper à ceux qui s'emparèrent de sa personne. On trouva sur lui, outre la gaîne du poignard dont il venait de faire un si funeste usage, une alêne de sellier affilée et munie aussi de sa gaine.
Déjà, Monsieur, Madame, le duc d'Angoulême, le duc d'Orléans, les ministres, les grands dignitaires, une foule de personnages éminents de la Cour et de la ville, s'étaient empressés d'accourir. Quelques-uns sortaient des bals et des fêtes où les avait surpris la sinistre nouvelle. Lorsqu'elle était parvenue à M. Decazes, elle l'avait trouvé enfermé avec quelques-uns de ses conseillers habituels et mettant la dernière main à l'exposé des motifs de la loi électorale qui devait être présentée le lendemain à la Chambre. Bien que très-souffrant encore, il n'avait pas perdu un moment pour se rendre à l'Opéra. Les plus
fameux chirurgiens de Paris, M. Dupuytren entre autres, avaient été appelés. M. Decazes manda aussi le célèbre Dubois, en qui il plaçait une confiance particulière. Des scariBcâtions profondes avaient été pratiquées, on avait débandé la plaie. L'application de nombreuses sangsues et de plusieurs Tentouses avaient fait sortir le sang en abondance, et, comme la poitrine oppressée avait paru se dégager un peu, il y eut un moment d'espérance ; mais Dubois, consulté secrètement par M. Decazes, ne lui dissimula pas que le mal était sans remède. Le prince luimême ne se faisait pas illusion « Je suis touché de vos » soins, » disait-il à un des chirurgiens, « mais ils ne sau- » raient prolonger mon existence, ma blessure est mor- » telle. » On dut bientôt renoncer à des saignées qui, en l'affaiblissant outre mesure, ne pouraient que hâter un dénouement inévitable.
Comme chef du gouvernement, c'était M. Decazes qui donnait les ordres exigés par les circonstances, et il y mettait son activité ordinaire. Ce qu'on aura peine à croire, ce qu'explique à peine la violence des préventions et des haines qui s'élevaient contre lui dans un certain parti, c'est que ses soins empressés excitaient, dans l'entourage du duc et de la duchesse de Berry, une irritation et des inquiétudes à peine dissimulées, c'est que Dubois y était vu avec moins de confiance que ses confrères, parce que c'était le président du conseil qui l'avait appelé. Monsieur, dans ces premiers instants, restait évidemment étranger à ces étranges préoccupations. Bon et affec-
tucux lorsqu'il était livré à ses propres inspirations, et attendri en ce moment par Texcès même de sa douleur, il remerciaitM. Decazes des soins qu'il lui voyait prendre, il lui parlait presque continucUementetavec le plus grand abandon. M. Decazes lui ayant demandé s'il avait quelque chose à faire dire au Roi qu'il voulait aller trouver pour l'informer de ce qu'il venait de voir, Monsieur le chargea d'empêcher Louis XVIII de se faire conduire à rOpéra comme il en avait témoigné l'intention; il fit, à ce sujet, l'observation que sa présence apporterait la gêne de Vétiqueite,. « Tout n'est pas perdu, » ajouta-t-il, » dites au Roi que, si la chose tournait mal, il sera averti » à temps pour venir le bénir, t
M. Decazes trouva le Roi au lit, très agité, avec une grosse fièvre. En lui promettant de le faire avertir à temps, il le décida à ne pas quitter les Tuileries, et il se hâta de retournera l'Opéra. L'assassin avait été déposé dans une pièce voisine de celle où gisait le duc de Berry. Interrogé successivement par le commissaire de police du quartier, par le préfet de police et par le procureur du roi en présence du président du conseil, du ministre des affaires étrangères, du sous-secrétaire-d'État de la justice, du duc de Fitz-James et de quelques autres serviteurs de la famille royale , il répondit qu'il s'appelait Louis-Pierre Louvel, qu'il était né à Versailles, âgé de trente-six ans, employé comme garçon sellier par le sellier du roi, et domicilié aux Petites-Écuries, sur la place du Carrousel. Comme on l'invitait à faire connaître les motifs qui l'a-
