CHAPITRE VII
Jugement sur le Comité de salât public. — Conduite du roi le 15 mal. — Nouveau cabinet. — - Anéantissement de la Constitution. — Nécessité d'une protestation à main armée. — Départ pour Malte « et voyage en Sicile. Pourparlers entre Fauteur et les chefs Siciliens. Le premier se jette en Calabre. — Dispositions de ce pays. — Comités insurrectionnels a Catanzaro et à Cosenza. — Première proclamation et appel aux députés. — Graves torts des représentants du pays. Inaction des autres provinces. — Envoi de troupes en Calabre. — Prise d'armes dons cette partie du royaume. — Bataillon albanais. — Etablissement de plusieurs camps. — Mesures politiques et administratives. — Journal officiel et bulletins quotidiens. — Cérémonie funèbre du 17 juin. — Engagement du 22 juin , et faute commise par Ribotti. — Premier symptôme de découragement dans les bandes. — Nouveaux faits d'armes. — Noble altitude de la ville]de Paola en face de la flottille royale. — Combat du 27 juin. — Atrocités commises par les troupes. — Retraite de Ribotti. — Évacuation de Cosenza. — Dernière proclamation. — Démoralisation des Calabrais et des Siciliens. — Départ de ces derniers de Tiriolo. — Retraite des Calabrais dans les montagnes. — Départ du comité pour Corfou.
J'ai dit que le mouvement insurrectionnel du 1 5 mai avait été tenté dans un moment inopportun, et que, par cela même, il devait avorter, malgré l'héroïsme des insurgés. Cependant, cette tentative imprudente aurait pu réussir, si la chambre, et surtout le comité nommé par
elle, sur ma proposition, avait su dominer la situation, en faisant preuve d'énergie. Malheureusement, la majorité n'était pas composée d'hommes d'action, et les membres du comité de salut public, à part M. Petruccelli, manquaient totalement de cette audace qui seule peut faire triompher dans les révolutions. Aussi, parmi les mesures qu'ils adoptèrent, il n'y en eut qu'une de hardie, celle d'appeler à Naples la garde nationale de la provkce de Salerne. Or, si un pareil ordre avait reçu son exécution (et le chemin de fer était là pour la rendre très facile), la face des choses aurait été changée. Par malheur, M. Àvossa, député de Salerne, s'étant rendu le soir même dans cette ville, crut devoir arrêter la marche de la milice citoyenne, dont les dispositions étaient des plus favorables. Dans la matinée même du 15 mai, un rassemblement de plusieurs milliers d'hommes, formé par les patriotes à une courte distance d'Àvellino (à Monteforte), s'était immédiatement dispersé sur la nouvelle que le roi avait cédé & toutes les demandes de la chambre. Ainsi , tout manqua à la fois aux insurgés ; et, dès lors, la victoire de Ferdinand fut certaine. Voici de quelle manière il en usa.
