ECOSSE ET EN IRLANDE
geaient sous la bannière du Parlement parce qu'ils croyaient à sa force, et uniciuement pour se soustraire aux périls d'une lutte dans laquelle il n'y avait, pour eux, point de victoire à espérer.
Les rivalités des chefs aggravaient les dissensions des partis. En Ecosse, à la tête des presbytériens fanatiques, marchait le marquis d'Argyle, prudent, persévérant et rusé, aimant le pouvoir et craignant le péril, royaUste par tradition plutôt que par goût, plus Adèle à ses clients qu'à 5es maîtres, préoccupé surtout de son influence ou de sa sûreté personnelle, et habile à se ménager, dans le parti qu'il combattait, des alliés contre ses ri vaux dans son propre parti. L'exécution du duc de Hamilton à Londres fit perdre aux presbytériens modérés leur ancien chef, mal remplacé par son frère, lord Lanark, qui hérita de son titre, non de son crédit, et par lord Lauderdale, courtisan servile avec un esprit Ubre, passionnément haineux quoique profondément indifférent, et corrompu sans cesser d'être fiinatique. Montrose semblait né pour charmer et pour commander les royalistes purs, car il était le plus brillant, le plus entraînant, le plus hardi, le plus dévoué et le plus présomptueux d'entre eux. Au sein du barreau d'Edimbourg s'était formé, pour le petit parti des sectaires républicains écossais, un chef que le Parlement anglais eût pu leur envier, Archibald Johnston, lord Wariston, ardent, inventif, prompt, infatigable, savant, éloquent, subtil comme un fourbe et sincère comme un martyr. L'Irlande comptait parmi ses chefs moins d'hommes éminents et dont le nom ait
74 i'HAULES II PROCLAME ROI
survécu à leur temps. Plus considéré que redouté ou suivi, le marquis d'Ormond, vice -roi pour Charles H comme pour Charles I" , y présidait avec un dévouement iuépuisable^ quoi(|ue souvent impuissant^ aux efforts et aux discordes du parti royaliste ; et parmi les Irlandais indé(>endants qui ne se souciaient ni du Parlement ni du ix)i, Owen Roe OTHeil est le seul qui, par ses heureux coups de main et ses défections alternatives, ait laissé dans l'histoire quel(|ue souvenir. Mais une foule de chefs secondaires^ importants alors^ aujourd'hui iûconniM, s'agitaient soit autour du viee-roi^ soit au sein du peuple^ ardents à poursuivre^ tantôt contre leurs ennemis, tantôt contre leurs rivaux, leur |)ropre élévation ou la délivrance-de leur foi et de leur pays.
Après la mort de Charles I" , l'élan royaUste triompha, au premier moment, de ces diversités et de ces discordes : à Edimbourg^ dès le 5 février 1649^ et en Irlande, partout on Ormond était le maitre, Charles 11 fut proclamé roi. Le Parlement d'Ecosse avait contre le Parlement (l'Angleterre un nouveau grief; les commissaires quMl avait envoyés à Londres, d'abord pour faire des représentations , puis pour protester contre le jugement de Charles V' , avaient été brutalement arrêtés* au moment où ils rejpartaient {lour leur patrie, et reconduits sous escorte jusqu'à la frontière d'Ecosse, pour empêcher, de leur part, toute publication, toute communication avec
^ Le 2 mars 1G49 ; Jotirnals of the Houne of cummom^ i. VI, p. 152 ;~Whitelocke, p. 384. 385, 388.
EN ÉCOSSf: ET EN IRLANDE (1649). 75
le pays *. I^a conscience et raniour-[)i opre des Écossais étaiefit également froissés. Leur Parlement décida (|iie des commissaires seraient immédiatement envoyés au nouveau roi pour l'engager à revenir parmi eux . Ormond le pressait en môme temps d'arriver en Irlande, où il trouverait les trois quarts de la nation dévoués à sa cause ; et le plus farouche de$ chefs irlandais^ Owen Roc O^eil lui-même, qui n'avait pas vouhi traiter avec Ormond, faisait porter à Charles, par un messager particulier, les assurances de sa fidélité •.
