CHAPITRE VI
Coup-d'oeil sur la situation du royaume de Naples. — Desseins du roi. — Changement de ministère. M. Troya et ses collègues, — Programme du 5 avril. Élections du 18. — Projets du parti extrême. — L'auteur en empêche l'exécution. — Programme du 15 mai. — Séance préparatoire du 14.— discussion sur le serment. — Construction des barricades. — Le général Gabriel Pépé.— Surcroît d'agitation dans la villes- Matinée du 15 mai. — Préparatifs du gouvernement.— Déloyauté d'un colonel suisse. — Nouvelle discussion au sein du parlement. — Proposition faite par l'auteur. — Députation au roi. — Représentations faites a Ferdinand II , par son ministère, et réponse du roi. — Attitude de la garde nationale. — Le combat s'engage. — Atrocités commises par les troupes. — Conduite du peuple. —-Mot attribué au roi. Esquisse historique sur les luzzaroni. — Le combat continue. — Fusillades dans les rues. — Mort de Lavistaet de Vincent Melga. — Horreurs dout le palais Ricciardi est le théâtre. — Parti qu'aurait dû prendre le parlement. — Discussion très animée et harangues très vives de l'auteur. — For* mation d'un comité de salut public. — Giuliani et Ricciardi à bord du Friedland. — Instances des envoyés et réponse de l'amiral. — Lettre au roi. — Jugement de la conduite de l'amiral Baudin. — Épisode relatif a Pierre Milcti. — Protestation du Parlement. — Fermeté de l'abbé Cagnazzi. — Dissolution de la chambre. — Incendie du palais Ricciardi.
Le gouvernement, dans le royaume de Naples, était déchu dans l'estime générale, autant à cause de la profonde incapacité du ministère, que de l'impatience de tout
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frein , qui ne manque jamais de s'emparer des peuples sortant d'une longue oppression. 11 n'y avait presque pas de jour qu'une démonstration bruyante n'eût lieu dans la rue, et il suffisait de quelques paroles impérieuses prononcées par des députations populaires pour arracher aux gouvernants de nouvelles concessions. Bien que la liberté de la presse fût resserrée dans d'étroites limites par l'article 30 de la Constitution , les journaux se livraient aux attaques les plus violentes contre les hommes du gouvernement, et des pamphlets, imprimés par milliers d'exemplaires, propageaient de plus en plus dans le pays le mépris du pouvoir. En même temps les provinces, livrées à elles-mêmes, voyaient le peuple des campagnes se venger de sa longue misère , en se partageant les biens domaniaux, et quelquefois même en portant atteinte à la propriété privée. 11 est juste de dire, néanmoins, que les paysans ne touchaient , en général , qu'aux terres qu'ils croyaient avoir été usurpées autrefois sur les fonds communaux. Remarquons aussi que ces partages, bien que très illégaux, se faisaient avec un ordre admirable. Cette application des principes communistes avait lieu principalement en Calabre, et M. Barracca en fut l'une des victimes.
L'industrie et le commerce, déjà si cruellement éprouvés sous le régime absolu , étaient complètement arrêtés, et la misère du pays était telle, à Naples surtout, que nous ne craignons pas d'exagérer, en affirmant que le quart de la population mourait littéralement de faim. C'était un état de choses intolérable, dont les vrais patriotes gémissaient, tandis que fe roi et la camarilla s'en réjouissaient
en secret, car ils espéraient que tous ces maux seraient envisagés comme reflet des institutions constitutionnelles, et que le pays finirait par prendre en haine le nouvel ordre de choses.
