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sensation, parce qu'il donnait une consistance positive aux rumeurs déjà répandues sur les projets qui s'agitaient dans les conseils du gouvernement.
Nous venons de voir que M. Pasquier conseillait au gouvernement de se rapprocher de la droite; M. Decazes, en ce moment, ne repoussait pas cette idée. Dans les derniers jours de septembre, des pourparlers eurent lieu entre quelques-uns de ses amis politiques et des personnages marquants du parti ultra-royaliste, et, par suite de ces pourparlers, ceux-ci, et Monsieur lui-même, écrivirent à M. de* Yillële, qui était à Toulouse, pour loi demander de revenir le plus promptement possible. Trop peu confiant dans le succès d'une combinaison, si souvent tentée sans succès, pour mettre beaucoup d'empressement à répondre à l'appel qui lui était fait, ce ne fut que le 25 octobre qu'il arriva à Paris. M. Decazes, dont les résolutions n'avaient encore rien de bien arrêté, le fit inviter à une conférence dans laquelle, de concert avec M. de Serre, M. Portai et quelques-uns des chefs de la droite, ils auraient délibéré sur la marche qu'il convenait de suivre pour résister à la faction révolutionnaire; mais M. dé Villèle, sans repousser la possibilité d'un accord ultérieur, refusa cette conférence, ne consentit pas même à un entretien particulier. avec M. Portai, et partit pour la Bretagne où il voulait s'entendre avec M. Corbière sans qui il était bien décide à ne prendre aucune résolution, de peur de s'exposer aux défiances de la portion exagérée de son parti.
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donné par M. Pasquier. Il avait toujours conservé des rapports assez intimes avec M. Decazes. Dans les derniers jours de septembre, il lui remit un Mémoire que ce ministre plaça sous les yeuK du Roi, et dont voici la substance. Suivant lui, il n'était pas possible de main-; tenir la loi des élections sans y apporter des changen^enls considérables. Les factions ennemies étaient parvenues à en fausser l'esprit et l'action par des fraudes contre )a^ quelles ses rédacteurs ne s'étaient pas suffisamment mis en garde. La réunion de tous les électeurs au cheMieu du département et la nomination des députés au scrutin de liste, par des masses considérables de volants, favori^ saient les fraudes et les intrigues des partis. Le mal était déjà grand, le danger pressant. Il fallait absolument ch^Ur ger de système et se rapprocher de la partie raisonnable de la droite, sans laquelle on serait en minorité. Si Ton attendait, pour prendre un parti, le renouvellement d'un autre cinquième de la Chambre, alors, il serait absolument impossible de se procurer une majorité pour modifier la loi, et il faudrait un coup d'État. M. Pasquier indiquait aussi les mesures qui lui paraissaient propres à donner des chances de succès : il disait qu'il fallait s'assurer de l'armée et s'attacher à calmer les esprits si vivement agités.
Le Roi parut satisfait de ce Mémoire. 11 avait été com-' muniqué à tous les ministres, et le public ne tarda pas à en connaître, non pas le texte, mais la tendance et le but. Les journaux en parlèrent, et il produisit une très-forte
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oiBcieux dti Cabinet, s'exprima h peu près dans le même sens que le Counier. Le Moniteur persista dans ses dénégations, mais d*un ton moins absolu. Sans contester ailx trois pouvoirs le droit de modifier la Charte, il dit que la nécessité seule pourrait justifier une mesure aussi eitréine, et qu'il y aurait péril à la tenter tant que les partis Conserveraient toute leur violence. Quelques bro* chures^ que Ton poUvËit prendre pour des ballons d'âsstti^ attribuaient à M. Deôàzes Fintention de (iropôser^ à titre d^ametideinents delà loi actuelle^ lô vote par arrondisse^ inetit, par conséqtiétit la suppression du scrutin de listai la régularisation du syslëtnë déd (Jatétites considérfiëë comme élément dd téui, là së^itetinalité de la Chambre^ le retiDllvellement iiltëgk*âl et le doublement du nombre des députes.
On parlait aussi d'un projet qui tendait k rëstt^etiiâM la liberté de la presse; inais les joUfiiaUi du gouveHië* ment, tout en déplorant ses excès et les calomnies, lés injures dégoûtantes dotit elle poursuivait les défetiséUM du pouvoir, affirmaient unatiiméiUeiit qu'on tie pebsàit ft rien de tel. Suivant le Jûilhidl de Parié, 10 téUipë des lois d'exception était à jatnais passé, et rihtérétdtï tuitiistëre lui-même lui commandait de gOttVorner par Id GOttstitùtion. Ce qu'il aurait pM ajouter, c'eât qu'il eût été alOfë impossible d'obtenir des Chambrée lé reilOuvellertienl dé la censure ou toute autre Uiesure d'Une tendance analogue^ la (Iroile n'étant pas moins résolue qUe la gauche à défendre contre un ministère qu'elle détestait la plus entière
J'ai dit que déjà, même avant les élections, le bruit avait couru que le ministère pensait à introduire d'importants changements dans le système électoral. Le Courrier, organe des doctrinaires, parlait d'augmenter le nombre des députés, d'abaisser l'âge de l'éligibilité, de renouveler la Chambre en masse tous les trois ans ou tous les cinq ans, et non plus annuellement par cinquième. Le Moniteur le réfuta : sans combattre ses arguments et en admettant même que de tels changements pourraient avoir des avantages, il fit remarquer qu'ils seraient en contradiction avec deux articles de la Charte dont l'ordonnance du 5 septembre avait interdit la révision, qu'une fois engagé sur cette pente, il serait difficile de s'arrêter, et qu'on finirait par demander le renouvellement annuel, en d'autres termes la démocratie pure; il reconnut que l'organisation actuelle de la Chambre avait de grands inconvénients qu'on n'avait pas prévus en votant la loi du 5 février; mais il ajouta que ces inconvénients avaient une compensation plus que suffisante dans la conviction générale créée par l'ordonnance du 5 septembre, que la Charte ne serait pas révisée avant que tous les intérêts dont son intégrité était l'unique garantie eussent reçu, de son affermissement et de l'action du temps, une inébranlable sécurité. Le Moniteur admettait pourtant qu'on pouvait, dès à présent, examiner la question desavoir s'il n'y avait pas lieu de substituer au renouvellement par cinquième le renouvellement intégral, soit quinquennal, soit même septennal. Un peu plus tard, le Jour7ial de Paris^ organe
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oiBcieux du Cabinet, s'exprima h peu près dans le même sens que le Couriier. Le Moniteur persista dans ses dénégations^ mais d'un ton moins absolu. Sans contester aux trois pouvoirs le droit de modifier la Charte, il dit que la nécessité seule pourrait justifier une mesure aussi extrême, et qu'il y aurait péril à la tenter tant que les partis Conserveraient totite leur violence. Quelques brochures^ que l'on pouvait prendre pour des ballons d'dssëi^ attribuaient à M. Deôàs^es Tititentiou de (iropôser^ à titre â'ametideinehts de la loi actuelle^ lô vote par arrondisse-' înetit, par conséqiiétit ia stippressldn dû scrutin de Ilstë^ la régulàrisâtiori du âyslëtnë déd patentes considérées comme élément dii Cënâ, là sëjitetinalité de la Chambre^ le retiDllveilement iiltëgk*àl et le doublement du nombre des députés.
