CHAPITRE LI
PréoccnpaUoii excitée en Europe par l'état de la France. Mécontentement de Temperenr Alexandre ; voyage da comte Capodistrias à Paris. »- Déplorable état de l'Espagne. — Agitations en Angleterre. Ëmeate de Manchester. Bills de répression votés par le Parlement. — Fermentation révolutionnaire en Allemagne. Assassinat de Kotzebne. La Prusse et l'Autriche s'unissent pour contenir le mouvement. Mesures prises à Garlsbad et à Francfort pour réprimer la licence do la presse et des universités^ consacrer le droit d'intervention de la Diôte dans les affaires intérieures des États allemands, et établir à Mayence une commission d'enquête. — Le ministère français est attaqué avec une égale violence par les deux partis extrêmes. — Élections. Triomphe éclatant de la gauche. Nomination de Grégoire. Impression profonde que ces élections produisent en France et en plurope.
Le mouvement libéral et presque révolutionnaire qui agitait la France était pour l'Europe entière Tobjet des plus vives préoccupations. J'ai dit que les cabinets étrangers en éprouvaient autant d'inquiétude que leur en causaient un peu auparavant l'ascendant et les tentatives du parti ultra-royaliste. On le savait en France, et il en résultait, dans l'attitude des partis, une modification remarquable. En 1816, en 1817, les libéraux, faibles encore et cachés en quelque sorte dans les rangs des amis du pouvoir, saisissaient, pour se fortifier, toutes les occasions
de faire voir que l'Europe désapprouvait la politique de leurs adversaires ; les ultra-royalistes, au contraire, s'indignaient à la pensée qu'on pût tenir compte, dans le règlement des affaires intérieures du pays, des sentiments des étrangers. Maintenant, tout était changé. Les libéraux, ceux qui appuyaient le gouvernement comme ceux qui le combattaient pour le forcer à marcher plus rapidement dans la voie où il était entré, comme aussi les révolutionnairfes qui no pensaient qu'à l6 renverser^ îie pouvant plus douter du mécontentement et des alarmes que leurs triomphes inspiraient aux puissances^ proclamaient bien haut que la France, affranchie enfin d'un trop long assujettissement, n'avait plus d'inspirations à recevoir du dehors. Les ultra-royalistes, de leur côté, charmés de se trouver, au moins jusqu'à un certain point, en communauté de sentiments avec les cabinets étrangers qui leur avaient été si longtemps contraires, se prévalaient avec ostentation de ce revirement et affectaient de dire que l'Europe, abusée pendant plusieurs années par les artifices et les calomnies des révolutionnaires et d'un gouvernement qui était devenu leur dupe ou leur complice, commençait à ouvrir les yeux et à voir la vérité. Ils recueillaient avec complaisance les propos peu mesurés du général Pozzo et de quelques autres diplomates ouvertement hostiles au ministère de MM. Dessoles et Decazes, et les articles des journaux étrangers qui exprimaient le blâme et les alarmes dont le système de ces hommes d'État était l'objet en Angleterre et en Allemagne.
ItlSTOiRÊ DE LA RESTAUBATION, 71
Lord Wilhworlh, qui avait été ambassadeur en France pendant le consulat, étant venu passer quelques jours à Paris.au commencement du mois d'avril, cet événement si simple avait donné lieu auic plus étranges suppositions. On avait prétendu qu'il était chargé de demander le rapport de la loi des élections, l'annulation de la liste des nouveaux pairs, la formation d'un autre cabinet, et de s'opposer au rappel des bannis. Ces rumeurs absurdes n'avaient pas tardé à se dissiper; mais, dans le courant de juillet, après la clôture de la session, la présence d'un ministre étranger produisit une sensation plus vive encore et qui s'expliquait mieux. Le comte Capodistrias, le conseiller alors le plus influent de l'empereur de Russie et le confident des vues libérales qui avaient jusqu'alors caractérisé sa politique, faisant, dans une grande partie de l'Europe, un voyage qui se rattachait à d'autres affaires, s'arrêta quelque temps à Paris. On crut, et cela n'avait rien d'invraisemblable, qu'Alexandre, à qui le général Pozzo faisait parvenir les rapports les plus sombres sur la situation de la France, avait voulu en contrôler l'exactitude par le témoignage direct de celui de ses ministres à qui il se fiait le plus. Le comte Capodistrias eut naturellement des entretiens avec le Roi, avec le général Dessoles, avec M. Decazes, et il ne leur dissimula pas les inquiétudes de l'Empereur. Il leur conseilla, diton, de faire tout ce qui dépendait d'eux pour écarter des élections les jacobins,' dont l'entrée à la Chambre, sans être peut-être bien dangereuse dans ses effets directs,
exciterait en Europe des craintes et des susceptibilités extrêmes.
Le journal des doctrinaires, le Courrier^ ayant dit que le ministre russe paraissait avoir bien démêlé, malgré les mirages dont quelques personnes avaient essayé d'offusquer sa vue, le véritable état de la France, et reconnu que le triomphe d'une administration constitutionnelle pouvait seul assurer la prospérité et la paix de l'Europe, le Censeur reprocha au publiciste ministériel d'être du nombre de ceux qui voulaient soumettre les mesures du gouvernement français au jugement des cabinets étrangers. Le Courrier répondit que la France occupant une place dans la grande société européenne et devant y jouer un rôle, il ne pouvait lui être indifférent de savoir ce qu'on pensait d'elle dans les autres pays. La Minerve engagea les ministres à comprendre enfin que c'était à la nation et non pas à l'étranger, qu'ils devaient rendre compte de leurs actes. Cependant, cette même feuille affectait de ne pas croire que les dispositions de l'empereur Alexandre à l'égard de la France fussent aussi changées que le prétendaient les ultra-royalistes, et elle donnait à entendre que si, en effet, à Saint-Pétersbourg, on jugeait mal de ce qui se passait à Paris, cela pouvait s'expliquer par l'inexactitude de certains rapports, faisant ainsi allusion aux préventions connues du général Pozzo contre les hommes et les opinions qui dominaient en France depuis fa retraite du duc de Richelieu.
Si le général Pozzo n'était pas encore parvenu à faire partager ses préventions, dans toute leur étendue, à son puissant souverain, il n'eu- était pas moins vrai que les relations des deux cabinets, si bienveillantes quelques mois auparavant, étaient devenues plus froides. Le gouvernement du Roi désirait vivement la cessation d'un état de choses qui le laissait sans appui et sans allié en Europe. Aussi, ne négligeait-il rien de ce qui était en son pouvoir pour calmer le mécontentement de l'Empereur; mais il y trouvait d'autant plus de difficulté, que ce prince, sans exprimer aucun grief, se renfermait dans une froide réserve, comme s'il eût voulu éviter des explications. L'ambassade de France à Saint-Pétersbourg continuait à être vacante. J'ai dit que M. Dessoles avait eu l'idée de la conférer à quelque officier-général, soit au général Maison, soit au général Ricard, dont la nomination avait paru un moment à peu près décidée, mais M. Decazes avait cru qu'il convenait de faire sonder ridée de l'Empereur sur le choix de celui qui devait représenter la France auprès de lui, et des insinuations lui avaient été faites dans ce sens par Tintermédiaire du général Pozzo. Cette circonstance ayant transpiré dans le public, l'opinion ultra-libérale n'avait pas manqué de se récrier contre une pareille démarche qui, suivant la MinervCy abaissait la dignité de la France devant un souverain étranger. Cependant, la réponse n'arrivait pas, et il paraissait urgent de se mettre en communication directe avec l'Empereur. On lui envoya, sans caractère officiel,
le général Hulot, beau-frère de Moreau, qu'on supposait,
à ce titre, pouvoir lui être agréable, et qui se rendit à Saint-Pétersbourg sous prétexte d'y être appelé par quelque intérêt personnel. Il était porteur d'une lettre confidentielle du Roi pour l'Empereur. Dans cette lettre, datée du 30 avril, Louis XVIII déclarait qu'il resterait toujours fidèle aux principes qu'il avait plusieurs fois exposés au souverain de la Russie. Il prenait ensuite la défense de ses ministres, en expli* quant les motifs qui l'avaient déterminé à les choisir. — « Abandonné, disait-il, par le duc de Richelieu malgré » tous les sacrifices . que je faisais pour» le conserver, » et forcé d'accepter sa démission donnée trois fois en » huit jours, j'ai dû composer un ministère étranger » aux deux partis extrêmes, et cependant, ayant la con- » fiance publique. Il a été fort calomnié et jugé avec în- » justice même avant ses actes; il a répondu aux calom- » nies de manière à justifier ma confiance. Aussi, le » calme le plus complet règne-t-il dans mon royaume et » n'ai-je à concevoir aucune espèce d'inquiétude. » Le 25 juin, Alexandre fit à cette lettre une réponse, dont le ton, froidement évasif, révélait l'intention bien positive de rester complètement étranger à tout ce qui se passait en France depuis quelques mois. Elle était ainsi conçue : « Votre Majesté connaît la sollicitude que, de concert » avec mes alliés, j'ai vouée à l'établissement d'un ordre » de choses légitimement constitutionnel dans un pays » dont la tranquillité est si intimement liée à celle de
» l'Europe. Sous ce rapport, j'ai partagé le regret que
» Votre Majesté exprime sur la retraite du duc de Ri-
• chelieu, quoiqu'elle doive se rappeler que j'ai été en-
> tiërement étranger au choix qu'elle a fait de lui » en 1815, et qu'à Aix-la-Chapelle je n'ai cherché à le » faire renoncer au projet qu'il avait formé dès lors de
> quilter le ministère que d'après le désir très-pressant » que Votre Majesté m'en avait elle-même témoigné... » Quelles que soient, au reste, les circonstances qui ont » amené ce changement, je ne cesserai de faire des vœux » pour que les efforts de Votre Majesté, comme toutes
> les mesures qu'elle prendra dans le but de main- » tenir la tranquillité de la France et d'assurer le bon- » heur de son peuple soient couronnés du succès le plus » complet. >
Le gouvernement du Roi se décida enfin à choisir, en dehors du corps des généraux de l'empire, son reprêsen-. tant à Saint-Pétersbourg. Le comte de La Ferronnays, l'ancien ami du duc de Berry, qui, à la suite d'une disgrâce de cour dont j'ai raconté les circonstances singulières, avait été, deux ans auparavant, relégué dans l'insignignifiante légation de Copenhague, fut nommé ministre de France en Russie. L'élévation de ses sentiments, la noblesse et la courtoisie chevaleresque de ses manières, mêlées de tous les dehors de la franchise militaire, ses antécédents royalistes et les tendances libérales de son esprit, le rendaient particulièrement propre à réussir auprès d'un prince qui possédait lui-même la plupart de ces qua-
lités et qui, encore attaché à cette époque aux idées constitutionnelles dont il avait été épris jusqu'à l'engouement, commençait pourtant à s'piïrayer du réveil de la Révolution et du Bonapartisme. Ce n'est pas sans quelque peine que le ministère avait obtenu l'agrément du Roi pour cette nomination; jamais, à la Cour, on ne pardonna complètement à M. de la Ferronnays la fière indépendance avec laquelle il s'était séparé du duc de Berry.
