‹ Histoire de la révolution d'AngleterreChapitre 5 sur 150 · ÉTAT DES ESPRITS APRÈS · texte numérisé non relu

ÉTAT DES ESPRITS APRÈS

serraient^ dans leur chute^ une juste considération^ et beaucoup d'honnêtes gens qui^ malgré leur entêtement dans des vues fausses^ avaient voulu le bien de leur pays et retrouvaient^ en rentrant dans leurs foyers^ de l'estime et de la sympathie. Ils n'avaient plus de pouvoir à exercer ni à défendre; on en était plus disposé à les écouter; ils ne tentaient rien contre leur vainqueur; mais ils parlaient librement de lui ^ de ses actions passées^ de ses desseins futurs. Qui Cromwell n'avait-il pas trompé? A qui n'avait-il pas dit le contraire de ce qull disait ailleurs ? N'avaii-il pas fait lui-même tout ce qu^il reprochait au Parlement ? Qui pouvait croire à son désintéressement ou se fier à ses promesses ? Était-ce pour se courber sous Tépée d'un général que l'Angleterre avait brisé le sceptre d'un roi ? Ces propos^ partout répandus^ réveillaient d'anciens ressentiments^ provoquaient des méfiances importunes/ et M. de Bordeaux était bien informé lorsque^ quinze jours après le succès du coup d'État, il écrivait au comte de Brienne : a Le peu de satisfaction que le public témoigne d'être « gouverné par des officiers de guerre, et de se voir a privé de ses anciens privilèges par la suppression du « Parlement, joint à la diversité des esprits et des reli- « gions dont est composée rarmée, donne, à ce qu'on <s dit, quelques inquiétudes au général, et lui fait « appréhender que son entreprise ne soit pas de durée « et du succès qu'il en attend '. »

* Le 15 mai 1653 {Archives des Affaires étrangères de Franc e\

L'EXPULSION bu LONG PARLEMENT. 5

Cromwell n'avait cependant pas perdu un moment pour faire agréer au publie son coup d'État ; dès le surlendemain S parut^ au nom du général et du conseil des officiers^ une déclaration qui en expliquait les motifs en rappelant les fautes du Parlement^ les dan* gers de la République et les vains efforts de Tarmée pour prévenir une rupture. Peu de jours après^ une seconde déclaration^ émanée des mêmes autorités^ flt^ vers le même but^ un nouvel effort. Mais ces documents^ froids et embarrassés, produisaient peu d'effet, n fallait sortir de cette situation précaire et donner , à un pouvoir encore sans forme et sans nom^ quelque sanction, réelle ou apparente, du pays. Cromwell fit appeler sir John Carew et le major. Salloway , fermes républicains avec qui il était resté en bons rapports : a Le fardeau dont je a me suis chargé en faisant ce que j'ai fait est trop lourd « pour moi, » leur dit-il, « je ne puis songer aux consé- «t quences sans trembler; délivrez-moi, je vous en a conjure, des tentations auxquelles je vais être exposé ; « allez trouver le grand juge Saint-John, M. Selden, « tous ces habiles gens, et engagez-les à dresser a quelque plan de gouvernement qui retire l'autorité a de mes mains. »— « Vous avez, monsieur, » lui dit SaUoway, « un sûr moyen de vous délivrer de ces a tentations, c'est de ne pas vous y croire exposé ; de- « meurez bien persuadé qu'aujourd'hui comme aupa-

1 Le 22 avril 1653.

0 CONVOCATION Dl'

« ravant Tautorité de la nation réside dans les honnêtes « gens d'Angleterre*.

Cromwell réunit àWhitehall les principaux entre ceul des honnêtes gens^ militaires et ciTils^qui se ttouraierit près de lui ; et dans cette réunion^ à laquelle Carew et Salloway assistaient^ on résolut d'appeler^ de toutes les parties de la République, un certain nombre d'hommes pieux et fidèles, à qui serait remis le pouvoir suprême^ Mais comme il fallait du temps pour leur désignation et leur arrivée^ un conseil d'État fut, en attendant^ chat'gô des soins du gouvernement. Les avis différèrent sûr le nombre de ses membres ; Lambert et les plus mondains des assistants n'en voulaient que dix, pour que les affaires marchassent plus vite; Harrison en demanda soixante et dix, par analogie avec le sanhédrin juif; le colonel Okey et d'autres saints insistèrent sur le nombre treize, image du Christ et de ses douze apôtres. Leur avis prévalut, et, le 29 avril, un conseil d'État de treize membres^ huit militaires et quatre civils^ fut installé à Whitehallsous la présidence de Cromwell qui l'annonça le lendemain au public par une déclaration en son propre nom et signée de lui seul ; circonstance qui fut remisirquée, dès lors, comme un indice de ses desseins*.