On parlait auâsl d^un projet qui tendait k rëstretbdrë la liberté de la presse ; mais les jourhatil dtl gouvértië* ment, tout en déplorant ses excès et les calomnies, lés injures dégoûtantes dotit elle poursuivait les défeUsëtirs du pouvoir, affirmaient unaftimeriierit qu'on tie pensait fi rien de tel. Suivant le JoUt-ndl de Parlé, le temps des lois d'exception était à jatnais passé, et rihtérétdti Ini&istère lui-même lui commàhdait de gOtlVernët* par là Côtistitùtion. Ce qu*il aurait pti ajouter, c'eât qu'il eût été âlôrë impossible d'obtenir des Chambres le renouvellement de la censure ou toute autre ibesured'tihe tendance analogue, la droite n'étant pas moins résolilô qUe la gauche à défendre contre un ministère qu'elle détestfiit la plus entière
HÎStOtRfe DE IX RteSTAURATION. 135
liberté d'écrifô. Le Conservateur et le Journal des Débats âéclarèi^tit que, si cette liberté était attaquée, elle trouterait des défensetirS dans leurs aiuis politiques. Sans liberté de là pt*esse, écrivait M; dé Chateaubriand, il n'y àtàit pas de gotlvernetnerlt constitutionnel; Puis, il demandait bdthiUëilt on s'y prefadrait poilr obtenir là cetistirë hiolrâ qùé lés Chambres étaient bien décidées à ne pas là ¥btéf; si l'oii pi*ôcéâerâit par ôrdotlnànce^ si l'on Mûfis^ûetnit aihsl toute là ChuHé àû profit dé son arti^
Leâ hbMniës de la gatiche étaient fort inquiets. On rit alors lie iretiôtlVélër^ d'une inauiëre plus marquée, ce qui é'èlàlt phssé Tàntiéë prétôdétite^ après les élections qtii âVâient aiuetié là crïsë dont le résultât faillit Une première fbiS t^ppfbchëf ië gotitéruémétit dé la droite. Les libéhitljt^ cdttipi^usint qu'ils étaient allés trop loid^ mais ne saéhâtit ëemMëât réparer leur fautes trahissaient leurs eraintëS) lëlii*^ irrésolutions et sans doute aussi leurs dis^ sefitiniënts Secrets par lés étranges Variations de leur langages TantÀt^Sé iitMntà dé violents emportements contre les ministres^ les jbufnattx du p^rti les accusaient de méditer iiù coup d'Ëlàt et de nouvelles proscriptions et ittobtràienl koMmé les ëonééquences directes, nécessaires du succès de leur pëllliqué bhô éontré-révolution complëlëi 1^ ôpoliatidti des acquéreurs de biens nationaux, le retour âujt persécutions religieuses. Tantôt, au contraire, ils prenaient à l'égard de M. Decazes et de ses collègues Un idrt d'insinuation bienveillante, lés enga-
géant à se dëûer des avances des ultra-royalistes qui ne cherchaient à les attirer que pour les perdre, à reconquérir leur popularité en se jetant dans les bras de la nation, à sortir enfin de leur inaction et à s'unir franchement à la Ghanibre pour fonder les institutions et faire respecter rindépendance du pays au lieu de s'efforcer de le diviser. M. Benjamin Constant publia sous ce titre : De VÉtat de la France et des bruits qui circulent^ un pamphlet dans lequel il essayait de prouver à M. Decazes qu'il n'y avait pas sûreté pour lui à se rallier au côté droit; il y signalait l'alarme jetée dans tous les esprits et l'ébranlement de tous les intérêts par la crainte de voir changer la loi des élections, cette loi si chère aux Français, disait-il, qu'elle constituait, pour ainsi dire, un préjugé national ; il parlait du profond repos dont le pays jouissait naguère et qu'étaient venues troubler les intrigues de la npblesse et du clergé, ces éternels ennemis de la royauté. Le journal de M. Benjamin Constant, la Renommée, s'attachait à agir sur l'esprit du Roi: elle disait que la cause du libéralisme serait gagnée si la vérité pouvait arriver jusqu'à l'auguste monarque, jusqu'à ce législateur philosophe^ à ce prince si accessible à tous ses sujets; elle invitait les citoyens à se présenter sur son passage et à élever vers lui leur voix qu'il écouterait sûrement avec bonté.
L'élection de Grégoire, dont l'opposition avait triomphé naguère avec tant d'imprudence, était devenue pour elle un sérieux embarras depuis qu'elle avait pu s'apercevoir de la réprobation générale dont ce choix était
l'objet. On commençait à dira que le prêtre régicide ne serait pas admis à siéger dans la Chambre, qu'on le repousserait comme indigne. Le bruit courut un moment que le Roi, pour ne pas se trouver en sa présence, ferait ouvrir la session par le chancelier. Puis, les lettres de convocation pour la séance royale ayant été envoyées à tous les membres des Chambres, on apprit que l'abbé Grégoire'n'en avait pas reçu. Les journaux de la droite demandaient énergiquement son exclusion. Suivant le Journal des Débats^ la Chambre avait le droit de la prononcer pour épargner au pays un horrible scandale. Le Moniteur refusait de s'expliquer formellement sur ce point, de devancer ainsi la décision de la seule autorité compétente; mais il laissait voir que son opinion ne différait pas, en réalité, de celle du Journal des Débats. La presse ultra-libérale niait absolument le droit d'exclusion ; elle rappelait que Robespierre avait donné, le premier, le funeste exemple d'attenter, sous prétexte d'indignité, à l'inviolabilité de la représentation nationale ; elle évoquait les sinistres souvenirs du 31 mai, du 18 fructidor. 11 n'était pas difficile de voir que l'opposition se sentait d'avance vaincue et qu'elle aurait accepté avec joie tout expédient qui lui eût épargné une défaite formelle en écartant le malencontreux élu. Le Censeur insinuait que plus de la moitié des députés de llsëre ayant été choisis hors du département, ce qui était illégaU l'abbé Grégoire, nommé le dernier, était peut-être, à ce titre, dans le cas de Texclusion; mais, ajoutait-il, l'esprit de
patti ne se contentera pas, sans doute, de ce mode d'antiulation.
On en était presque venu à chercher des exciises pour cette élection, tant célébrée dans le premier moment. Plusieurs électeurs de Tlsère écrivirent au Censeur quô lorsqu'ils avaient donné leurs voix à Tabbé Grégoiî?e, ils ne connaissaient pas les discours qui lui étaient imputés. Là Minerve expliquait le fait de Télection par le désir qu'âVaît eu le patti libéral d'envoyer à h Chambre un adversaire déclaré du Concordat de 1817 et par les cruels souvenirs (|tle les Sanglants événements de 1816 avaient laissés dans le Datlphiilê; elle protestait dé feon horreur pour lé régicide; elle répétait silr tous les tons que hon-seuleinent Grégoire ti'àvait pas voté la mdrt du Roi, mais qu'il avait demandé rabolitidh de la peine capitale, qu'il avait courageusement professé sa foi religieuse sous le régimô dé la Terreur, que, pendant les Cent-Jours, il avait formellement repoussé Vacte additionhel. On ne lui reprochait donc, disait-elle, que la manifestation d'une opinion, et là recherche des opinions élait interdite par la Charte. Elle faisait rétoat-quël* que là Chambre introuvable elle-même avait vériflô les pouvoirs d'un véritable régicide, de Fouché, que le fils d'uti autre régicide était assis sur lèâ mai*^ ches du trône, qu'il pouvait se trouver appelé à y montée, et elle demandait si, le cas échéant, on se proposait de l'en exclure.
Les symptôiUes qui effrayaient les ultra-libéraux retnplissaient nécessairement d'espoir les ultra -royalistes.
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Ils senlaient que, bon grë« mal gré, le pouvoir venait à eux, et déjà le ton de leur polémique s'adoucissait envers lui. Si le Drapeau blanc exigeait, pour cesser les hostilités, que le terrain fût entièrement déblayé, c'està-dire^ue les ministres actuels eussent disparu, d'autres feuilles plus accréditées dans le parti se montraient moins intraitables. Mé de Chateaubriand lui-même, dans le Conservateur i en pressant le ministère de faire un choix entre les révolutionnaires et les amis du trône, lui déclarait, au nom des royalistes, qu'ils étaient prêts à le seconder de toutes leurs forces s'il abandonnait enfin un système destructeur et s'il cessait de persécuter les meilleurs serviteurs de la royauté. « Nous ne vous demandons^ disait-il^ » ni vos places, ni vos honneurs] gardez-les et sauvez la » France. » Il expliquait ensuite ce que feraient les royalistes lorsqu'ils seraient maîtres de la situation : ils changeraient la loi des élections; ils retrancheraient de la loi sur l'armée le titre sur l'avancement; ils placeraient le nom de la religion dans la loi sur la presse; ils proposeraient des lois très-monarchiques pour organiser le système communal et la garde nationale; ils donneraient plus de force et de cdnéislance aux conseils généraux et restreindraient là centralisation; ils diminueraient les impôts; ils recomposeraient l'aristocratie en rétablissant les substitutions pour les membres de la Chambre des pairs; ils chercheraient à arrêter la division excessive de la propriété foncière; ils demanderaient une indemnité pour ceux que la Révolution avait dépouillés; ils ne réa-
giraient pas contre les personnes, à Texception de quelques âmes damnées du ministère, mais les hommes monarchiques ne seraient plus exclus des emplois et la trahison des CenUJours ne serait plus un titre de préférence. Dans un autre article, le Conservateur ajouta à ce programme l'abrogation de la loi qui défendait les vœux publics de religion, en d'autres termes, le rétablissement légal des ordres monastiques. Un tel programme^ énoncé hautement alors que le côté droit, réduit à une infime minorité, ne pouvait se relever qu'en se coalisant avec les opinions intermédiaires et modérées, disait assez quelles seraient ses exigences lorsqu'il aurait repris quelque force. Il fournissait plus qu'un prétexte aux déclamations des révolutionnaires. La Minerve ne manqua pas de s'en prévaloir.
Cependant le gouvernement ne s'était pas encore prononcé d'une manière décisive. Une mesure importante qu'il prit en ce moment consomma sa rupture avec la gauche.