Au mois de mars, le ministère était remanié en partie. M. Bozzelli, à qui il avait suffi de quelques semaines pour perdre toute sa populàrité, se retirait avec deux ou trois de ses collègues, et d'autres ministres leur succédaient, au nombre desquels M. Saliceti. Ce dernier ne devait rester que dix jours au pouvoir, grâce à sa noble fermeté et à son patriotisme éclairé. Encore fut-il renvoyé de la manière la plus brutale. Quelques jours après, une nouvelle crise ministérielle se déclarait. Le mauvais vouloir évident du roi était cause que les hommes les plus considérables du pays se tenaient à l'écart. Aussi on eut la plus grande peine à former un ministère, et même il y eut des portefeuilles pour lesquels on ne put trouver de titulaires. M. Charles Troya, littérateur de grand mérite, mais nullement homme d'état, eut la présidence du conseil. Les autres ministres furent MM. Dragonetti , Vignale , del Giudice , Degli Uberti , et Ferretti , remplacé bientôt par M. Manna. Deux ou trois jours après, M. Scialoja, économiste distingué , et M. Conforti vinrent s'adjoindre au nouveau ministère 4 . Hommes très recommandables en général, sous le rapport du caractère, ils étaient tous des
1 MM. Ruggiero et Imbriani firent partie, eux aussi , pendant qoel- * ques jours du cabinet Troya. M. Imbriani , doué du plus noble caractère, fut le premier à se retirer, C8r il n'avait pas tardé "a pénétrer les intentions secrètes du roi , et ne voulait en aucune manière 3>*v associer.
médiocres, plus au point de vue politique. 11 faut, toute* fois, leur tenir compte de l'extrême difficulté de la situation à laquelle ils étaient appelés à faire face.
L'esprit public s'élevait de plus en plus contre ce qu'il v avait d'absurde dans la Charte dn 10 février. On demandait surtout une loi électorale assise sur des principes plus larges que ceux qui avaient dicté les articles 56 et 57 de la Constitution , ainsi que la suppression de la chambre des pairs. Un parti considérable faisait sentir en même temps la nécessité de reconnaître à la chambre des députés des pouvoirs constituants. C'était, on le voit, vouloir changer les bases de l'édifice politique dont Ferdinand Il se prétendait le fondateur. Le ministère Troya crut se tirer d'embarras, en adoptant un moyen terme. Installé le 3 avril 4848, il publiait, le 5, un programme, par lequel il donnait une assez grande extension à la loi électorale, changeait en quelque sorte la chambre des pairs en une seconde chambre élective , et promettait de faire réviser la Constitution par la chambre des députés.
Par cette dernière concession , le nouveau cabinet admettait implicitement le principe d'une assemblée constituante, bien qu'en, parlant de la révision future de la Charte, il employât le mot svolgerc, qui veut dire développer. 11 est h remarquer qu'en touchant ainsi à la loi fondamentale de l'État, au lieu d'en confier exclusivement la réforme à une assemblée nationale, le ministère Troya fournissait d'avance au roi une arme terrible contre les libertés du pays. La suite de notre récit ne montrera que trop la manière dont Ferdinand sut s'en servir. Mais cette
faute des nouveaux minisires était rachetée en partie par le caractère essentiellement national de leur programme, dans lequel ils prenaient l'engagement formel d'aider puissamment la guerre de l'indépendance italienne. En effet, outre les milliers de volontaires qui avaient quitté le royaume pour marcher contre l'Autriche, deux fortes divisions de troupes régulières furent envoyées en Lombardie, sous les ordres du général Guillaume Pépé, en même temps que l'escadre, commandée par l'amiral De Cosa, faisait voile pour l'Adriatique. Déjà, le 10 e régiment d'infanterie de ligne, dont on admirera bientôt l'héroïque conduite en Lombardie, était parti par la voie de mer, et sa marche , depuis Livourne jusque sur le théâtre de la guerre , n'avait été qu'une suite d'ovations. Il devait en être de même des soldats conduits par Pépé, jusqu'au jour où la trahison de Ferdinand II les força à rentrer dans le royaume pour finir d'y étouffer toute liberté.
Les collèges électoraux avaient été convoqués pour le 48 avril. Ce jour arrivé, les citoyens appelés à exercer pour la première fois, depuis 1820, un droit inutilement convoité pendant si longtemps, se pressaient dans les collèges électoraux , dont les opérations eurent lieu dans le plus grand ordre. Toutefois, dans plusieurs provinces, on refusa obstinément de procéder a. l'élection des pairs, tant cette institution était déjà impopulaire dans le royaume. Cela tenait principalement au souvenir, toujours gravé dans l'esprit du pays, de la constitution de 4820, constitution empruntée à l'Espagne, et qui, comme on sait, n'admettait qu'une seule chambre.
