‹ Histoire de la révolution d'AngleterreChapitre 85 sur 150 · RÉCLAMATION ET PROTESTATION · texte numérisé non relu

RÉCLAMATION ET PROTESTATION

produit. La Chambre décida qu'elle demanderait au Conseil par quels motifs des membres élus n'avaient pas été approuvés et admis à siéger. Le lendemain^ 22 septembre^ Nathaniel Fiennes^ lord commissaire du ^and sceau^ vint répondre^ de vive voix, par ordre du Conseil, qu'en vertu de Tarticle XVII de l'acte constitutionnel du Protectorat, « nul ne pouvait être élu mema bre du Parlement s'il n'était homme d'une intégrité a reconnue, craignant Dieu et de bonne conduite, » et qu'aux termes de l'article XXI du même acte, le Conseil était en droit et en devoir a d'examiner si les personnes « élues possédaient les qualités exigées ; » le Conseil, dit-il, n'avait refusé son approbation à aucun des élus qui lui avaient paru réunir les conditions légales ; à l'égard des personnes non approuvées. Son Altesse avait donné des ordres pour qu'elles n'entrassent pas dans la Chambre *.

Rien ne manquait à la hardiesse de l'aveu ; les arti* €les de l'acte constitutionnel étaient formels ; la Cham^ bre essaya d'ajourner sa délibération; mais l'ajournement fut rejeté; il fallut subir cette mutilation; on vota, à cent vingt-cinq voix contre vingt-neuf, que les membres élus, qui n'avaient pas été approuvés, étaient renvoyés à se pourvoir devant le Conseil pour obtenir son approbation; et la Chambre passa outre, pressée, dit-elle, dé s'occuper des grandes affaires du pays *.

* Jotfmals oftheHouse ofcommons, t. Vil, p. 425, 426j — Parliam. Hist, t..XX, p. 255, 256 ; t. XXI, p. 26-28.

« Joumals ofthe Rouse ofcommons, t. Vil, p. 426.

DES MEMBRES EXCLUS (sept. 1056\ 35U

Les membres exclus rédigèrent et signèrent une protestation énergique dans laquelle^ après une exposition^ trop longue^ de leurs justes griefs^ ils déclaraient a trat- « très aux libertés de l'Angleterre et complices des en- « nemis capitaux de la République » tous ceux qui continueraient de siéger dans ce Parlement mutilé. Plusieurs milliers d'exemplaires de cet acte^ revêtu de quatre-vingt-treize signatures^ furent renfermés dans des bottes et déposés dans diverses maisons de Londres où les fidèles devaient venir les prendre poiur les di^ tribuer. La police de Cromwell découvrit et saisit quel-* ques^unesde ces bottes; mais l'esprit public^ sans redevenir favorable aux Républicains^ se lassait et s'irritait de ces coups répétés de tyrannie ; un vif intérêt s'attachait aux actes de résistance, ({uels qu'en fussent les auteurs; la protestation fut reclierchée et lue avec avidité. Quelques-uns de ceux qui l'avaient signée la démentirent bientôt eux-mêmes^ car ils sollicitèrent et obtin-* rent du Protecteur leur admission tardive dans ce Parlement qu'ils avaient flétri. Mais l'impression publique ne changea point et pesa sur l'assemblée elle-même; parmi les membres qui 7 avaient été admis sans diffieulté; plusieurs se dégoûtèrent et cessèrent de prendre part aux séances; et la plupart de ceux qui continuèrent de siéger avaient^ au fond du cœur^ le sentiment d'une honte dont ils espéraient trouver quelque jour^ sans trop de périls Toccasion de se laver ^

^ ParUam. Hist, j t. XXI, p. 28-38;— Whitolocke, p. 651 i— Thurloe, State-Papers, t. V, p. 456.