L'opposition hostile au principe même de la royauté légitime avait mis au nombre de ses moyens d'attaque les associations politiques. J'ai déjà parlé de quelques sociétés secrètes, telles que celles des Patriotes de lSi6 et de VÉpingle noire^ formées dans les rangs obscurs de la société, dans un but de conspiration et d'agression immédiate, et qui ne paraissent pas avoir survécu à la condamnation de leurs principaux membres. En juillet 1816, M. Rey, avocat de Grenoble, en avait fondé une
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aulre dans cette ville, à la suite d'une réunion qui avait pour but apparent de célébrer la résistance que la population avait opposée, l'année précédente, à l'armée autrichienne. Propagée ensuite à Lyon, puis introduite à Paris par son fondateur qui était venu s'y établir, Y Union (c'est fiinsi qu'on appelait cette société) s'y était recrutée dans les classes supérieures et moyennes du parti libéral. Ses membres les plus marquants étaient MM. de La Faye^Je, d'Argenson, Dupont de l'Eure, de Corcelle, Mérilhou, Labbey de Pompières, Bérenger de la Drôme, Jean-Baptiste Say, MM. Comte et Dunoyer et M. de Schonen. Us se réunissaient le plus souvent chez MM. de La Fayette, Say et d'Argenson. L'objet qu'ils se proposaient, c'était la défense des libertés créées par la Révolution. L'Union travaillait à propager ce qu'elle appelait les idées libérales, à publier et à répandre des brochures, à organiser des souscriptions conçues dans cet esprit, parfois même à agir sur les élections. Les fonds étaient faits .au moyen de cotisations mensuelles des sociétaires. Les communications nécessaires avaient lieu par des lettres en apparence insignifiantes, signées de noms d'emprunt, et dont la partie importante, écrite avec de l'encre sympathique, ne devenait visible que par l'action d'un feu très-vif. Les membres de VUiiion n'étaient pas trèsnombreux, ses allures étaient un peu timides et, en réalité, il ne parait pas qu'elle ait jamais exercé une bien grande influence.
A côté de cette société secrète dont l'existence, sans
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être absolument ignorée de l'autorité, ne lui était qu'assez imparfaitement connue, il s'était formé un peu plus tard une société en quelque sorte publique et qui n'avait pas tardé à prendre une tout autre importance. Au mois de novembre 1817, au moment de Touverture de la session, des avis imprimés répandus dans le public ataieat annoncé que vingt personnes notables, parmi lesquelles on comptait le duc de Broglie et M. de Tracy, pairs de France, M. d'Argenson, M. Laffitte, M. de La Fajiptte, M. Benjamin Constant, M. Ternaux, le général Tarayre, le général Arthur O'Connor, venaient de fonder une association qui voulait consacrer tous ses efforts à obtenir le rapport des lois d'exception auxquelles la liberté de la presse et la liberté individuelle étaient alors soumises, et se rendre solidaire, par voie de souscriptions, des condamnations encourues par les écrivains. Ces circulaires n'eurent d'abord que des résultats assez restreints. A la fin do la session, les principaux associés, se proposant de donner, avant que les Chambres ne se séparassent, un • témoignage de sympathie à plusieurs députés qui avaient défendu les droits de la presse, ouvrirent une souscription à laquelle prirent part un très-grand nombre d'électeurs et d'autres citoyens appartenant aux lettres, au commerce, au barreau, à l'ancienne armée, pour offrir un banquet à ces députés. Ce banquet, dont j'ai déjà parlé, eut lieu le 3 mars 1818, à VArc-en-Ciely sur le boulevart de l'Hôpital.
C'était la première manifestation publique de cette na-
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taredepuis laReslauratioD. Elle produisit beaucoup d'effet et pe contribua pas peu au rapide développement de l'a^-? sooiation qui en avait pris Tiniliative. Elle deyint alors plus nombreuse et reçut une organisation régulière et déQnitive sous le nopa de Société des Amis de la liberté de la presse. Tous les ç^euibres de VUnion y entrèrent. , Les assemblées se tenaient alternativement, à des jours déterminés d'iivance, phez ceux des meif^bres qui étaient logés de manière à être eq état de recevoir leurs collègiies, chez M. Gévaudan, entrepreneur des messageries, chez MM.Cadet-Gassicourt,Méchin, le colonel Simon-Lprière, enfin chez M* Manuel, chez M. de Thiard et chez le duc de Broglie. On dressait des procès-yerbaux des délibérations qui, à cette époque, roulaient exclusivement sur des qujBStions de législation, de théorie et de principes.
Ni cette société, ni môme celle de VUnion ne se proposaient directement une révolution. Leurs vues n'allaient pas au-delà d'une résistance légale à la politique du gouvernement. Mais plusieurs des associés, profondément hostiles à la royauté légitime, s'étaient constitués, en dehors et à l'insu de la majorité, en un comité d'action. MM. de La Fayette, de Thiard et d'Argenson, les généraux Corbineau et Merlin, M. Chevallier, rédacteur de la Bibliothèque historiquey composaient, avec quelques autres, ce .comité. Ils se réunissaient le plus souvent chez M. de La Fayette pour examiner les plans de révolutions nouvelles préscnlés soit par les agitateurs de l'intérieur, soit par les réfugiés du dehors. Un projet qui tcpdaiit à appe-
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1er au trône le prince d'Orange et auquel ce prince n'était pas étranger y fut, dit-on, sérieusement discuté, mais il n'y trouva pas beaucoup d'accueil, A mesure que le régime constitutionnel jetait en France de plus profondes racines, il y avait moins de place et de chances de succès pour les conspirations. des sociétés secrètes.
La Société des Amis de la liberté de la presse, au contraire, par cela seul qu'elle n'avait rien de mystérieux et qu'elle ne paraissait se proposer que l'amélioration du régime existant, semblait appelée à jouer un rôle important. Dans les premiers temps du ministère présidé par le général Dessoles, alors que le pouvoir s'engageait avec ardeur dans la voie du libéralisme, elle s'était montré disposée à le soutenir franchement. Le Cabinet, ou au moins quelques-uns de ses membres, s'étaient mis en communication avec elle au sujet des nouvelles lois sur la presse. Elle avait contribué à provoquer les pétitions arrivées de tous les points de la France pour repousser la proposition faite par M. Barthélémy, de modifier la loi électorale. Elle s'occupait aussi de la question de l'organisation du jury, une des premières que le ministère eût l'intention de régler. Mais ces bons rapports ne devaient pas tarder à s'altérer.
Tant que la société avait été dirigée par ses premiers fondateurs, elle s'était bornëe, comme je le disais tout à l'heure, à discuter des questions de principes et à délibérer sur des projets de loi présentés aux Chambres par le gouvernement, sur les amendements qu'il était désirable
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d'y introduire. Après le vote des lois qui avaient fondé la liberté de la presse, le but qu'elle s'était proposé paraissant atteint et plus d'un indice permettant déjà de craindre qu'elle ne fût bientôt entraînée au delà de ce but, les hommes les plus considérables qui en faisaient partie auraient voulu qu'elle cessât d'exister. Leur position y devenait faussw*. Le grand nombre de membres qu'on y avait successivement introduits, pris, en général, dans des rangs moins élevés que les premiers et professant des opinions plus violentes, en avaient changé la nature. La direction réelle avait passé dans les mains d'un comité particulier de vingt personnes, la plupart avocats ou journalistes, qui se réunissaient avant chaque séance et arrêtaient les propositions à soumettre à l'assemblée générale. Le» moyens d'action consistaient surtout dans le concours de certains journaux, dans une correspondance étendue avec les départements, dans des adresses et des pétitions provoquées sur tous les points du royaume et par lesquelles des milliers de citoyens réclamaient des Chambres les mesures approuvées d'avance par la société. Elle avait fini par adopter toutes les formes des assemblées délibérantes. Elle avait un côté droit et un côté gauche, des comités, des commissions. On lui faisait des rapports, on prononçait devant elle des discours qui, bien souvent, s'écartaient de l'objet en discussion, empiétaient sur le terrain des faits du moment et touchaient même aux personnes. Les séances n'étaient pas publiques en ce sens
qu'on n'y admettait pas de spectateurs, mais le nombre vin. 10
et la qualité des membres présents leur donnaient è peu près ce caractère. Le Censeur et plusieurs autres journaux en publiaient, d'ailleurs, un compte-rendu sommaire.