Le choix des électeurs porta en général sur des ci-
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toyens recommandâmes, el la majorité de la chambre des députés pouvait dès lors être regardée comme franchement libérale 1 . Le secret dépit du roi et de son entourage n'en devint que plus grand. Dès lors on redoubla d'efforts pour semer la division parmi les libéraux, et pour exciter le parti républicain. Ferdinand employait, en outre, tous les moyens pour s'attacher de plus en plus les soldats, et pour séparer l'armée du reste des citoyens. Ces menées ténébreuses, dont le bruit se répandit bientôt, donnèrent naissance à mille projets de la part des libéraux les plus avancés. La province, selon les uns, devait marcher sur Naples pour y démocratiser le gouvernement; selon d'autres, il appartenait à la capitale de donner le signal d'une révolution radicale. On tenait de fréquents conciliabules, et il y avait, pour ainsi dire, dans l'air comme une menace d'explosion.
C'est ici que commence, pour l'auteur de ces pages, une tache délicate , celle de parler de lui-même; car sa position l'amena à prendre une part assez large dans les événements de son pays. 11 résultera de cette situation exceptionnelle, que la fin de ce chapitre, ainsi que plusieurs passages du suivant, tiendront à la fois de l'histoire et de la narration autobiographique. Le lecteur ne sera donc point étonné si l'écrivain , se changeant en acteur, raconte les faits comme le ferait un témoin oculaire.
Connu par mes opinions bien tranchées et par mes
i M. Mcciardi fut nommé par la proviuoe de Capltahate, bien qu'il n'y eût jamais mis le pied , et qu'il n'eût fait aucune démarche à cet effet*
(Note de tEditcur.)
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écrits franchement démocratiques , ayant de plus habile longtemps des pays façonnés à la vie politique , je devais naturellement être regardé comme le chef du parti républicain. Aussi, dès les premiers jours de mon arrivée à Naplcs, vers la fln de mars 4848, les démocrates de toutes les nuances affluèrent chez moi *. Les plus avancés me pressaient de diriger leurs projets, pendant que le parti modéré me regardait de l'œil le plus hostile, ne se doutant pas de mes efforts incessants pour contenir la fougue de mes coreligionnaires politiques. Ceux-ci revinrent souvent a la charge, et je fus assez heureux pour les décider plus d'une fois à ne pas donner suite à leurs desseins, car leur exécution , opportune et même indiquée par le plus simple bon sens, trois mois auparavant, n'aurait pu être alors que funeste à la cause italienne, par cela même que la lutte avec l'étranger avait commencé.
Le 17 avril au soir, veille des élections générales pour les membres des deux chambres, les principaux chefs populaires se rendirent chez moi pour me déclarer qu'ils étaient décidés à tenter un mouvement dans la journée du lendemain. C'était le projet le plus insensé, car essayer seulement de le mettre à exécution, aurait donné gain de cause au gouvernement, auquel la garde nationale se serait ralliée immanquablement. J'employai donc tons les moyens en mon pouvoir pour empêcher une faute aussi
1 M. Ricciardi , avant de quitter Taris, avait puissamment contribué à la fondation de l'association Italienne, don'. M. Mazzini fut élu président, et dans laquelle se recruta la légion commandée par le générai Antonini.
{Xotedel'foiiteur.)
grave, et voici à peu près le langage que je tins à cette occasion :
« Le gouvernement n'a par lui-même aucune force; il « suffit, pour le prouver, de rappeler que le parti libéral « a obtenu de lui jusqu'à présent tout ce qu'il a demandé, « sans en excepter ce qui répugnait le plus au roi, l'en- « voi, en Lombardie et à Venise, de l'armée et de la flotte. « Nous avons de plus, dans toute leur étendue, les deux « principales garanties constitutionnelles, la liberté de la « presse et lagarde nationale. Enfin, des députés, qui doi- « vent être élus d'après une loi électorale assez large , se « réuniront dans quelques jours pour former la repréa sentation nationale , appelée par le gouvernement luia même à réviser la Constitution. Eh quoil c'est au mo- « ment où le pays va se prononcer par ses votes, et don- « ner peut-être une nouvelle consistance au parti libéral, « que nous irions troubler la paix publique et prêter ainsi « des armes inattendues à nos ennemis? Notre position, « de quelque manière qu'on l'envisage, est des plus fa- « vorable, et nous devons la garder à tout prix. Mais ce « qui doit nous retenir avant tout, c'est l'intérêt de la « cause italienne, que tout déchirement intérieur ne pour* « rait que mettre en danger.
