LIVRE PRëlVIIER
sans obstacle^ étaient bien près de ne paratlre que des abus^ car bien plus de gens en sentaient le poids. On se demandait s'il les avait toujours possédés y s*il eût jamais dû les posséder. Peu à peu rentrait dans Tesprit des peuples le souvenir des anciennes libertés^ des efforts qui avaient conquis la grande Charte^ des maximes qu'elle consacrait. La cour parlait avec dédain de ces vieux temps^ comme grossiers et barbares ; le pays les reprenait en respect et affection^ comme libres et fiers. I^urs glorieuses conquêtes ne servaient plus guère à rien^ et pourtant tout n'en était pas perdu. Le parlement n'avait pas cessé de s'assembler ; les rois , le trouvant docile , l'avaient même plus souvent employé comme instrument de leur pouvoir. Sous Henri VIII, Marie^ Elisabeth, le jury s'était montré complaisant y servile même ; mais il subsistait. Les villes avaient conservé leurs chartes, les corporations leurs franchises. Depuis longtemps enfin, étrangères à la résistance, les communes en possédaient cependant les moyens; les institutions leur avaient manqué bien moins que la forée et la volonté de s'en servir. La force leur revenait par la révolution qui faisait foire à leur grandeur matérielle tant de progrès. Pour que la volonté ne se fît pas longtemps attendre, il suffi-
U HÉVOLUTiON D'ANGUETERBE.
sait qu'une autre révolutioa leur vtut donner aussi la grandeur morale, cnhardltlettrambîtioD^ élevât leurs pensées y leur fit de la résistance un devoir et de la domination une nécessité. La informe re* ligueuse eut cette vertu.
Proclamée en Angleterre par untlespole, la réforme y commença par la tyrannie ; à peine née, elle persécuta ses partisans comme ses ennemis. Henri YIII dressa d'une main des échafeuds pour les catholiques^ de l'autre des bûchers pcmr les protestants qui refusaient de souscrire le symbole et d'approuver le gouvernement que la nouvelle J^lise recevait de lui.
Il y eut donc^ dès l'origine^ deuK réformes^ celle du prince et celle du peuple : l'une incertaine , servile^ plus attachée à des intérêts temporels qu'à des croyances , alarmée du mouvement qui l'avait fait nattre^ et s^efforçant d'emprunter au catholicisme tout ce qu'elle en pouvait retenir en s'en séparant ; l'autre spontanée , ardente ^ méprisant les considérations mondaines ^ acceptant les con* séquence de ses principes y vraie révolution mo* raie enfin , entreprise au nom et avec la passion de la foi.
Unies quelque temps ^ sous la reine Marie par des souffrances^ et à l'avènement d'Elisabeth par
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des joi^ communes y les deux réformes ne {>ou« vaient tarder à se diviser et à se combattre. Or telle était leur situation que l'ordre politique se trouvait nécessairement engagé dans leurs débats. En sa séparant du chef indépendant de l'Oise universelle , TËglise anglicane avait perdu toute force propre ; et ne tenait plus ses droits ni son pouvoir que du pouvoir et des droits du souverain de l'Ëtat. Elle était donc vouée à la cause du des-potisme civil , et* contrainte d'en professer les maximes pour légitimer son origine , d'en servir les intérêts pour sauver les siens. De leur côté, les non-conformistes , en attaquant leurs adversaires religieux , se voyaient forcés d'attaquer aussi le souverain temporel, et pour accomplir la réforme de l'Église , de réclamer les libertés du citoyen. Le roi avait succédé au pape ; le clergé anglican, héritier du clergé catholique , n'agissait plus qu'au nom du roi : partout, dans un dogme, une cérémonie , une prière, l'érection d'un autel, la forme d'un surplis , le pouvoir royal était com»promis comme celui des évoques , et le gouvernement en question comme la discipline et la foi.