Le flot des opinions extrêmes et passionnées montant toujours, non-seulement les hommes modérés, les amis de la légalité se trouvèrent bientôt réduits à une complète impuissance, mais ceux qui, dans les premiers temps, formaient la portion la plus ardente de l'assemblée, refoulés par la violence croissante des nouveau-venus et s'effrayant d*un tel progrès, passèrent peu à peu de l'extrême gauche à la droite où M. Benjamin Constant luimême finit, dit-on, par se trouver relégué. Vers la fin de la session de 1819, le duc de Broglie et plusieurs autres, sans faire précisément acte de rupture avec une société où leur voix n'était plus écoutée, avaient cessé d'y paraître. Dans rintervalle qui s'écoula entre la clôture des Chambres et les élections, les réunions qui, pendant quelque temps, étaient devenues plus rares, recommencèrent avec une nouvelle vivacité. Le nombre des associés, continuellement accru par des admissions auxquelles ne présidait plus aucun choix, aucun discernement, dépassait maintenant quatre cents. Les discussions s'étendaient à toutes les parties de la politique intérieure et extérieure. Les séances étaient parfois très-orageuses. On y attaquait sans ménagement les actes du pouvoir, ceux des puissances étrangères, l'autorité de la chose jugée. Au moment des élections, les titres, les mérites des candidats y furent débattus, malgré les représentations de ceux qui compre-
naient rinconvénient et le danger de toucher aux questions personnelles. Après le congrès de Garisbad et le vote des résolutions de Francfort, une commission fut chargée de rechercher l'influence qu'elles pourraient exercer sur la France et d'indiquer les moyens de les paralyser.
11 y avait entre cette situation et les commencements de la terrible société des Jacobins, appelée d'abord Sadété des amù de la Constitution^ des ressemblances si singulières, qu'il était difficile que les esprits n'en fussent pas frappés dans un temps où les souvenirs de la Révolution étaient encore si vifs. Le Comité directeur, dénoncé avec tant de véhémence vers la fin de la précédente session par M. Gourvoisier, n'était autre chose que la Société des Amis de la liberté de la presse, avec laquelle il avait confondu, il est vrai, le comité préparatoire des élections. La seule pensée d'un club politique suffisait alors pour frapper de terreur bien des imaginations. L'existence de la société, de YInfemale Société, comme l'appelait Louis XYIII, était d'ailleurs illégale aux termes de l'article 291 du Gode pénal qui exigeait et exige encore une autorisation préalable du gouvernement pour toute assemblée de plus de vingt personnes se réunissant à des intervalles fixés d'avance, et les artifices auxquels on avait en recours pour déguiser cette illégalité en évitant toute apparence d'affiliation régulière n'avaient rien de sérieux.
Le gouvernement se décida à faire cesser un état de
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choses qui était déjà un désordre et qui pouvait devenir un péril. Le 23 octobre, sur la réquisition du procureur du roi, un juge d'instruction décerna un mandat de comparution contre MM. Gèvaudan et Simon Lorière, inculpés d'avoir, sans autorisation, reçu la société dans leur domicile, et un commissaire de police eut Tordre de s'y transporter pour leur déclarer, aussi bien qu'aux autres associés qui pourraient s'y trouver, que Tassociation devait se dissoudre. Ce fut le coup de mort de la société qui, après une dernière réunion chez M. Manuel, cessa de s'assembler. La loi qui la condamnait était positive. L'opposition ultra-libérale fit entendre pourtant de vives réclamations contre l'acte qui la privait d'un tel instrument. Les journaux sonnèrent l'alarme contre ce qu'ils considéraient comme un attentat à la liberté, comme un coup d'État arbitraire, comme l'application d'une loi de tyrannie et d'inquisition implicitement rapportée par la Charte ; ils se répandirent en amères invectives contre les doctrinaires qui, disaient-ils, avaient méchamment provoqué la dissolution d'une société dont l'illégalité ne les avait frappésqu'au moment où ils avaient cessé d'y dominer. La Minerve^ faisant allusion à l'âge avancé de M. Gévaudan, s'écria ridiculement, comme s'il se fût agi de Socrate placé sous une accusation capitale, quon traînait en justice un homme chargé d* années et de vertus. La presse ministérielle et doctrinaire répondit que la dissolution de la Société des Amis de la liberté de la presse n'était qu'un rappel, peut-être trop tardif^ à
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rexécQtioD de la loi, et que les motifs qu'on avait pu avoir pour fermer les yeux sur sa violation n'existaient plus depuis que, le but primitif de la société ayant été atteint et ses premiers chefs l'ayant abandonnée, elle avait pris une direction et un langage qui ne Tautorisaient certainement pas à attendre la même indulgence d'un gouvernement libéral, mais monarchique.
Comme l'opposition affectait, pour la défendre, de se couvrir du nom respecté de ceux qui l'avaient fondée, le duc de Broglie crut devoir publier une lettre dans laquelle il reconnaissait que le gouvernement, en la frappant de dissolution, avait usé d'un droit incontestable ; il rappela qu'à Tépoque où elle s'était formée personne, parmi ceux qui en faisaient partie, ne se dissimulait la possibilité de sa dissolution, et que ceux qui, comme lui, avaient reçu la société dans leur domicile, savaient parfaitement à quoi ils s'exposaient; il ajouta pourtant qu il y aurait injustice à ne pas comprendre dans les mêmes poursuites tous ceux qui avaient commis le même délit, et que lui-même, bien que, depuis la promulgation des lois sur la presse, il eût cessé de recevoir chez lui la société et d'assister à ses séances, il se regardait comme tenu de faire réparation à la loi dans le cas où les tribunaux viendraient à décider qu'elle avait été enfreinte. Cette lettre excita un vif mécontentement dans l'opposition. On ne l'exprima d'abord qu'avec quelques ménagements. Le vote du duc de Broglie dans le procès du maréchal Ney, ses discours contre les lois d'exception
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6t en faveur de la presse, rimportance que son rang comme ses talents donnaient à ses opinions, si rares dans la classe à laquelle il appartenait, lui avaient acquis une popularité qui ne pouvait disparaître en un moment ; le parti devait hésiter à rompre avec m tel auxiliaire. Aussi, les journaux mélërent-ils d'abord à leur blâme deft témoignages de regret et d'estime pour le jeune pair; ils ne voulaient pas encore désespérer de lui ; malgré ses talents et sa science, disaient-ils, il ne connaissait pas assez les hommes, des intrigants cherchaient à le circonvenir pour abuser de son nom, mais il ne tarderait pas à voir la vérité. On donnait à entendre qu'il subi&sait le joug de M. Guizot, celui de tous les doctrinaires qai était le plus en butte à la haine du parti de la Révolution , et qu'il ne voyait que par ses yeux. Ces ménagements n'ayaDt produit aucun effet sur l'esprit du duc de Broglie qui se rapprochait de plus en plus de la ligne politique suivie alors par M. Decazes, ils firent bientôt place à des sarcasmes dans lesquels le dépit prenait la forme d'un dédain affecté. L'opposition se séparait ainsi successivement de tous ceux qui avaient fait sa force et son honneur dans le temps où elle gardait encore quelque modération.
Presque ati même moment que l'on dirigeait des poursuites contre la Société des Amis de la liberté de la
presse , un autre acte du gouvernement attestait, d'une manière non moins éclatante, sa détermination de tenir tête à l'esprit révolutionnaire.
Les missions religieuses envoyées dans les diverses parties de la France n'avaient pas cessé d'être pour la presse opposante un thème de déclamations auquel elle revenait avec d'autant plus de complaisance que , dans l'état des esprits, c'était un de ceux qui pouvaient le plus émouvoir l'opinion. On annonçait depuis longtemps qu'une mission aurait lieu à Brest, et cette attente pro* longée y causait une vive fermentation au sein du parti libéral, très-nombreux dans cette ville. Le 22 octobre, l'évèque de Quimper y conduisit lui-même les missionnaires, comptant apparemment écarter par sa présence les obstacles qu'ils auraient pu rencontrer. La population étant évidemment mal disposée à leur égard, l'autorité leur prescrivit de ne se livrer à leurs exercices que dans l'intérieur des églises. Cependant, ils annonçaient, dit-oii, l'intention de faire au dehors certaines cérémonies, particulièrement une plantation de croix, conclusion ordinaire des missions. Les agitateurs résolurent de les en empêcher. Pendant plusieurs jours, la maison du curé, où ils étaient descendus aussi bien que l'évêque, fut entourée presque sans interruption par une foule considérable qui criait : à bas les missionnaires ! pas de missions ! plus de jésuites! Le 24, dans la soirée, trois mille personnes leur donnèrent un charivari. C'étaient là de véritables attentats contre la liberté religieuse. Les autorités ne surent pas la faire respecter. Le maire et le sous-préfet se laissèrent intimider par la crainte d'une collision entre les troupes et le peuple qu'aurait peut-être
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appuyô la garde nationale. Le conseil municipal se réunit irrégulièrement. Plusieurs personnes qui n'en faisaient pas partie furent admises à prendre part à la dëlibérsltion, et une dëpulalion se rendit auprès de Tévêque pour le supplier, dans l'intérêt de Tordre et de Thumanilé, d'éloigner les missionnaires. C'était, dans une forme à peine un peu adoucie, la répétition de ce qu'on avait va au commencement de la Révolution, alors que Tautorité municipale, fermant une église catholique, disait à ceux qui s'en plaignaient : < Il est vrai, la loi est pour » vous, mais le peuple est contre vous. » Les missionnaires durent quitter Brest, et, en traversant Morlaix, Us furent encore insultés par des attroupements. Le gouvernement ne crut pas devoir tolérer de tels scandales. Les principaux auteurs du désordre furent déférés à la justice. La délibération du conseil municipal fut annulée par ordonnance royale et biffée sur les registres. La démission offerte par le maire fut acceptée, on destitua un commissaire de police qui s^était montré faible devant l'émeute, et le sous-préfet fut appelé à Paris pour rendre compte de sa conduite.