« Je sais, comme vous, que nos libertés ne seront vrai- « ment assurées que lorsque Ferdinand 11 aura été chassé « d'un trône souillé par tant de crimes. Mais le moment •« serait mal choisi aujourd'hui pour accomplir une paa reillc œuvre; c'était au mois de janvier, c'était quand « Palerme luttait glorieusement coutre les troupes royales, « qu'il fallait vous insurger. Que l'Italie triomphe de
« l'Autriche , que son sol soit purgé à tout jamais de la « présence de l'étranger, et il sera temps alors de nous a débarrasser des Bourbons, et de lever le drapeau dé- « mocratique, en criant : Vive l'Italie une et libre! »
Ce langage, aidé des sages conseils d'un vieil ami, fit assez d'impression sur ceux à qui il s'adressait , pour qu'ils ajournassent leurs projets. Malheureusement, ils ne devaient point en abandonner la pensée, et Ferdinand II ne leur offrit que trop tôt l'occasion de la réaliser.
Le parlement , qui d'abord aurait dû se réunir le 1 er mai, fut convoqué pour le 15 du même mois. Deux jours auparavant, le pouvoir exécutif, sans daigner consulter les membres des deux chambres , publiait un programme de la cérémonie d'ouverture, programme étrange, où, entre autres choses, on imposait aux représentants du pays un serment qu'ils ne pouvaient en aucune façon accepter. En voici la substance :
a Je jure de professer et de faire professer la religion catholique, apostolique et romaine.
« Je jure fidélité au roi des Deux-Siciles.
« Je jure d'observer la Constitution octroyée par le roi le 10 février. »
Les députés devaient rejeter un pareil serment, par les raisons suivantes : la première clause impliquait, nonseulement une offense k la liberté de conscience, mais, par l'obligation qu'elle imposait de faire professer la foi catholique, elle était à la fois odieuse et absurde. Par le second article, les représentants du pays ne se seraient engagés à rien moins qu'à soutenir une guerre impie contre la Sicile. Enfin, le troisième paragraphe devait être d'au-
tant moins admis que, la Charte n'étant pas encore révisée par les chambres, d'après la faculté que le gouvernement lui-même leur avait accordée à cet effet, les membres du parlement auraient prêté serment à une Constitution évidemment imparfaite.
L'impression produite par ce programme fut très défavorable. Le 1 3 au soir, une première réunion préparatoire eut lieu chez l'un des députés, le médecin Lanza, et la majorité se prononça contre toute espèce de serment. Le lendemain matin , tous les membres présents dans la capitale, au nombre d'une centaine environ, se réunissaient de nouveau à l'Hôtel-de-Ville. Une certaine agitation commençait déjà à se manifester dans la cité. La garde nationale surtout se montrait fort animée , et son altitude était aussi favorable aux députés qu'hostile au gouvernement. Toutefois , elle n'était pas disposée à la lutte, et elle croyait d'autant moins à l'imminence d'une collision quelle était habituée de longue main à voir le gouvernement céder à toute demande exprimée avec énergie. Le peuple flottait indécis entre les représentants du pays et le roi. L'armée était dévouée entièrement à ce dernier, qui, las de ronger son frein depuis plus de trois mois, n'attendait que le moment favorable pour châtier sévèrement ce qu'il appelait les factieux. La discussion sur le programme du 43 mai se prolongeant outre-mesure à Monte-Oliveto , ne fit qu'accroître l'agitation du pays. De nombreux rassemblements, composés en général de provinciaux et principalement de Calabrais, s'étaient formés autour de l'Hôtel-de-Ville, et de temps à autre ils faisaient entendre ce cri : Vivent Ica député*! Ces accla-
mations de la foule se renouvelaient chaque fois qu'un nouveau membre du parlement franchissait le seuil du palais de la commune.
