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INTIMITE DE CROMWELL

lui de Testime et la lui témoignait. En vertu du traité du 24 octobre précédent, ce prince devait être renvoyé de France : pourquoi ne pas Ty garder, au contraire? Il le désirait vivement , et la reine sa mère encqre plus que lui ; on le tiendrait ainsi séparé de son frère et de TEspagne; peut-être , à son exemple et par son influence, les régiments irlandais resteraient au service de Louis XIV. Mazarin fit sonder, à ce sujet, Cromwell qui accueillit cette idée : tout leur en convenait, à Tun et à l'autre, le fond et Tapparence; Mazarin, en traitant avec bienveillance Tun de ces princes proscrits que naguère il avait été contraint d'abandonner, plaisait à sa reine et à son roi, rendait secrètement service à Cromwell, et retenait dans sa main un instrument qui pouvait être utile un jour ; Cromwell se montrait généreux en V consentant , et divisait les forces de ses ennemis. Mais pour réussir, il fallait susciter, entre les deux frères, quelque altercation qui les empêchât de se réunir et d'agir ensemble ; une intrigue ourdie par Mazarin atteignit un moment ce but : à la suite de prétentions et de dissensions domestiques entre les serviteurs des deux princes, le duc d'York qui, pour obéir aux ordres de Charles II, était allé le rejoindre à Bruges, s'évada un jour de Flandre et passa en Hollande pour revenir en France par l'Allemagne ; on put croire les deux frères décidément brouillés, et Cromwell écrivit à Mazarin* : « Je fais à Votre Érainence tous mes remer-

1 Le 26 décembre 1656.

AVEC MAZAHIX (16.V). 235

a déments pour la façon dont Elle a conduit notre im*

• c portante affaire^ une affaire dans laquelle Y. E. est

a intéressée^ quoique pas autant que mot.... Je craignais

a que le duc ne cédât à son frère.... Si je ne me mé-

« prends pas sur son caractère, tel que V. E. me l'a fait

a connaître, le feu qui vient d'être allumé entre eux

a n'aura pas besoin d*être soufflé pour brûler.... Les

a services et les marques d'affection que j'ai reçus de

0 V. E. me font désirer de lui témoigner toute la recon-

c naissance que je lui dois; pourtant, quoique j'aie cela

0 bien fixé dans mon esprit, je ne saurais, diraî-je que

a je ne puis pas, en ce moment et dans l'état actuel de

« mes affaires, répondre à l'appel que vous me faites

« pour la tolérance des catholiques. Votre Éminence a,

a je crois, en ce qui les touclie, moins à se plaindre de

« mon gouvernement que du Parlement. J ai soustrait

<c beaucoup d'entre eux à ce feu dévorant de la persé-

« cution qui tyrannisait leurs consciences et se saisis-

« sait arbitrairement de leurs biens. C'est mon dessein,

« dès que je pourrai écarter quelques obstacles qui

a m'arrêtent, d'aller plus loin et d'acquitter, à cet égard,

a ma promesse à V. E. ; mais je ne puis aujourd'hui

a manifester publiquement mon sentiments»

Mazarin eût bien voulu qu'en retour de ses bons of-

I Thurloe, State-Papers, t. V, p. 135-136 i-^Mémoir es de Jacqueill, t. I, p. 373-397, dans ma CoHechon ;—Clarendon, State- Papers^i, III, p. 316;— Bordeaux à Mazarin (10 avril 1656);Mo«ann à Bordeaux (26 avril 1656); Archives des Affaires étrangères de France. {Documents historiques ^ n* XXII.)

23C LOCKHAHÏ, AMBASSADEUR

lices, Cromwell le dispensât de recevoir à Paris son ambassadeur Lockhart. C'était à ses côtés, et à tout moment, un témoin gênant de ses tergiversations, de ses doubles manœuvres, de ses ménagements pour les ennemis du Protecteur. Moins puissant d'ailleurs à la cour que dans le Conseil, il craignait, sur ce théàtrç, les mauvais propos, les rencontres fâcheuses, les impertinences étourdies ou préméditées, peut-être même les attentats contre l'ambassadeur de Tusiirpateur régicide. Bordeaux, à son retour à Londres, en avril 1656, eut ordre de faire tous ses efforts pour empêcher que Lockhart ne partît : mais ce fut en vain ; et lorsque, après des insinuations qu'on refusait de comi)rendre, il se hasarda à parler à Thurloe des inconvénients que cette ambassade pourrait avoir, « ledit secrétaire, après une attention fort tran- « quille, me dit qu'elle n'avait point d'autre cause (( qu'un désir de confirmer à Sa Majesté les sentiments « que M. le Protecteur m'avait ici témoignés, que la « bienséance ne permettait pas de changer la résolu- « tion qui avait été prise, et que comme l'on avait eu « ici de la joie de mon retour, ledit colonel trouverait « sans doute la même disposition. » Mazarin se résigna, mais non pas, comme il avait coutume de le faire, avec empressement et flatterie; Lockhart, arrivé à Paris au commencement de mai, y reçut d'abord un accueil assez froid, quelquefois même désagréable ; mais il était adroit autant que fier, et il parlait au nom d'un maître puissant dont le cardinal avait besoin; il surmonta les difficultés de sa situation, et devint bientôt l'objet des

