LIVRE I.— PERPLEXITÉ
« terre pour y parvenir; il affirme qu'il y a un grand « projet, que beaucoup d'officiers du roi sont arrivés a pour y concourir, qu'il y en a au moins deux cents à (( Londres; il demande qu'on bannisse de la ville tous a les royalistes. Je conviens que, par malheur, trop de « royalistes sont venus ici dans les derniers temps; leur a détresse en est, je le sais, la cause; ils cherchent du a pain; mais, quand ils sont à boire, leur langue fait a beaucoup de mal. Cest le sentiment de tout le parti et du roi, mylord, qu'il faut se tenir tranquilles; perce sonne ne doute que nous n'ayions bientôt une occasion a bonne à saisir pour les affaires de Sa Majesté. » Les royalistes se tenaient tranquilles en effet, en attendant l'occasion, et Thurloe ne trouvait pas matière au complot dont il avait besoin ^
Au' milieu de cette fermentation et de cette immobilité également hostiles, la perj^Iexité de Richard était extrême. Sociable et facile, détestant l'effort et le combat, il voulait vivre en rapports agréables, ou du moins en paix, avec tous ceux à qui il avait affaire, et il s'appliquait à les attirer ou à les retenir auprès de lui en entrant dans leurs sentiments et en se prêtant à leurs conseils. Son esprit modéré et l'urbanité de son caractère lui avaient valu, de la part de quelques-uns des anciens et meilleurs amis de son père, notamment de Pierrepoint et de Saint-John, un zèle affectueux pour son service : c( Vous ne le croirez peut-être pas, » écrivait l'un
* Clarendon, State-PaperSj t. III, p. 456-457; — Bordeaw^r àMazarin, 28 avril 1659 (Documents historiques^ n*» XXIII).
des plus intimes correspondants de Hyde^ ^ mais réel- 0 lement ils lui sont plus attachés qu'au défunt Protcc- « teur, dont le tempérament s'accordait mal avec leurs « prudents ménagements^ et qui^ sur quelque inspiraflt tion soudaine dont ils ne pouvaient se rendre compte^ a les précipitait tout à coup dans des hasards dont l'idée a seule les faisait trembler^ et que leur épargne la moa dération du jeune prince^ aujourd'hui Protecteur. » Tel qu'il se montrait avec les amis de son père^ tel était aussi Richard avec ses propres compagnons; par. ses goûts aristocratiques^ par ses relations de jeunesse^ par les bons offices qu'il leur rendait souvent, il avait continué de vivre dans une .bienveillance presque familière avec beaucoup de Cavaliers ; k ce point qu'ils étaient toujours persuadés qu'au fond de son âme il désirait le rétablissement du roi , et cpi'il y concourrait volontiers si ses intimes conseillers, Thurloe et Saint-John surtout, pouvaient être amenés à y Consentir. On écrivait sans cesse à Charles II et à Hyde pour leur faire partager cette confiance, et les presser d'encourager, par quelques voies indirectes, des dispositions si favorables. Ni le roi ni Hyde n'ajoutaient foi à ces rapports, et ils avaient raison, car, au même moment, Henri Cromwell écrivait à Thurloe *: a Selon moi, il n'y a pas d'extrémité qui ne a soit plus acceptable que le retour de Charles Stuart. « Tous les autres revers sont temporaires et peuvent « être réparés; celui-là, non. Je sais que c'est aussi votre
« Le 18 mars 1659.
s Le 21 mars 1659.
108 LIVRE I.— PERPI^XITÉ
(c avis. » Richard ne pensait pas autrement ; mais soit laisser-aller, soit calcul, il entretenait les royalistes dans leurs illusions, s'en promettant quelque appui dans les difflcultés de son gouvernement, et peut-être aussi quelque adoucissement aux conséquences d'une chute qu'il était de plus en plus enclin à prévoir K '
Avec les républicains, sa situation n'était ni plus franche ni phis simple : ils lui étaient antipathiques, et il n'avait à attendre d'eux que des ennuis, des humiUations et des combats. C'était toujours, entre eux et lui, une rivalité cachée, une lutte sourde pour la souveraineté. Richard avait, contre eux, dans le Parlement, une majorité à peu près assurée; mais,' même vaincus, ils demeuraient rudes, arrogants et susceptibles, et il était contraint de subir en silence leurs prétentions et leurs coups, pourvu que les prétentions restassent à peu près stériles et que les coups ne lui fussent pas mortels. Le 5 avril, au moment où la Chambre des Conununes venait de voter la déclaration qui ordonnait un jour de jeûne et de prières publiques, Haslerig interpella brusquement l'orateur : « J'ai entendu dire, » lui dit-il, « que depuis « que vous êtes orateur de cette Chambre, vous êtes allé « à la cour, ce que vous n'auriez pas dû faire; vous êtes a le plus grand personnage de l'Angleterre.... Toute la a Chambre doit vous suivre quand vous allez là. » Une surprise tumultueuse s'éleva : « Ce gentilhonmie sort de
1 Clarendon, State-Paperi, t. III, p. 440-442, 444, 445. 452, 454, — Thurloe, State-Papers, t. VII, p. 635; — Noble, Memoirs of the Protectoral house ofCromwell, 1. 1, p. 159.
DE KICUAHD CROMWELL. 109
(c table^ » dit H. Swinfen; a c'est probaMemcnt là qu'il tf a entendu ce rapport. Monsieur l'orateur^ c'est vous « harceler de questions inconvenantes pour Thonneurde a la Chambre ; ne répondez pas. Je n'ai jamais été à la « cour; je ne connais pas le Protecteur; mais je sais que c vous pouvez y aller sans manquer aux privilèges de 0 la Chambre. » Un débat s'engagea sur cette question ; on soutint et on nia tour à tour^ en alléguant des préi*édents^ que Torateur fût dans l'usage d'aller à la cour : a En 1654^ 9 dit M. Bulkeley^ a sous feu Son Altesse, il a y est allé plus d'une fois. Je suppose que les {lersonnes c qui vont le moins à la cour iraient plus souvent si les « portes leur en étaient ouvertes. La séparation cngena dre rhostilité. J'ai été envoyé ici pour rapprocher la a cour et le pays. » Nevil et Vane essayèrent de soutenir^ ou du moins d'excuser Haslerig. L'orateur voulait s'expUquer; on ne le souffrit pas^ et l'incident tomba sans autre suite. Mais la Chambre^ qui repoussait les brutalités de Haslerig^ n'en empêchait pas Texplosion^ et Richard n'inspirait ni assez de resi)ect ni assez de crainte pour la prévenir'.
Dans l'armée, il avait, il pouvait du moins se croin; un parti. Parmi les troupes d'Angleterre, huit régiments, quelques-uns commandés par des chefs intelligents et hardis, Whalley, Howard, Ingoldsby, Faulconbridge, se montraient dévoués à son service. L'armée d'Irlande, sous les ordres de son frère Henri, ne lui don-
« Joumah ofthe h. ofC» t. VII, p. 625-626 ;— Pari. hi9L, t. XXI p. al9;— Burton, Viary, t. IV, p. 334-350.