Ma répugnance invincible à prêter serment au roi m'avait fait prendre la résolution de ne pas accepter la députation. Je n'étais donc point disposé à me rendre au milieu de mes collègues; mais, lorsque j'appris que la discussion sur le serment se prolongeait outre mesure, et que ce fait jetait une grande inquiétude dans les esprits je crus de mon devoir d'aller prendre ma place dans l'assemblée de Monte-Oliveto. Il était neuf heures du soir quand j'entrai dans la salle. Les députés, partagés par groupes, causaient entre eux d'une manière fort animée. On venait d'envoyer au roi une députation chargée de lui exposer les raisons qui s'opposaient à ce que la chambre acceptât le serment proposé. Après une longue attente, le roi fit répondre : « Qu'ayant prononcé lui-même, le 24 février, le serment dont il avait donné la formule , il ne voyait aucune objection à ce que les députés l'adoptassent. » A la réception de ce message, une discussion encore plus vive que toutes celles qui avaient eu lieu jusqu'alors, s'engagea, et le président provisoire, M. Lanza, afin d'obtenir la véritable expression du sentiment de la chambre , témoigna le désir que chaque membre exposât son opinion en quelques mots. Appelé à mon tour à prendre la parole, j'expliquai brièvement les raisons que j'ai fait valoir plus haut , et je terminai en protestant avec énergie contre toute espèce de serment. Sur ces entrefaites, des propositions conciliatoires étaient présentées, d'abord par le députe Cacacc, puis par le prince de Stron*
goli, l'un des nouveaux pairs, envoyé en dépulation par ses collègues auprès de la chambre des députés. Cette dernière était sur le point de procéder au vote sur la question du serment, lorsque l'officier de garde entra précipitamment dans la salle, pour annoncer que les troupes étaient sorties de leurs casernes, et qu'à cette nouvelle, bientôt répandue dans la ville, des barricades avaient commencé à se former. A ce. récit, un cri d'indignation s'éleva dans la salle, etl'animosité qui existait déjà contre le pouvoir exécutif n'en devint que plus grande. Aussitôt qu'il fut possible de se faire entendre, je pris la parole pour proposer que le général Gabriel Pépé 1 , l'un de nos collègues et commandant en chef de la garde nationale, fit, sur-le-champ, battre le rappel, et, à la tête de la milice citoyenne , veillât au salut de la patrie. « Pendant ce « temps , ajoutai-je , nous continuerons à délibérer avec « le calme qui sied aux représentants de la nation. » Cette proposition fut acceptée par acclamation, et le général sortit aussitôt pour se rendre à son poste. Voici maintenant ce qui se passait dans la rue.
Quelques bataillons et quelques escadrons avaient été mis sur pied pour protéger le palais et rassurer le roi, dont la peur habituelle était accrue par les moindres évè-
1 On ne doit pas confondre le général Gabriel Pépé avec le général commandant en chef de la garnison de Venise. Il n'est pas inutile d'ajouter que Gabriel Pépé , homme d'une vertu antique , est le même qui pendant son exil à Florence , blessa en combat singulier M. de Lamartine , & cause du célèbre hémistiche contre l'Italie, inséré dans le poëme continuant Chllde-Harold. M. Gabriel Pépé vient de mourir au grand regret de son pays tout entier.
nements , et ce fait avait suffi pour fournir un prétexte aux libéraux exaltés qui voulaient à tout prix faire une levée de boucliers. Les constructeurs de barricades s'étaient recrutés principalement parmi les provinciaux dont il est question plus haut, aidés d'un petit nombre de gardes nationaux et d'hommes du peuple. La grande majorité de la garde civique, ou ne se rendit pas à l'appel, ou, chose étrange, assista l'arme au bras à la confection des barricades, en méconnaissant la voix de ses chefs, et même celle de Pépé, quoique ce général fût très populaire. Le roi, informé de l'état des choses, au lieu de faire marcher les troupes, afin d'étouffer l'insurrection avant qu'elle ne devint formidable, ordonna, soit par crainte, soit par calcul , la retraite de la force armée. Cette mesure augmenta l'audace des insurgés à, un tel point, que, le lendemain matin, la rue de Tolède était hérissée à chaque pas de fortes barricades, depuis la place Saint-Ferdinand jusqu'à l'église Sainte-Thérèse.