La situation intérieure de la France aurait peut-être moins préoccupé les puissances étrangères si, dans le même temps, des symptômes d'agitation n'avaient éclaté sur beaucoup de points de TEurope.
L'Espagne marchait évidemment à une catastrophe. Les conspirations s'y multipliaient malgré les rigueurs d'une répression aussi malhabile qu'impitoyable. La franc-maçonnerie, transformée en société politique, travaillait activement au rétablissement de la Constitution anarchique de 1812. Une armée destinée à reconquérir les colonies insurgées de l'Amérique était depuis longtemps réunie à Cadix où, faute d'argent et de moyens de transport, on la laissait dans une dangereuse inaction, exposée aux tentatives des agitateurs qui trouvaient, dans son aversion facile à comprendre pour une expédition lointaine et pénible, un puissant moyen d'agir sur elle. On apprit tout à coup qu'un grand complot venait d'y être découvert et que le général qui la commandait, O'Donnell, comte de l'Abisbal, s'était vu forcé de faire arrêter un grand nombre d'ofliciers, de désarmer et d'éloigner plu-
sieurs milliers de soldats. Bientôt après, ce môme général^ soupçonné d'avoir été lui-même le premier instigateur du mouvement qu'il avait ensuite jugé à propos de réprimer, perdit son commandement; mais, au lieu de dissoudre une armée dans laquelle l'esprit de révolte avait jeté de profondes racines, on commît Tincroyabie imprudence de la laisser dans ses cantonnements, aux portes de Cadix, ce foyer du libéralisme espagnol, ce berceau de la Constitution de 1812, dont l'invocation était le signe de ralliement de tous les mécontents. Des bandes de factieux ou de brigands parcouraient la péninsule. Le trésor était aux abois, la misère excessive, et un nouveau fléau, la fièvre jaune, importée d'Amérique, désolaitle littoral. Des ministres, presque tous incapables et quelques-uns dignes de la baine et du mépris publics, se succédaient rapidement au pouvoir, d'où la défiance soupçonneuse du monarque ne tardait pas à les précipiter dans la disgrâce et l'exil, ou même dans la captivité. L'Espagne, en un mot, semblait être devenue un de ces empires de TOrient, jouets du plus stupide et du plus ignorant despotisme. Les ultra-royalistes de France n'en persistaient pas moins à présenter le gouvernement espagnol, qui avait maintenu la monarchie pure et absolue, qui avait refusé toute concession aux idées modernes, comme le modèle des gouvernements, comme un grand exemple oiïert à tous les rois^ à tous les ministres, et leurs journaux, leurs écrits de tout genre en parlaient souvent dans ce sens.
II y avait bien loin, aussi loin que possible de l'état de l'Espagne à celui de la libre Angleterre, et cependant, là aussi, les amis de la Constitution, de l'ordre public, de la propriété pouvaient concevoir des craintes sérieuses. Les radicaux qui, alors, en demandant la réforme parlementaire, ne visaient à rien moins qu'au renversement du régime établi, continuaient à agiter les classes ouvrières que leurs souffrances livraient aux provocations des perturbateurs. Il y eut à Carlisle, à Stockport, à Birmingham de nombreux rassemblements, des manifestations séditieuses môlëes parfois de graves désordres. À Manchester, il fallut employer la force pour dissiper un rassemblement de quatre-vingt mille personnes, et le sang coula. Dans une autre réunion presque aussi nombreuse, convoquée à Smilhfield pour voter des résolutions en faveur de la réforme parlementaire, on exprima l'indignation la plus vive contre ce qu'on ap-? polnit le massacre do Manchester, où Tautorité, disaiton, s'était livrée à des actes de cruauté gratuits contre i\m populations inoffensives. Le conseil de la cité de Londres demanda, par une adresse au prince régent, lo cliAtimcnt des auteurs de ce prétendu massacre. Le gouvernement ainsi menacé redoubla de vigueur pour Ift déf(»nwî do Tordre social et politique. Il n'avait à m (liHpoHilion qu'une force armée peu considérable, des motifs d't'Hîonomic l'ayant fait réduire, depuis le rétablis^ muml de la |)aix, sur le pied strictement indispensable piuir riKii'upnlion des colonies et des postes militaires,
et la police possédait alors, en Angleterre, bien peu de moyens d'action. Le ministre de Tintérieur, lord Sidmouth, suppléa, à force d'activité et de zèle, aux ressources qui lui manquaient. La distribution judicieuse d'un petit nombre de régiments, la formation de corps nombreux à'yeomanry^ espèce de garde nationale d'élite, l'embrigadement des vétérans retraités encore capables de quelque service, le mirent en état, sinon de prévenir tout mouvement séditieux, au moins d'arrêter à temps les tentatives de révolte. Le Parlement lui prêta un énergique appui. Déjà la liberté individuelle avait été suspendue et Yalien MU mis en vigueur contre les étrangers. Dans la session qui s'ouvrit quelque temps après, d'autres bills furent votés pour régulariser le droit de réunion en le soumettant à certaines restrictions, pour interdire les exercices militaires auxquels se livraient audacieusement les conspirateurs, pour autoriser les juges de paix à saisir les dépôts d'armes établis par les malveillants, pour soumettre les pamphlets politiques d'une petite dimension au même droit de timbre que les journaux, et pour punir de peines sévères, dans certains cas même de la déportation, la publication de libelles séditieux ou diffamatoires. L'action des tribunaux ne resta pas en arrière de celle des chambres et du gouvernement. Grâce à tant d'efforts, l'esprit de désordre finit par être comprimé, mais cette victoire ne devait être complète, évidente, que dans le cours de l'année suivante, et, en ce moment, la situation do rAngleterrc paraissait alarmante*
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surtout aux yeux des étrangers qui ne comprenaient pas la force de ses institutions.
Celle de rAllemagne le paraissait bien davantage encore, d'autant plus que rien, en ce pays, n'était organisé pour la résistance. Le mouvement des sociétés secrètes y présentait de plus en plus le caractère d'une conspiration flagrante contre les gouvernements. La Prusse, plus menacée qu'aucun des autres États, se trouvait dans un extrême embarras. Par cela même qu'une ambition mal entendue avait rendu pendant longtemps, sinon le Roi et les ministres, au moins quelquesuns de leurs principaux agents, complices, en quelque sorte, de cette conspiration; par cela même que le cabinet de Berlin s'était laissé entraîner à promettre aux agitateurs beaucoup plus qu'il ne croyait maintenant pouvoir accorder, il se sentait mal à l'aise pour prendre, à l'égard des révolutionnaires, une attitude de répression que ceuxci eussent presque été en droit de traiter d'apostasie et d'ingratitude. La fermentation des esprits devait d'ailleurs lui faire craindre de provoquer une explosion redoutable si, avant de recourir à des moyens de rigueur, il ne s'assurait un appui suffisant.
Cet appui, la Prusse ne pouvait le trouver que dans l'Autriche, le seul peut-être des États germaniques qui ne fût alors, ni en butte aux exigences de ses sujets, ni réduit, pour les repousser, à démentir d'anciennes manifestations libérales, lesculqui, toujours en gardccontre les périls de rcntraînemeut et des innovations, se fût con-
stamment maintena dans la ligne de conduite où d'autres sentaient maintenant le besoin de se replacer. Mais les rapports des cours de Vienne et de Berlin n'avaient pas été tels jusqu'alors qu'un rapprochement entre ceux qui les dirigeaient pût paraître une chose naturelle et facile. La Prusse, depuis 1814, avait tendu tous les ressorts de sa politique vers un but unique, la destruction de l'influence autrichienne en Allemagne au profit de la sienne. C'est pour cela qu'elle n'avait pas craint d'encourager l'effervescence libérale dont elle était maintenant si effrayée. Elle devait nécessairement sentir quelque humiliation à implorer le concours de sa rivale contre ce même libéralisme dont elle avait essayé naguères de se faire une arme pour la supplanter. 11 était évident, en effets qu'une alliance conclue dans de telles circonstances équivaudrait, de la part de la Prusse, à un désaveu complet de sa politique anlérieure, à une sorte d'amende honorable envers la cour de Vienne, et surtout à l'abandon en sa faveur de toute prétention à Thégémonie germanique. Un peu d'hésitation était facile à concevoir en présence de telles conséquences.
Un événement terrible vint y mettre fin. Auguste Kotzebue, le célèbre écrivain dramatique^ attaché au service de la Russie avec le titre de conseiller d'État, habitait alors Mannheim. Chargé par l'empereur Alexandre d'entretenir avec lui une correspondance dont l'objet était de lui rendre compte des ouvrages politiques qui paraissaient en Allemagne, les patriotes ardents l'accusaient de comvui. 6
battre, dans cette correspQDdance, la cause de la liberté et de se rendre, auprès du despote âtrauger, le dénoncia-p teur de ses compatriotes. Le 23 mars, un jeune fanatique, rétudiant Charles-Frédéric Sand, qui s'était signalé par sa bravoure dans les guerres contre U France et par son éloquence grave, mélancolique et passionnée dans les réunions universitaires de ces derniers temps, se présenta chez Kotzebue. Admis dans son cabinet, il lui tendit d'une main un papier sur lequel étaient écrits ces mots : Sentence de mort contre Auguste Kotzebue^ et, de l'autre, lui enfonça un poignard dans le cœur. Gela fait, il sortit tranquillement de la maison en criant : te traître est mort^ la patrie est mut>ée^ vivat Teutonia I Les yeux et les mains levés vers le ciel, il ajouta, en ^e mettant à ge« noux : Dieu, je te rends grâce de m'avoir permis d'achever cette action I Puis, il se perça lui-même de l'apiiie dont il venait de frapper sa victime. Il survécut à sai blessure pour mourir un an après sur l'échafaud, en protestant jusqu'au dernier moment que sa conscience fie lui reprochait rien.
Quelques semaines après le meurtre de Kotzebue, la ministre du duc dé Nassau, M. Ibell, fut l'objet d'une tentative semblable de la part d'un autre étudiant. Cette tentative échoua, et le coupable échappa au supplice par le suicide, en avalant les morceaux d'un verre qu'il avait brisé entre ses dents.
Ces attentats, l'enthousiasme qu'ils excitèrent dans une portion très^considérable de la jeunesse allemande.
HISTOIRE D£ LA RËSTAUBÂTION. 83
et les iqaQife^tat|on& scandaleuses par lesquelles il éclata, jeUient un jour effrayant sur l'état des esprits. Toiui les gduvernejients de rAUemagne se crurent menacés par upe puissance occulte; tous, oubliant les disseniimoQts de détail^ les rivalités d'apabition, résolurent de cbercbert dans une étroite union, les moyens du salut commun.