A l'exception du Censeur qui, dans l'intérêt de la liberté religieuse, blâma les excès commis contre les missionnaires, la presse de Topposition se récria contre l'appui que le pouvoir accordait, disait-elle, au fanatisme religieux et contre la sévérité avec laquelle il traitait des magistrats qui avaient, par leur prudence, prévenu de grands malheurs. La presse du gouvernement répondit que les exer-
HISTOIRE DE LA HESTAL RATION. i53
cices des missionnaires s'ëtant renfermés dans l'enceinte de I*ëglise conformément aux recommandations de Tautorite, les manifestations auxquelles on s*était livré contre eux n'avaient pas même de prétexte, qu'elles violaient également la liberté religieuse et Tordre, et que, si de semblables excès pouvaient rester impunis, il faudrait désespérer de la chose publique et de la société.
Le gouvernement semblait donc résolu à résister aux empiétements révolutionnaires. On assurait pourtant que plusieurs des membres du ministère résistaient à cette nouvelle impulsion, et, pendant les derniers jours de septembre comme aussi pendant tout le mois d'octobre, le bruit ne cessa de courir que M. Decazes travaillait à remplacer quelques-uns de ses collègues, trop peu dociles à sa direction. On nommait même ceux qui devaient succéder à MM. Dessoles, Louis et au maréchal Gouvion- Saint-Cyr. Plusieurs listes circulaient : on parlait de M. Pasquier et de M. de Sémonville pour les affaires étrangères, de M. Daru, des généraux Ricard et Lauriston pour la guerre, de MM. Roy et Mollien pour les finances et le trésor dont on aurait fait, comme sous TEmpire, des départements particuliers, de M. Chaptal pour le commerce qui serait aussi redevenu un ministère spécial. Les journaux ministériels protestaient que le plus parfait accord régnait entre les conseillers de la couronne et se moquaient de tous ces ministères enfantés chaque matin par les feuilles des deux oppositions. L'événement devait prouver bientôt que si ces bruits étaient
prématurés et inexacts à quelques égards, ils n'étaient pas dépourvus de tout fondement.
Nous avons vu que, sous le coup de la première impres^sion produite par les élections, les ministres avaient re* connu à l'unanimité la nécessité de changer la loi électô* raie, ce qui n'était possible qu'à la condition de s'entendre avec la droite. Cette unanimité ne s'était malbeareoBement pas maintenue. Ceux qui pensaient avoir intérêt k la rompre vinrent à bout de faire croire au maréchal Saint- Gyr et au baron Louis, et aussi, bien qu'avec plus de peine, au général Dessoles, qu'en se rapprochant des ultra-royalistes on mettrait la monarchie en danger, qae la grande masse du parti libéral désavouait les insensis qui l'avaient compromis, et que son appui suffirait pour donner une majorité au gouvernement. Les trois autres ministres persistaient à penser qu'un changement de politique était absolument nécessaire et qu'il fallait se mettre en mesure de modifier le système électoral avant que l'arrivée d'un nouveau cinquième n'eût donné à la gauche une incontestable prépondérance. M. de Serre' était maintenant un des plus prononcés dans ce sens. Fort irrité contre les ullra-libéraux depuis qu'ils avaient jeté le voile dont ils avaient d'abord couvert leurs aspirations, il n'entrait pourtant pas encore dans ses idées de renoncer à la politique libérale dont la défense était son grand titre de gloire. Il se flattait de l'espérance de pouvoir la concilier avec une résistance énergique aux entreprises de ceux qui travaillaient à jeter la France dans
ra&archiê âôus prétexte de la conditire à là liberté, et, de concert avec son ami le duc de Brôglie, il conçut un projet qui ne àSanquait ni dé grandeur ni d'originalité. Ce projet consistait à combiner, arec les dispositions jugées nécessaires pour mettre les élections à l'abri des entraînements de la démagogie, d'autres dispositions destinées à compléter et à élargir les bases du gouvernement constitutionnel et à donner aux libertés publiques plus d'étendue et de solidité.
Une grande loi, une sorte de complément de la Charte, eût été présentée à l'acceptation des Chambres. Elle était rédigée en 51 articles, et on l'aurait appelée Lot sur la législature. Je vais en donner la substance :
La législature prenait le nom de Parlement de France. Le Roi devait le convoquer tous les ans, et il devait aussi être convoqué extraordinairement au plub tard deux mois après la majorité du Roi, après son avènement au trône et après tout événement donnant ouverture à l'établissement d'une régence.
La pairie ne pouvait être conférée qu'à un Français majeur et jouissant des droits civils et politiques. Le caractère de pair était indélébile et ne pouvait être perdu ni abdiqué, mais l'exercice des droits et fonctions qui y étaient attachés pouvait être suspendu dans le cas de condamnation à une peine afflictive et dans celui d'interdiction civile, l'une et l'autre ne pouvant être prononcées que par la Chambre. Les pairs avaient entrée dans l'assemblée à vingt-un ans et voix délibérative à vingt-cinq,
lo6 HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
tandis qu'aux termes de la Charte ils ne pouvaient y entrer qu'à vingt-cinq et y délibérer qu'à trente. A l'avenir, la pairie ne pouvait plus être, du vivant du titulaire, déclarée transmissible qu'à ses enfants mâles, naturels et légitimes. L'hérédité ne pouvait être conférée qu'autant qu'un majorât de vingt mille livres de rente, au moins, serait attaché à la pairie. La pairie était dotée d'une rente de 3,500,000 francs, inscrite au grand livre, qui serait exclusivement affectée à la formation de majorats, dont le Roi aurait la disposition, et d'une autre de 500,000 francs pour les dépenses de la Chambre, moyennant quoi les domaines et biens de toute nature provenant de la dotation de Tancien Sénat, à l'exception du palais du Luxembourg, seraient réunis au domaine de l'État. La Chambre des députés, qui ne comptait en ce moment que 258 membres, était portée au nombre de 440. Les députés devaient être élus pour sept ans, comme en Angleterre, et non plus pour cinq ans. Le renouvellement intégral remplaçait le renouvellement par séries. Le président, au lieu d'être nommé annuellement, devait l'être, aussi comme en Angleterre pour toute la durée de la législature. Le cens d'électorat et d éligibilité se composait du principal des contributions directes, sans tenir compte désormais des centimes additionnels, et des dispositions étaient prescrites pour que ce principal, évalué aux deux tiers, devînt invariable. On compterait au fils les contributions de son père, au gendre, celles de son beau-père, lorsque le père ou le beau-père leur
HISTOIRE DE LA RESTAURATION. i57
auraient transféré leurs droits, et celles d'une veuve non remariée au fils ou au gendre désigné par elle. Pour être comptées à Télecteur ou à Téligible, les contributions devraient avoir été acquittées par eux ou par leurs auteurs, une année au moins avant le jour de Télection. Tout électeur et tout député était tenu d'affirmer sous sa signature, s'il en était requis, soit devant le bureau du collège électoral, soit devant la Chambre, que lui ou celui dont il exerçait les droits payait réellement le cens exigé, qu'il était le sérieux et légitime propriétaire des biens dont il acquittait les impôts ou qu'il exerçait réellement l'industrie de la patente pour laquelle il était imposé. La preuve contraire pouvait être faite. L'âge de l'éligibilité était abaissé de quarante à trente ans, le cens de mille à six cents francs, réduction plus apparente que réelle puisque les centimes additionnels ne devaient plus concourir à la formation de ce cens. La Domination des députés était attribuée, partie à des collèges de département, partie à des collèges d'arrondissement procédant les uns et les autres par élection directe. Les électeurs de département étaient tous les Français jouissant de leurs droits politiques et civils, âgés de trente ans et payant un impôt direct de 400 francs. Pour être électeur d'arrondissement, il suffisait de payer un impôt de 200 francs. Les électeurs de département étaient aussi électeurs dans l'arrondissement où ils avaient leur domicile, ce qui leur constituait un double vote. Les députés d'un arrondissement devaient être domiciliés ou censitaires
dans le département dont cet arrondissement faisait partie, ou y avoir exercé pendant trois ans au moins des fonc* tiens publiques. Quant aux députés de département^ ils pouvaient être pris parmi tous les éligibles du royaume.
