‹ Histoire de la révolution d'AngleterreChapitre 15 sur 150 · OPPOSITION DES REPUBLICAINS · texte numérisé non relu

OPPOSITION DES REPUBLICAINS

retirée, et il reçut Tordre de se rendre chez lui, dans le comté de Stafford, et de s'y tenir en repos*.

Cromwell ne s'était pas trompé quand il avait prévu que de ce côté viendraient, sinon ses plus graves périls, du moins ses plus incommodes embarras. Déjà, six mois auparavant, il s'était retrouvé en présence de l'indoinptable nlveleùr qui, dès les premiers jours de la République, lui avait fait une guerre si acharnée. Le 3 mai 1653, dès qu'il apprit que le Long Parlement était chassé, Lilbume écrivit à Cromwell, en termes respectueux, mais sans bassesse, pom* lui demander l'autorisation de rentrer en Angleterre ; c'était le Long Parlement qui l'avait banni ; il espérait de Cromwell, quoique jadis son ennemi, la réparation de l'injustice du Long Parlement. Ne recevant point de réponse, il rentra sans autorisation et publia, en arrivant à Londres, un pamphlet intitulé : « Réclamation d'un banni à S. E. le lord « général Cromwell. » Il fut aussitôt arrêté et emprisonné à Newgate. Mais il aimait bien mieux la prison que le bannissement, car de Newgate, grâce à son intrépide adresse et au dévouement de ses partisans, il pouvait, tous les jours, parler, écrire, agir, faire parler, écrire et agir pour lui. Cromwell, le conseil d'État, les tribunaux, le Parlement Barebone furent assaillis de ses pétitions et des pétitions de ses amis. Six d'entre eux, « au nom des jeunes gens et des apprentis de Londres, « Westminster, Southwark et autres lieux adjacents, »

1 Thurloe, State-Papers, t. I, p. 621^ 641*;— Carlyle, CrormreWs Letters and SpeecheSj t. IT, p. 234.

PROCÈS DE LILBrUNE 'joillkt-aoit 1653). 39

vinrent un jour en présenter une oonçue en termes violenta et presque menaçants ; le Parlement les fit venir à la barre : « Votre nom ? f> demanda Torateur au premier d'entre eux;-- a Nos noms sont au bas de notre « pétition;^Save^vous qui a fait cette pétition ?— Nos « camarades ne nous ont pas envoyés id pour répondre à a aucune d^nande, mais pour demander une réponse.» Le Parlement déclara la pétition séditieuse^ fit mettre eu prison les pétitionnaires^ et ordonna que Lilbume serait retenu à Newgate. Mais on ne parvint ni à le faire taire, ni à le faire oublier. Lassé lui-même de cette lutte incessante et bruyante, Cromwell se décida à lui faire faire son procès : « Jean Libre (Freebom John), n écrivait Tun de ses affldés, « a été renvoyé aux assises d'Oldd Bailey, et je crois qu'il sera bientôt pendu. » On prit, pour assurer sa condamnation, toutes les précautions que peut inventer Thabileté, subtile ou effrontée, des serviteurs d'une tyrannie puissante. Le procès devait marcher rapidement ; il commençait au moment où les avocats les plus célèbres, qiii auraient pu prêter k Lilbume le secours de leurs conseils, quittaient Londres pour aller faire leur circuit dans les comtés. On refusa de donner au prévenu copie de Tacte d'accusation et de faire lire publiquement l'acte du Long Parlement qui l'avait banni, et sur lequel l'acte d'accusation était fondé. Pour animer contre lui les jurés, on publia les rapports des agents qui avaient dénoncé ses relations en Hollande avec les Cavaliers émigrés, entre autres avec le duc de Buckingham. Lilbiirne lutta, avec une énergie inépui-