Cependant la chambre était toujours réunie, et les messages, entre elle et le gouvernement, se succédaient sans interruption. Quelques-uns des ministres, ainsi que le préfet de police , se rendirent pendant la nuit à, Monte- Oliveto , dans le but d'amener une conciliation entre les deux parties. Enfin, vers cinq heures du matin, le roi fit savoir qu'il consentait à ce que tout serment fût ajourné pour l'instant, en priant la chambre d'employer son autorité à engager les insurgés à faire disparaître les barricades. Alors le président fit écrire et répandre dans la ville une grande quantité de bulletins, dans lesquels il était annoncé que la dissidence entre les pouvoirs de l'État
ayant cessé , tout projet hostile au gouvernement devait être abandonné. Cela fait , les députés se séparèrent pour se réunir de nouveau à dix heures, afin d'assister à l'ouverture du parlement. Mais la voix des représentants du pays ne devait pas être plus écoutée que ne l'avait été telle des chefs de la garde nationale, et l'agitation, au lieu de diminuer dans la ville, ne fit qu'augmenter.
À dix heures du matin, pendant que les députés se rendaient à l'Hôtel-de-Ville , la garde royale, les Suisses, l'infanterie de marine et l'artillerie se rangeaient en bataille autour du Palais, et en défendaient rigoureusement les abords. Des soldats avaient été placés jusque sur les terrasses de l'église Saint-François-de-Paulc , qui s élève en face du Palais. En même temps, des officiers supérieurs suisses, sous prétexte d'inspecter les postes, parcouraient la ville sur différents points, observaient la position des barricades , et cherchaient à sonder les dispositions des insurgés. Je dois rappeler, à ce propos, qu'un colonel suisse ayant été arrêté par ces derniers, et interrogé sur les dispositions de la troupe, porta la main sur son cœur et affirma que jamais ses soldats ne recevraient de lui Tordre de tirer sur les citoyens. Deux heures après , ce même colonel marchait à la tête des bataillons suisses, qui , on le sait , furent lancés les premiers à l'assaut des barricades.
J'avais traversé toute la ville, en me rendant, pendant la nuit, de Monte-Oliveto à mon logement, situé à Clitaja, et j'avais déjà eu lieu de m'apercevoir de l'effervescence qui régnait dans une partie de la population. Cette effervescence me sembla bien plus grande lorsque , le 1o au
matiu , je me rendis de nouveau à l'Hotel-de-Ville, après avoir franchi avec peine les nombreuses barricades qui obstruaient la rue de Tolède. Je sentis qu'il n'y avait qu'un moyen pour calmer l'excitation révolutionnaire, celui de donner de telles garanties au pays, qu'il n'eût plus rien à craindre de la part du gouvernement. Aussi, à peine arrivé au milieu de mes collègues, au moment même où une députation allait être envoyée au roi, pour le prier de procéder au plus tôt à l'ouverture des chambres, seul moyen, disaient-ils, de conjurer l'orage, je demandai la parole , et m'exprimai à peu près en ces ternies :
« La situation a bien changé depuis hier. A l'animada version avec laquelle une partie considérable de la ville a regardait déjà le gouvernement, est venue se joindre « une défiance invincible. Il faut, dès lors, que des gages « certains lui soient donnés par le pouvoir. Celui-ci a u dans ses mains les château x- forts , à l'aide desquels il a peut détruire la ville en quelques heures. Il dispose, « en outre , de forces considérables, qui lui sont avcuglé- « ment soumises. La garde royale , surtout , cause des « alarmes continuelles à la population, fatiguée de la voir « parader à tout instant dans les rues. Eh bien ! que ces « forts si justement redoutés soient confiés aux mains « amies de la milice citoyenne, et que la garde royale soit, « ou dissoute immédiatement, ou envoyée en Lombardie « pour y grossir l'armée de l'indépendance! Je fais la « motion formelle que ces deux demandes soient présen- '< t ces sur-le-champ au roi, par la députation que vous « venez de nommer. Connaissant l'appui unanime que
« nou* prêle la garde nationale , il ne s'avisera pas de « répondre par un refus. »
Cette proposition parut trop hardie à mes collègues, et, combattue par ceux-là mêmes qui , partageant mes prin^ cipes, auraient dû l'appuyer le plus, elle fut rejetée après une courte discussion. La députation, composée de MM. Capitelli, Poerio, Pica, et Imbriani, partit pour se rendre au palais ; démarche aussi humiliante qu'inutile de la part du parlement, car elle servit à donner au roi un courage, que, sans cela, il n'aurait jamais eu.