2fl0 VICTOIKE DK LA FLOTTE AX(ÎLALSE

A ce moment inème^ et comme pour distraire les esprits froissés, la fortune envoya à Crom^ell un coup de gloire. Le S octobre 1656, Thurloe yint annoncer au Parlement que la flotte qui croisait sur les côtes d'Espagne^ pour intercepter les galions Tenant d'Amérique^ avait en effet rencontré, combattu et pris, à leur arrivée devant Cadix, plusieurs de ces riches vaisseaux. Ce n'était pas aux commandants de la flotte, Blake et Montagne, que revenait Thonneur de ce succès ; après une longue attente, ils avaient quitté les côtes d'Espagne pour se porter vers celles de Portugal, laissant devant Cadix 1U1 de leurs officiers, le capitaine Richard Stayner, avec sept bâtiments. A peine les amiraux anglais s'étaient éloignes que les galions espagnols parurent, quatre vaisseaux de guerre et quatre grands navires marchands, trompés par les rapports qu'ils avaient reçus et se croyant assurés d'entrer sans obstacle dans le port de Cadix. Stayner les attaqua brusquement, en vue de la ville dont les habitants pouvaient suivre, du haut de leurs maisons, les incidents du combat. Malgré une vaillante défense, les Espagnols succombèrent; quatre de leurs \aissoaux furent détruits et deux pris, avec leur précieuse cargaison de piastres, de lingots et de richesses diverses. Le Protecteur et le Parlement s'entendirent pour faire gi'and bruit de cette victoire : le Parlement ordonna un service solennel d'actions de grâces, d'abord pom* la Chambre elle-même, puis dans le pays tout entier ; un récit détaillé de l'événement, rédigé par un comité de la Chambre, fut répandu avec

DEVANT CADIX .ssptxmbu 1656). Ul

profusion; les poètes, courtisans et populaires, joignirent leurs hymnes aux éloges officiels; Tamiral Montague, qui arriva peu de temps après, amenant lui-même les prises, fut comblé des faveurs de Cromwell et des hommages du Parlement ; Richard Stayner fut fait chevalier. Lorsque les trésors d'Espagne débarquèrent a Portsmouth, ils furent aussitôt chargés sur trente-huit chariots et lentement transportés, sous une brillante escorte, à travers les villes et les campagnes du sudouest de TAngleterre, jusqu'à la Tour de Londres, pour y être convertis en monnaie anglaise. L'imagination du pubUc et la charlatanerie du pouvoir enflèrent à Tenvi la valeur de la capture; on parlait de trois, de cinq et même de neuf millions de piastres, a C'est beaucoup «t moins qu'on n'attendait, » écrivit Thurioe à Henri Cromwell * ; a non que la prise elle-même ait été moins « riche qu'on ne nous l'avait dit d'abord ; il y avait dans a les deux vaisseaux bien près d'un million sterling; « mais il n'est guère resté, après le pillage, que 2o0 ou tf 300,000 livres sterling; on dit qu'un capitaine a eu, « pour sa part, 60,000 livres sterling, et plusieurs sima pies matelots chacun 10,000; c'est un usage si uni- « versel parmi les gens de iner, dans la chaleur du com- « bat, qu'il n'est pas possible d'en rien retrouver après.» C'est le privilège de la gloire des armes que même la cupidité et le mensonge en ternissent à |)eine l'éclat*.

* Le 4 novembre 165tî.

2 Jottrruih ofthe Honte ofcommons, t. VU. p. 43*2, 4;i3; — Thur-

Mt ACTES DU PARLEMENT

Sôtt8 nnduence de ee triomphe et en Tabsenoe de ia yieille opposition républicaine^ le Parlement vota toutes leis lois^ toutes les mesures que Cromwell pouvait désirer. Un bill fut adopté pour a rejeter et annuler de « nouveau le prétendu titre à la couronne de Charles a Stuart et de ses descendants *.» Un autre bill institua des garanties a pour la sûreté -de la personne de S. A. a le Protecteur et pour le maintien de la paix de la na^ « tion *. » On déclara^ à Tunanimité^ que a la guerre a contre l'Espagnol avait été entreprise par de justes et a nécessaires motifs et pour le bien de cette république^ « et que le Parlement^ avec l'aide de Dieu, y soutien* « drait Son Altesse \ » Le Parlement s'en fût volontiers tenu à cette promesse, et plus de deux mois s'écoulèrent sans qu'il parût songer à l'acquitter; mais les amis du Protecteur la lui rappelèrent vertement : a Nous ne a pouvons pas, » dit le capitaine Fiennes^ , a tuer le a roi d'Espagne ni prendre l'Espagne ou la Flandre par « un vote; il faut de l'argent. » On vota alors 400,000 livres sterling pour les frais de cette guerre * ; et plusieurs impôts furent remaniés et aggravés afin d'y

loe, State-Papers, t. V, p. 399, 433, 434, 472, 505, 509, 524, 557;— Whitelocke, p. 653; — Clarendon, History oftheReleUion, 1. xv, col. 55, 56;-Robert Blake, p. 3d3-3d7;-^0romu;cUiana^ p. 139.

