‹ Histoire de la révolution d'Angleterre (volume 2)Chapitre 62 sur 109 · LIVRE II.— ÉTAT DES FINANCES · texte numérisé non relu

LIVRE II.— ÉTAT DES FINANCES

semaines après, Vane vint annoncer que, malgré ce vote, le déficit serait encore de 722,534 livres sterling. On eut récours à toutes sortes de ressources et de rigueurs. Les contributions indirectes, accise et douanes, furent toutes maintenues , quelques-unes même aggravées, et un comité spécial eut mission de recouvrer sévèrement l'arriéré. On réduisit la plupart des traitements. On retrancha, aux commissaires du grand sceau, les droits éventuels que leur valait leur charge et qui furent alloués au trésor public. On demanda à tous les officiers ministériels des cours de justice, à titre de prêt, l'avance d'une année des profits présumés de leurs offices. On rechercha minutieusement ce que pouvaient devoir encore les déUnquants. Quand la Chambre eut reconnu que les 50,000 livres sterling mensuelles d'impôt direct qu'elle avait votées ne suffisaient pas, elle en vota 100,000. Elle était probe et courageuse; elle voulait résolument payer les dettes de l'État, pourvoir aux services publics, et surtout ôter à l'armée tout motif de plainte et de sédition. Mais tant d'efforts n'atteignaient pas le but ; le mauvais vouloir des classes élevées , les désordres locaux, les tiraillements et les lenteurs de toute administration collective rendaient les votes de la Chambre peu efficaces ; elle n'avait ni la tyrannie des gouvernements révolutionnaires, ni l'autorité des gouvernements réguliers. Les taxes directes rentraient mal; les fermiers des taxes indirectes demandaient à résiUer leurs baux. On se mit en quête des plus modiques ressources : on fit faire l'inventaire des tableaux, meubles

DE LA RÉPUBUQUE. 157

et tapisBeries de b oouroniie qui ornaient encore White» hall^ et Bordeaux reçut de nouveau, de Maiarin, Tordre de faire, pour lui, quelques achats dans ces débris des palais des rois. Le Parlement décréta la mise ^i vjente des palais même, de Haroptoncourt, de Somerset-House, de Whiteliall. Mais parmi les républicains eux-mêmes, cette mesure choquait des traditions de respect ou des intérêts de dignité ; directes ou détournées, des objections s'éleTèrent : Henri Hartyn fit excepter, de la vente de Somerset- House, la chapelle où les réfugiés français célébraient leur culte ; Ludlow demanda que la vente de Hamptfxicourt fût suspendue : « Je trouvais, » dit-il, ce a lieu très-convenable pour la retraite des hommes em« a ployés dans les atTaires pohtiques et qui venaient à être a malades dans la saison d'été. Mon bon ami, sir Henri a Vane, me blâma beaucoup de ceci, comme d'une chose a contraire aux intérêts d'une République; « de telles a résidences, » me dit-il, a sont au nombre des tenta- « tions qui séduisent les ambitieux et excitent le plus a vivement leur appétit du trône* » Pour moi, non-seulea ment je n'avais , dans cette affaire^ aucun mauvais a dessein, mais je pensais que la tentation du pouvoir a souverain serait bien plus forte pour porter les ambia tieux à conquérir le sceptre par Tépée, et que, le « sceptre une fois conquis, ils sauraient bien s'en servir « pour obliger le peuple à combler le vide des palais. » La fantaisie conservatrice de Ludlow l'emporta sur les subtiles alarmes de Vane ; ni Hamptoncourt, ni Whiiehall ne furent vendus ; et le Parlement chercha ailleurs^

saiis plus de succès^ des moyens de combler le déficit et de dégoûter les ambitieux ^