Tous ces envoyés arrivèrent presque simiiltanémentà la Haye •, où résidait Charles, sous la protection du stadthouder> le prince d'Orange, son beau-frère, et traité par les États généraux de Hollande avec un res|)ect bien veiliilil iJtfKMqùe rérervé. Il avait là auprès de lui ses plus sages conseillers, ceux (jue le roi fon père, avec l'expérience du malheur, lui avait ex prcîssément recommandé d'écouter, lord Cottington, sir John Colepepi>er, sir Edouard Hyde surtout, moiiardiicpie et anglican avec passion, mais sérieux, habile, (?l (|ui detneurail fidèle, dans i'exil comme sur le sol natal, à la religion, aux lois et aux mœurs de son pays. Ils avaient fortement insisté pour que Charles ne s'établît pas en France,
4 Parliam. Hist., t. XIX, p. l6-3ti; 40-48 ; — Journals ufthe Houac of commonSj t. VT, p. 131, 135, 145.
« Whitelocke, p. 381, 383, 389, 392 ;— Malcolm Lain{<, Hisf. uf Scotlandf t. III, p. 434; — Clarendon, Hist. of the HebelUoUj 1. xii, c. 4, 11-13; 3, 28 ;— Carte, Ormond's Lettera.. t. 1, j>. 213, '2M.
3 Vers la fin de mars 1G49.
76 COMxMISSAIKES ECOSSAIS
OÙ la politique de Mazarin leur était suspecte, ni auprès de la reine douaifière sa mère, qui vivait tantôt à Saint- Germain, tantôt à Paris, toujours peu aimée des vrais Anglais qu'elle aimait peu, et entourée de prêtres catholiques et (le ces courtisans frivoles et téméraires qui, sous le feu roi, avaient exercé quelquefois sur la conduite, et toujours sur la cause royale, une si funeste influence.
La perplexité de Cbarles était grande ; les commissaires du Parlement et de l'Église d'Ecosse lui faisaient des conditions très-dures : il fallait qu'il se séparât de ses anciens amis, surtout de Montrose, objet de toutes les haines presbytériennes, qu'il arrivât presque seul en Ecosse, qu'il se livrât tout entier au parli dominant^ qu'il signât leur co venant de 1638, qu'il se fit enfin, que ce fût sincérité ou hypocrisie, presbytérien avec eux et comme eux. Quoique ennemis des presbytériens fanatiques et tout en déplorant leurs exigences, les modérés, lord Hamilton et lord Lauderdale, conseillaient à Charles de s'y résigner, et ils insistaient autant que personne pour qu'il reniât absolument Montrose, refusant eux-mêmes toute communication avec lui et sortant insolemment du cabinet du roi quand il y entrait. Montrose, à son tour, exhortait Charles à repousser toutes ces prétentions qui le mettraient en servitude sous prétexte de le refaire roi, et à ne compter, pour remonter sur son trône, que sur l'épée, s'offrant à la tirer le premier et en avantgarde, pour lui en ouvrir le chemin. Charles goûtait assez les avis de Montrose, sans y croire lîeaucoup; mais
A LA llAYK (mars 1649). 11
le prince d'Orange, d'accord en ceci avec les lettres de la reine mère et avec l'opinion commune de la Hollande^ le détournait vivement de s'y confier, Texhoi'tant, au contraire, à accepter les propositions des commissaires écossais, et ne concevant pas qu'il s'obstinât à refuser un royaume qui venait le chercher, pour soutenir l'Église anghcane et les évéques qui avaient déjà coûté au roi son père la couronne et la vie *.
On suggéra à Charles, qui n'avait encore rien fait ni rien dit depuis la mort de son père, l'idée d'adresser, en se rendant en Ecosse, une déclaration à l'Angleterre pour y faire connaître ses sentiments, ses vues, raffermir ses partisans et prévenir les fausses interprétations aux-> quelles ses démarches pourraient donner lieu. Hydo qui , dans le conseil , n'avait [)oint été d'avis de cet acte, fut chargé de le rédiger; mais quand il en apporta le projet, avec quelque habileté qu'il se fût efforcé d'en mesurer les termes, tant d'objections discordantes s'élevèrent, et l'impossibilité de contenter, en parlant, les royalistes d'Angleterre sans aliéner ceux d'Ecosse ou d'Irlande, devint si évidente que, d'un commun accord, on en revint au silence qui avait d'abord été gardé par instinct '.
Les difficultés lassaient promptement Charles ; la perspective des dégoûts et des mensonges compromettants qui l'attendaient en Ecosse le rebuta; il fit auv
* Carte, Ormond's Letters, t. î, p. 238; — Clarondon, Hist, ofthe RehelUoriy 1. xii, c. 29.
* Clarendon, Hist. of the Rehvllion. 1. xii, c. 4.'î 40.