Depuis la retraite du ministère Troya, qui, ainsi que je l'ai dit, eut lieu le 4 5 mai, vers onze heures du matin, le gouvernement resta livré aux mains du roi. C'est donc sur celui-ci que doit retomber toute la responsabilité des faits atroces de cette fatale journée. Bien que sa lâcheté naturelle l'empêchât de se montrer, il n'en dirigea pas moins tous les mouvements des troupes, et dicta toutes les mesures réclamées par les circonstances. Ce fut seulement le 46 mai au matin, qu'un nouveau cabinet fut
formé, sous la présidence du prince de Cariati ; cabinet dont les principaux membres furent MM. Ruggiero et Bozzelli. Personne ne fut étonné de voir ce dernier rentrer au pouvoir, car il avait déjà donné assez de gages de son dévoûment au monarque. Mais, en revanche, on fut douloureusement surpris, en lisant parmi les noms des nouveaux ministres ceux des deux premiers. Le prince de Cariati, connu pour son noble caractère, venait de voir le palais de son gendre complètement dévasté, et livré aux flammes par les satellites de Ferdinand, et M. Ruggiero, après avoir été l'un des meilleurs patriotes, n'avait cessé de jouir jusqu'alors de la plus grande popularité dans la ville. Les amis de ces deux ministres espéraient du moins que leur entrée aux affaires aurait pour résultat d'empêcher Ferdinand d'aller jusqu'au bout dans les voies réactionnaires, et surtout d'obvier à la destruction des libertés publiques. Il n'en fut rien cependant. LavilledeNaples, après avoir eu pour unique maître, pendant vingt-quatre heures, une soldatesque furieuse et une populace effrénée, vit ses garanties constitutionnelles anéanties une à une : la chambre des députés dissoute, la garde nationale cassée et désarmée, la liberté de la presse suspendue. En même temps l'état de siège était proclamé, et une commission extraordinaire recevait le mandat d'instruire le procès des nombreux citoyens arrêtés. Parmi ces derniers, on compta le brave général Gabriel Pépé, traîné au château de l'Œuf, au milieu des indignes traitements des soldats. Nous aurions été le dernier des peuples, si, en face de l'abus infâme que Ferdinand faisait de sa victoire, nous fussions restés inactifs. A peine étais-je donc à bord du Friedlaml, que je formai
le projet de tenter en Calabre un soulèvement, qui, en sauvant en quelque sorte notre honneur aux yeux de l'Europe, fit payer cher a Ferdinand 11 son triomphe du 15 mai, et fit marcher tout entière à la guerre sainte l'armée du royaume de Naples.
Un certain nombre de nos collègues s'était réfugié à bord de la flotte. Je leur fais part de mes desseins, et je les presse de se joindre à moi. La plupart d'entre eux, je le dis à regret, semblent hésiter; et alors, ne prenant conseil que de moi-même, je pars pour Malte, accompagné seulement de sept de mes compatriotes, parmi lesquels trois députés. L'amiral Baudin, dont la bienveillance visà-vis de nous tous, et de moi surtout, ne se démentit pas un instant, avait rais à notre disposition le bateau à vapeur le Pluton; mais, ne pouvant pas nous faire débarquer, soit en Sicile, soit en Calabre, sans violer la neutralité qu'il devait observer, il avait été forcé de nous envoyer à Malte. Arrivés à La Valette, mes sept compagnons trouvent le soir même le moyen de se rendre à Messine. Quant à moi, j'aurais voulu aller d'abord à Palerme, afin de m'entendre directement, avant de rien entreprendre, avec le gouvernement central de la Sicile; mais, ayant attendu en vain un bateau à vapeur pour Palerme, et un pyroscaphe sicilien étant venu tout exprès de Messine pour nous conduire dans cette ville, mes amis et moi, je partis la nuit même. J'étais à peine à Messine, que je pressai de toutes mes forces M Piraino, commissaire du pouvoir exécutif, ainsi que Ribolti, commandant de la province, de jeter immédiatement en Calabre l'expédition préparée depuis plusieurs jours par ordre du Parlement.