* Le 26 septembre 1666.

> Le 9 octobre 1656.

» Le 1" octobre 1656.

* Le 20 décembre 1656.

^ Le 30 janvier 1657.

A L'APPUI DE CROMWSLL (IttM). 968

pourvoir. Dans tous ses rapports avec le Protecteur^ le Parlement lui témoignait une extrême déférence; on régla^ de la façon la plus respectueuse pour lui^ les formes des communications officielles entre les deux pouvoirs ^ Tous les choix qu'il avait faits pour les hautes charges de magistrature furent approuvés*. Presque toutes les ordonnances qu'il avait rendues^ de sa seule autorité^ furent confirmées '.La Chambre ne publiait pas une déclaration^ n'ordonnait pas une cérémonie publique sans avoir demandé et obtenu son assenti*ment. On ne laissait pas échapper une occasion de ma* nifester^ non-seulement pour lui^ mais pour sa famille^ la laveur la plus efficace. Le 27 décembre 1656, le Parlement discutait un acte destiné à régler des questions de domaines en Irlande : Whitelocke proposa de don* ner^ par une clause additionnelle, «au lord Henri Crom* « weJl, à raison de ses bons services et des arrérages a qui lui sont dus, la terre de Portumna, pour lui et ses a héritiers à toujours, b — a Bon présent, d dit Thomas Burton qui assistait a la séance; « un manoir, un parc, « une maison et 4000 acres ; c'est faire largement les « choses. » Personne ne parla contre la clause proposée. « J'espère, » dit sir WilUam Strickland, a que vous « l'adopterez sans délai ; ce gentilhomme vous a rendu a d'éminents services; ce n^est pas un pur don ; il s'agit

« Le 1" octobre 1656. « Le 11 octobre 1656.

' Lpb 27 septembre 165r>, 28 et 30 avril 1657.

i64 CONVERSATION DE CROMWELL

de ses arrérages. »— « Ce n'est pas grand'chose^ » ajouta sir John Reynolds; « cela ne vaut pas plus de 4000 Kyres « sterling ; c'est aussi peu que possible. »—« C'est moins « que ne valent ses services et son mérite^ » reprit M. Goodwin ; « il y a encore 9000 acres de plus dans le « Connaught ; je demande qu'on les y lyoute ; ce sera « encore trop peu. .»— c On ajouta les 2000 acres ; en a tout 6000 acres ; il n'y eut que deux tion^ M. Robinson « et le major général Lilbume. b n y avait, dans cet empressement, autre chose encore que de la flatterie intéressée ; le Parlement croyait la révolution arrivée au port, et voulait fonder son gouvernements

Cromwell le voulait plus que personne ; mais, bien mieux que personne, il en savait la difficulté. Il avait les deux qualités qui font les grands hommes et qui leur font faire les grandes choses ; il était à la fois sensé et audacieux, sans illusion sur sa condition présente et indomptable dans ses espérances. Son pouvoir était absolu, mais précaire, accepté comme nécessaire et provisoire, non comme légitime et définitif. Tour à tour violées et renversées depuis quinze ans, trois institutions et leur droit restaient cependant debout dans Tesprit du peuple anglais, le Parlement, la couronne et la loi. La royauté héréditaire, Fintervention du pays dans son gouvernement par les deux Chambres, et cet ensemble

> Journah ef the House ofcommoms, t. Vil, p. 428, 436, 431, 484- 490, 583, 431, 437, 438, 429, 524, 526, 528:-Biirton, Diary, t. I. p. 171, 191,269,259-260.

AVEC LOKD BUOGUILL. 305

de statuts, de coutumes, de formes, de traditions et de décisions qui représentaient la justice et s'appelaient la loi, c'était là, dans la conscience publique, le pouToir légitime. Gromwell en était si profondément convaincu que le rétablissement même de la royauté légitime s'offrait quelquefois à sa pensée, sinon comme une chance, du moins comme un doute, et qu'il acceptait, dans l'intimité, la conversation à ce sujet. Lord Broghill vint le voir un jour après avoir passé la matinée dans la Cité : « Qii'avez-vous entendu dire là? » lui demanda Gromwell; — « Que vous êtes en négociation avec le roi qui « sera rétabli sous peu et épousera votre fille. » Gromwell ne se fâchant pas, lord Broghill ajouta que, dans l'état des affaires, il ne voyait, pour lui, point de meilleur parti à prendre : a Vous pouvez ramener le roi aux a conditions que vous voudrez, et garder, avec bien « moins de trouble et de péril, l'autorité que vous avez. » « — Le roi ne peut jamais pardonner le sang de son « père, » dit Gromwell. — « Vous n'êtes que l'un de ceux « qui ont pris part à cet acte, et vous aurez seul le mérite « d'avoir rétabli le i-oi. » Gromwell répliqua : — - « Il « est si damnablement débauché qu'il nous perdrait «c tous; » et il changea de discours sans aucune humeur; d'où lord Broghill conchit qu'il avait souvent pensé à cet expédient \

