DES VAUDOIS DE PIÉMONT
de la controverse et de la ji^erre, les vallées vaudoises ressentirent Tatteinte de cet ébranlement général; la polémique théologi(|iie y devint plus fréquente, la prédication contre l'Église romaine plus violente. Les pasteurs vaudois, connus sous le nom de Barbas, terme de déférence filiale, étaient divisés en deux classes : les uns sédentaires et attachés aux paroisses, les autres mobiles et voyageurs, véritables missionnaires qui allaient semer et recueillir dans les diverses contrées de l'Europe, en Itîdie, en France, en Allemagne, vers le midi jusqu'au fond de la Calabre et vers Test jusqu'aux bouches du Danube, les doctrines évangélicpies. A la fin du XVI" et au commencement du xvu* siècle, ceux-là raf)portaient dans leur patrie le mouvement qu'ils trouvaient partout : au sein des communes où les catholiques étaient mêlés aux Yaudois , les dissentiments religieux s'envenimèrent; le besoin de soutenir avec éclat et de répandre autour d'eux leur foi échautf'a le cœur de ces montagnards ; ils se |)ortèrent dans les vallées voisines, tantôt en passant, tantôt pour s'y établir, discutant et prêchant avec une ardeur obstinée, animés de ces deux puissants esprits dont les gouvernements libres et forts sont seuls en état de supporter l'explosion , l'esprit de résistance et l'esprit de propagande.
Dans le Piémont catholique, et pour la défense de la cause contraire, la même ardeur s'alluma; l'Eglise romarne, irritée et inquiète, engagea, contre les Yaudois^ ime guerre active. Elle avait pour elle le pouvoir légal
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et la passion publique^ le prince et le peuple. La Propagande de Rome entreprit la conversion^ et la cour, de Turin la soumission des Vaudois ; des docteurs et des prédicateurs catholiques parcoururent leurs montagnes; deux associations volontaires, Tune d'hommes, l'autre de femmes, se formèrent à Turin pour les seconder. Une grande dame de la cour, la marquise de Pianezza, belle, spirituelle, riche, i)assionnée, voua à cette œuvre pieuse son temps, sa fortune, son influence; son mari, dur et vaillant officier, se chargeait d'exécuter les désirs de sa femme, les ordres de son souverain, les préceptes de sa foi. La fille de Henri IV, Christine de France, régente de Piémont, pendant la minorité de son fils Charles-Emmanuel 11, leur prêtait son appui. Les Vaudois ne manquaient pas, dans l'aristocratie piémontaise, de patrons bienveillants qui recommandaient au pouvoir une politique modérée et le respect de leurs anciennes libertés. Pendant quelques années, et presque jusi^u'au dernier moment, des édits alternatifs de tolérance et de rigueur attestèrent la lutte de ces deux influences. Mais l'esprit de tyrannie religieuse prévalait de plus en plus dans le gouvernement piémontais; et les Vaudois, par leurs imprudences ou leurs violences, lui fournissaient souvent des prétextes, quelquefois des motifs. Des jeunes gens, poursuivis pour insulte à des prêtres, se réfugièrent dans les lieux escarpés des montagnes, et y menèrent la vie de bandits, en révolte contre l'ordre et les lois. Dans quelques-unes des vallées, au Villar, à Bobi, à Angrogne, des couvents, naguère
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fondés, furent incendiés ; à Fénil^ le curé fut assassiné. La masse de la population vaudoise déplorait ces crimes^ et faisait de' sincères efforts pour les réprimer, pour s'en excuser^ pour s'accommoder aux exig:ences de son souverain; mais incessamment harcelée elle-même dans ses sentiments et dans ses droits, elle ne parvenait ni à se résigner, ni à se défendre, et lassait la timide bienveillance de ses pi*otecteui*s aristocratii|ues^ impuissants à prévenir ses fautes et à contenir ses ennemis. Le 25 janvier 1(555, Torage qui s'amassait depuis . long-temps éclata enfin sur les Vaudois : il leur fut enjoint d'évacuer dans trois jours, sous peine de la vie et de la confiscation de leurs biens, neuf des communes dans Ici^quelles ils étaient établis; on leur im|M)sait aussi la loi de vendre, dans un délai de vingt jours^ les terres qu*ils y