CROMWELL FAIT LA PAIX AVEC
et publique, Cromwell substitua une voie détournée : il dit à Beveming et à Nieuport qu'il se contenterait d'un engagement secret de la province de Hollande, qu'il regardait comme assez puissante pour décider, à elle seule, d'une telle question. C'était tenter fortement l'intérêt et la passion du Pensionnaire de Hollande, Jean de Witt, et de ses amis qui gouvernaient cette province; Cromwell leur demandait d'exclure à jamais du gouvernement, dans leur patrie, le prince et le parti qu'ils en avaient naguère renversés. Firent-ils, pour repousser cette prétention, des efforts parfaitement sérieux et sincères? Toutes les pièces de la négociation, confidentielles ou publiques, semblent l'attester. Quoi qu'il en soit, l'exigence de Cromwell fut connue; la plupart des Provinces-Unies et même quelques villes de la province de Hollande protestèrent; Cromwell insista péremptoirement; il fallait choisir entre cette clause et la continuation de la guerre. Après une vive agitation, les États particuliers de Hollande , à quatorze voix contre cinq, se décidèrent à prendre l'engagement que Cromwell leur demandait; mais ils ordonnèrent à leurs envoyés à Londres de tenter encore, avant de remettre leur signature, un nouvel effort pour le faire écarter ou du moins modifier. Le traité public avait été signé le 5 avril 1654; la négociation se prolongea encore pendant deux mois; Cromwell se refusa à toute modification, et, le 3 juin seulement, l'article secret ayant enfin été ratifié, le traité de paix devint définitif, au milieu des plus bruyants témoignages de la satisfaction populaire.
LES PUOVINCES-UNIES ^avril-jiin 1654y. 09
Le roi de Danemark , les cantons suisses protestants, les villes hanséatiques et plusieurs des petits princes protestants du nord de rAUemagne y étaient compris*. •
Whitelocke, pendant ce temps, négociait en Suède le second des traités qui devaient placer TAngleteiTc à la tête de l'Europe protestante. De graves obstacles, peu prévus, s'opposaient au succès de sa mission. Ni la reine Christine, ni son (leuple ne partageaient les passions religieuses qui animaient la politique dont il était lorgane. Fermement et sincèrement i>rotestants, les Suédois étaient froids dans leura croyances et dans leui*s pratiques. Whitelocke, quoique peu sévère, s'étonna du relâchement des mœurs , de la tiédeur du culte , de l'inobservation presque complète, les dimanches, du repos religieux. Dès leur première conversation *, la reine lui parla légèrement de Tenthousiasme puritain de sa patrie : « Quelle religion, je vous prie, professez-vous en «Angleterre?» lui demanda-t-elle ; aie monde dit a que vous en avez beaucoup de diflérentes : des luthé-
* Monk, Étude hittoriqtie, p. 46 ; — Forster, Statesmen ofthe Commonœeàlih, t. V, p. 251;— Thurloe, State-Papers, t. I, p. 517, 519, 529, 530, 566, 570, 607, 612, 614, 621, 624, 643; t. II, p. 16, 20, 28- 30, 35, 37, 46-106, 211, 227, 245, 251, 257;— Le Clerc, Histoire des Provinceê-Unies, t. II, p. 391, 410, 432-450; — Ditmont, Corps diplomatique nniversêh t. VI, part. II, traité XVII ;— Godwin, Hist, of the Commonweaîth, t. IV, p. 45-52; — Bordeaux à Brieniie, 11 et 14 août, 22 septembre 1653; à Af. Servien^d décembre 1653 Archives des Affaires étrangères de France) . j
« Le 26 décembre 1653. *
70 AMBASSADE DE WHITELOOKE
a riens, des calvinistes, des indépendants, des auabap- « tistes, et plusieurs autres encore plus exaltés dont a nous ne savons pas les noms. » Quand ils commencèrent à s'entretenir d'alliances politiques % la reine se montra favorable à celle de la Suède et de TAngletérre avec TEspagne : a On objectera probablement la diffé* a rence de religion, » dit Whitelocke;— « ce ne serait « pas un obstacle à la solidité de Tunion^ » reprit la reine ; « les Hollandais et les Danois, qui sont protesa tants, s'unissent bien avec les Français, quoique paa pistes. Vous autres. Anglais, vous êtes des dissimulés « et des hypocrites. » Whitelocke se récria : a Je ne dis « pas votre général, ni vous-même, mais je crois qu'il a y a en Angleterre beaucoup de gens qui font profesa sion de plus de sainteté qu'ils n'en ont réellement, a espérant en tirer proût. s> L'ambassadeur de Crom^ well rencontrait souvent, dans la population suédoise, des préventions et des dispositions très-hostiles : on venait, la nuit, crier devant sa porte : « Hors d'ici ces chiens d'Anglais qui ont tué leur roi ! » On appelait le Parlement «une compagnie de savetiers et de tailleurs.» Whitelocke eut plusieurs fois à se garder contre des projets d'insulte et même d'assassinat. Quand il entra en conférence avec le vieux chancelier Oxenstiern *, a le grand homme sage du continent, » comine l'appe^ lait Cromwell, il eut affaire à des objections sérieuses et
* Le 30 décembre 1653.