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sable^ contre tous ces obstacles prémédités. Il réussit à se procurer^ a\ant leur départ^ le conseil et la signature de deux avocats de renom^ entre autres du savant presbytérien Maynard. n parvint à obliger la Cour à lui donner copie de Tacte d'accusation et à lui promettre lecture publique de l'acte de bannissement. Il opposait entêtement à entêtement^ argutie à argutie. Le procureur général Prideaux, qui siégeait très-irrégulièrement parmi ses juges^ se montrait acharné contre lui ; Lilburne l'interpella et le somma de descendre de son siège avec cette fougue de mépris et d'insulte qui trouble et affaiblit le pouvoir le plus arrogant. Et quand la Ck>ur était inflexible^ quand les efforts de Lilburne n'en obtenaient pas cequ'illui demandait^ il s'écriait avec un désespoir plein de force et de foi : « Milord^ ne me refusez « pas ce qui est mon droit de naissance^ le bénéfice de ce la loi, ce que je réclame comme mon héritage. Si vous a me l'efusez, si, en face de ce grand auditoire de peuple^ « vous êtes assez injuste pour m'enlever mon droit, me « fermer forcément la bouche et m'empêcher de parler « pour ma vie, selon la loi, alors je crierai de toute ma a force, et j'en appellerai au peuple; et vraiment je crie « et j'en appelle à tout ce peuple qui m'entend, et qui a voit comment cette Cour m'enlève par la violence « mon droit de naissance, mon droit selon la loi, et ne a me permet pas de parler pour ma vie. »

L'assistance était passionnément émue; les parents et les amis de Lilburne, son vieux père, de braves soldats, jadis ses compagnons d'armes, une foule d'apprentis et

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de gens du pei^>le rentouraient, la plupart armés^ tous aussi irrités qu'iuquiets. Ils répandaient dans lasaUe et dans les rues de petits biUets portant : « Quoi donc? et Est-ce que Thonnète John Lilbume doit mourir? a Soixante mille personnes veulent savoir pourquoi. » — -« Samedi dernier^ » écrivait Beveming à Jean de WittS « il y avait^ à son procès^ au moins six mille « assistants qui ne l'auraient pas entendu condamner c( sans que quelques-uns d'entre eux n'y laissassent leur c< vie. » Les juges, au milieu de leur colère, laissaient percer leur inquiétude. Ils étaient pourtant bien gardés; Cromwell avait mis sur pied quatre régiments; des détachements parcouraient incessamment les rues ; deux compagnies stationnaient autour de la salle ; on fit venir des renforts. Le procès, à travers de nombreux incidents, dura du 13 juillet au 20 août 1653; au dernier moment, Lilbume s'adressa aux jurés : « L'acte du Parff lement en vertu duquel on me poursuit est un acte « inique, illégal, qui n'a nulle ombre de raison ni de < droit ; aux yeux de la loi, c'est un acte semblable à a celui de Pharaon ordonnant que tous les enfants mâles <c seront égorgés. Depuis qu'on a coupé la tête au roi, a on ne peut plus faire, selon la loi, un acte du Parlea ment. De même qu'ils ont voté ma mort, ils peuvent a voter la mort de mes douze honnêtes jurés. Pensez-y « bien : si je meurs lundi, le Parlement peut, mardi.

^ Le 5 septembre (26 aoûtv. s.) 1653;— Thurloe, State-Papers, t. I, p. 441.

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a passer une pareiUe sentence de bannissement ^ sous « peine de mort, contre chacun de tous douze^ et contre « vos femmes, et contre tos enfants, et contre ^os a parents, et contre tout le reste rfe la Cité, et puis « contre tout le comté de Middlesex, et puis contre « le comté de Hertford ; et bientôt il ne restera plus «f personne pour habiter l'Angleterre, personne qu'eux-

« mêmes. »

Peu importe à une foule émue Texagération des suppositions et des paroles : la sympathie populaire et le respect pour les anciennes lois du pays remportèrent sur les efforts de tous les chefs, militaires et civils, de la Révolution. Pour la seconde fois, le Jury acquitta LUhume. Trois jours après, par ordre du Parlement Barehone, le conseil d'État manda les jurés et les somma, avec menace, d'expliquer pourquoi ils avaient prononcé nn tel acquittement. Sept d'entre eux refusèrent formellement de répondre, disant qu'ils ne devaient compte de leur décision qu'à Dieu et à leur conscience. Quatre donnèrent quelques raisons de leur vote, mais en le maintenant et sans se séparer de leurs collègues. Contre cette fermeté de citoyens obscurs, ni Cromwell ni son Parlement n'osèrent rien de plus; on les laissa rentrer tranquillement chez eux. Mais Lilburne acquitté ne fut point mis en liberté ; le Parlement, après s'être fait rendre compte et du procès et de l'examen des jurés, fit donner au lieutenant de la Tour Tordre de le retenir en {)rison « nonobstant tout mandat d'habeas corpus ac~ « cordé, ou qui pourrait être accordé, soit par la