vaient poussé au crime et les complices qu'il pouvait aroir, il déclara qu*il méditait ce crime depuis six ans, qu'il avait voulu délivrer son pays des Bourbons qui, dans son opinion, en étaient les plus cruels ennemis, en commençant par celui qui semblait devoir perpétuer leur race, et que son dessein, s'il eût échappé cette fois, avait été d'assassiner successivement les autres princes et le roi lui-même; qu'il n'avait, d'ailleurs, ni instigateurs, ni complices, et qu'il ne se repentait nullement de ce qu'il avait fait. M. Decazes, après s'être concerté avec les magistrats, s'approchant de ce misérable, lui demanda à voix basse si le poignard était empoisonné, comme quelques personnes en avaient conçu la crainte. Louvel se récria contre cette supposition. Ce peu de paroles échangées à voix basse entre le président du conseil et l'assassin, avait produit une émotion extraordinaire chez quelques-uns des spectateurs de cette scène. On ose à peine dire la pensée qui leur avait traversé l'esprit, celle que M. Decazes recommandait à Louvel la discrétion et le silence]
L'état du duc de Berry empirait. « Il est cruel, » disait^ il, « de mourir de la main d'un Français. » Il voulut embrasser sa fille, Mademoiselle, âgée seulement de cinq mois, et, en lui donnant sa bénédiction, il exprima un vœu qui ne devait pas ôtre exaucé, celui qu'elle fût moins malheureuse que sa famille. Il témoigna aussi le désir de voir deux filles qu'il avait eues^ pendant son séjour en Angleterre, d'une union irrégulière "^ bien que
bénie par l'Église. On lui amena ces deux jeunes personnes. Il les recommanda à la duchesse de Berry qui lui promit, en les embrassant, de les protéger. Un des premiers soins du prince avait été de réclamer les secours de la religion. L'évoque de Chartres reçut sa confession et lui donna Tabsolulion. Le curé de Saint-Roch lui administra Textrême-onction, mais les vomissements sanglants qui avaient repris avec violence, ne permirent pas qu'il reçût le viatique. Se tournant vers le duc d'Angoulôme, dont on connaissait la piété : « Vous, mon frère, » lui dit-il, « vous qui êtes un ange sur la terre, pensez-vous » que Dieu me pardonne? » — « Pouvez-vous en dou- * ter, » répondit le duc d'Angoulême, t lorsqu'il fait de » vous un martyr? » La duchesse de Berry, avec tout l'emportement de sa nature méridionale, se livrait aux démonstrations du plus violent désespoir. Le duc de Berry la supplia de se ménager pour l'enfant qu'elle portait dans son sein. On ignorait qu'elle fût grosse. Cette révélation, qui permettait d'espérer que Louvel n'avait pas atteint son but, produisit un grand effet sur ceux qui l'entendirent.
Le moment fatal approchait. Avec l'autorisation de Monsieur, le président du conseil alla avertir le Roi qui se hâta de se faire conduire auprès de son neveu. Il était cinq heures du matin. A l'approche du Roi, le duc de Berry parut se ranimer. Il retrouva quelques forces pour demander la grâce de Yhomme^ c'est ainsi qu'il appelait son meurtrier; il répéta plusieurs fois cette demande en
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termes suppliants. Louis XVIII éluda une réponse formelle : « Vous survivrez, je Tespère, dit-il à son neveu, » nous en parlerons ; la chose est importante, elle vaut » la peine d'être examinée à plusieurs fois. » Un moment après, épuisé par l'effort qu'il venait de faire, le prince sentit une défaillance. « C'est ma fin, » s'écria-t-il. II demanda à être tourné sur le côté gauche. Les médecins s'y refusèrent d'abord, il insista. Dans l'état où il était réduit, on crut devoir faire ce qu'il désirait. Ses facultés intellectuelles s'évanouirent aussitôt, et il expira le 14 février, à six heures et demie du matin, après une agonie qui avait duré près de huit heures. La duchesse de Berry» qu'on venait d'éloigner presque de force pour la soustraire à l'horreur de ce spectacle, comprenant, au mouvement qui se fit parmi les spectateurs, que tout était fini, s'échappa des mains de ceux qui voulaient la retenir, se jeta sur le corps inanimé de son époux, puis, se précipitant aux pieds du Roi, s'écria, avec l'accent du désespoir : f Sire, j'ai une grâce à demandera Votre Majesté, » elle ne me la refusera pas; c'est la permission de re- » tourner en Sicile. Je ne puis plus vivre ici après la » mort de mon mari. » Le Roi chercha à la calmer; on la porta dans sa voiture presque évanouie. Les princes prièrent ensuite le Roi de s'éloigner. « Je ne crains pas,» dit-il, € le spectacle de la mort, j'ai un dernier devoir à » rendre à mon fils, » et, appuyé sur le bras de Dupuytren, il s'approcha du lit, ferma les yeux et la bouche du prince, lui baisa la main et se retira.