7« (HKKUK
coniiiiissaires écossais des objections et uae réponse dilatoire qui équivalaient^ pour le moment, à un refus. Il donna en même temps à Montrose une commission secrète, avec le titre de lieutenant-gouverneur et de commandant en chef de toutes les forces royales en Ecosse, l'autorisant à lever en Europe, partout où il en pourrait obtenir, des hommes et de Targent, et à tenter, à tout nscjuc, dans sa patrie, une expédition royaliste. Puis, «e disant résolu à se rendre en Irlande où Ton ne lui demandait rien que d'arriver, Charles fit embarquer et partir en eti'et, sur deux petits biitiments, une portion de sa suite et de son bagage; mais alléguant la convenance d'aller, avant de quitter le continent, faire, eu France, une visite à la reine sa mère, il différa son propre départ'.
Au fond et quoique, pour le nombre et le dévoueinent de ses partii^ans, son principal espoir fût en Irlande, il était peu empressé à s'y rendre et à se montrer ainsi, aux yeux de l'Angleterre et de l'Ecosse protestantes, entouré d'un peuple et d'une armée catholiques pour premier appui. Mais précisément par ces mêmes raisons, l'Irlande, aussitôt après la mort du roi, devint l'objet de l'attention et de l'action vive du Parlement républicain. C'était là surtout qu'il s'attendait à voir éclater une guerre royaliste, et là autsi qu'il préférait la rencontrer. La guerre à l'Irlande excitait toujours en Angleterre une
• Carte, Ormoiid's Letters, t. I, p. 263, 315; — Clarendon, Hist. of the Rehcllii)n, 1. xii, e. 15, 17, 3î)-41; — Wisliart, ^femoi^'fi of Mohtro.sc, p. 338-300 Edimbourg, 1819;.
ardeur passionnée^ presque dans tous les partis. On avait exploité contre Charles b', avec un inépuisable succès, cette hostilité de race, de religion, de politique ; on se promit d'en retirer, contre son fils, les rnénies avantages. Dès qu'on sut à Londres qu'il avait été proclamé roi en Irlande, et qu'Ormond la ralliait presque tout entière sous son drapeau, on résolut d'aller l'y attaquer^ Au même moment où elles abolissaient la royauté et la Chambre des lords, les Communes votèrent 1:20,000 liv. 5t. par mois pour l'entretien d'une armée de quarante- ({uatre inille hommes dont une grande parlie serait employée en Irlande, et le conseil d'Etat eut ordn* d'examiner, de concert avec le général en chef et ses principaux ofQciers, comment la guerre d'Irlande devait être pi\3parée et conduite ^ .
Scott vint, cinq jours ^près, au nom du conseil d État et du conseil de guerre -léunis, déclarer à la Chanibre que la première mesure à prendre \)Qur organiser l'armée et préparer la guerre d'Irlande, c'était de nommer le général qui la commanderait. La Cliambre renvoya w conseil d'État la pix)posilion de ce choix. Ou croyait qu'il proposerait Lambtrt, et la pluiiart des amis de Cromwell avaient paru l'indiipier. Mais <iuelquesuus, plus habiles ou mieux dressés, proposèrent inopinément Cromwell lui-même, qui n'assistait pas à la séance. Informé aussitôt, il se montra surpris et iiicer-
* Les 8 et 0 mars 1640 ; Joumnln of thc House nf commons, t. VI, p. 159, 103, 170, 172, 182, 18(>. 188, 208 ;— Whitelocke, p. 385-386, :î01-:)02.
tain, et demanda que deux offlciers fussent désignés, dans chaque régiment, par le conseil général de 1 ^armée, pour se joindre à lui dans une réunion pieuse, et invoquer ensemble, sur une résolution si importante, les lumières d'en haut. La réunion pensa qu'il devait accepter et la Chambre le nomma ^ 11 accepta avec trouble et modestie : «Il était, dit-il, indigne et incapable d'un si grand fardeau ; mais il se soumettait à leur volonté, comptant sur le secours de Dieu, dont il avait déjà reçu tant de preuves ; les tristes extrémités auxquelles les récents succès des rebelles (il appelait ainsi Qrmond et les royalistes dlrlande) avaient déjà réduit ce royaume, le décidaient à y risquer sa personne et sa vie ; non qu'avec les forces dont il disposerait d'abord, il espérât étoufTer la rébellion ; mais la République conserverait du moins quelque empire en Irlande jusqu'à ce qu'on y put envoyer plus de troupes; en attendant il conjurait la Chambre de ne pas perdre un moment pour les préparatifs qu'exigeait une telle entreprise •. »
I^ Chambre répondit à son vœu, et dans les soins qu'elle prit pour assurer le succès de la guerre, on reconnaît, à chaque pas, la prévoyante sollicitude et le sens pratique du chef qu'elle en avait chargé. Pour consoler Fairfax de son inaction, on l'investit du titre dé généralissime de toutes les forces du Parlement, en Irlande comme en Angleterre; Cromwell n'était ni vain, ni sus-