^ Le 12 janvier 1654.
EN SUEDE .OBCEMBKK 1653~JUiN 1654 . 71
difticiles à réfuter : «Je voudrais savoir^ » lui dit Oxenstiern^ « quelle peut être la stabilité de votre République « et de votre gouvernement^ et comment il s'est fait a que votre précédent Parlement, qui avait été appelé <» par le feu roi, ait été dissous, et que vous en ayes a établi un autre qui probablement, dit-on, sera bientôt a dissous à son tour. Quel bon et solide fondement a pourra avoir notre traitée Tenea&-vou8 le gouverne* « ment royal pour illégitime, que vous l'ayez aboli ? » Whitelocke défendait et expliquait de son mieux des faits qu'il n'approuvait guère lui-même; mais il réussissait mal à convaincre le chancelier, réservé et lent par tempérament comme par prudence, et qui traînait la négociation en longueur, voulant voir ce qui arriverait entre l'Angleterre et les Provinces-Unies, et si elles feraient la guerre ou la paix. L'inquiétude de Wiiita» locke redoubla quand il découvrit qu'Oxenstiern avait, au fond da l'âme, a un peu de jalousie du Protecteur, « qui avait fait de plus grandes choses que lui, et qui u s'était élevé à ce haut rang que le chancelier avilit « rêvé pour lui-même quand la reine était jeune, mais 0 auquel il n'avait pu atteindre. » Whitelocke rendit compte à la reine des objections qu'élevait Oxenstiern et des craintes qu'elles lui inspiraient ; elle approuva fort ses réponses, disant que a s'ils ne parvenaient pas à « s'entendre, c'était à elle qu'en définitive toutes choses « reviendraient, et qu'il la trouverait toujours guidée c par l'honneur et la raison. » Mais au moment où Christine donnait à Whitelocke cette assurance, elle
72 AMBASSADE DE WHITELUCKE
rapprocha de lui sa chaise et lui dit M « Je \oii$ sura prendrai hien par une chose que je veux vous corn- « muniquer^ mais sous le sceau du secret. » — c< J'ai été^ tf Madame^ trop avant dans les affaires d'Angleterre a pour être surpris des confidences d'une Jeune dame; a quelle que soit la communication que Votre Majesté « juge à propos de me faire en m'ordonnant le secret, c( je lui obéirai fidèlement. » — « Voici ce que c'est, « Monsieur : j'ai résolu de quitter la couronne de Suède « et de me retirer dans la vie privée, bien plus agréable (( pour moi que les embarras et les soucis attachés au a gouvernement de mon royaume. Que pensez-vous de « cette résolution '?»