Ainsi se termina cette nuit terrible qui rouvrit une source de larmes pour une famille sur laquelle le malheur semblait avoir depuis longtemps épuisé tous ses coups. Telle fut la fin d'un prince que les emportements de sa bouillante nature avaient exposé, pendant sa vie, à des jugements sévères, mais dont le cœur était bon, et qui, dans sa douloureuse et longue agonie, n'exprima que des sentiments tendres et généreux.
Le jour commençait presque à paraître au moment où il rendait le dernier soupir. Bien que quelques-uns seulement des journaux du matin annonçassent la sinistre nouvelle, elle fut bientôt répandue dans tout Paris^ et elle y jeta une véritable stupeur. Les royalistes de toutes les nuances étaient consternés d'un événement qui menaçait d'éteindre la branche principale de la famille royale, celle qui était l'objet de leur amour et de leurs espérances, et, chez les plus ardents d'entre eux, l'effroi, la fureur, le désir aveugle de la vengeance se mêlaient à une douleur bien légitime. L'émotion des libéraux n'était pas moins vive : l'horreur que leur inspirait un grand crime n'en était pas la seule cause; ils comprenaient quelles armes terribles il allait fournir à leurs adversaires, aux ennemis de la liberté et des réformes, à ceux qui ne cessaient de dire depuis trois ans que l'on courait aux abîmes, que la faiblesse du pouvoir et les concessions faites aux doctrines et aux hommes de la Révolution ramèneraient tôt ou tard les excès de 1793 ; ils sentaient que la réaction, déjà imminente avant cette catastrophe, pouvait
maintenant devenir irrésistible par Tébranlement des esprits incertains ou timides. Quant aux révolutionnaires, à ceux qui, dans leur haine insensée, désiraient positivement et à quelque prix que ce fût la chute de la monarchie, outre qu'ils n'étaient pas alors très-nombreux, le danger immédiat que l'exaspération du parti royaliste faisait planer sur eux était plus que suffisant pour balancer la coupable joie qu'ils pouvaient ressentir, pour en arrêter surtout les manifestations. Pour ces motifs divers et complexes, Paris présentait l'aspect de la douleur et de l'épouvante. Non-seulement les tribunaux, la Bourse, les théâtres furent fermés par l'ordre ou sur l'invitation de l'autorité, mais les bals, les fêtes, toutes les réunions de plaisir, môme les moins apparentes, auxquelles donnait lieu la fin du carnaval, furent contremandés. . La situation du ministère, déjà bien difficile, s'était singulièrement aggravée, et il en eut le pressentiment dès le premier moment. Il comprit que l'opinion ultra-royalîsle allait lui demander compte du crime de Louvel, qu'en l'accusant d'imprévoyance, de négligence, elle trouverait de nombreux échos, et, comme beaucoup de personnes pensaient que le crime était lié à une vaste conspiration, il pensa que la meilleure réponse à faire à ces inculpations, c'était de prendre une attitude énergique, de multiplier les précautions contre de nouveaux attentats. Dans un conseil qui fut tenu chez M. Decazes à huit heures du matin, moins de deux hcuras après la mort du duc de Berry, on agita la question de savoir s'il convenait
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de fermer les barrières de Paris comme cela était d'usage dans les grandes crises. Cette mesure, qui aurait pu jeter l'alarme en donnant lieu de penser que le gouvernement était sur les traces d'un complot, ne fut point adoptée ; mais on s arrêta à l'idée de demander aux Chambres la suspension de la liberté individuelle et le rétablissement de la censure des journaux, et, dans un autre conseil tenu peu d'heures après aux Tuileries, celte idée reçut Tassentiment du Roi. Non-seulement Louis XVIII n'y fit aucune objection, mais il écrivit à M. Decazesque les projets à présenter aux Chambres devaient être draconiens. Lé désir de donner quelque satisfaction à l'excitation de l'opinion royaliste et d'éviter ainsi de fournir un texte d'attaque à l'opposition de droite, agissait sans doute sur l'esprit du Roi et des ministres, dont plusieurs au moins ne croyaient pasà la nécessité intrinsèque des loisd'exception. J'ai dit que la chambre des députés devait se réunir, ce jour-là même, pour recevoir communication du projet de loi sur les élections. A onze heures du matin, les tribunes du Palais-Bourbon étaient déjà remplies, et une foule immense qui n'avait pu y pénétrer occupait les avenues du palais. Une tristesse mêlée d'irritation et d'anxiété se peignait sur tous les visages. Vers une heure, les députés commencèrent à arriver, et bientôt après le président et les quatre secrétaires entrèrent dans la salle, portant, comme la plupart de leurs collègues, un crêpe au bras et au chapeau. La lecture du procèsverbal était à peine terminée que M. Clausel de Cous-