Dans cette périlleuse nécessité d'une double lutte contre le.printce et l'Église, d'une réforme siniultanée de la religion et de l'Élat , les ncm-
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conformistes hcsilèrent d'abord.. Le papisme et tout ce qui lui ressemblait était décrié et illégitime à leurs yeux ; l'autorité royale , même despotique j ne Tétait point encore. Henri YIII avait commencé la réforme ; Elisabeth l'avait sauvée. Les puritains les plus hardis balançaient à mesurer les droits 7 à poser les limites d'un pouvoir auquel ils devaient tant; et si quelques uns disaient un pas vers ce sanctuaire, la nation étonnée leur en savait gré, mais ne les suivait point.
Cependant il y avait nécessité : il fallait que la réforme reculât ou qu'elle portât la main sur le gouvernement, car lui seul faisait obstacle à ses progrès. Peu à peu les esprits s'aguerrirent; l'énergie des consciences amena l'audace des idées et dos desseins : les croyances religieuses avaient besoin des droits politiques ; on commença de rechercher ' pourquoi on n'en jouissait pas, qui les usurpait, à quel titre , ce qu'il y avait à faire pour les ressaisir. Tel citoyen obscur qui naguère , au seul nom d'Elisabeth, s'humiliait avec respect, et n'eût peut-être jamais levé vers le trône de plus hardis regards st dans la tyrannie des évoques il n'eût pas rencontré celle de la reine, les interrogea fièrement l'une et l'autre sur leurs prétentions quand îl y fut contraint pour défendre sa foi. Ce
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fut surtout parmi les simples gentilshommes^ les francs- tenanciers, les bourgeois, le peuple, que se répandit ce besoin d'examen et de résistance en matière de gouvernement comme de dogme , car c'était là que la réforme religieuse fermentait et voulait avancer. Moins préoccupées de leurs croyances , la cour et une partie de la moyenne noblesse s'étaient contentées des innovations de Henri VIII ou de ses successeurs, et soutenaient TÊglise anglicane par conviction, par indifférence,
par calcul, par loyauté. Plus étrangères aux intérêts et en même temps plus exposées aux coups du pouvoir , les communes anglaises changèrent dès lors , dans leurs relations avec la royauté , d'attitude et de pensées. De jour en jour leur timidité disparut , leur ambition s'éleva. Les regards du bourgeois , du franc - tenancier , du paysan même , se portèrent bien au-dessus de sa condition. Il était chrétien; il sondait hardiment dans sa maison , avec ses amis , les mystères de la puissance divine : quelle puissance terrestre était si haute qu'il dût s'abstenir d'examiner ses actes ? Il lisait dans les livres saints les lois de Dieu ; pour leur obéir, il était forcé de résister à d'autres lois; il fallait bien qu'il reconnût où celles-ci devaient s'arrêter. Qui recherche la borne
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des droits d'un maître recherchera bientôt leur origine : la nature du pouvoir royal , de tous les pouvoirs^ leurs anciennes limites , leurs récentes usurpations, les conditions et les sources de leur légitimité devinrent, dans toute T Angleterre , un sujet d'examen et d'entretiens : examen d'abord modeste et entrepris par nécessité plutôt que par goût ; entretiens longtemps secrets et que , même en s'y livrant, les citoyens n'osaient pousser bien loin, mais qui affranchissaient les esprits et leur inspiraient des hardiesses jusque-là inconnues. Elisabeth , populaire et respectée , ressentit ellemême les effets de cette disposition naissante (*) , et la repoussa rudement , attentive pourtant à ne point braver le péril. Ce fut bien pis sous Jacques I". Faible et méprisé , il voulait qu'on le crût despote ; l'étalage dogmatique de ses impuissantes prétentions provoqua de nouvelles hardiesses qu'il irrita sans les réprimer. La pensée des citoyens prit un libre essor ; rien ne lui en imposait plus ; le monarque était un objet de risée, ses favoris un sujet d'indignation. Sur le trône , à la cour , l'arrogance était sans force , môme sans éclat ; une corruption ignoble inspirait aux hommes
(•) Voyez les Éclaircissements et Pièces hiêtoriques pîaeës à la fin de ce volume, n. 1.