possédaient et de se concentrer, eux et leurs propriétés, dans quatre commîmes, les seules où leur religion dut être désormais tolérée; dans ces communes mêmes, pour amener la conversion des protestants, la messe devait être célébrée chaque jour, et quiconque détournerait un protestant de se convertir serait puni de mort. Les Vaudois consternés réclamèrent, ^e disant prêts à accepter toutes les conditions qu'on leiu* imposerait, |)Oui'vu que leur liberté de conscience n'en fût pas atteinte; si Ton était résolu à la leur retirer, ils demandaient l'autorisation de sortir en masse des États du duc de Savoie. On eut l'air d'écouter leurs réclamations; ou négocia ; un jour d'audience fut assigné, à Turin, à leurs députés; mais ce jour-là même, 17 avril 1655, le mar-
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ilO PERSECUTION Eî ÎNSUKRECTÎOxN
qllis de Piaiiézzâ entra, avec uti coi-ps de th)ùpes cohsidéf able, dans les vallées vaildôises, pôttr faire exécuter par le force révactlàtiôn dès cothintitiès désigriées; quelques essais de résistance ameiièreiit tuie lùttè sanglante, et pendant huit jourâ tétte population fut livrée aiix violences de soldats fanatiques ou liceilcieiix, déchaînés contre des hérétiques vaincus. Le 24 avril en particulier fut, dans ce petit coin du inonde, un de ces jours de iftaSsacres et d'outrages â Fhumanité dont, après pliisiéiirs siècles , le récit fait encoi-e frémir de pitié et d'horreur. Je répugné à ëii retracer les hideux dékilà; maiis je préiids plaisir à reproduire Thônnêtë arrêt que rendit, quelqiies mois aptes, sur cet évérièiiient, un brave btficiei- françaié qui y avait assisté. Le régiment de Grancey, envoyé par Louis XIV en Italie àii secours du duc de Modène, avait été, à la demande des àùloritës pîémontaises, arrêté dans sa marche et tatritdnhé dans ce territoire, soii pour intimider lés Vàiidois^ soii pour prêter ati besoin main-forte à leurs oppresseui-s ; le capitaine du Petit-Bôtrrg, qtii le corilmâridait, ne voulut pas subir la moindre part de cette i^eèpotlsabilité , et, le ^ Éiotembte suivarit, à Pignerol, éîi pt'éèence flè deui officiers de^ ré^iifnènts de Sault êi d'Auvërgtie, il sigira une déclaration portant : « Je, seié prieur du Pètit-Bourg, premier fcapitainé dû régiWièiit (f de Gràrïcey et te cdrhrtiandarit, dyaint eu (À-dre tf aller i( \otiïât(^ fé fridrcfuis de Piàinîèzia et ptèhdrë ordres dé a liii, le inarqhis étàiîi à la tdùr.... faS êié ténioih de i( jtiti^tffs gràridës vrbîënces' et èxtrêtties cruautés
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i etércées par les soldats sur toute sorte d'âgée, de seXe Ht èi de condition^ que j'ai vu massacrer, pendre, brûler « et violer , et de plusieurs effroyables incendies.. 'l. « Quand on amenait des prisonniers au marquis de Piaff nezza, j'ai vu Tordre qu'il fallait tout tuer parce que « Son Altesse ne voulait poiht dé gens de la religion « dans toutes ses terres.... Tellement que je nie formel- 'k lement, et le proteste devant Dieu, que rien des « cruautés que dessus n'a été exécuté par mon ordre ; « au contraire, voyant que je n'y pouvais pas apporter « aucun remède, je fus contraint de me retirer et « d'abandonner la conduite du régiment, pour n'assister è à de si mauvaises actions ^ »
Croinwell n'avait pas attendu, pour prendre intérêt aux Vaudois, cette cruelle catastrophe : attentif à se tenir partout au courant des affaires des protestants, et à leur faire partout sentir sa bienveillance avec son pouvoir, il avait été informé des premières mesures prises contre eux paf le duc de Savoie, et Thurloe avait aussitôt écrit à John Pell, résident anglais en Suisse, pour lui donner ordre de faire engager sous main les Vaudois à ' s'adresser au Prolecteur, dont l'appui ne leur manquerait pas. Quand la nouvelle du massacre des vallées parvint en Angleterre, elle y produisit une explosion générale d'indignation et de sympathie ; on en écoutait, on en répétait, avec une curiosité irritée, le lamentable
' Léger, Histoire générale des Églises vaud^ises, part. II, p. ILSt — Muston, Histoire des Vaudou, t. II, p. 329-3.S1.