Le roi devait continuer à nommer les présidents de collège; mais les électeurs n'avaient plus à nommer les scrutateurs et les secrétaires, dont les fonctions appartenaient, de droit, au maire, au plus ancien juge de paix, aux deux premiers conseillers municipaux du cheMieu où se faisait l'élection et au secrétaire de la mairie. Les suffrages devaient être donnés publiquement au moyen de rinscription sur un registre. Les votes ne pouvaient porter que sur des candidats présentés au bureau par vingt électeurs au moins, et donl les noms seraient imprimés et affichés. Au premier tour de scrutin, les députés à élire ne pouvaient être nommés qu'à la majorité absolue des suffrages, mais, s'ils ne l'obtenaient pas, on devait prçcëder trois jours après à un nouveau scrutin dans lequel la majorité relative suffirait.
Dans Tune comme dans l'autre Chambre, aucune proposition ne devait être renvoyée à une commission à moins d'une décision préalable. Toute proposition d'un pair ou d'un député devait être annoncée au moins six jours à l'avance. Aucune ne pouvait être adoptée qu'après trois lectures, séparées Tune de l'autre par huit jours d'intervalle au moins. La discussion s'ouvrait de droit sur chaque lecture, et, après la dernière, on votait sur l'adoption définitive. Les amendements devaient être proposés
arant la stconde lecture. Les dUcoan écrits étaient interdits, à l'exception des rapports des commissions et des propositions. La Chambre des pairs pouvait voter au nombre de cinquante membres, et celle des députés au nombre de cent, tandis qu'aux termes de la Charte, il fallait la majorité. Le vote était public, mais quinze membres pouvaient demander la division qui avait lieu en séance secrète. Par une autre dérogation à la Charte, la Chambre des pairs était autorisée à admettre le public à ses séances; mais, comme à la Chambre des députés, la demande de cinq membres ou celle de Tauteur de la proposition en discussion suffirait pour rendre obligatoire le comité secret.
Telles étaient les dispositions essentielles du projet de loi préparé par M. de Serre et par M. de Broglie. Les changements qu'il apportait à la loi des élections et à la Charte elle-même tendaient à donner à la pairie plus de consistance, d'indépendance et d'action sur l'opinion, à dégager le système électoral des fraudes qui en avaient quelquefois faussé l'application et à le soustraire à L'ascendant exclusif de la bourgeoisie secondaire, tout en laissant à celle-ci la large part d'influence qu'il convenait de lui attribuer, enfin, à rapprocher les formes de délibération des chambres françaises, encore empreintes de la timidité du régime impérial, des formes plus hardies, plus larges, plus généreuses du parlement britannique. Rien, dans un tel projet, ne ressemblait à une tentative de retour vers l'absolutisme, et si l'on pouvait y faire
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quelque objection fondée, c'était bien plutôt qu'à quelques égards, par exemple en ce qui concernait la publicité des votes, il devançait les progrès de l'esprit public.
Dans diverses notes rédigées par M. de Serre pour démontrer les avantages du plan qu'il proposait, il insistait beaucoup sur ce point, que, si la France craignait les souvenirs de la Révolution, ceux de 1815 lui étaient plus antipathiques encore ; que tout serait perdu si les mesures auxquelles on aurait recours semblaient inspirées par l'esprit de cette triste époque, et qu'il n'en faudrait pas davantage pour rendre un ascendant irrésistible au parti révolutionnaire en rejetant dans ses rangs la masse des populations.
Le secret de ce projet était jusqu'alors resté concentré entre ses auteurs, MM. de Serre et de Broglie, M. Decazés, qui l'avait accepté sans difficulté, et un très-petit nombre d'autres doctrinaires, tels que M. Guizot, le baron de Staël, beau-frère de M. de Broglie et M. de Rémusat. On ne s'en était encore ouvert nettement ni avec M. Royer-Collard qui, bien qu'ébranlé dans son ancienne conviction de l'excellence de la loi du 5 février, laissait voir une grande répugnance à modifier la Charte et à se mettre en contradiction avec lui-même en adhérant au morcellement des collèges et au renouvellement intégral, ni avec M. Camille Jordan, beaucoup plus engagé que lui avec la gauche, ni même avec trois des ministres, le général Dessoles, le maréchal Gouvion Saint-Cyr et le baron Louis, qui, après avoir, pendant quelques semaines, paru
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approuver les vues de leurs collègues, hésitaient maintenant à prendre un parti décisif. Un premier entretien qu'on eut avec eux sur le projet de M. de Serre fit comprendre qu'il serait à peu près impossible de les amener à en adopter l'ensemble.
M. Decazes et M. de Serre étaient donc placés dans l'alternative, ou de renoncer à des mesures qu'ils regardaient comme nécessaires au salut du pays, ou de chercher d'autres auxiliaires, de composer un autre cabinet. L'idée à laquelle ils s'arrêtèrent avec le consentement du Roi était analogue à celle qui avait inspiré le projet de loi sur la législature, c'est-à-dire qu'elle consistait à réorganiser le cabinet sur des bases à la fois plus conservatrices et plus libérales. Le duc de Richelieu en aurait repris la présidence avec le portefeuille des affaires étrangères. Le nombre des membres du cabiuet paraissant trop peu considérable, on l'aurait mis à peu près sur le même pied que celui d'Angleterre en adjoignant aux secrétaires d'État des grands fonctionnaires responsables comme eux, comme eux siégeant au conseil, mais d'une position un peu moins considérable ; on aurait, comme sous l'Empire, séparé le ministère de la guerre proprement dit de celui de l'administration de la guerre, et ce dernier aurait été conféré au duc de Broglie, l'autre au générai Maurice Mathieu ou à quelque autre officier général. L'importance en était, d'ailleurs, singulièrement diminuée, moins encore par ce démembrement que parce qu'il entrait dans la pensée du Roi et de M. Decazes d'at-
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L'éloignemeiit du duc de Richelieu rendant impossibles entre lui et les ministres ces communications directes et verbales qui, quelquefois, peuvent aplanir certains obstacles, il fallut recourir, faute de mieux, au moyen bien moins efficace de la correspondance écrite. Le 7 novembre, le roi lui écrivit un billet par lequel, dans les termes les plus affectueux et les plus flatteurs, il faisait appel à son bon esprit, à son bon cœur, à son amitié, à son attachement à la France, pour l'engager à ne pas refuser ses services dans les graves circonstances où se trouvait le pays. Louis XVllI ajoutait .qu'un léger retour de goutte Tempéchant d'entrer dans aucun détail^ il chargeait M. Decazes de le suppléer. Â ce billet était jointe une longue lettre de M. Decazes, très-habile et très-pressante. Rappelant les malentendus qui, un an auparavant, l'avaient séparé de M. de Richelieu, il essayait de lui expliquer sa conduite, tout en s'accusant de n'avoir pas pris assez de soins pour repousser les mensonges et les calomnies par lesquels on avait travaillé à les éloigner l'un de l'autre. Il lui montrait la gravité de la situation qui ne laissait plus un moment à perdre pour y porter remède, et les honnêtes gens, les hommes sensés de toutes les opinions, ceux qui, naguère, étaient divisés sur des points de détail, réunis maintenant par l'imminence et la grandeur du péril. Il l'adjurait, tant en son nom qu'au nom de M. de Serre, de se joindre à eux, lui qui pouvait seul rallier à la cause du gouvernement les ultras de bonne foi et lui donner^ au dehors comme au dedans, la
MUon d€s griefs dont elle tirait un grand parti pour agiter les esprits: tous les exilés autres que les règioides auraient été autorisés à rentrer en France, et on aurait réintégré dans la Chambre des pairs les seuls de ses mem^ l)res« au nombre de sept, qui, exclus en 1815 comme ayant siégé pendant les Cent-Jours, n'y eussent pas encore été rappelés. On y aurait fait entrer en même temps, couune par compensation, quelques prélats et quelques grands seigneurs de l'ancien régime.
La base fondamentale de cette combinaison, c'était qu'elle fût acceptée par le duc de Richelieu. Lui seul, en effet, pouvait lui assurer l'appui du centre droit et de ia portion La plus sensée de la droite, et, par sa présence dans le conseil, calmer les défiances croissantes des gourernements i&trangers. Cependant, il n'était rien moins qae certain qu'on pût compter sur son concours. On con»- Baissait sa répugnance pour les affaires et l'intention son* rent exprimée par lui de ne jamais y rentrer. Il y avait d'ailleurs, parmi ceux qu'on désignait pour faire partie du nouveau Cabinet, des hommes qui lui inspiraient fort peu de sympathie. M. Royer-Collard lui était particulierrement odieux. Enfin, il voyageait en ce moment en Hollande, et Timminence de l'ouverture de ia session, qui devait avoir lieu le 29 novembre, ne permettait pas d'attendre son retour pour se concerter avec lui. Le ministire, en eflGet, ne pouvait penser à se présenter devant les Chambres avant de s'être donné un caractère d'homogène et d'avoir adopté un plan de conduite.
16i HISTOIRE DE LA RESTAURATION.
