ORGANISATION DV GOUVERNEMENT
Vane improuva hautement cet acte, et cesi?a de prendre part aux séances de la Chambre mutilée. Il s'éle\a plus vivement encore contre le procès du roi, et depuis cette épo(jue, il vivait dans son château de Ral)y, complètement étranger aux ad'aires. Mais la Ilépul)li(|ue était l'objet de sa foi et de ses vœux; dès iju'elle apparut, il lui appartint de cœur. Cromwell, qui s'inquiétait peu des embarras que pourraient lui causer plus tard les alliés dont, pour le moment, il avait besoin , fit gur-le-champ tous ses efforts pour que Vane revînt donner au gouvernement républicain rai)pui de ses talents, de son dévouement et de son crédit. Vane résista d'aliord , comme on résiste quand on cédera ; puis ce fut lui qui , mettant le passé à Vècini, suggéra le serment de fidt*Uté [)our l'avenir, et Cronnvell, bien sûr que cela suffisait pour que Vane fût accfuis au service du conseil d'État et du Parlement, fut des plus empressés à s'en contenter *.
Cromwell avait raison , car à peine installés, ce même Vane et cette même majorité du conseil d'État qui avaien l refusé de s'associer à la responsabiUté des régicides, élurent pour leur président • Bradshaw, le président de» la haute Cour qui avait condamné Charles 1"; et trois jours après, Vane, avec quelques-uns de ses collègues, se rendait dans une modeste maison de Holborne pour
* Forster, The Statesmen oftheCommomcealth ofEngland, t. III, p. 125-127, dans la Fie de sir Henri Vanc.— Godwin , Hist, of the CommonweaUhfi. III, p. 31.
* Le 10 mars 1649.
offrir la charge de secrétaire latin du Conseil à un cousin de Bradshaw, qui venait de soutenir^ dans un pamphlet éloquent, v qu'il est légitime d'appeler à rendre compte un tyran ou un mauvais roi , et après Tavoir dûment convaincu, de le déposer et de le mettre à mort. » C'était Hilton ^
En même temps que du conseil d'État , la Chambre s'occupa des tribunaux \ question urgente, car on touchait au jour où leur session trimestrielle devait s'ouvrir, et nul n'admettait que le cours de la justice pût être interrompu. Parmi les douze grands juges, dix avaient été nommés par le Parlement lui-même depuis l'explosion de la guerre civile : six d'entre eux pourtant refusèrent tout serment de fidélité à la République % et les six autres ne consentirent à continuer leurs fonctions qu'à condition que, par une déclaration formelle de la Chambre, les anciennes lois du pays seraient maintenues, et que les juges les prendraient toujours pour règle de leurs décisions. Tout fut fait comme ils le demandaient, et les six juges (jui avaient donné leur démission ne furent remplacés que dans le cours de l'été suivant '.
Le grand amiral, le comte deWarwick, vivait en intimité avec Cromwell ; mais c'était un presbytérien
* Todd, Life ofMilton, p. 63, 70;— Carlyle, Cromwell's Letters , 1. 1, p. 420; — Godwin, Hist. ofthe Commonicealth, t. III, p. 36.
* Le 8 février 1649.
* Journals of the House of commons, t. VI, p. 134-136 ç-^Whitelocke, p. 378, 380 ; Clarcndon, Hist. ofthe Rébellion, 1. xi, c. 249 ; t. IV, p. 546, édit. de 1849.
8 ORGANISAÏION DU GOUVERNEMENT
décidé, qui n'inspirait aux républicains aucune confiance^ et qui préférait lui-même son repos à leur service. Sa charge lui fut retirée*; les pouvoirs de l'amirauté furent remis au conseil d'État^ qui les délégua à un comité de trois membres, dont Vane était Tâme ; et le commandement de la flotte passa dans les mains de trois officiers, Popham , Dean et Robert Blake , puritain lettré et guerrier, déjà éprouvé dans Tarmée de terre et destiné à faire sur mer la force et la gloire de la République qu'il servait avec un austère et hardi dévouement*.
La Chambre avait touché et pourvu à tout; la législation, la diplomatie, la justice, la police, les finances, Tarmée, la flotte étaient dans ses mains. Pour paraître aussi désintéressée qu'elle était active, elle admit les membres qui s'étaient séparés du parti vainqueur, au moment de sa rupture définitive avec le roi , à reprendre leur place dans ses rangs, mais en leur imposant un tel désaveu de leurs anciens votes que bien peu d'entre eux purei\t s'y résoudre; elle autorisa, pour combler les vides, quelques élections nouvelles, mais en trè&-petit nombre, sept seulement dans l'espace de six mois, car elle se méfiait des électeurs; elle ordonna même la formation d'un comité chargé de préparer une nouvelle loi électorale et l'avènement d'un parlement nouveau. Mais c'étaient là de pures démonstrations,
t Le 20 février 1649.