A peu près vei^ la même époque, le marquis de Hertford, l'un des plus honorables conseillers de Ghar-

* fiumet, Histoire démon temps, t. I, p. 149, dans ma Collection.

CONYEBSATION DE CROMWELL

ki l^y et qni, depuis la mort du roi , Tirait retiré dans ses terres, perdit sod fite aiué, lord Beanchamp. CmnweQ, qui saisisBait ayec empressement les occasions de se rapprocher des grands seigneurs royalistes, lui fit porter par sir Edouard Sydenham ses compliments de condoléance. Lord Hertford répondit comme il contenait à cette courtoisie. Peu après, le Protecteur fit inyiter le marquis à dîner. Ne sachant comment s'excnser, et réfléchissant que Cromwell pouTait le ruiner, lui et tous les siens, lord Hertford dit qu'il se rendrait au yœu de Son Altesse. Cromwell le reçut a^ec tous les égards imaginables, et après le diner, le prenant par la main, il remmena dans son cabinet où, se trouyant tous deux seuls, il lui dit qu'il avait désiré le voir pour lui demander conseil : a car je suis hors d'état de porter plus a longtemps le fardeau qui pèse sur moi; j'en suis las; a et TOUS, milord, qui êtes un homme considérable et « sage, et de grande expérience, et versé dans les a affaires de gouvernement, dites-moi, je vous prie, ce tf que je dois faire. » Lord Hertford surpris se récusa vivement; il avait toujours servi le roi Charles; il était de son Conseil privé ; rien n'était plus en désaccord avec ses principes que d'entendre le Protecteur lui demander, et de donner, lui, au Protecteur, son avis. Cromwell insista , disant qu'il n'admettait ni excuses ni refus, et qu'il fallait que le marquis parlât librement, bien sûr que ce qu'il pourrait dire, quoi que ce fût, ne lui ferait jamais le moindre tort : «Monsieur, » répondit lord Hertford ainsi pressé, «sur cette assurance que

AVEC LORD H£RÏF0HD. ml

« ¥ou8 me donnez, je youb dirai toute ma pensée ; tous « pouvez continuer à être grand, et établir grandement a Totre nom et votre famille, pour toujours. Notre ff jeune maître,..., c'est-à-dire mon m^tre et notre « mdtre a tous, est loin ; remettez-le sur le trône, et en a faisant cela, vous aurez pour vous-même ce que tous a voudrez. »-— a J'ai été trop loin pour que le jeune a homme puisse pardonner, » répondit tranquillement Cromwell. — a Si Votre Altesse y consent, » répliqua le marquis, «je me chargerai d'arranger Taffaire avec a mon maître. » Cromwell se contenta de dire que, dans sa situation, il ne pouvait s'y fier. Ils se séparèrent; et tant que Cromwell vécut, lord Hertford ne fut jamais inquiété K

Hais ce n'était là qu'une tolérance de conversation et une courtoisie de vainqueur; quoiqu'il admît qu'on lui parfit de Charles Stuart, Cromwell, en fait de royauté, ne pensait qu'à lui-même, et à lui seul. 11 pouvait se croire en droit d'y penser avec quelque confiance; à mesure qu'il durait et grandissait, l'idée qu'il devait être et qu'il serait roi s'accréditait dans le pays. Des pétitions vinrent de quelques comtés demandant qu'il en prit le titre comme le pouvoir. Au nom de la religion comme du gouvernement^ on parlait mal de la République; on rappelait que c'était un roi qui, le premier, avait introduit dans cette île la foi chrétienne.

^ Ladj Theresa Lewis , Livea ofthe friends and eontemportmes of the lord chancellor Clarendon (Vie du marquia de Hertford), t. III, p. 121.

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