L'éloignemeut du duc de Richelieu rendant impossibles entre lui et les ministres ces communications directes et verbales qui, quelquefois, peuvent aplanir certains obstacles, il fallut recourir, faute de mieux, an moyen bien moins efficace de la correspondance écrite. Le 7 novembre, le roi lui écrivit un billet par lequel, dans les termes les plus affectueux et les plus flatteurs, il faisait appel à son bon esprit, à son bon cœur, à son amitié, à son attachement à la France, pour l'engager à ne pas refuser ses services dans les graves circonstances où se trouvait le pays. Louis XVIII ajoutait .qu'un léger retour de goutte l'empêchant d'entrer dans aucun détail^ il chargeait M. Decazes de le suppléer. Â ce billet était jointe une longue lettre de M. Decazes, très-habile et très-pressante. Rappelant les malentendus qui, un an auparavant, l'avaient séparé de M. de Richelieu, il essayait de lui expliquer sa conduite, tout en s'accusant de n*avoir pas pris assez de soins pour repousser les mensonges et les calomnies par lesquels on avait travaillé à les éloigner l'un de l'autre. II lui montrait la gravité de la situation qui ne laissait plus un moment à perdre pour y porter remède, et les honnêtes gens, les hommes sensés de toutes les opinions, ceux qui, naguère, étaient divisés sur des points de détail, réunis maintenant par l'imminence et la grandeur du péril. Il l'adjurait, tant en son nom qu'au nom de M. de Serre, de se joindre à eux, lui qui pouvait seul rallier à la cause du gouvernement les ultras de bonne foi et lui donner^ au dehors comme au dedans, la
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ccHisidératioû nécessaire. II lui envoyait, avec le projet de loi snr la législature, une note remise au Roi, qui était l'œuTre de M. de Barante, et aussi le projet du discours du trône pour la prochaine ouverture de la session, en rinvilant à le modifier s'il le jugeait à propos. Quant aux questions de personnes, prévoyant Tétonnement que certains noms causeraient au duc de Richelieu, il lui disait que M. de Broglie, instruit maintenant par Texpérience, avait complètement rompu avec les ultralibéraux, qu'il tenait le meilleur langage, et que c'était lui qui^ avec M. de Serre, avait rédigé le projet de loi ; que M. Royer-CoUard n'en était pas tout à fait au même point, qu'il se prononçait pour la septennaiité, pour le vote public et pour la division des électeurs par arrondissement ; mais qu'il ne connaissait pas le reste du plan, M. de Serre n'ayant pas voulu s'en ouvrir complètement avec lui, non plus qu'avec M. de Broglie. sans savoir si le duc de Richelieu y coaseii tirait ; que leur entrée au conseil donnerait au gouvernement une grande force dans le centre gauche dont on avait besoin pour ne pas être entièrement à la disposition des ultra-royalistes, et qu'elle serait une garantie pour les libéraux sincères ; mais que, cependant, si M. de Richelieu éprouvait trop de répugnance à accepter la coopération de M. Royer-Collard, M. de Serre y renoncerait, quelque amitié qu'il eût pour lui et quelque convaincu qu'il fût de l'utilité de son concours. M. de Serre, disait encore M. Decazes, craignait que M. de Richelieu ne voulût entrer dans le cabinet qu'à
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de la liberté de la presse, ce dissolvant universel qu'on n'avait certes pas à se féliciter d'avoir introdait dans ia législation. II chargeait M. Decazes de remercier franchement et cordialement M. de Serre des sentiments qu'il lui avait exprimés de sa part, et, en finissant, il protestait que rien ne le déciderait à entrer dans un autre ministère après s'être refusé aux offres qu'on venait- de lui faire.
Sur ces entrefaites, M. de Yillële était revenu de Bretagne, et ni lui, ni M. Corbière ne se montraient dispos ses à s'unir à M. Decazes. Le temps pressait. Avant même de connaître la réponse de M. de Richelieu, qui n'arriva à Paris que le 16 novembre, on s'était décidé à faire des propositions aux divers personnages qu'on désirait Mrt entrer dans le ministère. M. de Broglie, tout en exposant les motifs pour lesquels il convenait, selon lui, qu'on le laissât en dehors du Cabinet, déclara que^ cependant, si Ton croyait son concours absolument néces* saire, il ferait ce que Ton voudrait. M. Royer-Gollard donna d'abord aussi, non sans beaucoup d'hésitation, une espèce de consentement, mais il parut bientôt le rétracter.
Son esprit éminemment critique, mais peu propre à l'action, se trouvait mal à l'aise au milieu de circonstances qui exigeaient des résolutions énergiques et promptes. Il signalait dans tous les projets, dans tous les expédients suggérés pour combattre un mal qu'il était loin de méconnaître, des inconvénients ou des impossibilités^ et comme
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tailft. Il s'engageaitt au surplus* à aouteuir le mioiatèra dont il ne roulait pas faire partie, et, en s'absteuaut d'y prendre place, peut-être serait-il en mesure de lui ramoner plusd'ultra-royalistes que s'il y était entr6 ; peutrôtre même, par cette abstention, aurait«on l'avantage de con^ aenrer l'appui de quelques députés du centre gauebe que sa présence aurait effarouchés. Le point vraiment im« portant, suivant lui, c'était l'accord de M. Decazes.avec M. de Serre. Passant de la question personnelle i celle des choses, il se montrait satisfait de l'ensemble du projet qu'on lui communiquait, en laissant entendre qu'il y ap* plaudissait surtout comme à un moyen assuré de mettre à répreuve les dispositions de la Chambre, et en se décla« rant hors d'état d'émettre pour le moment une opinion sur quelques-unes des modifications apportées à la loi électorale. Il n'approuvait le rappel des exilés et la réintégration des pairs exclus en 1815, qu'autant que ces me^ sures n'auraient pas l'apparence d'une concession faite au parti libéral à qui, disait-il, il ne Tallait plus en faire au* cnne. L'augmentation du nombre des ministres lui paraissait une très-bonne chose. II était d'avis de faire tout ce qui serait possible pour associer le duc d'Angouléme à la direction des affaires militaires, et, écartant les objections tirées de la responsabilité ministérielle, il rappelait qu'en Angleterre le duc d'Yoric disposait des emplois de Tarmée. Il donnait son assentiment au projet de discours du trône, mais il y proposait quelques lA^ers changements : il aurait voulu que le roi nW parlât pas
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de la liberté de la presse, ce dissolvant universel^ qn' od n'avait certes pas à se féliciter d'aroir introdait dans h législation. Il chargeait M. Decazesde remercier franchement et cordialement M. de Serre des sentiments qu'il lui avait exprimés de sa part, et, en finissant, il protestait que rien ne le déciderait à entrer dans un autre minj»tëre après s'être refusé aux offres qu'on venait- de lui faire.
Sur ces entrefaites, M. de Yillële était revenu de Bretagne, et ni lui, ni M. Corbière ne se montraient dispos ses à s'unir à M. Decazes. Le temps pressait. Avant même de connaître la réponse de M. de Richelieu, qui n'arriva à Paris que le 16 novembre, on s'était décidé à faire des propositions aux divers personnages qu'on désirait faire entrer dans le ministère. M. de Broglie, tout en exposant les motifs pour lesquels il convenait, selon lui, qu'on le laissât en dehors du Cabinet, déclara que, cependant, si Ton croyait son concours absolument néces* saire, il ferait ce que Ton voudrait. M. Royer-Collard donna d'abord aussi, non sans beaucoup d'hésitation, une espèce de consentement, mais il parut bientôt le rétracter.
Son esprit éminemment critique, mais peu propre à l'action, se trouvait mal à l'aise au milieu de circonstances qui exigeaient des résolutions énergiques et promptes. U signalait dans tous les projets, dans tous les expédients suggérés pour combattre un mal qu'il était loin de mécon* naître, des inconvénients ou des impossibilités, et conune
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il De mettait rien à la place, on eût pu croire qu'il se complaisait à prouver qu*il n'y avait pas de remèdes. Quelqu'un lui faisant remarquer qu'à ce compte il était impossible d'échapper à la Révolution. cEh bien, répon-
> dit-iU nous périrons; c'est aussi une solution. » M. Dé- ^ cazes, dans plusieurs entretiens qu'il eut avec lui, essaya j vainement de le ramener. Un des motifs qu'il alléguait pour expliquer sa répugnance à entrer dans le Conseil, c'était la crainte de s'associer à la responsabilité d'un président, d'un ministre dirigeant. Après le refus de Mé de Richelieu, dont M. Royer-Gollard se montra trèscontrarié, ce président ne pouvait plus être que M. Decazes, et M. Royer-Gollard ne dissimulait guère le déplaisir qu'il éprouverait à subir sa suprématie. On raconte que M. Decazes, peut-être pour l'embarrasser, lui dit un jour : c Eh bien, soyez vous-même président et
» ministre dirigeant, et choisissez vos collègues. — Vous » savez bien, répondit M. Royer-Gollard, que seul vous » pouvez l'être. » Il ajoutait qu'il ne voulait pas être dans la minorité du ministère, indiquant par là qu'il ne se sentait pas en accord avec la majorité. Il disait encore à M. Decazes : < Vous ne savez pas ce que vous ferez ; » ma façon de traiter les affaires ne serait pas la vôtre; » vous éludez les questions, vous les tournez, vousga-
> gnez du temps, vous les résolvez à moitié ; moi je vou- » drais les aborder de front, les attirer sur la place pu- » blique et les éventrer devant tout le monde. Je vous » compromettrais au lieu de vous aider. >
i70 HISTOIRE D£ LA RESTAURATION.