Dans d'autres questions moins insolubles , son activité fut plus efficace. Passionnément préoccupé des intérêts et des périls de la République^ fl employa toute sa vigilance à mettre partout le pouvoir aux mains de ses amis. Loin de s'appliquer, comme Cromwell, à rallier et a prendre à son service les hommes importants des partis divers, la Chambre fut rigide et exclusive. Le surlendc^ main même de la rentrée du Parlement*, on déclara en principe que tout dépositaire de l'autorité, tout serviteur de l'État devait avoir donné, à la cause de la République , des preuves de fidélité et de dévouement. Les membres du comité de sûreté et du Conseil d'État chargés de faire à la Chambre des propositions pour les emplois eurent ordre de se concerter avec les représentants de chaque comté, de chaque ville, afin de s'assurer que les shériffe, les juges de paix, tous les magistrats et employés locaux seraient bien réellement animés des sentiments qu'on leur voulait. Et pour se mettre en garde contre le mensonge ou la légèreté des recommandations, on décréta que nul ne serait nommé à un emploi le jour même 'où il avait été proposé , et que les patrons de tout candidat seraient tenus de remettre au clerc de la Chambre la

1 JoumaU of the h. ofC, t. Vil, p. 647, 648, 655-656, 660, 663, 666, 669, 671, 675, 684, 689, 691, 692, 697, 702, 705, 708, 737-738, 762, 771, 777, 782, 783, 788;— Ludlow, Mémoires, dans ma Collée- Hon, t. II, p. 483-484, — Bordeauœ à MM(Mrm, 17 juillet et 18 août 1659 iPocwnents historiques^ no ZXXII).

> Le 9 mai 1659.

DU PARLEXENT REPUBUCÂIK. 159

préaeDtation signée de kar mâin^ en déclarant qif fls hii croyaient toutes les qualités exigées parle Parlement. Les oommiBsaires da grand sceau, les juges, tous les officiers judiciaires eurent un nouveau serment à prêter et de noonrelles lettres patentes à reccToir. Certaines corporations municipales, qui laissèrent paraître des sentiments antirépublicains , furent dissoutes et perdirent leurs chartes. La Chambre tenta même, en ce genre, un acte de pouvoir arbitraire insolite et choquant : le lord maire de la cité de Londres, John Ireton, ferme républicain, touchait au terme de ses fonctions ; la Chambre vota quil les continuerait; et les vives pétitions du Conseil commun , représenté par ses shériffls et ses aldemien , ne parvinrent qu'avec peine à faire révoquer cet ordre et rendre à la Cité son droit d'élection. Les commissaires chargés de Tadministration de la marine, et que Vane présidait, se méfiaient de l'amiral Montague, mais n'osaient le rappeler ; ils ordonnèrent * Itt formation d'une flotte supplémentaire de six frégates, et en donnèrent le commandement à Lawson, le plus républicain des marins. Dans l'état des afibires au dehors, rien n'indiquait que cette charge nouvelle fût nécessaire; les commissaires ne pouvaient être taxés de mauvaises pratiques, ni de prodigalité; en entrant en fonctions, ils avaient fait voter par la Chambre qu'ils ne recevraient point de traitement ; mais devant le besoin de sûreté de la République et du Parlement lui-même, toute autre

^ Le 26 mai 1659.

considération disparaissait. On organisa^ pour la Chambre ^y une garde spéciale^ dont le commandement fut donné au colonel Âlured^ républicain ardent^ disgracié sous Cromwell ; Haslerig proposait de fixer cette troupe à cent yingt hommes^ mais la Chambre la maintint à cent soixante, comme ayait été la garde d'élite de Cromwell ; et huit jours après sa formation, la solde de ce corps , qui était de trois schellings par jour et par homme, fut augmentée d'un demi-scbelling. Dans toutes les résolutions, dans tous les actes du Parlement, perçait le même caractère ; on sentait partout un triste mélange de confiance dans sa cause et d*inquiétude sur sa destinée, de courage dévoué et de secrète peur*.