Le ministère, il faut lui rendre cette justice, ne manqua pas de faire envisager à Ferdinand II tout ce qu'il y avait de grave dans la situation, et de lui peindre les conséquences funestes qu'une collision amènerait infailliblement. Pour toute réponse, le Bourbon lui tourna le dos, en lui disant : « // est temps de songer à vous-mêmes; car le jour de votre punition n'est pas éloigné. » 11 est curieux d'ajouter que ces derniers mots furent prononcés en latin. Les ministres se retirèrent immédiatement, après avoir déposé leur démission. La garde nationale envoyait de son côté au palais députation sur députation, afin de déclarer que jamais elle ne consentirait à appuyer le gouvernement dans une lutte fratricide ; et , dans le même moment, d'autres gardes nationaux se présentaient dans le sein du parlement, pour se mettre à sa disposition, en assurant que la milice citoyenne ne voulait recevoir d'ordres que de lui seul. Je ne dois pas oublier d'avertir que, si quelques centaines de gardes nationaux seulement participèrent au combat, pas un seul d'entre eux ne s'arma pDur la défense du gouvernement! Ce dernier fait peut
trouver son explication dans l'absence de motifs assez graves pour autoriser une révolution. La garde nationale ne prit donc qu'une part très minime au mouvement insurrectionnel ; mais sa profonde désaffection envers le . pouvoir l'empêcha d'unir ses efforts à ceux de l'armée. Il en résulta une immense disproportion entre les forces des deux camps. D'un côté, on comptait tout au plus six à sept cents combattants, sans chefs, sans drapeau, sans cri de ralliement, tandis que de l'autre se trouvait la garnison tout entière. Malgré cela, le combat fut des plus acharnés, car il ne dura pas moins de huit heures; le terrain fut disputé pied à pied par les insurgés , et on ne put les déloger des barricades qu'à l'aide du canon. Le premier coup de fusil, tiré en l'air par les insurgés, au coin de la rue Sainte-Brigitte , se fit entendre vers midi , et aussitôt la première décharge des troupes retentit sur la place du Palais.
Un feu bien nourri partit bientôt des barricades. Mais ce fut des fenêtres surtout qu'une pluie de balles tomba sur les soldats. Le palais Cirella, situé à l'angle de la place Saint-Ferdinand, renfermait de nombreux combattants, qui firent essuyer de grandes pertes à la troupe. Le général chargé du commandement, voyant alors que la résistance était opiniâtre et que la lutte serait inégale sans l'emploi de l'artillerie, fit avancer plusieurs pièces et tirer à mitraille sur les barricades. Celles-ci une fois entamées, l'infanterie s'avançait sur deux colonnes parallèles, et, pour éteindre le feu très meurtrier qui partait des maisons , de forts détachements forçaient les portes et se répandaient dans les appartements à la recherche des insurgés. Ici
commencent les scènes les plus atroces. Les dignes satellites de Ferdinand, irrités au suprême degré par suite des ravages exercés dans leurs rangs, font main-basse sur tous ceux qu'ils rencontrent, tout en dévastant et en pil- 1 ant de fond en comble les maisons envahies. Des femmes* et des enfants sont mis à mort a côté d'hommes surpris les armes à la main. Un vieillard malade est assassiné dans son lit. Des jeunes filles sont violées d'abord, puis égorgées. Les Suisses, employés de préférence par le roi dans cette horrible guerre, se distinguent aussi par des cruautés sauvages. La lie du peuple, suivant à la piste ces infâmes mercenaires, s'abstient toutefois d'égaler leurs exploits. Elle se contente de voler ce qu'ils veulent bien lui laisser. N'oublions pas de remarquer, pour l'honneur de la ville de Naples, que le nombre des hommes du peuple qui participèrent au pillage fut très restreint, quoique le roi leur en eût en quelque Sorte donné l'autorisation par un mot inqualifiable que la voix publique lui attribue. On affirme que, descendu dans la cour du palais pour répondre à une députation de lazzaroni, qui venaient lui offrir leurs services, il leur dit : Naples est à vous! Pour que l'esprit du lecteur se repose en quelque sorte au milieu des atrocités dont je suis forcé de lui retracer le tableau, je mêlerai à mon récit quelques détails historiques sur les lazzaroni.