• Jovmals ofthe Hottseofcommons, t. VI, p. 147, 149, 150; — Godwin, Hist, of the Commonwealth, t. III, p. 35^
non des résolutions efficaces : a Prenons conseil des saintes Écritures, disait Henri Martyn; quand Moïse enfant fut trouvé sur le fleuve et apporté à la fille de Pharaon , elle fit chercher partout sa mère pour en faire sa nourrice , ce qui réussit à merveille. Notre République aussi est un enfant à peine né et d'un tempérament très-délicat; personne n'est aussi propre à le nourrir que la mère qui Ta mis au monde ; gardonsnous de le laisser passer en d'autres mains avant quil ait acquis plus d'âge et de vigueur ^ o
Henri Martyn ne disait pas assez : non-seulement la République ne pouvait vivre sans'les soins de la Chambre qui l'avait enfantée ; mais quand cette Chambre toute-puissante voulut mettre la République en vigueur> elle se trouva trop faible elle-même pour accomplir cette œuvre, et ne put que flotter entre la précipitation et l'ajournement ^ l'hésitation et la violence. Les actes votés le 7 février^ pour abolir la royauté et la Chambre des lords, ne furent définitivement adoptés que les i 7 et 19 mars^ et quand la Chambre en ordonna la proclamation officielle dans la Cité de Londres; le lord maire Reynoldson s'y refusa absolument. Mandé , dix jours après^ à la barre^ il allégua pour sa justification les scrupules de sa conscience. La Chambre le condamna
* JoumaU of the Houseyf commons, t. VL p. 129, 130, 133, 136, 210; — Godwin, Hist. ofthe Commomoealth, t. III, p. 33-35 ; — Forster, StaitnMn of the Commonwealth , t. III, p. 324; dans la Vie de Henri Martyn ; — Ludlow, Mémoires, t. II, p. 4-6, dans ma Col-lection.
10 OUGANISATION J)r (;ui VKHNEMENT
a 2,000 liv. st. d'amende, à deux mois d'emprisonnément, et elle ordonna Télection d'un autre lord maire. L'alderman Thomas Andre^vs, l'un des ju^es du roi , fut élu; mais la Clmnd>re ne crut pas devoir lui imposer inmiédiatement cette proclamation officieile de la République, à laquelle s'était refusé son prédécesseur ; elle laissa même entrevoir, contre la Cité, de plus rigoureux desseins : « Ils se croient assurés de la ville ^ écrivait à M. Servien le président de Bellièvre, anibassadcur de France en Angleterre, soit en faisant élire d'autres magistrats (jui soient à leur dévotion, ou en supprimant absolument la forme de gouvernement qui a été observée jusqu'ici , et y établissant quelqu'un des officiers de l'armée en qualité de gouverneur, comme on croit qu'ils prétendent le faire. Mais il y a de l'apparence, quoiqu'ils puissent avoir le dessein de lo faire dans quelque temps, que, i>our le présent, ils se contenteront d'y établir leur autorité, sans témoigner de violence. » Le iO mai suivant, plus d'un mois après l'élection du nouveau lord maire, et plus de trois mois après la mort de Charles I*% l'autorité de la Chambre n'était pas établie dans la Cité, car la République n'y avait pas encore été proclamée. On demanda raison de C0 retard, et vingt jours encore après, le 30 mai seulement, cette proclamation eut lieu enfin, en l'absence de plusieurs des aldermen de la Cité qui se dispensèrent d'y assister, et au milieu des marques de la réprobation populaire : « On avait voulu, écrivit au cardinal Mazarin M. de CrouUé, secrétaire du président de Bellièvre, faire
cet acte dans la forme ordinaire d'une simple publication , sans que le maire ni les aldermen se fissent assister d'aucuns soldats^ pour témoigner qu'il n'y était point intervenu de violence ; mais quantité de peuple s'étant assemblés autour d'eux avec des huées et des injures^ les obligèrent d'en envoyer quérir qui d'abord firent écarter tout ce qui y était y et ainsi ils achevèrent leurs puI>lications ^ . »
Les iddermen qui s'étaient absentés furent mandés à la barre^ et fis avouèrent hautement les motifs de leur absence : « Ce qui se faisoit étoit contre ma conscience et mes serments^ » dit sir Thomas Soames, membre aussi de la Chambre : a Je n'avois pas cœur à cet ouvrage^ » répondit Richard Chambers. Us furent tous deux destitués de leurs fonctions municipales et déclarés incapables de toute fonction publique. Sir Thomas Soames fut même expulsé du Parlement. Mais quand il fallut les remplacer^ on eut grand'peine à leur trouver des successeurs; sept refus successifs attestèrent le mauvais vouloir des bourgeois; un diner^ offert à la Chambre par la faction de la Cité qui lui était dévouée^ couvrit mal ces échecs ; et, pour mettre le corps municipal en état de remplir ses fonctions^ on fut obligé de donner à quarante^ et méme> dans certains cas^
* Jou/maU of ihe House ofcommonSy t. VI, p. 133, 166 , 168 , 176 , 179, 206, 221 ;— Whitelocke, p. 393, 394 ;— Lettres du président de Bellièvre à M. Servien (12 avril 1649), et de M. de CrouUé à Mazarin (14 juin 1649); Archives des Affaires étrangères de France; — Leicester's Journal, p. 73.