La Pmsse, où le ferme et loyal comte de Bernstorff ve* nait d'êlro associé, pour la direction des affaires étrangères, au priuce de Hardenberg, affaibli par l'âge et compromis par sa politique antérieure, renonçant enfin à de dangereuses temporisations, se jeta, en quelque sorte, dans les bras de TAutriche. Le grand-duc de Weimar, jusqu'alors assez indulgent pour les écarts du libéra-* lisme, s'effraya du point où les choses en étaient venues et demanda à la Diète de Francfort de prendre des mesures pour obvier aux dangers résultant de l'état des universités. Le roi de Bavière lui-même, se préoccupant outre mesure de la vivacité de l'esprit d'opposition qui s'était manifesté dans les- Chambres bavaroises, avait sollicité les conseils et l'appui de M. de Metlernich. Tout était prêt pour une réaction dans le sens de l'ordre et de l'autorité. M. de Metternich se chargea de la diriger. Comprimer en Allemagne les progrès de l'esprit libéral, réunir pour cela en un faisceau toutes les forces de la Confédération, les placer sous une direction unique qui, dans la situation des choses, ne pouvait appartenir qu'à l'Aufriche, assurer ainsi au cabinet de Vienne, sur ses
confédérés, un degré d'influence qu'il n'avait presque jamais possédé, même au temps de l'ancien empire, tel est le plan dont ce ministre tenta alors l'accomplissement. Il fallait, pour le réaliser, porter une grave atteinte à rindépendance des États germaniques; il fallait, sinon bouleverser l'œuvre du Congrès de Vienne et réformer le pacte fédéral de l'Allemagne, ce qui eût été peu conforme aux allures circonspectes de M. de Metternich, au moins dénaturer, par des interprétations paradoxales, les promesses et les garanties contenues dans ce traité solennel.
Déjà, trois ans auparavant, la Diète, en se déclarant compétente pour intervenir dans les contestations entre les souverains et leurs sujets, lorsque la tranquillité inté^ rieur e d'un pays serait compromise et, par conséquent, la tranquillité générale m^;iac^^, avait fait, dans cette voie, un pas dont tous ses membres n'avaient probablement pas compris la portée. Le principe était posé, mais il restait à en régler l'application, à créer le Gode qui devait substituer, pour l'Allemagne, un nouveau droit public à celui qu'avait paru fonderie congrès de Vienne. L'entreprise était délicate et difficile. M. de Metternich pensa que la Diète, composée comme elle Tétait alors, n'avait ni assez d'homogénéité, ni assez d'énergie pour qu'on pût lui confier le soin d'opérer une telle révolution ; que, livrée à elle-même ou dirigée seulement par les instructions isolées de ses commettants, elle ne pourrait que proclamer des principes stériles^ et qu'un concert direct entre
les chefs de cabinet était le seul moyen d'imprimer à leur action Tensemble et la vigueur indispensables dans de telles conjonctures. II fut décidé que les ministres dirigeants des principales Cours allemandes se rencontreraient à Garlsbad où, chaque année, on était accoutumé à voir un grand nombre de personnages politiques aller prendre les eaux.
M. de Mctternich, arrivé en Bohême un peu avant les autres ministres, alla s'aboucher avec le roi de Prusse et son principal conseiller à Tœplitz, où ce monarque était venu passer quelques semaines. Tout ce qui devait se traiter à Garlsbad «y fut réglé d'avance entre les deux puissances prépondérantes de la Confédération.
Quelques jours après , le 7 août , commencèrent les conférences de Garlsbad entre les ministres des affaires étrangères d'Autriche, de Prusse, de Bavière, de Saxe, de Hanovre, de Wurtemberg, de Bade, de Mecklembourg et de Nassau. Elles durèrent vingt jours. M. de Metternicb en fit l'ouverture par un discours dans lequel il insisjta sur la nécessité absolue de prendre des mesures aussi promptes qu'efficaces pour préserver la Confédération et chacun des États dont elle se composait des dangers auxquels les exposaient les menées révolutionnaires et les associations démagogiques. Il développa ensuite, dans plusieurs Mémoires rédigés avec beaucoup de soin, ses idées sur la nature de l'union germanique, sur les devoirs réciproques de ses membres, sur les pouvoirs attribués à la Diète, soit par l'acte fédéral, soit par
la force des choses, et sur les règles qu'on devait en déduire pour assurer le maintien de la tranquillité publique, comme aussi pour résoudre la question encore pendante de la liberté de la presse et celle de rétablissement du régime constitutionnel dans tous les pays allemands. il essaya de démontrer que la Confédération étant représentée, comme corps collectif, par l'assemblée fédérale, l'autorité politique suprême, par rapport à son organisation intérieure, appartenait à celte assemblée, éi que les gouvernements réunis en alliance pour se protégei* èl se secourir réciproquement étaient en droit, pour s'acquitter de ce devoir sacré, d'adopter de concert toutes les mesurés communes qui leur pât^îtraient nécessaires au maintien de la tranquillité intérieure de l'Allemagne. Cette tiranquillîté pouvait être troublée, non-seulemént pai* les entreprises matérielles d*un État fédéré sur lés droits d'un autre, mais encore par l'action morale d*un gotivefnement sur un autre gouvernement, et aussi par les menées d'une faction qui trouverait, dans un ou plusieurs États, tolérance ou protection. Dans ce cas, la sétîurité de la Confédération entière serait menacée, et le prince qui souffrirait de pareils désordres se rendrait cowpable de félonie envers elle. Quant à la presse, M. de Metternich la représentait comme étant tombée presque exclusivement entre les mains d'une faction ennemie de tout ordre social, de toute institution existante, et devenue assez puissante pour réduire au silence tous les écrivains bien pensants. Il faisait remarquer que la similitude du
langage et les rapports multiplies des États fédérés ne iaissstftt a aucun d*entre eux la possibilité de fermer ses frontières à un fléau contagieux qui avait sa source dans d'autres pays allemands, il était évident que si un seuU fûtrce le plus petite se refusait à concourir à des dispositions prises en commun pour arrêter le maU il dépendrait de lui d'empoisonner la Confédération tout entière. Mi de Mettdrnteh en conoluait qu'un tel état de choses n'élàttt pas t^osslblôi la Confédération avait le droit da prendre contre les abus de la presse des mesures de défende et d'obliger tous ses membres à s'y conformer; que l'àrliôle de l'acte fédéral qui promettait à l'Allemagne UU6 législation uniforme sur la lilwrté de la presse, devait être entendu dans ôë sens ; que pour atteindre cette uniforinité^ il fallait nécessairement^ ou abolir la censure dans les contrées où elle existait encore, bu la rétablir dans celles où on Tavait supprimée * que le premier de bes moyebs était impraticable^ lès Élats qui avaient conservé la éensure dans la conviction profonde de l'inefficacité des lois pénales et des poursuites judiciaires étant de beaucoup lès plus nombreux et les plus considérables ; que TuniforiUité promise ne pouvait doUc être obtenue ^ué par le rétablissement de cette instilUtion là où elle avait cessé d'exister, et qu'on pouvait d'autant moins s'y rehiser.què les gouvernements qui s'étaient tant hâtés de l'abolir avaient empiété sur les droits de la Diète à laquelle il appartenait d'expliquer et de mettre en action les clauses du pacte fédéral. Le ministre autrichien s'at-
tachait ensuite à prouver que la situation respective des pays germaniques rendait impuissants, en ce qui les concernait, des moyens de répression peut-être suflûsants en France et en Angleterre; que la presse était surtout dangereuse pour les grands États de la Confédération, et que les États secondaires avaient beaucoup moins à la redouter et pouvaient môme être tentés de se populariser aux dépens de leurs confédérés plus puissants en autorisant une licence contre laquelle ces derniers étaient fondés à exiger des garanties.
Tels sont les raisonnements plus ou moins sophistiques à l'aide desquels le cabinet de Vienne travaillait à supprimer la liberté de la presse sous prétexte de mettre à exécution Tarticle de Tacte fédéral qui la stipulait. Dans un autre Mémoire présenté peu de jours après à la conférence de Garlsbad, M. de Metternich eut recours à des procédés semblables pour éluder Tarticle de ce même acte qui prescrivait d'établir, dans tous les pays de la Confédération, des assemblées d'États. Suivant lui, les mots de Constitution avec assemblées d'États avaient été employés par opposition à ceux de Constitution représentative. La première de ces deux formes de gouvernement était plus analogue aux anciennes coutumes allemandes et plus nationale que l'autre forme, venue de l'étranger et créée par des révolutions. Dans le cas même où il pourrait exister quelque doute sur l'intention qu'avaient eue, en 1815, les souverains allemands de donner la préférence aux assemblées d'États, on ne devrait
pas oublier qu'alors ces souverains, manquant des leçons de l'expérience, n'étaient pas aussi vivement pénétrés qu'ils devaient l'être maintenant des dangers auxquels les représentations nationales exposent la tranquillité publique; ils ne savaient pas que le régime représentatif ne peut être que la fin ou le commencement d'une révolution. Pour faire sentir l'importance de cette distinction, M. deMetternich définissait ces deux sortes de constitutions dont la première, disait-il, consistait dans le droit attribué à des membres ou députés de corporations existantes par elles-mêmes, de participer à la législation par voie de discussion, d'adhésion ou même simplement de remontrance ; les mots de Constitution avec assemblée d'États n'avaient jamais eu d'autre sens historiquement ni logiquement et n'avaient pu, par conséquent, en avoir un autre dans l'acte fédéral. On appelait, au contraire. Constitutions représentatives celles des contrées où les individus appelés à coopérer directement à la législation et aux affaires les plus importantes du gouvernement n'étaient pas chargés de défendre exclusivement les intérêts de certains ordres, mais de représenter la totalité de la nation. Une Constitution avec assemblées d'États^ en protégeant tous les véritables droits, toutes les véritables libertés, laissait intactes les prérogatives essentielles des souverains; mais toute constitution représenta^ tive bien analysée était fondée sur le principe erroné de la souveraineté du peuple ; elle tendait continuellement à placer le fantôme de la prétendue liberté nationale, c'est-à-
dire de la volonté gëoërale, à la place de Tordre social et de là sul)ordination, et la chimère d'une égalité générale devant la loi à la place de la différence deâ conditions et des droits, difféi^nce établie par Dieu même. A ces théories, M; de Metternich mêlait quelques traits assez yif^ dirigés contre les institutions de la France et de TÂnglëterrë; il s'attachait à démontrer que de telles institutions, dangereuses partout, seraient inévitablement mortelles pour de petits Ëlats dont les gouverneméiits ne poU^ raient dppoéef à leur action délétère ni une grande force intrinsèque, ni Tappùi d'une puissante aristocratie | il flétrissait le prétendu primlpe de la division des pouvoirs coiiiiile ùtie cause de destruction à laquelle lés gouverfietttents les plus puissants n'échappaient eUx-mômes qu'en combinaht les moyens de corruption avec des prodiges d'habileté et à forcé de bonheur ; il signalait la ré^jionSabiliië des ministres, la publicité dés débats, la liberté absolue de la presse, toutes ces conséquences nécessaires du système représentatif, comme incompatibles avec la monarchie, comme Conduisant directement à l'avilisisemehtde rautôrité et à là ruine de tout ordre public; il prétendait établir que ce système ne pouvait se concilier avec la suprétnatie de la Diète, les princes qui ne posséderaient pas une puissance pleine et entière et qui auraient des comptes à rendre à une chambre législative, ne pbuvatlt participer aux délibérations de l'assemblée fédérale qu'avec le concours de cette chambre, ce qui serait impraticable. Faisant l'application dé ces généralités,
HÎStÔÎRÊ DE LA RESTAURÀttÔN. 9!