1 Le 30 mars 1649.
« Whitelocke, p. 390, 391 ;— Clarendon, Hiat. of the HehelUon. J. XII, 0. 70-72.
ExN IRLANDE (1649). 81
ceptible, et nul ne faisait, à Tamour-propre de ses rivaux, une plus large part, surtout quand il travaillait à les supplanter. 11 se fit donner pour major général son gendre Ireton dont il avait éprouvé la capacité, l'énergie et l'amitié. Les régiments désignés pour son expédition formaient un corps de douze mille hommes; ils furent payés de leurs arrérages, hien pourvus d'armes et de munitions, et des mesures bien combinées en assurèrent le recrutement. On régla les comptes des ofQciers, et ils reçurent, à titre d'avance, d^assez fortes sommes. D'autres officiers, qui avaient abandonné lord Inchiquin lorsqu'il s'était déclaré royaliste, rentrèrent au service du Parlement et furent traités avec la même faveur. On pourvut au service des vivres de l'armée. Un certain nombre de bâtiments stationnèrent sur les côtes d'Irlande, à la disposition du général. Un emprunt de 150,000 liv. st., spécialement atTecté aux besoins de cette guerre, fut ouvert dans la Cité, et Cromwell en suivit lui-même la négociation. Le comité des séquestres fut invité à presser la rentrée des sommes dues par les royalistes admis à composition pour leurs biens, et ces rentrées eurent encore l'Irlande pour destination. La prévoyance de Cromwell s'étendit au delà de s» mission spéciale et guerrière; patron vigilant de ses amis, il engagea ceux d'entre eux qui avaient des afTaircs à traiter dans le Parlement à présenter immédiatement leurs pétitions, et il insista pour que justice leur fût faite avant son départ. 11 se fit faire pleine justice à lui-même pour le payement de ses
arrérages, pour le règlement de sa solde qui était considérable, et pour les diverses allocations supplémentaires dont il avait besoin. Enfin sa commission lui attribua en Irlande le pouvoir civil aussi bien que le pouvoir militaire, et elle lui fut délivrée pour trois ans'.
Assuré de ses forces matérielles, il se préoccupa dé ses moyens d'action morale : la République avait, en Irlande, peu d'amis; il fallait lui en faire; il fallait du moins éclaircir les rangs de ses ennemis. Cromwell apprit que Tun des hommes les plus considérables et les pi us capables de Tlrlande, lord Broghill, qui, après avoir servi tour à tour le roi et le Parlement, s'était retiré dans ses terres, venait d'arriver à Londres avec le dessein de passer en Hollande, pour offrir à Charles II ses services. Il lui fit dire par un de ses officiers qu'il irait le voir, disirant s'entretenir avec lui. Lord Broghill s'étonna et parut craindre quelque méprise, n'ayant pas, disait-il, l'honneur de connaître le général. Cromwell arriva chez lui peu d'instants après, et en lui témoignant la plus bienveillante estime, il lui déclara que son dessein était connu , qu'il avait un passe-port pour les eaux de Spa, sous prétexte de santé, mais qu'en réalité il se rendait auprès de Charles*Sluartdans des vues hostiles au gouvernement de son pays. Lord Broghill nia :
* Journals of the House of commons, t. VI, p. 183, 184, 228, 282, 235, 240, 243, 248, 253. 254, 267, 270, 281, 288, 300, 301, 321, 328, 331 ;— Whitelocke, p. 399, 401, 404, 409, 410, 412, 415, 421, 423, 426, 430.