11 avait, envers les auteurs de son rétablissement, de pesantes dettes à acquitter. Il leur avait promis un acte d'amnistie pour tout ce qui s'était fait sous la tyrannie, et comme disaient les républicains aussi bien que les royalistes, pendant l'usurpation de Cromwell. Il devait aussi constituer définitivement le gouvernement républicain, organiser le système électoral, réformer les lois civiles et criminelles, assurer en même temps la liberté des consciences et la prédication régulière de la foi chrétienne, accomplir Tunion ébauchée de l'Ecosse avec l'Angleterre, régler enfin l'époque à laquelle il déposerait lui-même son pouvoir et céderait la place à ses successeurs.

i Le 9 juillet 1659.

« JoumaU ofthe house ofC, t. VU, p. 616, 648, 687, 693, 773, 787, 794, 666, 666, 716 ; — Ludlow, Mémoires, dans ma Collection, i, II, p. 474.

BK Parlement republic aik. lei

De ces promesses^ une seule reçut sans délai son accomplissement : le Parlement Tota^ le 6 Juin 4659^ que sa durée ne se prolongerait pas au delà du 7 mai 4660. Au milieu de catastrophes si brusques et si f réquentes^ c'était presque un acte d'orgueil et de force que de s'ar* roger ainsi un an de Tie pour réformer TÉtat ^ .

Sur toutes les autres questions qu'il s'était engagé à résoudre j sur l'amnistie^ sur la constitution future de la République ^ sur l'union de TAngleterre et de l'Ecosse^ sur la réforme des lois^ le Parlement délibérait incessamment sans jamais aboutir. Tantôt il rencontrait dans les riyalités nationales ^ dans les intérêts des jurisconsultes^ dans les passions des sectes , des obstacles qu'il était trop faible pour surmonter , ou qu'il acceptait volontiers pour s'épargner les embarras de la décision ; tantôt c'était lui-même qui traînait en longueur , trouvant plus d'avantage à laisser les questions indécises^ ou espérant que le temps lui apporterait des facilités pour les décider à son gré. Quand on traitait de l'organisation du gouvernement républicain^ la diversité des avis et la multiplicité des propositions rendaient l'ajournement aisé et naturel : hors du Parlement encore plus que dans son sein^ surtout dans le club de la Rota et à l'exemple de Harrington^ son fondateur^ des esprits curieux et ingénieux se livraient au plaisir des inventions politiques; et quand ils les avaient débattues entre eux^ Henri Nevil se chargeait de les proposer au Parlement

* JoumaUofthehouse ofCommonSy t. VII, p. 673.

comme le sûr moyen de fonder la République. Une assemblée unique et souveraine y avec toutes sortes de ressorts collatéraux pour lui servir d'instruments ou de oontre-poids y deux assemblées chargées^ l^uie de proposer et de discuter sans voter ^ l'autre de voter sans discuter^ les Ëphores de Lacédémone^ les Parlements annuels ou triennaux^ les élections partielles ou intégrales^ le scrutin secret ^ toutes ces combinaisons^ depuis lors si souvent inventées de nouveau, et bien d'autres absolument oubliées, apparurent en 4659 dans le Parle-* m^t républicain d'Angleterre > mais sans y amener aucun résultat, ni même aucun débat sérieux. Les ré« volutions les plus hardies à innover décrient bientôt les nouveautés, et les patrons de la République chancelante avaient autre chose à faire que de débattre ou d'essayer des systèmes.

La discussion était plus grave quand il s'agissait de Tamnistie : il y avait là des intérêts puissants qui insistaient pour qu'elle fût donnée pleinement et sans retard^ et des passions honnêtes qui répugnaient à la donner brusquement et sans distinction. Le Parlement, qui l'avait promise, trouvait bon de laisser inquiets ceux qui en avaient besoin ; on inséra, dans le bill d'abord proposé % quelques réserves menaçantes; on exceptait de l'amnistie ceux qui, sous l'usurpation de Cromwell, avaient reçu un salaire exorbitant, ou un double salaire, ou acquis de grands biens par de mauvais moyens. Des