M. Pasquier, de son câtô« ne s'était prôtâ qu'à regret à de?enir le collègue de M. Royer-GolUqrd aree qui il était depuis longtemps eu mauvais rapporta, et^ blenA maintenant de l'étrange attitude quil lui voyait prendre, il déclara à M. Decazes que rien ne le déciderait à liiîre partie du Cabinet si on y admettait un homme qui y a^ rait, en quelque sorte, une pierre d'achoppement, qui y deviendrait l'espoir, l'allié de l'opposition, et qui, par soi opiniâtre attachement à une politique d'idéologie, eiifera* verait tout ce qu'on voudrait faire pour sauver la numaiw chie. Sans avoir pour M. de Broglie la mémo répulsion, il s'étonnait de voir que l'on crût nécessaire de recourir à un homme aussi jeune, aussi inexpérimenté et qui, quelles que pussent être ses idées actuelles, représentait aux yeux du public une nuance aussi vive du libéralisme. Il admettait.qu'avec M. de Richelieu on aurait pu, à toute force, tenter un tel amalgame ; mais, sans lui, il doutait que cet essai fût praticable. Il pensait que Télément doctrinaire, introduit à si forte dose dans le ministère, loin de le fortifier, serait un obstacle à la confiance qa*il filr lait s'efforcer d'inspirer à la majorité de la Chambre. Pour dédommager en quelque sorte M. de Serre de Texclusion de M. Royer-Collard, il offrait de rester lui-même en dehors du Cabinet pour faire place à M. de Jaacourt. En ce moment même, M. de Serre écrivait à M. Deeazes pour le prier de ne pas s'engager avec M. Pasquier, contre qui M. Royer-GoUard et M. de Broglie avaient de fortes préventions.
Ces négociations avaient eu lieu i Tinsu des trois ministres dissidents à qui le Roi> pour éviter des ohanoes de complications nouvelles, n'avait pas permis jusqu'alors qu'on en donnât connaissance. Il fallait pourtant s'explw quer avec eux, ne fût-ce que pour constater le désaccord qui rendait nécessaire la dissolution du Cabinet. Le 17 novembre, les ministres se réunirent en présence du Roi pour examiner, leur dit-il, la situation morale et matérielle de la France et rechercher les mesures les plus propres à assurer le bonheur du pays aussi bien que l'honneur de la couronne. M. de Serre donna lecture du projet de loi qu'il avait préparé et exposa le plan qui consistait à renforcer le Cabinet de plusieurs nouveaux membres. Tous les ministres, dit-on, prirent successivement la parole. Les trois dissidents exprimèrent la conviction que les mesures les plus libérales pouvaient seules procurer au gouvernement l'affection et la confiance pu* bliques dont il avait absolument besoin ; que, dans les conjonctures où Ton se trouvait^ il serait fâcheux de toucher h la loi des élections, qu'en tous cas On ne pouvait y penser avant de connaître les dispositions des Chambres, et que, pour satisfaire les esprits, il fallait se hâter d'ajouter au maintien d'un système électoral populaire et de la liberté de la presse une loi nouvelle qui élargit les bases et les attributions du jury. Les trois autres ministres répondirent qu'on devait se garder d'exagérer les conditions de la monarchie constitutionnelle ; que sans doute il convenait de donner des satisfactions raisonnables
i la tendance démocratique de ropinion, mais que, si Ton ne cherchait les moyens de la modérer, si l'on s^abandonnait aveuglement à elle, elle précipiterait et perdrait tout. La discussion dura plus de cinq heures et fut, dit-on, très-bien soutenue de part et d'autre. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, qui d'ordinaire prenait peu de part à ces sortes de débats, défendit son opinion avec beaucoup de chaleur et de talent. On remarqua, dans le sens opposé, l'ai^umentation de M. Portai. Le Roi leva la séance en annonçant qu'il ferait connaître ses intentions, et le général Dessoles, le maréchal Saint-Gyr et le baron Louis, comprenant ce que cela voulait dire, offrirent leur démission qui fut acceptée.
M. de Serre, cependant, redoublait d'efforts pour décider M. Royer-GoUard à prendre place dans le Cabinet; mais M. Royer-GoUard finit par prononcer un refus formel. Le duc de Brogiie, sans rétracter absolument sa promesse, affirmait, avec une persistance dont il n'était pas possible de suspecter la sincérité, qu'il croyait pouvoir être plus utile au gouvernement en l'appuyant comme simple pair qu'en prenant un portefeuille. M. Mollien et M. Daru, à qui on avait fait aussi des offres et dont on avait cru le consentement assuré, craignant de se compromettre avec leurs ami? politiques, firent savoir qu'on ne devait pas compter sur eux. Ainsi avorta le projet d'un grand ministère qui aurait réuni toutes les fractions des opinions modérées, conception de M. de Serre qui<» forcé par les circonstances de modifier sa politique, au-
rait voulu prouver, en adjoignant au Cabinet quelques doctrinaires, qu'il n'abandonnait ni le fond de ses opi* nions, ni ses anciens amis. •
Dès lors, il ne pouvait plus être question que de donner aux trois ministres qui se retiraient pour ne pas concourir à la modification de la loi électorale^ des successeurs disposes à s'y prêter. La tâche était comparativement facile. Le 20 novembre, le Moniteur publia une ordonnance datée de la veille, qui recomposait ainsi le ministère : M. Decazes, conservant le portefeuille de Tintérieur, était appelé à la présidence du Conseil qu'il avait offerte à M. de Serre, et que celui-ci avait refusée ; M. Pasquier devenait ministre des affaires étrangères, M. Roy des finances; le général comte de La Tour-Maubourg, en ce moment ambassadeur a Londres, était nommé ministre de la guerre; MM. de Serre et Portai gardaient les sceaux et la marine.
Peu de jours avant cette réorganisation du cabinet, M. Portai avait fait signer au Roi une ordonnance qui réglait la composition, l'armement, les appointements et l'uniforme du corps de la marine, et qui appliquait à l'armée de mer les règles d'avancement établies pour l'armée de terre par la loi de 1818. M. Portai, jadis armateur distingué, avait conçu de grands desseins pour le rétablissement de la marine, fort négligée depuis la chute de l'empire, tant par l'effet du découragement que les désastres maritimes de cette époque avaient laissé dans les esprits que par une conséquence forcée de i'épui-
sèment des finances. Le badget de ce département, rédQtl depuis 1814 à 45 millions de francs, ne suffisait pat même pour prèsenrer de la destmction ce qui restait des grands armements de l'Empire et ponr maintenir en acti- Tité nn nombre Irès-restreint d'équipages. M. Portai Toulait le porter par degrés à 65 millions, et il avait soumis à cet effet au conseil des ministres un projet de budget normal que le baron Louis, en sa qualité de ministre des finances, avait d'abord repoussé avec sa rudesse ordinaire, mais qui avait obtenu l'approbation du Roi. Louis XYIII avait témoigné à M. Portai sa vive satisfaction du zèle avec lequel il travaillait à rétablir un élément aussi essentiel de la puissance et de la grandeur du pays. Le ministre voyait, deux fois par semaine, le duc d'An^ gouléme, grand-amiral de France^ et se ménageait ainsi Tappui de ce prince, animé, surtout à cette époque, de sentiments si patriotiques. En même temps qu'il préparait, dans le secret du cabinet, les bases d'une régénéra-tion considérée jusqu'alors comme impossible, il s'occu* pait de faire rentrer dans la marine de bons et habiles officiers que les revirements de la politique en avaient éloignés et qui devaient plus tard en faire l'honneur et la force. Tout cela se faisait sans bruit, sans ces appels à la popularité par lesquels certains gouvernements célèbrent leurs moindres tentatives d'amélioration, et les partis, dans l'animation de leurs luttes, ne s'en doutaient même pas. Il n'était pas dans le caractère de M. Portai, aussi simple, aussi modeste que laborieux et habile, d'appeler
rattention publique sur ce qui n'existait encore qu'en projet) et la prudence commandait d'ailleurs au gouvernement français , danà la situation où il était encore à l'égard de l'Europe, de ne pas donner trop de retentissement à ce qu'il faisait pour relever ses forces et ses moyens d'action.