EX IRIJ^NDE {1(349). H^i
« N'insistez pas, lui dit Cromweil; je peux vous montrer vos propres lettres; le conseil d'État les a déjà examinées et a rendu un ordre pour vous faire mettre à la Tour ; mais j'ai obtenu qu'on difTérfit jusqu'à ce que j'eusse causé avec vous. » Lord Broghill convint de tout, le remercia et lui demanda conseil : « Je suis autorisé, lui dit Cromweil, à vous offrir un commandement d'officier général dans l'armée d'Irlande ; on n'exigera de vous aucun serment ; vous aurez seulement à servir contre les catholiques irlandais. » Lord Broghill témoigna sa répugnance et demanda un peu de temps pour se décider : « Impossible, dit Cromweil; si je vous quitte, mon offre refusée, vous serez à l'instant prisonnier d'État, w Ils se séparèrent bons amis, et trois mois après, ils étaient tous deux en Irlande, servant ensemble le Parlement *. Vers ce même temps, on vit arriver à Ix)ndres cjuelques hommes connus par leur ferveur catholicpie, sir Kenelm Digby, sir John Winter, l'abbé Montagne, déjà souvent mêlés dans les affaires d'Irlande, et qui avaient toujours mis la cause de leur Église bien au-dessus de celle du roi. On leur fit espérer la pleine liberté de leur foi et de leur culte en Irlande, pourvu (|ue les catholiques désavouassent les prétentions temporelles du pape, et missent dix mille hommes au service de la République. Des conférences eurent lieu, par l'entremise de l'ambas^ sadeur d'Espagne ; et pour donner quelque gage des
1 Carte, Ormond's Letters, t. I, p. 249 ; — Godwin, Hist. ofthe Cotnmorvwealthf t. III, p. 153, 155; — C&rlyle ^ Cromweil' s Letters, t. I p. 485.
Hl C UOMWKI.I.
dispositions dos aitholiques, un prélre savant, Tliomas \Vhil(% dans un écrit intitulé : « Les fondements de l obéiêmnce et du (fourernement, » soutint que 1c (leuple pouvait être délié de son serment par la mauvaise conduite du magistral civil, et que, celui-ci une fois déposé^ Tintiirét général |>ouvait conuTiaiider de se soumettre plutôt que d(î tenter sa restauration. Sur le continent^ Cliarl(»s II et ses conseillers s'alarmèrent et avertirent Ormond de se tenir sur ses gtirdes. Ils avaient raison^ car pendant (jue cette négociation se suivait secrètement à I^ndres, Monk, inspiré par Cromwell, concluait en Irlande une sus[>ension darniesavec le grand chef catholique 0 'Ne il; suspension qui couvrait rengagement d'O'Neil de prêt(îr sous main son concours aux opérations de l'armée et des généraux du Parlement *. Cromwell avait l'esprit trop libre pour méconnaître la force des catholiques en Irlande; et sans plus de scrupule, mais plus discrètement que ne l'avait fait Charles h^, il travaillait à se les concilier si le Parlement et le public protestant voulaient bien le lui permettre, ou à les compromettre et à les diviser s'il lui était interdit de s'en sei-vir *.
Il essayait aussi de renouer, avec les presbytériens eux-mêmes, ses plus récents et ses plus ardents adversaires, quelques bonnes relations, se défendant de toute inimitié nîhgieuse contre eux, et leuV donnant à en-
1 Le 8 mai 1649.
* Carte, Ormond' n Lpttprg , t. I, p. 2l0-2'i2.
EX IRLANDE iHiAd). 85
tendre qu'à son avis leur établissement ecclésiastique était celui que TÉlat devait adopter et soutenir. Il voulait, au moment de partir pour Tlrlande, s'y faire d'avance des amis, et conjurer ou du moins adoucir, en Angleterre, les ennemis qti'il laissait derrière lui.
Cependant il ne partait point. Voulait-il seulement attendre que ses troupes fussent arrivées et prêtes en Irlande avant d'y paraître lui-même, ou méditait-il quelque secret dessein? Le Parlement en concevait quelque inquiétude, car c'était surtout pour éloigner Cromwell et pour occuper l'armée qu'il avait entrepris si vivement la guerre d'Irlande, et qu'il y faisait tant de sacrifices. Les ministres étrangers résidant à Londres doutaient fort que Cromwell voulût partir : « L'on continue de dire, écrivait M. de Croullé au cardinal Mazarin, que Cromwell partira tout au plus tard à la fin de ce mois. Le sentiment que j'ai eu du contraire est conforme à celui de trop de personnes intelligentes pour m'en rétracter, et jusqu'à ce que je sois convaincu par l'avis de son passage en ce pays-là, j'y persévérerai toujours. Il ne peut presque tomber sous le sens que Cromwell qui, selon la créance de plusieurs, pousse ses pensées au delà de ce que l'ambition la plus déréglée les peut porter, se résolve d'abandonner ce royaume à la merci des brigues qui pourraient être formées en son absence, et que sa présence peut empêcher d'être seulement entreprises *. »
* 14 juin 1649 ; — Archives des Affaires étrangères de France.