1 Le 23 mai 1659.

hommes considérables, Saint-John, Thurloe, Lambert, craignirent qu'à tort ou à raison, on ne se servit contre eux de ces paroles; ils agirent yiyement et avec succès 4K)ur les faire supprimer. Mais la discussion restait toujours amère, et le bill se faisait attendre. Il passa enfin ^ mais avec des termes encore ambigus et qui excitèrent, parmi les intéressés, une vive humeur. Lambert mani* festa hautement la sienne : a Le Parlement , dit-il à Ludlow, a ne nous donne aucune garantie pour ce que « nous avons fait et nous rend responsables de ce que « nous avons reçu. x> Ludlovir expliquait et défendait le bill; Haslerig survint et soutint queFamnistie était aussi complète, aussi efficace qu'on le pouvait souhaiter : « Elle « ne signifie rien , » dit Lambert, a et nous laisse à la a merci de tout, n — a Vous n'êtes,» dit Haslerig, «qu'à « la merci du Parlement,, qui est de vos bons amis. » — « Je ne vois pas , » répliqua Lambert , a pourquoi le a Parlement ne serait pas à notre merci, aussi bien que a nous à la sienne *. »

C'était là vraiment la question, et devant celle-là toutes les autres étaient oiseuses ou mensongères. L'armée qui, par bon sens et respect extérieur du droit, n'osait prétendre à régner en son propre nom, n'en voulait pas moins dominer au nom de ses victoires, et pour la sûreté.

i Le n juillet 1659.

« Joumals ofthe h. ofC, t. VII, p. 662, 663, 669, 671, 688, 692, 694, 695, 697, 699, 705, 707, 712, 714, 715 ;— Clarendon, State-Pàper», t. III, p. 452; — Ludlow, Mémoires^ dans ma^ Collection ^ t. II, p. 480 ; — Bordeaux à Magarin , 10 juillet 1659 (Documents hiato' tiques, n» XXXIII).

soit de ses intérêts propres^ soit de la cause qu'elle avait fait triompher. Le Long Parlement voulait la réalité, non Tapparence du pouvoir^ sur l'armée comme sur le ))euple, au nom de la souveraineté et des libertés de ce peuple dont il se proclamait le seul représentant. Dans ce conflit, les chefs du Parlement se conduisirent, dès leurs premiers pas, avec une fermeté franche et conséquente; à peine rétablis, le 13 mai, quelques moments avant que Lambert ne vint présenter la péti* tion où les officiers , de leur seule autorité , reconnaissaient Fleetwood comme général en chef de toutes les forces de terre de la République , la Chambre décréta que sept commissaires , désignés par elle pour un an , dirigeraient les affaires de Tarmée , nommeraient tous les officiers et soumettraient leurs choix à son approbation 'y que son orateur signerait les commissions de ces officiers qui viendraient les recevoir de sa main, et que Fleetwood , qu'elle nomma général en chef , tiendrait aussi sa commission du Parlement, pour la présente session seulement et révocable à volonté. Quelques-uns des républicains les plus sincères, Vane et Ludlow entre autres, trouvaient ces mesures un peu hautaines; ils s[uraient souhaité , dans les formes du moins, plus d'égards pour l'armée, et qu'on passât sous silence, sans les réprouver expressément comme sans les approuver, quelques-unes de ses prétentions. Mais Haslerig, Nevil et Sidney firent prévaloir la politique hardie ; et quand elle fut mise en pratique, le succès parut leur donner raison. Les officiers généraux se montrèrent d'abord