M. de Metternich en tirait la coiiclusion que là seulement où des Constitutions avec assemblées d'États ise trotiYaietit en rigneur, l'acte fédéral avait été appliqué dans Boh véritable sens, et qu'à la puissance fédét^alë appartenait le droit d'empêcher qu'il ne fût violé, soit par le rëftis de toute espèce de Constitution^ soit par l'établissement^ •dans un Etat quelconque, d'institbtioné t>i'o{)t*es i compromettre l*existence des autres États et pair (iohsêqtiétït celle de la Confédération, que cet établissement fût lé fait du prince ou celui des sujets. Il déclarait enfin qu'iine représentation nationale parlagëafat la puissance législative avec le chef de l'État et fofméé Sti moyen d'élections populaires, était en contradictionnlaiiifestéavec lé principe de la Confédération, qui attribuait à la Diète, composée de membres nommés par les seuls gouvernements, le pouvoir législatif suprême pour tout ce qui se t'apportait au but commun, et il en déduisait la conséqtietide que la Confédération était en droit d'exiger, dans toilte l'Allemagne, l'abolition des Constitutions rept^ésentatives.
Ce système, formé d'une série de pétitions de principes qu'on ne se donnait pas même la peine de déguiser, reposait sur un sophisme bien hardi, et pout^ oser prétendre qu'on accomplissait les promesses de l'acte fédéral en donnant aux assemblées d'États un simple droit de remontrance, il fallait croire que tout le monde avait oublié ou que personne n'oserait rappeler ce qui s*étàit dit à Vienne en 1815.
Les propositions de T Autriche obtinrent, de la part des ministres des antres cours représentées à Garlsbad, un assentiment qui provenait moins, chez quelques-uns, d'une conviction entière quede l'effroi inspiré parles menacesdes démagogues contre lesquelles on cherchait un abri. Cependant, des objections furent présentées, et les ministres de la Bavière, du Wurtemberg, du Mecklembourg, firent écarter certaines dispositions dont le caractère trop absolu aurait pu provoquer de sérieuses résistances. L'envoyé wurtembergeois tenta, sans beaucoup d'insistance, quelques efforts en faveur de la liberté de la presse; il cita, comme un modèle bon à imiter, les lois que M. de Serre venait de faire voter par les Chambres françaises. De telles idées devaient avoir peu de succès dans une assemblée dominée par l'influence autrichienne; on refusa même de les discuter, et le protocole de la conférence consacra cette réprobation solennelle. Les délibérations se terminèrent par le vote de cinq résolutions dont voici la substance :
La première avait trait à la question des constitutions. Comme on avait reconnu l'impossibilité de la régler sans un plus mûr examen et sans de nouvelles négociations, on se borna à décider qu'un des premiers travaux dé la Diète serait de procéder à l'interprétation de l'article de l'acte fédéral qui y était relatif, interprétation applicable à tous les États confédérés, déduite non d'une théorie générale ou d'exemples étrangers, mais des doctrines du droit germanique et de l'histoire du
pays, et appropriée surtout au principe monarchique.
La seconde résolution consistait dans un projet de loi qui conférait à la Diète le droit et Tobligation de faire respecter les arrêtés qu'elle prendrait, tant pour garantir la sûreté intérieure et le repos public de rÂUemagne, que pour protéger l'état de possession dans les affaires contentieuses. Ce projet de loi autorisait la Diète à intervenir à main armée contre le gouvernement récalcitrant ou, si l'obstacle venait du côté des sujets, contre qes derniers, lors même que le gouvernement violenté par eux ne réclamerait pas cette intervention.
Les trois autres résolutions, sans être moins importantes que la précédente, avaient le caractère de lois de circonstances. Elles portaient qu'aucun écrit périodique ou ne dépassant pas vingt feuilles d'impression ne pourrait être livré à la presse sans le consentement préalable du gouvernement local qui serait responsable de sa tolérance, que la Diète supprimerait tout écrit qui compromettrait la dignité du Corps germanique, la sûreté de quelqu'un de ses membres ou la paix intérieure de l'Allemagne, et que le rédacteur de tout écrit supprimé ne pourrait être admis^ pendant cinq ans, à aucune autre rédaction semblable dans aucun État de la Confédération ; que ces dispositions seraient en vigueur pendant cinq ans ; que, pour surveiller les professeurs qui pourraient corrompre l'esprit de la jeunesse, on établirait auprès de chaque université un commissaire chargé d'observer soigneusement l'esprit dans lequel était dirigé l'enseigne-
mept, et qu'aucun professeur ou étudiapt exclu d'une unÎYersité ne serait admis dans une antre i enfin, que la Diète étant incontestablement compétente pour prendre connaissance des trames révolutionnaires ourdies contre Tensemble de la Confédération, aussi bien que poptré les personnes et Etats qui la composent, cette assemblée établirait à Mayence une commission d'enquête pour informer sur les complots démagogiques et provoquer les arrestations qu'elle jugerait nécessaires.
Ces résolutions ne pouvant recevoir de l'assemblée irrôgullère et incomplële qui les avait décrétées un caractère obligatoire pour tous les États allemands, on avait décidé que, dans un très-court délai, elles seraient soumises à l'approbation de la Diète de Francfort. Elles lui furent communiquées le 20 septembre par son président, le mi* nistre d'Autriche, avec un exposé qui reproduisait, en termes un peu moins crus, les doctrines anti-libérales dé** veloppces à Garlsbad, et la Diète les vota immédiatement. Elles n'avaient pourtant pas obtenu l'assentiment plein et entier de tous les gouvernements germaniques. Les cabinets de Munich et do Stuttgardt n'avaient pas vu sans déplaisir leurs représentants souscrire à Garlsbad, sans y être spécialement autorisés, des déclarations aussi contraires aux principes constitutionnels admis en Bavière et en Wurtemberg. D'autres gouvernements, plus indifférents aux doctrines libérales, craignaient que les nouvelles attributions données à la Diète ne portassent atteinte à leur indépendance. Ni
les uns. Ri les autres ne crupent pourtant, dans l'état dà se trouvait rAIlemagne, devoir proclamer une scis? sion entre les cabinets. Le Wurtemberg venait; d'oilr leurs, de protester indirectement, mais avec autant de hardiesse que d'efficacité, contre jes tendances de la réunion de Garlsbad ! dans Tintervalle qui s'était écoulé entre la clôture de cette réunion et le vote diétal, le Roi et les États, jusqu'alors divisée d'opipion sur quelques articles du projet de constitution présenté par la couronne, s'étaient hâtés de mettre fin h leurs dissentiments, et, de ce rapprochement, était sortie une charte qui, sans satisfaire à toutes les exigences du parti libéral, était en contradiction formelle avec les dogmes absolutistes proclamés par M. de Metternich.
J*ai dit qu'en se mettant d'accord pour interpréter dans un sens monarchique rarticie de l'acte fédéral relatif aux assemblées d'États, on s'était borné à poser le. principe ot qu'on s'était réservé de le développer plus tard. On avait pensé que c'était une œuvre trop délicate, trop difficile pour que les gouvernements pussent s'en remettre à la Diète, et il avait été arrêté que des conférences s'ouvriraient à Vienne^ tant pour résoudre cette question que pour régler plusieurs autres points de Tûrganisation fédérale restés jusqu*alors indécis. Ces conférences ne devaient commencer qae le 25 novembre.
Cependant, des mesures sévères avaient été prises en Prusse et daus plusieurs autres États, même avant laréUr nion de Carlsbad, pour déjouer les projets des révolution^
naires. Des professeurs, des ecclésiastiques, conyaincas ou soupçonnés de mêler la politique à leur enseignement, avaient été destitués ou soumis à une rigoureuse sarreîtlance. A Berlin, des écoles de gymnastique, foyer principal de l'agitation, d'abord suspendues, n'avaient pas tardé à être définitivement interdites ; on avait arrêté et mis au secret le célèbre professeur Jahn, Tidole delà jeunesse, un des fondateurs du Tugendbund ou Ligue de la vertu^ et, à ce litre^ un des principaux promoteurs du grand mouvement patriotique de 1813 ; on avait aussi arrêté, tant à Berlin qu'à Bonn et à Giessen, des étudiants, des bourgeois, des militaires, signalés pour Tardeur de leurs opinions. Qualques-uns de ceux contre qui on dirigea ainsi des poursuites purent s'y soustraire en se réfugiant en France, dans ce pays qu'ils n'avaient cessé jusqu'alors de signaler à la haine et aux ressentiments de leurs compatriotes comme l'ennemi de l'Allemagne et l'antagoniste de la liberté des peuples. On trouva, chez plusieurs des personnes compromises, des papiers, des correspondances qui prouvaient à quelle incohérence, à quel désordre d'idées étaient livrées les associations secrètes d'étudiants. Il n'y était question de rien moins que de transformer l'Allemagne en une monarchie élective ou même en une république fédéra tive. Les trente-huit^ c'est-à-dire les chefs des États de la Confédération, étaient menacés du poignard ou de la potence. Rien n'indiquait pourtant Texistence d'un complot formel.
L'agitation des esprits était grande. Même dans la por-
tioD du parti libéral qui ne partageait pas ces rêveries atroces ou extravagantes, les résolutions de Garlsbad excitaient une profonde irritation, parce qu'elles tendaient évidemment à quelque chose de plus que la répression des désordres, parce qu'elles paraissaient menacer l'indépendance des États et l'existence des institutions constitutionnelles. La commission d'enquête établie à Mayence se présentait aux imaginations comme une véritable inquisition politique. Cependant, on put bientôt recon* naître que ces inquiétudes étaient exagérées. L'espèce de terreur, qui s'était emparée des gouvernements après l'assassinat de Kotzebue, commençait à se dissiper. Ils s'apercevaient qu'à côté d'un danger réel, sans doute, mais dont l'Autriche , par un calcul intéressé , exagérait la gravité, celui des entreprises démagogiques, il existait d'autres périls dans lesquels on risquait de se précipiter en continuant à se préoccuper exclusivement des moyens d'arrêter les empiétements révolutionnaires; ils craignaient de sacrifier leur indépendance et de se rendre impopulaires en ne tenant pas compte de l'impression que les décisions de Garlsbad avaient produite parmi les populations allemandes.