sergues s'élança à la tribune. Déjà, en plusieurs circonstances, ce député, membre delà Cour de cassation, s'était signalé par des exagérations et des violences bien étranges de la part d'un magistrat. Depuis quelque temps, pourtant, il paraissait être revenu à des sentiments plus raisonnables et comprendre la nécessité de soutenir le gouvernement pour résister à la gauche; mais sa faible tête n'était pas à l'épreuve de la secousse qui troubla alors d'autres esprits plus forts que le sien. Entraîné, dit-on, par les conseils du général Donnadieu qu'il avait eu le malheur de rencontrer dans la matinée, et sans s'être concerté avec aucun des membres de la droite : € Messieurs, » s'écria-t-il, « il n'y a point de loi qui fixe 9 le mode d'accusation des ministres; mais il est de la » nature d'une telle délibération qu'elle ait lieu en séance 9 publique. Je propose à la Chambre de porter un acte » d'accusation contre M. Decazes, ministre de l'intérieur, » comme complice de l'assassinat de monseigneur le duc 9 de Berry, et je demande à développer ma proposi- » tion. » Ces paroles insensées excitèrent dans l'assemblée une réprobation presque générale. Les murmures qui s'étaient élevés dès qu'on avait pu comprendre l'intention de l'orateur lui avaient à peine laissé la possibilité d'en achever l'indication. Des cris de rappel à l'ordre partaient d'un grand nombre de bancs : t C'est mon opi- » nion, messieurs, » dit M. Clausel d3 Coussergues en allant reprendre sa place dans les rangs de la droite, où il trouva un accueil assez froid.
Le président, après avoir déclaré qu'il ne lui arait accordé la pnrole que dans la croyance qu'il voulait présenter quelques observations sur le procès-verbal, donna lecture d'une lettre du président du conseil, qui informait officiellement la Chambre de l'assassinat et de la mort du duc de Berry. Cette lecture devint le signal d'une délibération irrégulière où les vues et les sentiments des partis commencèrent à se faire jour, t Messieurs, » dit M. de La Bourdonnaye, « ce n'est pas seulement pour payer 9 un tribut stérile de larmes et de regrets au prince dont » nous déplorons la perte, que je demande la parole..., ï c'est aussi pour appeler la pensée de la Chambre sur » la source du mal, sur le principe du crime... Quel • esprit un peu élevé peut voir un assassin obscur, sans » haine personnelle comme sans ambition, porter une » main parricide sur le descendant de nos rois, sur celui » qui devait en perpétuer le sang, et cela dans la vue » hautement avouée d'en tarir pour jamais la source, » sans apercevoir dans cet horrible forfait le calcul » déplorable d'une imagination exaltée par le fanatisme » politique, qui sape chaque jour les fondements du » trône pour élever sur ses ruines des pouvoirs nouveaux » dont une philosophie délirante a cherché la source dans » la souveraineté du peuple, dans la puissance numérique » de la multitude, dans le droit du plus fort, contre » lequel... l'ordre public fut institué?... La première » pensée d'un corps politique doit être de détruire dans » son germe un fanatisme qui conduit à des résultats
» aussi funestes , parce que ce n'est qu'en enchaînant de » nouveau l'esprit révolutionnaire qu'un bras de fer » avait longtemps comprimé, ce n'est qu'en sévissant € contre des écrivains téméraires, enhardis par Timpu- » nité, que vous arrêterez les manœuvres scandaleuses. » et coupables qui commencent les révolutions... » M. de La Bourdonnaye demanda en finissant que la Chambre, dans l'adresse par laquelle elle exprimerait au Roi sa profonde douleur, exprimât aussi < sa volonté fortement » prononcée de coopérer avec énergie à toutes les me- 9 sures jugées nécessaires pour comprimer les doctrines » pernicieuses qui, sapant à ja fois tous les trônes et » toutes les autorités, attaquent la civilisation entière et » menacent le monde de bouleversements nouveaux. »