très-mécontents ; dans un petit œnseil tenu chez Desborough^ Lambert et lui s'en expliquèrent avec amertume : a II parait qu'on se méfie de nous^ » dit Lambert^ <x et que le Parlement se dispose à nous retirer nos a emplois; ce n'est pas là ce qu'il nous promettait la « Teille de son rétablissement. » — «Je tiens la commisce sion que j'ai déjà pour aussi bonne que celle que je a pourrais recevoir du Parlement^» dit Desborougli; f je n'en veux point d'autre. » Mais le Parlement maintint ses votes; ceux de ses membres qui n'en avaient pas été d'avis en appuyèrent loyalement l'exécution; les sept commissaires désignés firent leurs choix d'officiers pour chaque régiment; le colonel Hacker et les siens vinrent les premiers S en séance de la Chambre^ recevoir leurs commissions de la main de l'orateur. Ludlow en fit autant le lendemain. Fleetwood lui-même se présenta de bonne grâce, et l'orateur lui remit, avec des expressions de pleine confiance, son brevet de général en chef. Tous les titres des officiers de l'armée furent ainsi renouvelés. On en usa de même pour la flotte. La Chambre, satisfaite, se montra, à son tour, plus complaisante ; elle avait repoussé, comme quartier maître général de l'armée, la nomination du major général Butler, le pire de tous, disait-on, et^ que le dernier Parlement avait si violemment attaqué ; elle se décida à l'accueillir. Elle donna à Lambert le commandement de deux régiments , l'un d'infanterie, l'autre de cavalerie. Elle prenait en même

» Le 8 juin 1659.

temps une mesure dont elle se promettait de grands avantages : partout^ à Londres d'abord, puis dans les comtés, elle rétablissait la milice ^ contre*poids respectable, pensaitron, en face de Tannée, et force utile, au besoin, contre les Cavaliers. La Chambre désignait les commissaires chargés de l'organiser et en nommait eUemême les officiers. Toute la force publique était ainsi soumise et dépendante. Haslerig se tint, et le Parlement avec lui, pour décidément vainqueur*.

En même temps qu'ils déployaient, au dedans, cette fermeté persévérante, les républicains pratiquaient, au dehors, une politique prudente et modeste. Plus de prétention à l'incorporation des Provinces-Unies avec l'Angleterre; plus de flottes parcourant les mers, arrogantes et agressives ; la paix était partout leur désir et le but de leurs efforts : « Le sieur Vane, dans sa dernière visite, a ne m'en fit point mystère,» écrivait Bordeaux au comte de Brienne'; « il me confirma que ce régime ne « songeait qu'à bien vivre avec tous les États voisins et « qu'à assurer le dedans , persuadé qu'il ne peut être a considéré au dehors tant que son autorité ne sera pas a bien affermie. » Mais pour rester fidèles a la politique pacifique, les chefs républicains avaient, dans leur situation et leurs préjugés personnels, bien des obstacles à surmonter. Ils se méfiaient grandement, non sans raison,

* Le 23' mai 1659.

a JoumaU ofthe h. of C, i. VIT, p. 651, 662, 663-664, 670, 674, 675-676, 679-680, 704, 710; — Ludlow, Mémoires, dans ma Collection, t. II, p. 463-468.

8 Le 31 juillet 1659.

et de la cour de France et de rambassadeiir d'Angleterre eii France^ Lockhart^ qu'ils croyaient^ non sans raison aussi^ dévoué aux Cromwell et trop intime avec Mazarin. Ils le mandèrent à Londres^ et Lockhart se hâta d'en informer lui-même le cardinal : « Ayant reçu , d lui écrivait-il de Dunkerque^ , a Tordre de bâiller le sera ment de fidélité aux magistrats de cette viUe, et après a de me transporter en Angleterre pour rendre compte^ « à messieurs du Conseil d'Ëtat, de la condition de cette a place et des troupes sous ma charge , j'ai fait Tun et c( suis près de m'embarquer pour rendre compte de a l'autre. Il y en a qui m'ont dissuadé le voyage ; mais « je crois que j'entends assez mes mesures en cette « affaire ; je me trouve obligé d'éprouver le médiocre a ou le pire qui me peut arriver. Dieu en donnera tel c( succès qu'il jugera à propos , et je suis résolu de ne « montrer rien de crainte , aimant mieux périr en a homme de quelque peu de cœur que de vivre en l'es- (( time de lâche. Je conjure en toute sincère humilité (( Votre Éminence de croire que , soit que ma fortune a m'oblige ou me soit unfavorable , je n'oublierai « jamais les obligations que j'ai de vivre et de mourir 0 dans la dernière fidélité à Votre Éminence. » Arrivé à Londres, Lockhart s'expUqua sans détour avec les chefs du Parlement sur ses sentiments et sa situation. Ils le comprirent et, avec une confiance intelligente, ils le renvoyèrent à son poste * ,. convaincus que nul n'y servirait

Le 5 juin 1659.