lUrTK corn DK JUSTICK (^•^^KMBR^: 1653). 43

«f conr du haut Banc, soit par toute antre Cour*. » Lilbume, qui s'était cm victorieux, succomba à cette rigueur : détenu d'abord à la Tour, puis dans l'tle de Jersey, il consentit enfin à vivre en paix pour vivre en liberté, et il mourut obscurément, quatre ans après, dans une petite ville du comté de Kent, laissant à son pays, un ferme exemple de résistance légale et une nouvelle défaite des lois. Convaincu, par cette épreuve, que le jury ferait subir des échecs à son pouvoir , au moment'même où il aurait le plus besoin de succf^, Cromv^rell résolut de s'en défaire comme il s'était défait du Long Parlement, mais avec moins de bruit ; il fit demander par ses affidés au petit Parlement qu'il avait fait, et, trois semaines avant d'être cliassé à son tour, ce Parlement lui donna le rétablissement de la juridiction exceptionnelle qui avait jugé d'abord le roi, puis lord Capell, puis les divers conspirateurs royalistes dont la République avait eu à se défendre. Le 21 novembre 1653, une haute Cour de justice fut instituée, composée de trente-quatre membres , parmi lesquels figurait encore Bradshaw, républicain trop sincère pour servir Cromwell dans ses conseils, mais révolutionnaire trop acharné pour se refuser à juger les ennemis de la Révolution. Et pour que rien ne manquât à la sûreté du Pro-

. * Le :262novpmbre 1G53 ; — Journah of the Home of commons, t. VII, p. 285, 294, 297. 298, 306, 309, 358;— State-TriaU, t. V, col. 407-460; — Études biographiques sur la révolution d'Angleterre, p. 187-192 ; — Thurloe, State-Papers, t. I, p. 367, 368, 369, 429, 435,442,449, 451,453.

14 CO.NULiTE DE CKOUWELL ESVEKS

lecteur, le parlement Barebone ordonna aussi que le statut sur les cas de trahisou serait revisé et adapté aux bescnns comme à la nature du nouveau gouvernement ' .

Ce n'était paa trop de précautions, car ainsi que Whitelocke l'avait prédit à Cromwell, dès que, sous te nom de Protectorat, le pouvoir monarcbique fut rétabli sur la tête d'un seul homme, ce fut contre lui que se dirigèrent tous les coups. Cavaliers et niveleurs, épiscopaux et anabaptistes, tous recommencèrent à conspirer, tantôt isolément, tantât de concert. Cromwell traitait trèsdiversement ces diverses sortes d'ennemis. Avec les sectaires républicains et mystiques, il restait toujours modéré et presque bienveillant, même en les frappant; il se contentait ou de le» révoquer, ou de les mettre quelque temps en prison, toujours prêt à leur rendre, sur la moindre marque de repentir ou dès que le péril s'éloignait, leur emploi ou leur liberté. Le Protectorat à peine proclamé, il sut que les colonels Overton, Okey, Aiured et Pride étaient engagés dans des menées hostiles; il se borna à les séparer de leurs régiments, les rappelant individuellement les uns d'Ecosse, les autres d'Irlande, et les retenant à Londres. Quand il avait affaire, dans ce parti, à des bommes inQuents mais sans emploi, à des prédicateurs fameus, à des rêveurs populaires, il les priait de venir le voir, maintenait entre

' Él'iileii biographiques sur In révolution d'Angleterre [Vie de Litbtinie;. p. 19-2 ;— Journal! of the Houae ofcommons, t. VU, p. 297,

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