Dominées par cette pensée prévoyante, les cours de Bavière et de Wurtemberg avaient cru devoir expliquer au cabinet autrichien, en consentant à participer aux conférences qui allaient s'ouvrir à Vienne, qu'elles étaient décidées à ne pas rétrograder dans la voie constitutionnelle où elles étaient entrées si récemment. La Bavière viu. 7
ne s'en tint pas là : dans Tëdit par lequel le Roi publia les cinq résolutions de la Diète, il les déclara obligatoires en tout ce qui n* était pas contraire aux lois du pays^ restriction qui n'était rien moins que la négation formelle de la souveraineté de la Confédération à Tégard de ses membres, et sur laquelle pourtant l'Autriche jugea prudent de fermer les yeux. Le Wurtemberg et le grand-duché de Hesse, interprétant dans le même esprit celle de ces résolutions qui établissait la censure, n'y soumirent que les écrits relatifs aux autres États allemands^ laissant, par conséquent, subsister l'entière liberté de la presse en ce qui les touchait eux-mêmes et les États non allemands. Lé gouvernement de Weimar ne se montra pas moins indulgent.
Ce n'est pas seulement dans la jalousie de la domination autrichienne et dans l'influence de l'opinion allemande qu'il faut chercner la cause de ce revirement, il s'explique en partie par des motifs puisés dans la politique générale de l'Europe. A cette époque, on était encore trop près de celle où la Confédération germanique avait été constituée par des arrangements européens, et l'habitude de traiter en commun toutes les questions importantes était trop bien établie entre les grandes puissances pour qu'on pensât à interdire aux gouvernements étrangers, comme on l'a fait depuis avec tant de hauteur, le droit d'exprimer leur opinion sur les mesures prises pour modifier l'organisation intérieure de rAlIcmagnc. Bien loin delà, l'Autriche et h Prusse crurent ne devoir rien négliger pour augmen-
ter la force morale des décisions de Garlsbad en les entourant des apparences de Tassenliment de leurs puissants alliés. A Garlsbad même, M. deMetternich avait communiqué au comte Gapodistrias, revenant de son voyage en France et en Angleterre, et à l'ambassadeur de France en Autriche, M. de Caraman, de nombreux documents qui, en révélant les menées du parti révolutionnaire, démontraient, suivant lui, la nécessité des mesures qu'on venait de prendre. Un peu plus tard, le cabinet dé Berlini, en chargeant ses agents diplomatiques de faire connaître les résultats des conférences de Garlsbad, sollicita en termes assez clairs les témoignages de ^l'approbation des divers gouvernements.
M. de Metternich, avec son assurance ordinaire, disait à tout le monde que l'Angleterre, la Russie et la France adhéraient complètement au système répressif inauguré par les décrets de la Diète, et il se faisait une arme de cette adhésion pour intimider en Allemagne les récalcitrants. Cette assertion n'était pourtant ^ rien moins qu'exacte dans sa généralité. Il est vrai que l'Angleterre, gouvernée par le parti tory et intimement unie à l'Autriche, se gardait bien d'élever aucune objection ; il est vrai encore que le gouvernement français, plus libéral, maïs à peine délivré de l'occupation étrangère et luttant péniblement contre des partis hostiles, évitait d'accroître ses embarras en provoquant le ressentiment de l'Autriche par la manifestation publique de sa désapprobation; mais la Russie, que rien n'obligeait à de tels
ménagements, ne dissimulait pas le mécontentement qu'elle éprouvait.
En réponse à la communication qui lui fut faite des résolutions de Garlsbad, le cabinet de Saint-Pétersbourg^ s* érigeant en protecteur de Tindépendance des Etals secondaires de l'Allemagne, remit aux envoyés d'Autriche et de Prusse une note où ce mécontentement se faisait jour d'une manière non équivoque. L'Empereur, disait M. de Ncsselrode, avait acquis, non sans regret, la conviction que les premiers résultats de la combinaison salutaire par laquelle on s'était proposé d'unir de plus en plus les États de la Confédérati(^n germanique n'avaient pas répondu aux espérances qu'elle avait autorisées. Prêt à applaudir à l'unanimité des puissances allemandes sans se permettre de discuter les mesures qu'elle aurait adoptées, il avait reconnu avec un vif sentiment de peine que celte unanimité n'existait pas. Dans cet état de choses, il lui paraissait que les puissances étrangères à l'Allemagne ne pouvaient ni se prononcer solennellement, ni surtout agir sans s'être préalablement concertées entre elles. Elablir cet accord, consolider entre les États allemands une union sincère, la re ndr forte de ses principes et Venvironnei\ pour ainsi dire^ de Vnnion européemiey tel était, disait encore M. de Ncsselrode, le but que s'était proposé l'Empereur. Celle note fut envoyée à toutes les légations russes en Allemagne, avec l'ordre de la porter à la connaissance des différentes cours et de se renfermer, d'ailleurs, dans une complète réserve. Une dépêche osten-
sible écrite par M. de Nesselrode à Tenvoyé de Russie auprès de la cour de Berlin, commenta, dans un sens plus précis, cette espèce de protestation; on y lisait que l'amélioration de Tétat de TÂllemagne devait résulter de la force morale des gouvernements et que tout autre moyen était difficile et dangereux.
Si l'empereur Alexandre ne donna pas à son opposition un caractère plus formel, c*est que l'Angleterre, qu'il avait essayé d'y associer, avait éludé toutes ses instances. Le comte Gapodistrias, pendant son séjour à Londres, avait complètement échoué dans ses tentatives pour détacher le ministère anglais de la politique autrichienne. Réduit à l'impuissance par son isolement, l'Empereur n'hésita pourtant pas, dans un voyage qu'il fit alors à Varsovie, à témoigner hautement sa façon de penser par la manière dont il accueillit son beau-frère, le roi de Wurtemberg, qui alla l'y visiter. Ce prince, inquiet jusqu'alors du blâme que la nouvelle constitution wurtembergeoise avait encouru de la part de l'Autriche , fut complètement rassuré par les encouragements et les éloges de l'Empereur qui l'engagea, à ce qu'on assure, à persister dans sa politique libérale sans tenir compte du dépit de la cour de Vienne et sans en redouter les suites. La publicité que le roi de Wurtemberg s'empressa de donner aux circonstances de celte entrevue fit, dans toute l'Allemagne, une très-vive sensation. Le parti constitutionnel reprit courage, et l'Autriche et la Prusse semblèrent comprendre la nécessité de ne pas pousser les choses
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à rextrême. Le journal officiel de M. de Metlernich, Y Observateur autrichien^ comme pour rassurer les esprits, publia un article qui donnait à la disposition de l'acte fédéral relative aux assemblées d'États une interprétation moins menaçante pour les constitutions établies que celle qui avait paru prévaloir à Carlsbad, et on attendit avec moins d'anxiété l'ouverture des conférences de Vienne.
Il est à remarquer que l'empereur Alexandre, si sévère à cette époque pour les mesures répressives auxquelles les cours allemandes croyaient devoir recourir, venait-lui même dé rétablir en Pologne le régime de la censure, et qu'en présence d'une certaine agitation à laquelle ce pays était livré, il n'avait pas, cette année, jugé à propos d'y convoquer la Diète. Déjà son libéralisme était ébranlé.
Bien que le gouvernement français eût évité de donner aucun témoignage de désapprobation à l'égard des résolutions de Carlsbad, il ne pouvait qu'en être très-péniblement affecté parce qu'elles lui créaient des embarras fort sérieux. D'une part, le parti ultra-royaliste, croyant y voir l'annonce d'un concert européen contre les progrès de l'esprit nouveau, y puisait un redoublement de confiance et d'audacô. De l'autre, les agitateurs de la gauche y trouvaient un prétexte pour exciter les défiances et les alarmes de leurs crédules adeptes, pour leur persuader que les gouvernements préparaient une croisade contre la liberté des peuples ; que le cabinet français, s'il
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. i03
n'en faisait pas partie, n'était nullement disposé à la combattre avec l'énergie nécessaire, et qu'il fallait appeler à la défense de ce^ libertés des patriotes ardents et éprpuyés. C'était un fâcheux prélude pour les élections oui étaient sur le point de pommencer lorsque la réunion 4e Q^rlsbad termina ses délibérations.
La position du ministère pe s'é|ait pas améliorée, k beaucoup pr^s, depuis )a clgtufe 4e la sessipn. Le décljn àfi la s^pté du Roi, qui ressentit ,encore cette année, au piilieu jn^v^e de la ))ell|3 saison^ dç Ipngues et violentes atta(||ie$ 49 gputte^ était pour spp gouyernement, coiiiine je r^i expliqué^ une cause d'affaiblissement, Le ministre lie la gugrre ^tait maia4p aussi, et \l ce vit forcé de quitter pen4ant assez longtemps la direction de spn 4ëpartenient ppur aller prendre les isai^x. On l'accusait de ne plii^ porter, 4.ans son a4ministratipn, toutç l'activité né- Péss^ifp. P;i Igi reprochait aussi 4e se, laisser entièrement cpn4uire par quelques ^éiiérau}ç de l'ancienne armée, ^i, 4isait-PFIï abusajen^ 4e leur influence pour écarter succe^sive(i^ent to];.s les officiers dévoués au Roi et pour leiir substituer des bonapartistes. Ces imputations qui, un an a^paravapt^ n'ayaient guère cours que parmi les qlt|ra-royalistes^ étaient maintenant acciipiliies par beaucoup 4'bomnie^ 4^^ opinipns modérées, et ^jles inquiétaient les esprits. L'irritation 4e la cour contre le maréchal croiss£f|t de jour en jour. Elle était telle qu'au mois de mars précédent Monsieur avait fait offrir à M. Decazes de se réconcilier avec lui à condition qu'il se séparerait
de ce collègue si odieux à l'ancien régime et de ceux qui formaient avec lui la gauche du ministère. M. Decazes s*y était refusé, mais on croyait généralement que le ministre de la guerre, dont' les forces ne se rëlablissaient pas, serait bientôt forcé de se retirer; on assurait môme qu'il avait offert sa démission, et on désignait comme devant le remplacer, tantôt le comte .Daru, tantôt le maréchal Davoût, le maréchal Suchet, ou bien les généraux Ricard et Mathieu Dumas. On parlait de mésintelligence entre les autres ministres; on assurait que le général Dessoles ne pouvait plus s'entendre avec M. Decazes et qu'il allait quitter la présidence du Conseil, puis on disait qu'on rapprochement avait eu lieu entre eux. On croyait apercevoir aussi des indices de rupture entre M. Decazes et les doctrinaires qui avaient été jusqu'alors l'appui principal du Cabinet, et la démission de M. Royer-Collard paraissait prouver que ces bruits n'étaient pas sans fonde'ment. Certains articles du Courrier^ organe presque officiel de la doctrine, prêtaient aussi à de nombreux commentaires. Cette feuille, tout en combattant avec une égale chaleur les ullra-royalistes et les révolutionnaires, affectait généralement des allures indépendantes et des opinions plus libérales que les autres journaux du ministère, et, comme on savait que quelques-uns de ses rédacteurs avaient des relations intimes avec M. de Serre, on croyait pouvoir en conclure que les idées qu'elle exprimait étaient représentées dans le Conseil. Aussi, l'attention publique fut-elle vivement excitée par un article
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dans lequel le Courrier paraissait confirmer des rameurs déjà répandues par cerlains journaux ëlrangerâ sur l'existence d'un projet de modification de la loi électorale. Le ministère continuait à être en butte aux attaques les plus furieuses des deux partis extrêmes. Le Conservateur^ le Journal des Débats^ la Quotidienne^ le Drapeau blanc poursuivaient contre lui leur polémique passionnée. Les journaux de la gauche ne l'épargnaient guère plus et faisaient surtout une guerre implacable aux doctrinaires. Ils les dénonçaient comme des renégats du libéralisme, qui ne s'étaient ralliés un moment aux principes de la liberté et de la Charte que pour se frayer la route du pouvoir, qui s'étaient empressés de les abjurer dès qu'ils avaient cru assurer mieux par là le succès de leurs projets ambitieux, et que M. Decazes, voulant les discréditer pour se débarrasser d'eux, avait fait tomber de piège en piège ; ils ne tarissaient pas en railleries méprisantes sur ce quHls appelaient leur versatilité, leur fausse austériié, leur insupportable orgueil, leur attitude hautaine, leurs manières tranchantes, leur langage pédan- . tesque et qui rappelait, disait-on, les habitudes de la chaire professorale. C'était une allusion malveillante à M. Royer- Collard et à M. Guizot. De celte réprobation générale, on n'exceptait que M. Camille Jordan qui, gravement atteint dans sa santé, s'était presque retiré de la scène politique. Le Moniteur^ le Journal de Paris^ le Courrier répondaient vivement à cesdiatribes, surtout à celles de la presse ultraroyaliste ; mais la position incertaine et mal déterminée
dans laquelle le ministère se trouvait placé énervait en quelque sorte ses défenseurs, et bien des gens, dans l'opinion modérée, s'étonnaient de voir qu'ils parussent moins préoccupés des progrès menaçants du parti révolutionnaire que des impuissantes colères du parti opposé.
