ENVERS LES LETTRES
dans des sentiments peu favorables au gouvernement de Cromwell. Des soldats^ qui venaient assister à ces dé- !)ats, furent plus d'une fois tentés d'y mettre fin violemment; mais le nom et le langage modéré de Harrington les arrêtèrent. Cromwell surveillait cette coterie philosophique sans la poursuivre : informé que Harrington était sur le point de publier son utopie républicaine, VOceana, il fit saisir chez Fimprimeur le manuscrit (ju'on apporta à Wliiteliall. Après de vaines démarches pour se le faire rendre, Harrington désolé imagina de s'adresser à la fille favorite du Protecteur, lady Claypole, ({u'on savait bienveillante pour les lettrés et les proscrits. Comme il était dans son antichambre, attendant qu'elle le reçût, des femmes de lady Claypole \inrent à traverser la pièce, suivies de sa petite fille, enfant de trois ans. Harrington arrêta lenfant, et il l'entretenait d'une façon si amusante qu'elle restait immobile à l'écouter quand par hasard lady Claypole entra : « Ma- « dame, dit le philosophe en déposant devant elle l'en- « faut qu'il avait prise dans ses bras, il est heureux que « vous arriviez, car j'aurais certainement volé cette « charmante petite fille.— Volé ma fille? Et pourquoi? 0 — Elle est faite assurément, Madame, pour de plus « brillantes conquêtes; mais, je l'avouerai, c'est la ven- « geancc, et non l'amour, qui me poussait à commettre « ce vol.— Quel mal vous ai-je donc fait. Monsieur, pour w que vous vouliez me voler ma fille?— Aucun, Ma- « dame ; mais je voulais vous obliger à obtenir de votre « père qu'il me fît justice, en me rendant mon enfant
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a qu'il m'a pris ; » et il expliqua à lady Claypoie le sujet de sa plainte : « Je vous promets de parler pour vous i( à mon père, lui dit-elle, pourvu que votre ouvrage a ne contienne rien de nuisible à son gouvernement;— c( C'est une sorte de roman politique. Madame, si éloia gné de toute trahison, que je vous prie de vouloir « bien dire à milord Protecteur, votre père, que mon « dessein est de le lui dédier, et qu'un des premiers « exemplaires sera pour vous. » Lady Claypoie obtint la restitution du manuscrit à Harrington qui le dédia en effet au Protecteur : « Ce gentilhomme voudrait bien a me pousser hors du pouvoir, » dit Cromwell ; « mais « un petit coup d'une feuille de papier ne fera pas tom- « ber de mes mains ce que j'ai acquis par mon épée. Je a n'approuve pas plus qu'aucun de ces messieurs le « gouvernement d'un seul; mais j'ai été forcé de me « charger de l'office de grand constable pour rétablir a la paix entre tous les partis de la nation, car ils ne a pouvaient s'accorder pour aucune forme de gouvera nement, et ils ne savaient que se détruire les uns les « autres ^ »
Peu de despotes se sont à ce point contenus dans les limites de la nécessité pratique, et ont laissé à l'esprit humain de tels espaces de liberté.
1 Todd, Life ofMilton (Lond., 1809);— Mitford, Life ofMilton,en tête de l'édition de ses œuvres (Londres, 1851), t. I, p. xciv; — Milton, Epistolœ familiares^ t.V, p.406; — Harrington' s Works (in-4o, Lond., 1771), dans la Vie placée en tête du volume^ p. xvi ; — Bio- Qraphia Britannica^ art. Harrington ;— G odwin, Hist.-ofthe Corn" monwealth, t. IV, p. 30, 219.