■ JL.V U JUIU JlOilV.

2 Le 13 juin 1659.

aussi bien TAiigleterre et la paix. Enyers Tambassadeur de France y à Londres ^ leur conduite ne fut pas moins judicieuse ; ils n'ignoraient probablement pas que MazaziU; préférant le Protectorat à la République^ aTait chargé Bordeaux d'ofTrir à Richard Cromwell Fappui de la France ; mais ils savaient aussi que Bordeaux^ pour conserrer son ambassade^ avait à cœur le maintien des bons rapports entre les deux États. Us le traitèrent avec égard^ s'appliquant à le convainci[« que^ dans le même but^ ils étaient disposés eux-mêmes à de grands sacrifices, a Quela ques ministres de cet État^» écrivit-il à Mazarin*^ a ont laissé entendre que ce n'était pas leur avantage de « conserver des conquêtes au delà de la mer^ que Duna kerque était à charge et ne servait qu'à entretenir de c( la mésintelligence avec l'Espagne ; qu'ainsi^ s'ils en (( étaient crus, elle n'empêcherait pas la paix, d Bien instruit de la politique du cardinal, quels que pussent être les désirs de sa cour, Bordeaux résuma, pour lui, la situation en ces termes : « Il faut que la RépubUque subie siste ou que le Roi rentre ; » il savait bien que Mazarin se résignerait à la Répubhque plutôt que de risquer la guerre pour faire rentrer le Roi. Les chefs du Parlement et Bordeaux eurent raison : tout en ménageant Charles II, Mazarin se décida à reconnsutre la République; Bordeaux reçut de nouvelles lettres de créance. Le Parlement n'en jugea pas les termes convenables pour lui et refusa l'audience; Bordeaux discuta ; Mazarin

1 Le 7 août 1659.

attendit ; mais aucun événement ne survint qui le dispensât de céder ; des lettres de créance^ telles que le Parlement les demandait^ furent enfin envoyées à Bordeaux; il eut son audience solennelle ' ; et bien que la méfiance comme la malveillance mutuelles subsistassent toiyours^ la paix fut cependant assurée entre la cour de France et le Parlement républicain*.

Avec la Hollande y la situation était plus simple y car à LondreSjloinde conserver^ de ce côté^ aucune vue ambitieuse^ on voulait que les deux Républiques vécussent désormais^ ùon-seulement en paix^ mais en bonne amitié; et les Hollandais étaient dans la même disposition. Cependant les affaires de la Baltique pouvaient encore les diviser; F Angleterre avait ^ jusques-là^ soutenu la Suède^ et la Hollande restait fidèle à la cause du Danemark. C'était encore un ministre de Cromwell^ Downing^ qui résidait à La Haye^ et le Parlement ne s*y fiait guère. On mit son rappel en délibération; les républicains ardents voulaient envoyer là Tun d'entre eux^ le colonel Rich ; mais les politiques prévalurent et firent maintenir Downing à son poste. On résolut en même temps d'éteindre^ à tout prix^ cette question de la Baltique qui troublait la paix du Nord^ le commerce anglais et l'harmonie des États protestants. Quatre plénipotentiaires^ Algemon Sidney à leur téte^ eurent ordre de se rendre

1 Le ]*' septembre 1659.

s Bordeaux à Masarin, 12 et 36 mai, 2 et 8 juin, 7, 39 et 81 juillet, 7, 18, 38 et 31 août, 1*' septembre 1659 {Documents historiques, no XXXl\)i-'Joumals ofthehouse ofC, t. VII, p. 693, 757, 766;— Ludlow, Mémoires, dans ma CoUection, t. II, p. 476.