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caresses de Mazarin^ trop habile pour ne pas sentir combien il lui importait de s'assurer le bon vouloir d'un homme habile aussi et influent auprès du Protecteur. Cesl l'art suprême des grands politiques de traiter les affaires simplement et avec franchise quand ils se savent en présence de rivaux qui ne se laisseront ni intimider ni tromper. Mazarin en était capable^ et Cromwell le réduisait presque toujours à cette nécessité. C'était^ entre ces deux hommes^ un échange continuel de concessions et de résistances^ de services et de refus^ dans lequel ils risquaient peu de se brouiller^ car ils se comprenaient mutuellement et n'exigeaient {ms l'un de Tautre ce qu'ils n'auraient pu s'accorder sans se nuire plus que leur accord ne les eût servis. Le Protecteur eût souhaité que le cardinal lui fournit de l'argent pour pousser vivement ses entreprises contre l'Espagne en Amérique; mais Hazarin^ qui ne voyait là^ pour la France ni pour lui-même, aucun avantage^ déclina formellement toute insinuation de ce genre, et Cromwell n'en prit point d'humeur. Mazarin qui, au fond, voulait arriver à la paix avec l'Espagne comme avec l'Angleterre et qui préparait de loin le traité des Pyrénées, envoya, en juin 1G5G, H. de Lionne à Madrid pour entamer des négociations, et Cromwell, qui venait de traiter avec la France sur la base de la guerre commune contre l'Espagne, en conçut d'assez vifs soupçons; mais Mazarin expliqua nettement àLockhart les motifs de cette mission et les circonstances qui rendaient à peu près impossible que la paix en sortît; Lockhart le com-

prit et en instruisit Cromwell; M. de Lionne revint en effet bientôt sans résultat ; et loin d'être ébranlée par cette méfiance passagère, Tunion entre le cardinal et le Protecteur en devint plus intime. Ils jugeaient sainement Tun et l'autre de leurs nécessités comme de leurs forces mutuelles, et maintenaient , avec une indépendance un peu soupçonneuse, la politique quils avaient adoptée en comniun *.

Cromwell, par cette politique, était devenu grand en Europe, et sa grandeur n'était pas contestée sur le continent comme en Angleterre, car, au dehors, elle se fondait sur la force habile et heureuse, sans crime ni tyrannie. S'il n'avait pas toujours scrupuleusement respecté le droit des gens, il n'avait rien fait qui révélât une ambition sans Umite et sans frein ; issu d'une révolution, il n'avait point cherché à bouleverser les États même avec lesquels il avait des différends; il avait été tour à tour guerrier et pacifique, plus souvent pacifique que guerrier ; et sauf l'échec de Saint-Domingue, qui avait pourtant abouti à une utile conquête, il avait réussi dans toutes ses entreprises. Il était en intimité sincère avec tous les États protestants, en alliance active avec le plus puissant des souverains catholiques, par-

1 Bordeaux à Brienne (du 1" mai au Î9 mai 1656 ) ; au même ( 10 avril 1656) ; à MazaHn (même date) ; Mazarin à Bordeaux (26 avril 1656) ; Archives des Affaires étrangères de France } — Thurloe, State-Papers, t. IV, p. 739, 759, 771j t. V, p. 8, 32, 36, 131, 210, 217, 317, 318, 319, 368; — Dumont, Hist. des traités de paix, 1. 1, p. 606. (Documents historiques, n" XXII.)

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tout présent^ influent^ considéré^ redouté. Les témoignages extérieurs du respect qu'inspiraient son nom et son pouvoir lui arrivaient de toutes parts; indépendamment des ministres étrangers qui résidaient habituelle*ment auprès de lui^ des ambassadeurs extraordinaires venaient de Suède^ de Pologne y d'Allemagne^ d'Italie^ lui apporter avec éclat les hommages ou les ouvertures de leurs maîtres. On frappait en Hollande^ pour célébrer sa gloire et humilier devant lui les rois, des médailles quelquefois étrangement grossières ^ Son portrait à cheval était exposé dans les rues de Paris, accompagné devers peu respectueux pour les princes du continent*. Le grand-duc de Toscane le lui faisait demander pour en orner la grande salle du palais ducaP; et l'ambassadeur de Venise, Jean Sagredo, venu de Paris à Londres, écrivait dans le style de son pays et de son temps : a Me « voici en Angleterre ; l'aspect de ce pays est bien dif- « feront de celui de la France ; on ne voit pas ici des « dames qui vont à la cour, mais des daims qu'on pour- « suit à la chasse; ce ne sont plus d'élégants cavaUers, « mais de la cavalerie et de l'infanterie; au lieu de mute sique et de ballets, des trompettes et des tambours ; c< on ne parle pas d'amour, mais de Mars ; point de coa médies, mais des tragédies ; point de mouches sur les <c visages, mais des mousquets sur les épaules; on ne

* Harrîsy Life ofCromwelh

« Thurloe, State-Papers , t. lîl, p. 502, 540.

s Robert Blake, p. 294.

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