* Parliament. Hist., t. ÎX, p. 137;— Carlyle, CromicélVs Létt&rs, t. II, p. 183 ;— Godwin, Hist. oftheCommonwealthi t. III^ p. 520 ; — Forster, Statesmen of the Commonwealth, t. V, p. 133; — Ludlow, Mémoires, t. II, p. 211.

2 Parliam, Hist,, t. XX, p. 151 ; — Carlyle, CromwelVsLetters, t. II, p. 183; — Cromwelliana , p. 122; — Thurloe, State-Papers, f. I,

PARLEMENT BAHEBONE (6 juin 1653.. 7

On dit que^ malgré la mémoire si fraîche des affronts qu'on lui atait naguère fait subir à Westminster^ sir Henri Vane^ dans sa retraite du comté de Lincoln, reçut de ce nouTcau conseil d'État une inyitation à en faire partie; à quoi il répondit que « sans nul doute c'était le Ci règne des Saints qui commençait, mais qu'il était^ a quant à lui, décidé à attendre le paradis pour en H prendre sa part^ »

On se mit pourtant à l'œuvre pour chercher ces dépositaires inconnus auxquels la soureraineté en suspens devait être déférée. On voulait des hommes qui ne se fussent point mis eu avant eux-mêmes comme candidats, qui ne sortissent point froissés et meurtris des luttes de l'élection populaire , qui ne tinssent leur mission que de la sainteté de leur vie, attestée, par l'assentiment des vrais chrétiens, au pouvoir chargé de les désigner. Les prédicateurs en crédit dans les comtés rassemblèrent leui^ congrégations pour prendre leur avis sur ces difficiles choix. Cromwell et ses officiers tinrent de fréquentes réunions, soit pour invoquer les lumières et les bénédictions d'en haut, soit pour examiner les noms et les renseignements qui leur étaient transmis. Les mécontents de toute sorte, royalistes ou parlementaires, se répandaient en propos de déri«on et d'insulte sur ces procédés des nouveaux

p. 240, 295 ; — Whitelocke , p. 555;— Godwin, Hist. of the Commonwealth, t. III, p. 514, 520 ; — Forster, Statesmen of the Cornmonwealth, t. V, p. 128.

1 Thurloe, State-Papers, t. I, p. 265.

g CUNVCXÎATION DL'

maîtres de rAnglelerre ; Cromwell, disaient-jls, se prétendait en communication directe avec le Saint-Esprit, et donnait ses volontés pour des ordres que lui dictait Dieu même. Hais la moquerie est une arme vaine contre l'enthousiasme et la discipline ; ni les sectaires ni les soldats de Cromwell n'en étaient émus, et il poursuivait son œuvre, sans se soucier de telles attaques^ prêt à s'en moquer lui-même dans l'occasion : « Les bruits qu'on « fait courir du général ne sont pas vrais^ » écrivait Bordeaux à M. de Brienne'; « il affecte bien une grande « piété, mais pas une communication particulière avec « le Saint-Esprit, et il n'est pas si faible que de se laisser a prendre par des flatteries. Je sais que l'ambassadeur o de Portugal lui en ajant fait sur ce cbangemetit, il en a fit raillerie. » Après un mois d'informations et de méditations, Cromwell et son conseil aboutirent à la désignation de cent trente-neuf personnes, cent vingtdeux pour l'Angleterre, six pour le pays de Galles, cinq pour l'Ecosse et six pour Hrlande. Tous ces noms avaient été discutés avec soin ; plusieurs, celui de Fairfax entre autres, proposés d'abord, furent écartés; quelques-uns, qui avaient été inexactement écrits, sont rectifiés sur la liste, de la main même de Crorawell, Quelques soldats mécontents, et se croyant le droit d'intervenir dans cette opération aussi bien que leurs officiers, réclamèrent par une pétition contre certains choix. Cromwell n'en tint nul compte, et, le 6 juin 1633, lorsqu'il eut bien arrêté