ili INTERVENTION DE CRiïMWELL
rédt; des relatioiis détaillées drcidaîent partout^ accouipagnées de petites graTures où les plus hideuses scènes de réréoenient étaient grossièrement retracées. Cromwell se fit Foi^ane et le chef de la passion publique; Milton fut mis sur-le-champ à rœuvre^ et le i5 mai 1655, le Protecteur écrivit, d'abord au duc de Savoie lui-même, puis à Louis XIV et au cardinal Mazarin, aux rois de Suède et de Danemark, aux États généraux des Provinces-Unies et aux Cantons suisses, enfin au prince de Transylvanie, George Ragotzki, pour réclamer en faveur desYaudois, soit la justice de leur propre souverain , soit la protection de tous les souverains protestants ou qui admettaient les protestants dans leurs États ^ Cromwell chargea le savant Samuel Morland, sous-secrétaire du conseil d'État, de porter à Louis XIV et au duc de Savoie, en qiiaUté d'envoyé extraordinaire , les lettres qui leur étaient adressées. 11 ordonna en même temps, dans toute l'Angleterre, une collecte destinée à secourir les malheureux Vaudpis , et il y contribua le premier pour deux mille livTes ster- •liug.
Les lettres de Cromwell ne contenaient rien qui rendit la mission de son envoyé inconvenante pour les souverains à qui elles s'adressaient , ou embarrassante pour Morland lui-même : elles étaient graves, précises et
■i Milton, Prose Works, t. V, p. -245-258; — Thurloe à John Pell {'23 mars 1655;; Vaughan, Protectorate of Cromwell, t. I, p. 158.
KX FAVEIR DKS VAIDOIS Jtf.V, . ^M
pressantes; Cromwell y proclamait kautemonl le principe de la liberté de conscience^ o droit in\iolable, » disait-il, « et dont Dieu s est réservé à lui stnd la juric diction; » il déclarait « qu'il avait à cœur les calamic tés du pauvre peuple de Piémont autant et plus que « sli s'agissait des plus chers parents qu'il eût au « monde. » Auprès du duc de Savoie, il insistait sur l'ancienneté des libertés dont les Vaudois avaient joui danssesÉtats^et sur le fidèle dévouement quils avaient toujours témoigné à sa maison. En écrivant à LouisXIV, il s'étonnait du bniit répandu que des ti*oupes françaises avaient pris part au massacre des vallées. Aux États protestants, rois ou républiques, il rappelait la nécessité de l'union et de laction commune en faveur de tous les protestants d'Eu]*o|)e, dans l'intérêt de leur propre sûreté comme }au nom de leur devoir chrétien. Mais aucune apparence de bravade ou de menace, aucune provocation, aucune insinuation séditieuse ne se mêlaient à ces réclamations. C'était une |K)litique décidée et active, mais qui se contenait dans les rapports réguliers des gouveniements, et [larlait un langage mesuré quoique énergique et clair*.
Parti de Londres leâlî mai lor>.%, Morland arriva le U' juin àla Fèreoù se trouvaient LouisXlVet Hazarin; il leur remit immédiatement les lettres du Protecteur, et trois jours après il transmit à Cromvell une réponse de Louis XIV qui désavouait l'emploi qu'on avait fait en
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Piémont de ses troupes^ annonçait qu^il avait d^à Imt à Turin des démarches en faveur des Vaudoi^^ se félicitait d'avoir « ainsi prévenu les désirs du Protecteur^ » et lui disait en finissant : a Vous avez bien jpgé dsip^ « cette affaire, car il ii'y avait pas d'apparence qup l^ « soupçon put tomber dans Tesprit d'aucuqç persofipQ « éclairée que j'eusse voulu contribuer au cbâUai^Pl^ a de quelques sujets du duc de Savoie faisant prQfi^lop a de la religion prétendue réformée que je tpl^r^ d^n§ .a mes royaumes, pendant que je donne tant de marques « de ma bonne i^plonté à ceux de mes sujets de la mémo « créance, et que j'ai tout sujet de me louer de leur « fidélité et zèle à mon service ^ »
A Turin, la mission de Morland fut un peu plii^ agitée. En remettant au duc, le 21 juin, en audience solennelle, la lettre de Cromwell, il y ajouta undiscpur^ doijt le ton pathétique et rude blessa la régente Christine q^i assistait à l'audience : « Je ne puis, » dit-ell^, « qu'ap- « plaudir à l'extrême charité et bouté de S. A. le lor^ « Protecteur envers ceux de nos suje|s dont ou liM ^ « représenté la condition comme si déplorable; mai^jg (( m'étonne que la malice des bomuies soit aUée au pQ|nt « de peindre sous des couleurs si noire» les châtim^qts « paternels infligés à de rebelles et insolents sujets, a J'espère que lorsque S. A. sera mieux instruite de 1^
* Louis XIV à Cromwell (12 juin— 2 juin v. s. — 1655) ; Archives des Affaires étrangères deFrance ; — Morland, The lîist. ofthe evangel. ChtLTcheSf p. 563-567. — Documents htstoriqueSj n» XVIII.