Mais au commencement de juin^ Ormond entra en campagne; et malgré les dissensions de son parti et la mauvaise organisation de son armée^ ses succès furent si rapides qu'à la (in du mois il ne restait plus au Parlement, en Irlande, que Londonderry et Dublin. Cromwell se décida : le 10 juillet, un grand nombre de ses amis se réunirent à Wbitehall ; trois ministres invoquèrent sur ses armes les bénédictions du Seigneur ; Cromwell lui-même, après deux de ses officiers, Gofife et Harrison, prit la parole et commenta plusieurs textes de rÉcriture sainte analogues à son entreprise. Puis , à cinq heures du soir, il se mit en route pour Bristol, a avec une pompe et dans un équipage, dit un journal du temps, tels qu'on n'en a guère vu. Il était dans un carrosse traîné par six juments de Flandre gris pommelé ; plusieurs carrosses l'accompagnaient, et beaucoup d'officiers supérieurs de l'armée. Sa garde était formée de quatre-vingts vaillants hommes dont le moindre était un officier ou un écuyer, et plusieurs des colonels en grand uniforme. Les trompettes sonnaient. Et maintenant garde à Vous, mylord d'Ormond ! vous aurez affaire à des braves; les vaincre sera pour vous assez d'honneur, et être vaincu par eux ne fera pas grand tort à votre renom. Si vous dites : César ou rien! ils disent : la République ou rien * î »
Arrivé à Bristol, et sans qu'on en démêle les motifs, (Cromwell s'y arrêta près d'un mois; il allait et venait
* Cromœelliana, p. 62 j— Whitelocke, p. 413.
dans les divers ports de la côie^ présidant à Tembar-r queraent de ses troupes et recevant de nombreux visiteurs. La population des environs affluait pour le voir ; sa femme et plusieurs personnes de sa famille vinrent passer quelques jours avec lui ; il semblait hésiter en-< core et ne sa détacher du sol anglais qu'avec doute et effort ^
Une nouvelle arriva dlrlande qui mit un terme à ses lenteurs. Avant de marcher sur Dublin^ Ormond avait écrit au gouverneur Michel Jones, tenu jusque-là pour un presbytérien modéré, pour le presser d'abandonner «ce prétendu Parlement qui avait égorgé son roi et voulait introduire Tanarchie, et lui promettre de grandes récompenses sll revenait à la cause royale. » — « J'ignore^ lui répondit Jones, de qui Votre Seigneurie tient son pouvoir; le Parlement d'Angleterre n eût jamais consenti à la paix que V. S. a faite avec les rebelles, sans aucune sûreté pour la religion protestante ; comment peut-elle être établie par une armée de papistes? J'aime mieux mourir à mon poste qu'acheter par une honteui^e trahison les avantages qui me sont otferts. » Onnond s'établit devant Dubhn, espérant réduire la place dont la garnison était faible, et dans laquelle il avait des intelUgences. Hais, dans les derniers jours de juillet, l'avant-garde de Cromwell, amenée par un vent favorable, entra dans le port de Dublin sans qu Ormond pût y mettre obstacle ; la garnison, fortifiée, ravi (aillée
* Carlyle, Cromuell s Letters, t. 1, p. 445.
wsmxKtaâh^ ai -xdla^p o? IîhIiiiiiiii!?^. un* ^msibp^ maÊ-
(fKAt- ^Q^ 5iiî A -onEit^ àf -Mil Tffani t «làBBr m»ff^Af^Tt-. i se- <iiiinD«it]tf f«hLCrra^
4e( f4K f if €W mil r n «ktryr li ^ktaôr^ Jif Jaaes. il
am^9o^2«it nnUia arec dSx-nnrf millf kti—m,^ «■ cb- «irvio ; f«|4 mille EcoesBÇ. H poîç trw millf dnainit %enir ht rejoindre*. Iooe§ eft socti de DiAfin aier qfiBlre mille Wmtme^ de pied et mille dem centscheianx : U a t$m en dérriule tonte cette armée, tué «or |darr qnalre mille bominef* et fait deux mille cinq cent dix-fept pri* mmniâfn. dont trois cents officiers, qnelqne^-nns de ^rmîAât qualité'. Cest une grâce surprenante. ^ grande
i WhtH^.Uf^k^, p. ^\, 419. 420 :— /-MWTi^If ofîhe Homse of cornrn^fUM, 1/ VI, p, 175, 'fA't — ^;Urendon, H»»l. of fAe BeMIioii, 1. 3ui, /<, ^, 1/ Vil, tréiUnd, *% 74, 75.