Une ordonnance du Roi avait convoqué pour le 11 septembre les collèges électoraux des départements appelés, cette année, à renouveler leur députation. M- Decazes s'était, en grande partie, reposé sur M. de Mirbel, secrétaire-général du ministère de Tintôrieur, du soin de préparer les élections. Malheureusement, M. de Mirbel, savant distingué, mais qui connaissait mal les hommes et n'avait guère de relations qu'avec le parti libéral , avait paru ne se proposer qu'un seul but, celui d'empêcher la nomination des candidats ultra-royalistes, comme si ce résultat n'eût pas été assuré d'avance par l'action de là loi du S février. Un grand nombre de préfets et de maires avaient été choisis dans cette unique pensée. Elle avait inspiré aussi le choix des présidents des collèges électoraux, pris, en général, dans le centre gauche et parmi lesquels on comptait même un des commissaires envoyés dans les départements par le gouvernement des Cent-Jours. Les candidats recommandés par le pouvoir au choix des électeurs appartenaient à la môme nuance d'opinion. Le mot d'ordre général donné, suivant le langage officiel, à rimmense majorité qui voulait l* ordre existant^ la monarchie et la charte^ c'était d'écarter les hommes des partis extrêmes, mais les fonctionnaires pu-
blics dirigeaient principalement leur action contre les candidats de la droite. Quelques-uns même, dont les opinions étaient celles de la gauche, faisaient servir au triomphe de leur cause les moyens d'influence qu'ils tenaient de la confiance du gouvernement.
Le parti libéral, peu reconnaissant de ces ménagements et de ces avances, travaillait, de tous ses efforts, à se préparer un triomphe complet. Le comité central, qui avait exercé, l'année précédente, une si grande influence sur les élections, s'était de nouveau mis à l'œuvre. Gomme en 1818, il se concerta, pour dresser les- listes de candidats, avec des comités particuliers formés dans les départements. Le principe généralement adopté, ce fut de faire porter les suffrages sur des hommes qui n'eussent aucun lien avec l'administration. On exigea des candidats qu'ils s'engageassent, dans des professions de foi écrites, à n'accepter aucun emploi, titre, décoration ni aucune faveur quelconque pendant la durée de leur manr dat. Dans une société formée, depuis deux ans, à Paris, pour la protection de la liberté de la presse et qui commençait à prendre un caractère Irès-différent de celui qu'elle avait eu d^abord, on avait posé une question bien délicate, celle de savoir ce que devraient faire les électcurs libéraux dans le cas où, les deux premiers tours de scrutin n'ayant donné aucun résultat, un ballottage s'établirait entre un candidat ultra-rovaliste et un candidat ministériel. Quelques membres s'étaient prononcés pour qu'on votât en faveur du premier, mais on avait re-
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connu qu'il n'y avait pas, sur ce point, de résolution à prendre. Ceux des libéraux que la passion n'aveuglait pas comprenaient ce qu'il y avait d'insensé dans une pareille préférence et le tort que le parti se ferait à lui-méme-dans l'esprit des masses populaires en se déclarant prêt à accorder ses suffrages aux hommes qu'il n'avait cessé de dénoncer comme les plus cruels ennemis du pays. Aussi, la Minerve et la Renommée essayèrent-elles d'atténuer l'importance de la manifestation qui s'était produite dans la Société des amis de la liberté de la presse^ tandis que les journaux ministériels cherchaient à s'en faire une arme pour discréditer l'opposition.
Les ultra-royalistes, assurés d'avance de leur défaite, ne dissimulaient nullement le désir et l'espoir de voir succomber aussi le ministère dans la lutte qui se préparait, par conséquent d'y voir triompher les révolutionnaires. Le Conservateur^ dans une espèce d'ordre du jour adressé à ses amis politiques, et qui était l'œuvre de M. de Chateaubriand, leur recommanda de se rendre aux collèges électoraux, mais de n'entrer dans aucun pacte avec les ministres et leurs agents. Les aider à faire nommer leurs candidats, ce serait, disait-il, les perpétuer dans l'exercice du pouvoir, et il ne pouvait arriver de plus grand malheur à la France. Ces candidats, quelles qu'eussent pu être jusqu'alors leurs opinions, devaient être considérés comme suspects, par cela seul que le ministère les avait choisis. Il ne fallait pas même les appuyer pour écarter un révolutionnaire. Si le gouvernement vou-
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lait sincèrement ce dernier résultat, c'ëlait à lui de voter pour le candidat royaliste. L'expérience devait apprendre à ne plus ajouter foi à des promesses trompeuses. Le Cabinet, d'ailleurs, n'avait que trop révélé ses intentions pour l'avenir en appelant à présider les collèges des hommes deâCent-Jours, des démocrates qu'il avait jadis combattus, mais qu'il adoptait maintenant plutôt que de s'unir contre eux aux royalistes. Au surplus, l'élection du nouveau cinquième, fût-elle en entier démocratique, ne donnerait pas encore à la gauche la majorité absolue dans la Chambre, et, en ouvrant enfin les yeux de bien des hommes aveuglés, loin de nuire à la monarchie, elle lui rendrait un grand service parce qu'elle assurerait la chute du ministère. Ainsi parlaient le Conservateur^ la Quotidienne^ le Journal des Débats. Le Drapeau blanc exprimait, avec plus de franchise et de crudité, la même pensée : suivant lui, le ministère était le plus dangereux ennemi des royalistes, c'était lui qu'il fallait combattre d'abord et toujours, et des choix jacobins seraient moins pernicieux que des choix ministériels, parce qu'ils hâteraient le moment d'une crise rapide et salutaire, c Tout, c disait-il en se résumant, tout plutôt que des ministéc riels. »
Dans la conviction que les ultra-royalistes avaient de leur complète impuissance sous l'empire de la loi du 5 février, ce n'était que dans deux ou trois collèges qu'ils pensaient à engager la lutte : partout ailleurs ils s'abstinrent d'organiser des candidatures, bien que, pour la
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forme, le Conservateur eût indiqué aux suffrages des électeurs les coryphées du parti, tels que MM. de Bouville, de Grosbois, Chifflet, de Vitrolles, membres de la Chambre introuvable, et aussi M. de Yaublan'c et les généraux Ganuel et Donnadieu.
Les préparatifs de l'opposition de gauche étaient plus sérieux. Dans les journaux des départements comme dans ceux de Paris, on discutait depuis plusieurs mois les titres et les mérites des divers concurrents. Le mouvement qui se prononçait avait quelque chose d'effrayant ; non-seulement la masse du parti se déclarait énergiquoment contre quiconque portait l'attache du ministère, mais une fraction assez considérable paraissait incliner vers les représentants des mauvais jours de la Révolution. Les plus marquants, exilés en qualité de régicides, ne pouvaient être mis au nombre des candidats ; mais la loi de 1816 avait épargné un conventionnel qui, sans appartenir précisément à cette catégorie, y touchait de bien près : c'était l'abbé Grégoire. Membre de l'Assemblcc constituante, il s'y était fait remarquer par l'exaltation de ses principes démocratiques et avait mérité, par sa participation à Toeuvre funeste de la Constitution civile du Clergé, d'être élu évoque constitutionnel de Loir-et- Cher. Dans la Convention, on l'avait vu, un des premiers, demander la proclamation de la République et la mise en jugement de Louis XVL Éloigné de Paris par une mission à l'époque du fatal jugement, il n*avait pu voter la mort, mais il avait adhéré par écrit ù l'arrêt de con-
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damnation. Ses amis lui faisaient un mérite de n'avoir pas, à l'exemple d'autres ëvêques constitutionnels qui siégeaient avec lui dans la terrible assemblée, abjuré sa croyance religieuse et son caractère sacerdotal. Nommé membre du Sénat, au grand déplaisir de Napoléon, au temps où on y arrivait encore par la voie de l'élection, il y avait pris place parmi les cinq ou six membres qui s'y maintinrent constamment en opposition contre le despotisme impérial. Après la Restauration il n'avait pas été appelé à la pairie, on l'avait même exclu de l'Institut ; mais, ne s'étant pas rallié au gouvernement des Gent- Jours, il n'avait encouru aucune persécution et on lui avait même laissé la pension sénatoriale, comme aux autres sénateurs non admis dans la Chambre des Pairs. Il était donc resté à Paris, ou plutôt à Auteuil, où il vivait dans ia retraite, obstinément fidèle à ses vieux sentiments républicains comme aussi à un jansénisme dont le trait distinctif était une aversion profonde pour l'autorité de ia cour de Rome, et, dans l'aveuglement d'un esprit étroit égaré par l'orgueil et par une fausse science, alliant, tant bien que mal, au fanatisme révolutionnaire, des mœurs austères, une piété aussi sincère que mal entendue et une véritable philanthropie. Tel était l'homme que les meneurs de la faction soi-disant libérale conçurent l'audacieuse et folle pensée de faire arriver à la Chambre des députés. Les prepiiers promoteurs de sa candidature n'appartenaient cependant pas au parti jacobin : c'étaient MM. Comte et Dunoycr, rédacteurs du Censeur^ qui
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avaient avec lai des relations personnelles, et qui, trop jeunes pour avoir vu les premiers temps de la Révolution, ignoraient une partie^de ses antécédents ; c'étaient aussi MM. Duchesne et Bërenger de la Drôme, représentants des Gent-Jours, qui, au nom d'un grand nombre d'habitants du département de Tlsére où Toppositibn se sentait en force, lui firent parvenir des propositions ; dès qu'il leur eut fait connaître que, bien décidé à ne pas se mettre en avant et à rester passif, il accepterait pourtant la députation si elle lui était conférée, dès que le Censmr eut proclamé sa candidature, la masse révolutionnaire s'empressa de s'y rallier.
