CONTRE LES COURS DU CONTINENT
les royalistes anglais s'offensaient et s'indignaient de ce avide empressement à profiter de leurs désaistres quand on leur prêtait si peu d'appui : « Les princes voisins, dit Clarendon, fournissaient ainsi à Cromwell de grosses sommes d'argent qui le mettaient en état d'accomplir sa détestable victoire, et ils s'enrichissaient et se paraient eux-mêmes des <iépouilles de l'Iicritier de notre trône, sans en appliquer la moindre partie à lui venir en aide dans les plus pressantes nécessités où jamais roi se soit trouvé réduit. » EtGraymond, agent du cardinal Mazarin en Ecosse, lui écrivait le 23 octobre 1649 : « Les serviteui's du roi de la Grande-Bretagne font ici des imprécations contre les rois et souverains de la terre, et principalement contre Sa Majesté si elle n'assisttî pas leur roi, après la perte duquel ils souhaitent celle de tous les autres; et ils ne feignent point de dire qu'ils contribueront de tout leur pouvoir à leur destruction, qui sera, comme ils disent, fort facile à causer, les peuples ayant une fois haleine, par l'exemple de l'Angleterre, la douceur de l'état ï)opulaire. Us désignent déjà Cromwell pour Tauteur de ce grand dessein et le réformateur de l'univers et ils disent qu'il commencera par nous, et que nous le méritons bien puisque nous ne songeons pas au rétablissement du roi d'Angleterre, y étant les plus obligés ^ »
Colère bien naturelle dans des proscrits convaincus et
i Clarendon, Hist. oftheUebellion,]. xi, c.251; — Lettre de Gray^ mond à Mazarin {^3 octobre 1649) [Archives des Affaires étrangères de France) .
fOtf CAUSES DE L'INDIFFÉRENCE
dévoués ! Mais ils comprenaient mal Tétai politicjfue de l'Europe, et ne démêlaient pas les causes générales qui rendaient les rois du continent si froids et si inertes en présence d'événements qui semblaient les toucher de si près.
Ce qui se passait en Angleterre préoccupait les gouvernements européens, mais sans leur inspirer un effroi sérieux. Quoique pleins d'antipathie pour les révolutionnaires anglais, ils ne se sentaient pas vraiment menacés par eux , et ils ne tix)uvaient, dans leur propre situation , aucune nécessité d'engager contre eux une lutte directe et avouée. Précisément à la même époque où la royauté chancelait et tombait en Angleterre , allé s'affermissait sur le continent; dans tous les grandis États, les hbertés féodales et municipales , l'aristocratie indépendante et la démocratie turbulente du moyen âge disimraissaient devant elle ; le' besoin d'ordre dans la socùété et d'unité dans le pouvoir dominait ; le cours général des idées était monarchique comme celui des faits. La RépubUque d'Angleterre parut un fait singulier, puixnnent local, et dont, même dans les États encort* travaillés par des dissensions civiles, on n'avait pas, sur le continent, à redouter beaucoup la contagion.
Le nom de République, d'ailleurs, n'était pas nécessaîivment aloi's un sujet de défiance et d'alarme ; quoique a*lte forme de gouvernement n eut prévalu que dan» des Étate sâcoudaii^ elle avait teoû sa place en Eun>|>e siuis que Torilre européen en fût troublé ; les
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grandes monarchies européennes avaient vécu en bbns et tranquilles rapports avec les républiques d'ItaliC; de Suisse^ d'Allemagne, des Pays-Bas ; l'Europe n'avait pas encore contracté l'habitude de considérer le gouvernement républicain comme le précurseur et le fauteur des révolutions et de l'anarchie.
La révolution d'Angleterre se présentait en outre comme religieuse autant que politique : or les grandes guerres de religion étaient terminées; le traité de Westphalie venait de poser les bases du nouvel ordre européen ; les États catholiques et les États protestants s'étaient mutuellement acceptés; parmi ces derniers,- le. plus récent et le plus contesté, les Provinces-Unies avaient enfin conquis leur repos et leur rang. Le régime de la paix entre les diverses communions chrétiennes , sinon dans le sein de chaque État , du moins dans les rapports extérieurs des Etats, avait définitivement prévalu ; et quoique les préventions et les haines religieuses fussent loin d'être éteintes, personne , ni les gouvernements , ni les peuples , ne voulait rengager une lutte dont tous avaient cruellement souffert, et dans laquelle ni l'un ni l'autre parti ne se flattait plus d'écraser son rival. C'est par la fatigue et la nécessité que Dieu impose aux nations la j ustice et le bon sens.
La paix de religion rendit la politique à sa nature propre et à sa liberté ; les croyances et les passions religieuses ne décidèrent plus des desseins ni des alliances des États ; l'esprit d'ambition ou de résistance à l'am-
bition^ de prépondérance ou d'indépendance, d^agrandissemenl ou d'équilibre, devint le principal mobile de la conduite des gouvernements dans les relations internationales ; ce fut là surtout qu'ils cherchèrent des moyens d'attaque ou de défense dans leurs espérances ou dans leurs craintes temporelles , et des armes dans leurs rivalités. La révolution d'Angleterre profita de ce nouveau caractère , essentiellement laïque , de la poUtique continentale : des deux grandes puissances, la France et l'Espagne , qui se disputaient alors l'ascendant en Europe, ni l'une ni l'autre ne voulut se brouiller avec la République naissante; elles s'appUquèrent l'une et l'autre soit à l'attirer dans leur camp, soit à la retenir loin du camp ennemi ; et deux systèmes d'alliance plus ou moins complète, plus ou moins avouée, d'une part la France, l'Angleterre et les Provinces-Unies, de l'autre l'Espagne, l'Angleterre et les Provinces-Unies, furent, à Paris et à Madrid, la pensée constante de Mazarin et de don Louis de Haro , et à Londres l'objet du travail assidu de leurs agents*.
Le Parlement républicain eut, de cette situation, un sentiment juste, bien que confus et incomplet : il comprit qu'il élait détesté des grandes monarchies européennes, mais nullement menacé, et il se conduisit, envers elles, avec méfiance et fierté, mais sans inquié-
1 Lettres de Croullé à Mazarin (10 janvier 1650); — de Servien à Croullé (28 janvier 1650). {Archive^i des Affaires étrangères de France) {Documents historiques, no VIII).