PARLEMENT BAREBONE (6 juin 1653). 9

sa liste^ il adressa^ seul et en son propre nom, aux cent trente-neuf personnes qu'elle contenait, des lettres de convocation ainsi conçues : a A raison de la dissolution a du dernier Parlement, il est devenu nécessaire de « pourvoir à la paix, à la sûreté et au bon gouvernement cf de cette République ; en conséquence, diverses pera sonnes craignant Dieu, et d'une fidélité et d'une « honnêteté reconnues, ont été nommées par moi, de « ravis de mon conseil d'officiers, pour que la charge de c( ces grandes afl'aires leur fût confiée. Ayant pleine c( assurance de votre amour et de votre courage pour le « Seigneur notre Dieu et pour le service de sa cause « et du bon peuple de cette République , moi, Olivier « Cromwell, capitaine général et commandant en chef a de toutes les armées et forces levées et à lever <( dans cette République, je vous somme et requiers, « attendu que vous êtes l'une des personnes ainsi noma mées, d'être et comparaître en personne, le 4 juillet c( prochain, à la salle connue sous le nom de Chambre a du conseil, à Whitehall, dans la cité de Westminster, « pour y prendre la charge à laquelle vous êtes appelé,

« et y siéger comme membre pour le comté de Et

« n'ayez pas à y manquer*.»

Cette satisfaction une fois donnée aux scrupules

* CsLilyle, Cromwell' 8 LeUers,i.lî, p. 163; — Parliam. Hist., t. XX, p. 151 ;— Thurloe, State-Papers, p. 256, 274, 289, 306; —Archives des affaires étrangères de France ; — Joumals of the House of commons, t. VII, p. 282;— Whitelocke, p. 557; — Heath, A hrief Chronicje, etc., p. 639; — Godwin, Hist. of the Commonwealth, t. III, p. 521-524.

10 (lOUVEKNEMENT DE

constitutionnels qui l'entouraient^ et en attendant Tarrivée de cet étrange Parlement^ Cromwell, par Tentremise tantôt du conseil d'État^ tantôt du conseil général des officiers^ prit en main le gouvernement tout entier. On ordonna la continuation des taxes votées par le Parlement expulsé, pour le service de Varmée et de la flotte ^ Oïl destitua quatre juges dont on se méfiait, et on en nomma deux autres pour le pays de Galles*. « Le général a envoyé le maître des cérémonies à « tous les- ministres étrangers, » écrivait Bordeaux à M. de Brienne, «pour les assurer que ce changece ment n'altérera point Fintelligence et Tamitié qui « peut être entre leurs maîtres et cet État, et que, dans a peu de jours, nous saurions avec qui traiter*. » Le conseil d'Etat chargea en effet cinq de ses membres de reprendre, avec les ministres de France et de Portugal, les négociations commencées. Des envoyés arrivèrent de la part des États généraux de Hollande et du grand-duc de Toscane ; ils furent reçus sans délai*. Ni les relations diplomatiques ni les affaires intérieures n'éprouvèrent d'interruption. « Notre grand changement de cent « cinquante ou deux cents gouverneurs à dix a été sans « bruit ou tristesse, » écrivait au cardinal Mazarin un

i Le 9 juin 1653.

s Les 18 et 39 juin 1653.

3 Bordeaux à Èrienhe (l" mai 1653) {Archives des Affaires étrangères de France).

* Thurloe, State-Papers, t. I, p. 239 ; — Godwin, Hist. oftheCommonwealth, t. III, p. 525-528.

CROMW KLL ,JLix-Ji:iLLKr 165.%. Il

négociant de Londres^ nommé Morrell^ atec qui il entttfienait une correspondance particulière : « voyant que « les alitrea en quatre années n'ont rien fait pour le bien n du peuple^ par mer ni par terre^ nous espérons mieux (( de dix que de deux cents; plus de secret^ plus de a promptitude; moins de discours^ plus d'effets^ sans K manger quatre antiées en harangues ^ »

En même temps qu'il pi^enait ainsi possession des affaires publiques^ Cromwell veillait à la sécurité des intérêts privés^ des siens propres comme de ceux d'au* trui. Des désordres, auxquels les passions politiques n'étaient pas étrangères^ éclatèrent dans le comté de Cambridge, à Toccasioii d'un grand dessèchement de marais entrepris par une compagnie dont il était l'un des principaux fondateurs ; il écrivit sur-le-champ à l'agent de la compagnie : « J'apprends que quelques mauc< \ais sujets ont commis de grands désordres dans le « comté de Cambridge, aux environs de Swaffham et de a Botsham, renversant les travaux commencés, et me- « naçant les ouvriers qui y sont em|)loyés. Envoyez sur c< les lieux im de mes escadi*ons, avec un capitaine qui « exhorte le peuple à se tenir tranquille, en lui faisant « bien savoir que, si quelques excès sont Commis, on « ne les souffrira pas, et que, si quelque tort est fait c< aux entrepreneurs, satisfaction leur sera donnée selon a le droit, et justice sera faite. » 11 fit prendre en effet, par le conseil d'État, les mesures nécessaires pour assu-

1 Le 12 mai 1653 ^Archives des Affaires étrangères de France),

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