Le but qu'on se proposait n'était pas équivoque* On voulait protester contre le vote de la Chambre qui avait, en quelque sorte, confirmé la proscription des régicides,
et, pour atteindre ce but, peu importait à ces insensés de jeter à la royauté le plus grossier outrage. L'abbè Grégoire^ à qui personne ne pensait naguère, devint donc, dans une partie de la presse, l'objet des éloges les plus exagérés. On vantait 3on vaste savoir, son amour constant delà liberté, ssl piété douce et éclairée^ sa philanthropie, sa bienfaisance; on célébrait en lui le défenseur persévérant des libertés de l'Église gallicane; on s'indignait contre les Vandales de 1815 qui l'avaient dépouillé de tout, même de ses palmes académiques^ et on se gardait bien d'ajouter que ces prétendus Vandales lui avaient laissé son traitement sénatorial de 24,000 francs. Cependant, dans le sein même du parti libéral, sa candidature ren-
contra tine vive résistance. Les gens sensés comprenaient le danger d'un choix qui, sans apporter aucune force à Topposition, ne pouvait manquer d'être considéré par tous les amis du trône, à quelque nuance qu'ils appartinssent, comme une provocation directe , comme une menace qu'il faudrait repousser à tout prix. Ils sentaient qtie rien n'était plus propre à appuyer les déclamations et les prophéties sinistres des ultra-rpyalistes et à précipiter le mouvement qui avait déjà fait refluer vers la droite tant d'hommes de l'opinion modérée, effrayés des progrès de la démocratie. De grands efforts furent faits pour amener les partisans de Tabbé Grégoire à se désister de leur tentative. On dit que M. Benjamin Constant trayailia un moment dans ce sens avec autant d'énergie que le lui permettaient la faiblesse naturelle de son caractère et sa crainte extrême de se rendre impopulaire. Pendant quelque temps, il fut possible de croire que ces conseils de prudence avaient été entendus. Cet espoir devait malheureusement être déçu.
Dans les derniers jours d'août, les comités électoraux ayant enfin terminé leurs travaux préparatoires, le comité central de Paris arrêta la liste des candidats sur lesquels l'opposition devait porter ses suffrages. A la demande des meneurs de Grenoble, on y inscrivit le nom de l'abbé Grégoire; mais tandis que le Censeur, la Bibliothèque historique et YIndépendant la publiaient telle qu'elle leur avait été transmise, la Minerve^ le Constitutionnel cl la
Reho)nmée en rayaient le nom néfaste. Même avec ce revni. «S
tranchement, elle était bien significative, et l'accord avec lequel elle était présentée par tous les organes de la démocratie produisit une vive impression. Le gouvernement qui, trompé par des rapports inexacts, avait jusqu'alors espéré obtenir l'avantage dansla lutte électorale, commençait à douter du succès et à s'apercevoir que ses amis, isolés entre les deux partis qui se partageaient la France, risquaient de rester en minorité. Le Moniteur ne dissimula pas le sentiment pénible que la publication de la liste des candidatures avait fait éprouver au ministère. Dan3 un article où il s'élevait avec force contre ces choix de coterie, ces arrangements arrêtés, au nom de la France, entre quelques personnes, et par lesquels on prétendait imposer aux électeurs des départements des candidats qui leur étaient entièrement inconnus, il disait que les deux partis opposés s'accordaient à souhaiter le scandale d'une élection régicide, l'une en haine du gouvernement seulement, l'autre en haine du gouvernement et de la loi électorale, mais que le grand jour de la publicité avait suffi pour déjouer cette machination que le bon sens et l'indignation du public auraient, en tous cas, fait échouer.
Le résultat des élections dépassa encore les craintes des amis de l'ordre et de la monarchie et les espérances des ultralibéraux. En général, les électeurs appartenant à l'opinion de droite, ou s'abstinrent de prendre part à des opérations dans lesquelles ils étaient sûrs de ne pouvoir faire triompher leurs amis, ou perdirent leurs voix sur des candidats qui n'avaient aucune chance de succès. Les partisans
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du ministère, les hommes modérés, laissés seuls en pré-' sence des ultra-libéraux, furent presque partout vaincus. Dans le collège de l'Aisne, les députés sortants, qui faisaient tous partie du centre de la Chambre, furent repoussés, sans en excepter le duc de Gaëte qui, pourtant, avait été ministre pendant les Cent-Jours, qui se recommandait par sa capacité financière, dont l'opposition ellemême reconnaissait le caractère honorable, mais qu'elle accusait de faiblesse, c'est-à-dire de ne s'être pas constitué l'ennemi du gouvernement; le président du Collège, le général Caffarelli, ancien serviteur de l'Empire, fut aussi écarté; on leur préféra M. Lecarlier, dont la notoriété consistait à être le fils d'un régicide banni, M. Méchin, préfet de l'Empire et homme des Cent-Jours, le général Foy, un des blessés de Waterloo, qui jouissait d'un grand crédit auprès du ministre de la guerre, qui venait même d'être employé comme inspecteur-général, mais qui était connu pour la vivacité de son libéralisme, et enfin M. Labbey de Pompières, vieil officier d'artillerie, ayant siégé à gauche dans la Chambre de 1814 et professant les opinions les plus radicales. Dans la Seine-Inférieure, la députation qui, à l'exception de M. Beugnot, se composait de membres de la droite et du centre droit, tels que le prince de Montmorency et M. Duvergier de, Ilauranne^ fut renouvelée à peu près en entier; M. Beugnot luimême, qui présidait le collège, qui avait été préfet de Rouen où l'on conservait de lui un bon souvenir, qui^ par ses discours et ses votes dans les précédentes sessions,
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s'élait acquis des titres nombreux à la bienveillance du parti libéral, mais qui avait, aux yeux de ce parti, le tort de soutenir le ministère de M. Decazes, fut sur le point de succomber; il finit pourtant par être élu, mais on lui donna pour collègues des hommes destinés à aller s'asseoir sur les bancs de la gauche, entre autres le comte Lambrechls, ministre de la justice sous le Directoire et ancien sénateur, à qui Ton attribuait les sentiments les plus hostiles à la royauté, et le comte Stanislas de Girardin, ancien député à TAssemblée législative, puis attaché au service de la famille impériale, préfet des Gent-Jours^ en ce moment préfet de Dijon, mais qui ne devait pas tarder à passer dans les rangs de la plus vive opposition. Ainsi que quelques autres candidats, il était porté à la fois, en ce moment, par la gauche et par le ministère. Le département du Bas-Rhin, changeant aussi toute sa représentation, donna une seconde nomination au comte Lambrcchts et lui adjoignit d'autres libéraux plus ou moins ardents, dont l'un était le président du collège. Le président de celui d'Eure-et-Loir, le vieil avocat Delacroix- Frainville, libéral modéré, et un autre libéral d'une nuance plus vive, prirent la place de deux ultra-royalistes. Dans la Haute-Marne, le gouvernement obtint la réélection de M. Bccquey, directeur-général des ponts-et-chaussées, et M. Etienne ; de la Minerve, ne put approcher de la majorité, mais on nomma, avec M. Bccquey, un homme de la gauche tellement inconnu, d'ailleurs, que, dans le premier moment, les journaux de tous les partis le récla-
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mèrent comme un des leurs. Dans le Doubs, le président du collège, M. Courvoisier, zélé défenseur de la politique ministérielle, fut élu avec un représentant des Cent-Jours. Dans plusieurs autres départements, la gauche et le parti minislériel, c'est-à-dire le centre gauche, triomphèrent de même, quelquefois en portant leurs voix sur les mêmes candidats, quelquefois en luttant Tun contre l'autre. Dans la Vienne, le parti révolutionnaire réussit à faire élire le général Demarçay, persécuté et emprisonné en 1815, et M. Fradin qui, disait-on, s'était acquis à Poitiers, en 1793, une fâcheuse célébrité. Dans la Charente-Inférieure, on élut le général Tarayre et M. Beauséjour, ennemis ardents de la royauté. Le général Sèbastiani qui, sous l'Empire, avait joué un rôle considérable comme militaire et comme diplomate, s'était, dans ces derniers temps, beaucoup rapproché du gouvernement royal. Il avait demandé la pairie et n'avait pu l'obtenir, mais on l'avait chargé de présider le collège électoral de la Corse, son pays natal. Il fut nommé député, et, avec lui, un parent des Bonaparte, M. Ramolino.
Le parti ultra-royaliste, un peu moins malheureux que Tannée précédente, obtint, dans le midi, cinq nominations. La plus marquante fut celle de M. de Castelbajac, un des orateurs les plus passionnés de la majorité de la Chambre introuvable, qui, depuis deux ans, avait disparu de l'enceinte législative. Un des députés de la Haute-Garonne étant venu à mourir, le collège électoral de Toulouse le choisit, à une faible majorité, pour occu-
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per la place vacante. Des prières publiques et desprédications avaient eu Heu, dit-on, dans toutes les églises de la ville pour obtenir cette nomination, et les cloches sonnèrent pour la célébrer. Ilparaît que M. de Yiilèle, dont rinQuence était si grande à Touîouse, n'avtiit pas accepté sans quelque répugnance la candidature de M . de Gastelbajac, à qui il aurait préféré un propriétaire du pays dont les opinions, plus modérées, auraient rallié un plus grand nombre de voix.