Cette assemblée, saisie d'indignation à la première nouvelle des massacres du 45 mai, et sentant bien que Ferdinand, vainqueur à Naples , ne pouvait tarder à attaquer la Sicile, avait voté, par acclamation, une descente dans les provinces de terre-ferme. Heureux les deux pays, si la résolution du Parlement avait été exécutée sur-le-champ; mais les chefs auxquels on avait confié l'expédition, Ribotti surtout, s'obstinaient, malgré les instances les plus vives K à ajourner l'entreprise au moment où la €alabre elle-même en aurait donné le signal en s'insurgeant. Persuadé alors qu'il fallait à tout prix exciter une révolte
dans ce pays, je franchis le détroit, et je me jette presque seul en Calabre. À Villa-San-Giovanni, je trouve réunis plusieurs chefs des gardes nationales de la province de Heggio. Je les harangue aussitôt, et je leur montre la nécessité urgente d'une levée de boucliers, condition sans laquelle les Siciliens n'accoureront point à notre aide, lis paraissaient décidés à suivre mon avis, quand l'arrivée de l'un des principaux libéraux de Reggio vint détruire l'effet de mes paroles. Jaloux peut-être de l'ascendant que j'exerçais déjà dans sa province, il insista pour que l'insurrection fut ajournée. Ma conviction étant que chaque moment perdu pouvait être la ruine de notre cause, je protestai énergiquement contre une pareille résolution, et, décidé à opérer à tout prix le soulèvement projeté, je partis aussitôt en chaise de poste pour Monteleonc, Nicastro, et Catanzaro. Partout où la troupe n'était pas en force, la gendarmerie avait été désarmée, et le gouvernement n'existait
plus que de nom; mais, dans la province dont je devais traverser une partie pour me rendre k ma destination,
outre la nombreuse garnison de Reggio, commandée par le général Palma, il y avait çà et là de forts détachements échelonnés le long de la grande route. Aussi, mon voyage n'était pas sans danger. Je passai, néanmoins, a Scylla et à Palmi, à travers les soldats de Ferdinand, sans être arrêté, car j'avais eu la précaution de faire monter dans la voiture l'inspecteur des postes, dont j'étais censé être le subordonné. A Monteleone, je trouvai le gouvernement entièrement désorganisé, mais en même temps une certaine froideur chez les patriotes. En revanche, les meilleures dispositions régnaient à Nicastro, dont la population était en armes, et obéissait à des chefs universellement respectés. Mon arrivée dans cette ville, ainsi que mon départ, furent salués par les cris mille fois répétés de : Vive la Constitution et mort à Ferdinand! Catanzaro, cheflieu de la deuxième Calabre ultérieure, où j'arrivai vers onze heures du soir, le 1 er juin, était en révolte presqu'ouverte, et, chose singulière, le préfet Vincent Marsico, homme très respecté dans le pays, marchait à la tête des libéraux. Les principaux chefs de la province étaient réunis à la préfecture. Je ne tardai pas à m'entendre avec eux, et comme il importait hautement d'établir le siège de l'insurrection à Cosenza, principale ville de la Calabre, dans la nuit même je roulais rapidement sur la route de cette ville. J'étais accompagné cette fois par trois Calabrais, parmi lesquels l'intrépide Mileti. Notre voyage fut une ovation continuelle, et je sentis bientôt qu'au soulèvement de Cosenza, les Calabrcs entières seraient en feu. Nous atteignîmes cette ville vers le soir, et les dispositions des habitants étaient tellement hostiles au gouvernement,
qu'une heure après, un comité de salut public était installé à la préfecture, et aussitôt une illumination spontanée venait témoigner de l'adhésion unanime de la cité. Pour expliquer la facilité avec laquelle je réussis à arborer le drapeau de l'insurrection à Cosenza, je dois rappeler qu'à la nouvelle des massacres du 15 mai, apportée par le télégraphe, l'indignation générale avait contraint les autorités de subir une commission formée par les notables du pays. Mais, ne voulant pas rompre tout à fait avec le gouvernement, avant de connaître au juste, et son attitude, et les événements de Naples, les libéraux de Cosenza, pour donner une couleur légale à leur démarche, avaient appelé autour d'eux quelques-unes des autorités, sans en excepter le préfet. Le roi, informé de ces faits, avait aussitôt envoyé à ce dernier Tordre de dissoudre la commission, et en même temps, par la plus étrange contradiction, il avait ordonné au commandant d'armes de faire partir sur-le-champ pour Naples la garnison de la ville. La position, dès-lors, était devenue à la fois très favorable au parti libéral, et très embarrassante pour les autorités; mais le premier, n'ayant pas su en profiter, et la division s'étant mise dans son sein, la commission avait été dissoute. Une nouvelle tentative pour remplacer l'action du préfet, devenue presque nulle, allait être faite, quand j'arrivai à Cosenza.
Le premier acte proposé par moi au comité fut la publication du manifeste suivant :