sur la Qoite de Famiral Montague et d^accomplir^ de con-» cert ayec deg plénipotentiaires hollandais y cette œuvre de pacification. Après d'assez longs pourparlers^ lespléni* potentiaires des deux Républiques convinrent entre eux d'un projet de traité qu'ils présentèrent aux deux rois^ en qualité de médiateurs. Le roi de Suède le repoussa hautainement; il dit aux commissaires anglais : a Je a vous accepte comme médiateurs tant que vous aurez a pour moi l'attitude de bons amis ^ mais non comme « arbitres; » et se tournant vers les commissaires hollandais : a Pour vous^ je vous refuse comme médiateurs^ a puisque vous êtes mes ennemis ; » puis, s'adressant à tous ensemble : « Messieurs, » leur dit-il, a vous faites « des traités sur vos flottes, et moi je prends mes résolu- « tioDs sur mon épée ; je m'étonne en vérité que deux (( Républiques prétendent ainsi imposer des conditions a à des têtes couronnées. »— « Sire, » lui dit Sidney qui avait porté la parole au nom de tous, a l'amitié de l'Ana gleterre est à ce prix. » Rien ne fut conclu et la guerre entre les deux rois continua; mais il fut clair que l'Angleterre avait changé de politique, et que le neveu de Gustave-Adolphe ne pouvait plus compter sur elle : a Encore que le général Montague se soit bien séparé a d'avec le roi de Suède, et que tant lui que les officiers (X de la flotte aient été chargés de chaînes d'or, écrivit (( Bordeaux à Brienne^, le Parlement n'en parait pas a plus enclin à embrasser les intérêts de ce prince, et

i Le 6 octobre 1659.

a ses libéralités répareront avec peine le mauYais effet « de son emportement. Les ennemis même de ce régime c( louent la fierté avec laquelle le colonel Sidney lui a a répondu ; et si ce mécontentement public ne porte pas a le Parlement à suivre les inclinations des Proyincesa Unies ; au moins leur sera-t-il laissé toute liberté 0 d^assister le Danemark, suivant la résolution qu'elles a en ont prise. » A La Haye^ on espérait encore davan* tage : « J'entrevois d'après le langage de H. Downing^ a écrivait Jean de Witt à son ambassadeur à Londres^ « NieuportS qu'en Angleterre on est résolu à pousser « vigoureusement l'alTaire contre la Suède si Sa Majesté « continue à refuser de faire la paix aux conditions pro-

a posées J'espère que Dieu donnera à tout ceci une

« bonne issue *. »

Restait la guerre avec l'Espagne que les républicains n'avaient jamais approuvée et qu'ils étaient^ moins que jamais^ disposés à soutenir. La France et l'Espagne ne se combattaient plus ; une suspension d'armes et les préliminaires de la paix avaient été signés; le mariage de Louis XIV avec l'Infante Marie-Thérèse était convenu ; Mazarin et don Louis de Haro^ réunis dans l'ile des Faisans, c( moins pour conférer^ » disaient-ils eux-mêmes^

* Le 12 septembre 1659.

• Joumals of the h. ofC, t. Vit, p. 65î, 659, 663, 667, 670, 676, 688, 689. C92, 694, 695, 699, 701, 745-746, 767, 779, 785 ;— rhurloe, State-Papers. t. VII, p. 676, 724, 727, 732-733, 736, 881; —Baker, Chronicîe, p. 705; — Ludlow, "idémoirei, dans ma Collection, t. II, p. 470-471, 504; — Bordeaux à Mazarin et à Brienne, 8 mai, 16 juin, !•', 27 et 29 septembre, 6 octobre 1659 {Documents historiques ^ n« XXXV).