« T'/«i« t',t*n *',Utffr*:n /rUi^ïnt fort exagéré»; — Cane, Ormond's hMlUfê, I, U, p, ¥U, itnAïi.
et ei opportune que vraiment nous avons l'air de rêver. Que dirons-nous? Dieu veuille remplir nos âmes de reconnaissance , afin que nos bouches soient pleines de ses louanges, et nos vies aussi, et qu'il nous donne de n'oublier jamais sa bonté pour nous. Il y a là de quoi fortifier notre foi et notre amour pour des temps plus difficiles. Priez pour moi ; que je marche digne du Seigneur dans toutes les voies où il m'a appelé ! »
Et cet élan de piété patriotique finit par ce trait de sollicitude paternelle :
« Je vous ai confié mon fils ; donnez-lui , je vous prie, vos avis. Je ne lui envie pas ses joies, mais je crains qu'il ne s'y laisse absorber tout entier. Je voudrais qu^il réfléchit et qu'il s'appliquât aux affaires, (|u'il lût un peu d'histoire, qu'il étudiât les mathématiques et la cosmographie. Ce sont là de bonnes connaissances, subordonnées aux choses de Dieu ; elles valent mieux que l'oisiveté et les seuls plaisirs mondains. Elles conviennent d'ailleurs au service du pays, pour lequel tout homme est né *.
Cromwell fut toujours vivement préoccupé de ses enfants, de leurs affaires temporelles et de leurs dispositions morales ; et il portait dans cet intérêt, comme partout, sa prévoyante et dominante activité.
Arrivé à Dublin, le surlendemain 15 août, il y fut reçu avec de vives acclamations; la foule se pressait sur son passage, curieuse et bienveillante : vers le milieu
* Carlyle, CromwelVs Letters and Speeches, t. I, p. 44(j.
de la \ilUs la où le concours était le plus grand, il s'arrcta. et (ItlNMit dans si \oitnnN le clia|ieau à la maio^il parla au |uMiplc : « Il ne doutait pas que la divine providenre^ qui ra\ait amené sain et sauf au milieu d'eux i\v leur rendit à tous l(*urs lilnMiés et leurs biens rava^'è |KU' la guerre; tous ceux qui concourraient de cœur à celte jurande ceuvn», entreprise contre les Imrbarë A san^uiuain*s Irlandais et |K)ur la propagation de rK\anjiilc» du Christ, tmuveraient auprès de lui, comme auprès du ParliMuenl d*Angleterre^ protection et faveiu* , et chacun serait nHX)mpensé selon ses mérites.» On lui répondit par le cri : «Nous vivrons et mourrons av(*c vous; » et dès le lendemain, une proclamation militaire (*t puritaine inanjua le caractère de sou gouvernement : il y rap|)e]ait « les grâces de Dieu
sm*cett(*\ille,si^nalé(*ssurtoutdansladéfaitequ'avaieDt suhie nafiuère les rel>elles(]ui Tassiégcaient; /> il s'étonnait (c(|u en présence de tels hienfaits^ le saiqt nom de Dieu fût encore journ(*llement outragé^ parmi eux par l(*s jurements, les hlasphèmes, Tivrogneric et tous ces emport(;nu;nts profanes condamnés par les lois de Uieu les lois du pays et les lois des camps; » il enjoignait au mainî (;t aux ma^^istrats <le la ville, ainsi qu'aux ofiiciers de; I armée, de faire strictement observer ces lois déclarant cpje ceux (jui négligeraient de veiller en ceci à rexécution de ses ordres encourraient eux-mêmes toute sa sévérité '.