Dans cette revue des élections de 1619^ Je n'ai pas encore parlé de celles du département de llsère. Elles eurent une importance et elles entraînèrent des conséquences telles qu'il est nécessaire de les raconter avec quelque détail. La notoriété des sentiments révolutionnaires qui animaient une grande partie de la population du Dauphiné y donnait d'avance à l'opposition la certitude d'un succès éclatant. Comme je l'ai dit, le comité central de Paris, après bien des hésitations et malgré la répugnance de ses membres les plus sages, avait mis l'abbé Grégoire au nombre des candidats présentés aux suffrages du collège de Grenoble, et M. de La Fayette, M. Benjamin Constant lui-môme, tout en prévoyant le tort que sa nomination ferait à leur parti, n'avaient pas eu le courage de se refuser à l'appuyer de leurs recommandations écrites. Il est bon de remarquer que M. Grégoire n'avait aucune relation personnelle dans ce département et n'y possédait aucune propriété. Les autres candidats portés avec lui sur la liste du comité étaient
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M. Savoye-RoUin, ancien tribun, qui, depuis 1815, siégeait à la Chambre sur les bancs de la gauche modérée, M. Français de Nantes, membre de TAssemblée législative et du Conseil des Cinq Cents et directeur-général des droits réunis sous TEmpire, et M. Sapey, représentant des Cent-Jours, connu pour ses relations intimes avec Lucien Bonaparte. Le gouvernement^ sentant sa faiblesse et espérant désarmer l'opposition par une transaction, avait donné à M. Savoye-RoUin la présidence du collège et avait fait de lui un de ses candjdats; un des autres était M. Augustin Perier, frère aîné de M. Casimir Perler, dont le libéralisme était aussi peu contestable que le mérite. Cette concession n'ayant pas paru suffisante, le ministère consentit encore à accepter la candidature de M. Sapey, en sorte qu'il ne restait sur sa liste qu'un seul nom représentant réellement l'opinion du cabinet, celui de M. Rogniat. Le résultat du premier tour de scrutin put faire espérer que tant de condescendance ne resterait pas absolument sans effet : M. Savoye-Rollin, M. Français de Nantes et M. Sapey furent proclamés députés ; mais, sur plus de 1000 suffrages, l'abbé Grégoire n'en avait obtenu que 460, 350 ayant été donnés à M. Rogniat et 200 au candidat des ultra-royalistes, M. Planelli de Lavalette, député sortant. Un second tour de scrutin était donc nécessaire pour compléter la députation de l'Isère, et tout allait dépendre du parti que prendraient les ultraroyalistes. Pour assurer une majorité à l'abbé Grégoire, ils n'avaient pas même besoin de voter pour lui, il leur
suffisait de s'abstenir. Bon nombre d'entre eux exprimaient Topinion que l'élection d'un tel homme, en poussant les choses à l'extrême, éclairerait la situation et aurait pour conséquence probable le renversement d'un ministère qui conduisait la monarchie à sa ruine. D'autres, moins passionnés, reculaient devant un pareil remède sans pouvoir cependant se résigner à voter pour le candidat du ministère; ils demandaient que les ministériels donnassent leurs voix à M. Planelli d« Lavalette; on prétend même qu'au dernier moment ils offrirent de renoncer à lui et de voter pour un propriétaire du département n'ayant aucun lien avec le pouvoir, pourvu que les ministériels s'engageassent à lui donner aussi leurs voix, mais que le préfet, M. Ghoppin d'Arnouville, trës-hostile et trèS'Odieux au côté droit, ne voulut pas se prêter à cet accommodement. Ce magistrat espérait encore ponrbir ramener la portion la moins violente de la gauche, qui lui aurait assuré la majorité. Quoi qu'il en soit de ces tentatives de conciliation, qui ont été racontées fort diversement, il est certain qu'elles échouèrent. Le scrutin définitif donna 648 voix à l'abbé Grégoire, 362 à M. Rogniat et HO à M. Planelli de Lavalette; M. Grégoire fut donc proclamé. Évidemment, le nombre des électeurs ultra-royalistes qui avaient consenti, pour épargner un outrage à la royauté, à appuyer le candidat d'un ministère qu'ils détestaient, ne dépassait pas une douzaine; HO étaient restés fidèles à leur premier vote, au risque de ce qui pourrait en arriver; plus de 80, enfin, obéis-
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sant à cette coupable politique qui prétend arriver au bien par l'excès du mal, mais qui n'est en réalité qu'une satisfaction donnée à de détestables rancunes, n'avaient pas eu honte de concourir à la nomination de celui qu'ils qualifiaient de régicide! Les révolutionnaires se livrèrent aux démonstrations d'une joie bruyante qui dut donner à penser à^Ieurs imprudents auxiliaires.
Voici le résultat général des élections. Parmi les députés sortant cette année, on comptait vingt-trois ultraroyalistes, plus de vingt ministériels et tout au plus douze libéraux. Les collèges électoraux renvoyaient à laChambre cinq ultra-royalistes, trente-cinq libéraux et quinze ministériels seulement, dont plusieurs même, bien qu'ils dussent leur nomination à l'influence du gouvernement, n'étaient disposés à le soutenir qu'autant qu'il continuerait à marcher sans hésitation dans les voies du progrès libéral. Vingt des nouveaux élus avaient fait partie de la Chambre des Gent-Jours ou occupé des fonctions politiques sous le gouvernement de cette époque, et cette circonstance avait été indiquée comme un titre de recommandation dans les circulaires et les articles de journaux publiés pour appuyer leur candidature.
L'effet moral de ces élections fut immense. A Paris comme à Grenoble, la joie du parti démocratique éclata, dans le premier moment, avec une franchise, une intempérance bien significatives. La Minerve^ laissant de côté la phraséologie hypocrite dont elle enveloppait d'ordinaire son hostilité, célébra sa victoire en outrageant ses
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adversaires, t Partout, dit-elle, les libéraux triomphent,
> parce que les libéraux sont la nation^ parce que les ' ultras sont une faction, les ministériels une coterie et
> les doctrinaires rien. > Le Constitutionnel dans son enthousiasme, appelait la lutte électorale qui venait de se terminer YAusterlitz du Méralisme, Les journaux de Tultra-royalisme, tout en exprimant avec une exagération affectée l'indignation et l'horreur que leur inspiraient certains choix, insultaient avec dérision à la défaite, à rhumiliation du ministère, et laissaient voir les espérances qu'ils y rattachaient; M. de Chateaubriand, dans le Conservateur^ rappelait le passage de son livre de la Monarchie selon la Charte^ où il avait annoncé une fille sa7iglante de la Convention comme une des conséquences du 5 septembre, et ne dissimulait guère la satisfaction de rancune et d'amour-propre qu'il éprouvait à voir, dans l'élection d'un régicide et d'un fils de régicide, le signe avant-coureur de l'accomplissement de cette prophétie. A ce prix, le parti se consolait de ses propres échecs qu'il avait d'ailleurs prévus.
La presse ministérielle et doctrinaire paraissait fort embarrassée. L'évidence était trop forte pour qu'elle osât prétendre que le gouvernement avait triomphé, mais elle niait que la victoire de l'opposition fût aussi complète qu'on le disait, et, réclamant comme siens tous ceux des élus dont le gouvernement avait subi la candidature à titre de transaction, elle soutenait que les succès avaient été également partagés ; elle cherchait, dans la réaction
provoquée par les excès et les folies des ultra-royalistes, la cause première des avantages que venaient de remporter les révolutionnaires. Elle témoignait une vive irritation de l'élection de Grégoire, de ce choix aussi odieux qu'impolitique, qui était un outrage à la royauté, à la pudeur publique , au sens commun , de cette coupable bravade dont la gauche, disait le Moniteur, ne tarderait pas à ressentir les fâcheux effets ; mais elle s'efforçait d'en atténuer la gravité en prouvant que c'était uniquement le résultat d'une combinaison factice et du concours d'un certain nombre d'ultra -royalistes à la nomination du prêtre régicide^ de Vévêque schismaiique. A cette dernière assertion, les journaux de la droite opposaient les dénégations les plus énergiques, rejetant sur M. Decazes la responsabilité de ce grand scandale. Les feuilles de la gauche défendaient vivement le nouveau député de l'Isère contre les anathèmes des journaux monarchiques : au dire du Constitutionnel Marat et le père Duchesne n'avaient jamais surpassé les fureurs auxquelles se livraient en ce moment les champions de l'opinion royaliste. Tel était le degré d'exagération auquel s*était peu à peu monté le ton de la polémique.
Les esprits sages étaient saisis de douleur et s'abandonnaient aux plus tristes prévisions. Le duc de Richelieu, naturellement pessimiste, était tombé dans le plus complet découragement ; il se reprochait d'avoir causé tout le mal en faisant voter cette loi d'élection qui portait des fruits si amers, ot il se déclarait incapable de donner un
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avis sur les moyens d'en paralyser la funeste Influence. Ses amis politiques n'étaient pas tous aussi abattus, mais tous partageaient ses inquiétudes. Les doctrinaires eux-mêmes ^mmencaient à s'alarmer et semblaient reconnaître qu'il y avait à prendre quelque mesure extraordinaire pour remédier au mal.
Le corps diplomatique accusait unanimement la politique irrésolue du ministère, et s'accordait à voir sous l'aspect le plus effrayant la situation de la France. L'ambassadeur d'Angleterre qui , depuis la retraite de M. de Richelieu, s'était toujours montré favorable à M. Decazes, par le motif surtout que l'envoyé de Russie lui était hostile, évitait maintenant de se montrer satisfait de l'état des choses, essayant seulement, pour ne pas se mettre en contradiction avec lui-même, d'en faire voir la cause dans les prétendues imprudences de M. de Richelieu et du général Pozzo.
Les gouvernements étrangers, toujours convaincus que, de la tranquillité intérieure de la France, dépendait la paix de l'Europe, se persuadaient de plus en plus qu'ils avaient trop bien auguré de son avenir. Ils avaient vu avec dégoût, avec une sorte d'effroi, les dernières élections dont les déclamations des ultra-royalistes exagéraient encore la gravité très-réelle. Vainement le général Dessoles, par une circulaire adressée aux représentants du Roi auprès des diverses cours, avait tenté de présenter ces élections sous un aspect peu alarmant; personne ne prit le change sur cette manifestation de l'esprit public.
Les dispositions de l'empereur Alexandre en furent sensiblement modifiées.
Alors qu'en France et dans toute l'Europe les choix des collèges électoraux faisaient naître de telles appréhensions, il est facile de concevoir l'émotion qu'ils devaient causer dans la famille royale. ' Louis XVIIl, partageant la confiance de M. Decazes, avait vu arriver sans inquiétude le jour de la réunion des collèges. Irrité au plus haut degré contre les ultra-royalistes qui faisaient une si cruelle guerre à son ministre de prédilection, une majorité de centre gauche^ plus ou moins mélangée de membres de la gauche, ne lui aurait pas fait éprouver une bien vive contrariété. Il avait appris sans surprise et sans trop de déplaisir les premières opérations des collèges; mais la nomination du comte Lambrechts, qu'il considérait comme un républicain décidé, commença à ébranler sa sécurité, et celle de Tabbé Grégoire le remplit d'une juste indignation. S'il faut en croire un récit dont je ne suis pas en mesure de garantir l'authenticité, le jour où la nouvelle ep arriva à Paris, Monsieur, qui, depuis longtemps, n'échangeait plus avec le Roi un seul mot sur la politique, s'approchant de lui après le dîner, qui avait lieu tous les jours en famille, lui dit : c Eh bien. Sire, vous voyez où » l'on vous mène! — Je le vois, mon frère, aurait rè- » pondu Louis XVIII, et j'y pourvoirai. »
Un événement, qui semblait heureux pour la dynastie, vint la distraire un moment de ces sombres préoccupations. La duchesse de Berry accoucha d'une fille. Ce
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n'était pa» encore rhëritier de la couronne, si ardemment désiré par les royalistes, parce qu'il pouvait seul écarter du trône la branche d'Orléans qui leur était odieuse ; mais l'issue malheureuse de deux grossesses antérieures avait fait craindre que la duchesse de Berry, ne fût pas destinée à continuer la ligne directe de la maison royale ; maintenant on pouvait espérer qu'une nouvelle grossesse donnerait enfin une entière satisfaction aux vœux des fidèles amis du trône. La jeune princesse reçut, suivant l'usage, le titre de Mademoiselle. C'est cette noble duchesse de Parme, dont les infortunes si peu méritées» triomphant de toutes les préventions, ont, dans ces derniers temps, ému tous les cœurs capables de quelque générosité, et qu'une mort prématurée a enlevée il y a deux ans.