m LIVRE II.— POLITIQUE EXTERIEURE

« i\\H} |iour estreindre entre les deux couronnes une « »iiKvre et parfaite amitié^ » achevaient de négocier le truitô dos Pyrénées. Une vive inquiétude s'empara du Parlement ; la France et l'Espagne réconciliées ne s'unirnlont-ollos pas pour faire la guerre à la République et nUnblir Charles Stuarl? Le bruit courait que ce prince se rtMulnit on |)ersonne aux Pyrénées pour mettre prompteux'ut À profit la paix des deux cours et solliciter leur appui, Un^khart, de retour à Paris^ reçut ordre de pré- MMitor au roi ses nouvelles lettres de créance et de partir MUi» dt^ai iK)ur Saint-Jean de Luz^ afin d'observer de pi*t>s les Ui^gtK'iations et de veiller aux intérêts de la UiV(iliUt|Utn 11 avait pour instruction la paix avecl'Espajrius w>ll \n\^ paix séjmrée pour TAngleterre, soit FAn- ^loh'nv oomprtst^ dans la paix entre l'Espagne et la Franct^. Il jmrtit en effet avec un nombreux équipage, do* MYii^tahi^i^alos iHiges, des laquais, des carrosses, des rlio>nu\, on aiulmsMuleur décidé à tenir là son rang avec MwU o( (\ niMiutiT sa fortune sous la République par cette liiiliuHi^ avoe Manaria qu'il avait formée au service de (linuiwi^lL Arriva k^ !•' août à Saint-Jean de Luz : w J'adtMuU uiH »utto dans trois ou quatre jours, écrite vhIIII {\ \{\m\vt\ attendant Je ne suis pas oisif; j'ai de M {{\m oAlt^ moH potits émissaires, et outre les informait llouM i\w Jo iV{'i)h ainsi, Je fais insinuer, aux alentours H ilo don Louis do Haro, par de sûrs et convenables M nmyiMm, ciu'on iKUit avoir la paix avec l'Angleterre à

a des termes très-raisonnables. i> Le principal moyen de Lockhart était en efiTet convenable et sûr ; c'était Mazarin lui-même qui lui servait d'intermédiaire auprès de don Louis : a L'ambassadeur Lockbart . écrivait le a cardinal à M. Le Tellier*^ m'a prié de savoir de don a Louis s'il le pouvait voir en exécution des ordres qu'il a avait de ses supérieurs^ pour lui dire que leur intente tion était de vivre en paix avec tous^ et qu'il était muni « du pouvoir de la conclure avec Son Excellence^ en cas a qu'Elle en eût aussi le pouvoir du Roi d'Espagne. J'ai a dit tout cela à don Louis qui m'a dit que l'ambassa- « deur pouvait aller demain à Andaye^ et qu'envoyant a son maître de cbambre demander audience pour le a jour suivant^ il la lui donnerait à l'heure qu'il pour- « rait désirer ; et sur ce que je lui dis qu'il fallait a prendre garde qu'il n'arrivât du désordre^ à cause <K qu'il y avait des Écossais et des Irlandais dans Fonta- « rabie^ don Louis m'a prié d'assurer l'ambassadeur a qu'il pouvait se reposer sur sa parole*. »

Ce n'était point là ^ comme sous Cromwell , une politique grande et forte^ cherchant l'affermissement au dedans par l'autorité et Féclat au dehors ; mais c'était une conduite sensée , tenue par un gouvernement inquiet avec vigilance^ qui^ sentant sa condition précaire et

> Le 30 août 1650.

s Joumals ofthe house ofC, t. VTI, p. 705; — Lxiàlo'W, Mémoires, dtmB ma Collection, t. II, p. 476; — Clarendon, State-Papers, t. III, p. 538, 534, 541 ; — Lettres du cardinal Maxarin sur les Négociations du Traité des Pyrénées (Amsterdam, 1694), 1. 1, p. 159) ; — Bordeaux à Brienne, 17 juillet 1659 {Documents historiques, n* XXXVI}^

Page 1