A peine ses troupes s'étaient reposées quelques jours quil entra en campagne^ mais avec des dispositions bien différentes de celles qu'il avait témoignées de loin^ pendant que son expédition se préparait. Dès qu'il fut en Irlande^ sur le théâtre de la guerre et au milieu des combattants^ Cromwell sentit que. les préjugés et les colères des Anglais contre les Irlandais, des protestants contre les catholiques, des républicains contre les royalistes^ étaient là des passions farouches et intraitables, qu'on pouvait exploiter puissamment^ mais en leur laissant un libre coui*s, et qui n'admettaient ni calculs ni ménagements politiques. 11 les accepta sans hésiter, comme des faits qu'il ne discutait point et des forces dont il avait besoin. Les instrucUons et les exemples qui lui venaient de Londres le poussaient sur cette pente, bien loin de l'y retenir. Les nouvelles d'Irlande, surtout la victoire de Jones devant Dublin, et la confiance qu'elle inspira, firent évanouir ces velléités de négociations naguère entamées avec les Irlandais et les catholiques. Le Parlement désavoua la suspension d'armes que Monk avait conclue avec O'Neil , et les chefs du partie qui avaient secrètement poussé Monk dans cette voie , se crurent obligés d'être des premiers à blâmer son acte pour réussir ensuite à le faire excuser lui-même sur son intention. Quelques jours après, la Chambre vota que sir Kenelm Digby, sir John Winter, ces catholiques ardents qu'on avait laissés venir et presque appelés à Londres pour s'assurer leur concours en Irlande, au prix de la liberté de leur culte, étaient des hommes dan-
Ui 1 KOMW ELL EN IRLANDE.
gdviix c|iril fallait se hâter d'éloigner^ et ils eurent ordre de sortir immédiatement d'Angleterre^ sous peine de mort et de confiscation de leurs biens s'ils y rentraient. Tout esprit de transaction, par justice ou par prudence, avait disparu, et dans les conseils en Angleterre comme dans les camps en Irlande, le fanatisme religieux et |H)litique<lominait seul '.
("e fut sous ces sombres auspices que Cromwell softit de Dublin, le :H août, à la tête d'environ dix mille hoinmes, |)our aller assiéger Drc^heda, la place la plus importante de la province de Leinster. Ormond, en se retirant du siège de Dublin, avait jeté dans cette place une garnison de trois mille hommes, presque tous Anglais, et commandés i>ar sir Arthur Aston , vieil officier à jambe de l)ois, d'une bravoure comme d'une fidélité éprouvée, es|>érant qu'elle arrêterait longten^>s les progrès de l'ennemi. Après six jours employés aux travaux (lu siège, Cromwell fit sommer le gouverneur de se rendre, et sur son refus, le 10 septembre, il fit donner Tassant. La première attaque, bien que vigoureuse, échoua avec une grande perte pour les assaillants ; le colonel Cassel et plusieurs officiers y furent tués. Cromwell se mit lui-même à la tête de la seconde attaque, et malgré l'énergique résistance des assiégés, les divers retranchements furent emportés, puis les tours et les églises de la ville, dans lesquelles les plus obstinés
* Jounials ofthe House of commoiis, t. Vï, p. 277, 289; — Whitelocke, p. 419, 422, 423.
PRISE DE DHOGHEDA (10 septembre 1649). m
s'étaient renfermés : « Dans la chaleur de Taction^ écrivit Cromwell au président du conseil d'État et à l'orateur du Parlement, j'ai défendu qu'on épargnât aucun de ceux qui seraient trouvés en armes dans la place. Le gouverneur, sir Arthur Aston , plusieurs officiers considérables, et je crois environ deux mille hommes ont été passés, cette nuit-là, au fil de Fépée. Le lendemain, nous avons sommé les deux tours; dans l'une se trouvaient cent vingt ou cent cinquante hommes qui ont refusé de se rendre ; nous avons compté sur la faim pour les contraindre, et nous avons placé des gardes pour les empêcher de s'évader jusqu'à ce que leurs estomacs se fussent rendus. Ils ont tué ou blessé quelques-uns de nos hommes. Quand ils se sont soumis, les officiers ont été mis à mort et les soldats décimés ; le reste a été embarqué pour les Barbades. Tous leurs prêtres et leurs moines ont été mis à mort indistinctement. Je ne crois pas que, de toutç la garnison, trente hommes se soient échappés vivants. Je suis persuadé que c'est un juste châtiment de Dieu sur ces barbares qui ont trempé leurs mains dans tant de sang innocent. Cela préviendra, je crois, Teffusion du sang à Favenir. Ce sont là les motifs satisfaisants pour de telles actions qui, autrement, ne pourraient pas ne pas inspirer du remords et du regret.»
« P. S. Voici la liste des officiers et des soldats tués : le gouverneur ; dans la cavalerie, deux lieutenantscolonels, un major, huit capitaines, huit lieutenants et huit cornettes; dans l'infanterie, trois colonels, leurs