Rien ne pouvait troubler plus vivement Whitelocke, car c'était dans la reine Christine elle-même que toute son espérance était placée. Croniwell le lui avait dit au moment de son départ, et depuis sou arrivée en Suède, tout avait confirmé le jugement du Protecteur. Sa mission ne serait plus qu'un échec ridicule s'il n'était venu que pour recevoir la confidence et pour assister au spectacle de l'abdication de cette princesse qui pouvait seule faire son succès. 11 fit, pour la détourner de son dessein, de vains efforts, et se retira très-inquiet de l'entrevue qui lui avait valu l'honneur d'un tel secret.
Whitelocke ne comptait pas assez sur l'empire que le
1 Le 21 janvier 1654.
* Whitelocke, A Journal of the Swedish Embassy, in 1653 and 1654; t. I, p. 274-276, 297, 205 , 215, 451, 504, 319-323, 375, 361 ; t. II, p. 389.
E\ SUEDE iDicEMBRE 1653— JUIN 1654). 73
génie et la fortune merveilleuse d'un grand homme devaient exercer sur l'imagination d'une femme étrange elle-même et supérieure^ et qui mettait son plaisir et sa gloire à se conduire selon les fantaisies de sa pensée^ non selon les règles de la raison et de son rang. Dans la première audience particulière qu'elle lui donna : « Votre c< général^ » lui dit-elle^ « est un des plus galants c< honunes du monde; il a fait de plus grandes choses a qu'aucun homme au monde ; le prince de Condé est c( près de lui^ mais au-dessous de lui. J'honore et je a respecte votre général autant que nul homme vivant; c< et, je vous en prie, qu'il le sache de ma pari. » Quelques jours après, elle interrogea curieusement Whitelocke sur la famille de Cromwell, sa femme, ses enfants : « L'histoire de votre général a quelque ressemblance « avec celle de mon ancêtre Gustave I", qui, simple « gentilhomme d'une noble famille, s'éleva au rang de « maréchal de Suède en délivrant sa patrie de l'oppresc( sion où la tenait le roi de Danemark, et, en récom- « pense, il fut élu roi de Suède. Je crois qu'au bout du « compte, votre général sera roi d'Angleterre.»— «Par- « don. Madame, cela ne se peut pas; l'Angleterre a a résolu de vivre en république, et mon général, qui a commande toutes les forces de son pays, sur terre et « sur mer, a bien assez de pouvoir pour s'en contenter.» — « Résolvez ce que vous voudrez ; je crois que votre « général a résolu d'être roi. » Elle reçut, avant Wliitelocke, la nouvelle de l'établissement du Protectorat, et dès qu'elle le vit : « Avez-vous vos lettres de Londres? »
74 AMBASSADE DE WHITELOCKK
— « Pas encore. Madame; mais j'ai lieu de croire que la « nouvelle est vraie, et j'attends impatiemment ce qu'en « pense V. M. b— a Par Dieu, j'ai, pour votre général et « pour vous, le même respect qu'auparavant^ et plus « encore ; j'aime mieux avoir affaire à un seul qu'à plu- « sieurs. )> Ce n'était pas Cromwell seul, mais aussi toute la révolution d'Angleterre qui avait fortement frappé l'imagination de Christine ; elle se plaisait à la juger et à en parler avec l'indépendance d'un philosophe; elle exprima à Wbitelocke une grande admiration pour Milton, pour la force de son raisonnement comme pour la beauté de son langage. Un jour, au milieu d'un bal, elle invita Wbitelocke à danser avec ^Ue; il s'en excusa vivement; il était boiteux : a Madame, j'ai €i peur, en dansant avec vous, de faire honte à V. M, « comme à moi-même. » — « Je veux voir si vous sa- « vez danser. » — « J'assure V. M. que je ne suis pag « digne de la tenir par la main. »— a Je vous tiei^s pour « très-digne de cela, et j'ai fait choix de vous pour dan- « ser avec moi, »— « Je tiens trop de compte du jug^ « ment de V. M, pour ne pas Igi obéir; je voudrais me a rappeler, en fait de danse, ce que je savais dans ma a jeunesse. » 11 dansa, en effet, avec la reine, et comme il la ramenait a son fauteuil : « Par pieu, » lui clit-elle, a ces Hollandais sont de grands menteurs. » —« Et pouru quoi donc. Madame, les Hollandais vous reviennenta il3 à l'asprit dans cette occasion? »—« Je vpus le dirai; « lep Hollandais m'ont dit, il y a longtemps, que toute « la noblesse d'Angleterre était du parti du roi, et qu'il