La droite et même le centre donnèrent de nombreuses marques d'adhésion; mais le général Foy, tout en appuyant la proposition d'une adresse, tout en invitant la Chambre entière à s'unir à la députation qui irait porter à l'auguste monarque, accablé par une si horrible catastrophe, les consolations de son peuple fidèle, témoigna le désir que cette adresse fût consacré tout entière à l'expression de la douleur universelle. « Qu'il y soit » seulement question, » dit-il, « des pleurs que nous » versons tous sur un prince regretté de tous les Français, » regretté surtout par les amis de la liberté, parce qu'ils » savent bien qu'on se prévaudra de cet affreux attentat » pour chercher à détruire les libertés... et les droits que > la sagesse du monarque a reconnus et consacrés. »
La gauche applaudissait. On pouvait craindre que le débat ainsi engagé ne prît un caractère pénible. M. Corbière, intervenant fort à propos, rappela que les adresses devaient, aux termes du règlement, être discutées en comité secret, et ajouta que cela était surtout convenable dans une occasion où lés cœurs avaient besoin de s'épancher librement. Un mouvement général d'adhésion s'élant manifesté, rassemblée leva la séance publique et se retira dans ses bureaux pour nommer la commission chargée de rédiger le projet d'adresse. Cette commission, composée en majorité de membres de la gauche et du centre gauche, rédigea immédiatement un projet qui fut aussitôt adopté à l'unanimité, en comité secret. La Chambre y parlait de sa profonde douleur et de son désir de resserrer les liens qui unissaient le peuple français à Tauguste maison de Bourbon ; elle donnait l'assurance que les députés étaient prêts à concourir, dans V ordre de leurs devoirs constitutionnels, aux mesures que la sagesse du Roi jugerait convenables en de si graves circonstances. La réserve Slq^ devoirs constitutionnels de la Chambre, que l'on pouvait prendre pour une protestation anticipée contre toute proposition contraire à la Charte, souleva, dit-on, quelques débats dans le comiLô secret.
La chambre des pairs avait aussi reçu le message officiel qui l'informait du crime de la nuit. M. de Lally ayant demandé l'autorisation de proposer une adresse au Roi, le duc de Fitz-James, en invoquant la justice de la Chambre contre Tattentat qui venait d'être commis, re*
comnianda à sa prévoyance la recherche des moyens d'en prévenir de nouveaux. Il dit qu'on devait chercher ailleurs que dans un obscur assassin la source du forfait qui désolait la France, et il désigna les hommes du 20 mars. Le ministre de la guerre répondit que le gouvernement avait pris tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour remonter à la source du crime et en arrêter les conséquences. Au moment où la Chambre allait nommer une commission pour examiner l'adresse proposée par M. de Lally, le président du conseil, entrant dans la salle, déposa sur le bureau une ordonnance royale qui constituait la chambre des pairs en cour de justice pour connaître de l'attentat commis sur la personne du duc de Berry. Dans un discours dont l'exaltation se ressentait des émotions du moment et où il déplorait le sort du petit'fils du grand Henri^ brave, généreux^ loyal comme lui^ comm^ lui tombé sous lè^er d'un lâche assassin^ il expliqua que la nature, les motifs de Tattentat, l'aveu fait par l'assassin de son projet d'immoler la famille royale tout entière, avaient fait penser qu'il s'agissait d'une de ces causes graves dont la Charte réservait l'investigation et le jugement à la plus haute magistrature du royaume. « Jamais, » dit-il, i crime plus grand • ne fut déféré à un tribunal plus auguste et ne provoqua > davantage le religieux examen du premier pouvoir » judiciaire de la société, qui n'aura besoin que de se » défendre d'un trop juste sentiment d'indignation et de » conserver le calme nécessaire aux magistrats pour ju-