EN SUÈDK {uKcuuuHk ld53— juin 1654). 70
« n'y avait, dans le parti du Parlement, que des ouvriers, « pas un gentilbonune ; j'ai voulu vous tâter et vous c( faire honte si vous ne saviez pas danser; mais je vois « que vous êtes un gentilhomme et que vous avesi; été a élevé en gentilhomme : c'est pourquoi je dis que 1^ c( Hollandais sont de grands menteurs \ »
Les dispositions personnelles de la reine surmontèrent les hésitations de son chancelier : après avoir habilement imposé à Whitelocke quelques concessions utiles ou flatteuses pour son peuple, elle mit son amour-propre à faire, avant de descendre du trône, acte de puissance au profit du grand bommequ'elleadmirait.Le!28avril 1654, Whitelocke signa, avec Oxenstiern, entre l'Angleterre et la Suède, un traité d'amitié et d'alUance où se trouvaient les articles essentiels de ses propositions. Un mois après, le 30 mai, Christine abdiqua solennellement devant la Diète réunie à Upsal; et le lendemain 3i mai, Whitelocke s'embarqua à Stockliolm pour retourner en Angleterre, où il arriva le 30 juin, rapportant à Crom** v^ell un succès important pour sa politique et des récits faits pour charmer son orgueil '.
Un traité spécial avec le roi de Danemark ^ qui assura
*■ Whitelocke, A JourruU of thê Swediêh Emhaaty, i. I, p. ^1, 294-995, 324, 432; t. II, p. 155.
s Whitelocke, A Journal of the Sioedish Embatty, t. I, p. 269, 265, 299, 301, 311-314, 319-323, 381-384, 395, 416,423, 429-431,461, 486-489, 492,493-499, 519, 524 ; t. II, p. 9, 23, 26, 57-60, 61, 64. 100- 113, 386, 401, 412.
' Il ne fut définitivement signé que le 14 septembre 1654 ; Dûment, Corps diplomatique universel, t. V, part. II, o. 80, 92.
76 ATTITUDE DE CKOMWELL
ail commerce anglais^ |K)ur le passage du Sund^ les * avantages dont^ jusque-là^ les Hollandais avaient seuls joui^ et l'envoi d'une légation permanente dans les cantons suisses pouf y entretenir une influence assidue S complétèrent l'œuvre de la politique protestante de Cromwell. De ce côté son but était atteint; il était entré en rapport intime a\ec tous les États protestants de l'Europe, combinant habilement les intérêts avec les croyances, et se donnant les faibles pour clients et les forts pour alliés.
On disait en France qu'il méditait, dan§ l'intérêt du protestaatisme, un plus vaste et plus difficile dessein : « Le Protecteur se propose, » écrivait au cardinal Mazarih un de ses affidés, « de faire assembler un concile de « toutes les communions protestantes, pour les réunir « en un corps par la confession commune d'une « même foi*. » Quelques faits particuliers indiquent que cette idée lavait en effet préoccupé. C'était un de ces génies puissants et féconds en qui les grands desseins et les grandes tentations naissent en foule ; mais il appli-
* \ SLU ghsin j theProtector aie of Oliver Cromwell and the state of Ev/rope dtmng the early part ofthereign of Louis the XIV, iïlv^trated in a séries of lettê/'s hetween D' John Pellj résident ambassador with the Swiss Cantons, and sir Samuel M orland, sir W.Lockharty M. Secret, Thurloe, etc., 2 vol. in-8o. Londres, 1838.
* Avis à Mgr. le Cardinal sur le dessein Hu Protecteur d'Angleterre de réunir en une toutes les communions protestantes, avec le moyen de le prévenir et de Ven empêcher (21 juillet 1654), signé La Milletière. {Archives des Affaires étrangères de France) {Documents historiques,
no VI),