Les véritables lazzaroni existaient autrefois; ils n'existent plus aujourd'hui que de nom. A Naples, comme dans toutes les grandes villes, il y a des gens très pauvres et fort mal vêtus, qui ont quelque rapport avec les classes les plus malheureuses de la société, tant en France qu'en
Angleterre. La misère, à Naples, étant plus grande quç partout ailleurs et le climat des plus doux, ils sont et plus pauvres et plus mal vêtus que dans les autres pays. Le mot lazzaroni n'a donc pas de signification spéciale, à moins qu'on ne veuille rappliquer aux hommes du bas peuple de toutes les nations. Il faut ajouter que ceux qu'on appelait lazzaroni valaient beaucoup mieux que leur réputation. L'histoire est là pour dire ce qu'ils firent de noble et de grand en différentes occasions. Il suffirait de rappeler la révolte du peuple de Naples sous don Pierre de Tolède, lorsque ce vice-roi espagnol aurait voulu imposer au royaume le tribunal de l'inquisition. Un siècle plus tard éclata cette singulière révolution de Masaniello, qui survécut à son chef, car elle dura neuf mois, et aurait triomphé peut-être, si le duc de Guise n'était venu s'en mêler. Enfin, personne n'ignore la résistance désespérée opposée par les lazzaroni a l'arméede Championnet, en 1799.
Aux trois époques que nous venons de citer, eurent lieu des traits de générosité, et même d'héroïsme, qui n'ont rien a envier aux dates immortelles de 89, de 4830 et de 1848. Les hommes du peuple à Naples méritent d'attirer toute l'attention de l'observateur. Extrêmement sobres et fort laborieux, quoiqu'on en dise, ils vivent contents du peu qu'ils peuvent gagner, et, pour tout délassement de leurs travaux, ils se plaisent à assister a des spectacles en plein vent, tels que celui des Fanioccini, ou, mieux encore, à écouter sur le môle la lecture de l'Arioste ou du Tasse.
Revenons à présent aux tristes scènes dont la ville de Naples était le théâtre. A mesure que les barricades s'a-
battaient sous les coups de la mitraille, les soldats s'avançaient dans le cœur de la ville, en portant de toutes parts la dévastation et le carnage. Au coin de la rue Sainte Brigitte, la résistance ayant été des plus vives, le massacre fut encore plus considérable. Le palais Benucci fut entièrement dévasté. On égorgea dans les boutiques et on fusilla dans la rue. Entr autres victimes, on compta un horloger suisse appelé Mélanjoy , tué par ses compatriotes. Une heure après, cinq individus étaient passés par les armes sur la place de la Charité, parmi lesquels un Sicilien, nommé Tornabene, qui avait été espion de Del Carretto I Des jeunes gens très aimés dans le pays furent tués sur les barricades, entre autres Louis Lavista et Vincent Melga, tous deux distingués à la fois par l'intelligence et par le cœur. Ayant rencontré le dernier quelques jours auparavant, il me sembla lire dans sa mâle figure, singulièrement assombrie, quelque résolution énergique, et comme un pressentiment de sa mort prochaine. Mais la grande majorité des victimes périt plutôt dans les maisons, sous le fer de ces soldats assassins, qu'au milieu du combat; car les insurgés, tirant du haut des fenêtres, ou à l'abri des barricades, ne présentaient que peu de prise aux balles de la troupe. Ce fut dans le palais de mon frère, appelé communément de Gravina, que les horreurs principales furent commises. Un capitaine de la garde nationale, du nom de Ferrara, ainsi que sa vieille mère, furent égorgés, avec six autres personnes , dans l'appartement de ma sœur. Cette dernière aurait subi le même sort, sans sa présence d'esprit extraordinaire. La femme du malheureux Ferrara pensa se soustraire à la mort, en se
jetant dans la rue par F une des croisées, et se brisa les deux jambes. Par le hasard le plus heureux, la famille de mon frère et la mienne n'habitaient pas le palais ; la première résidant à la campagne, l'autre demeurant dans un quartier éloigné. Sans cette circonstance, elles eussent été infailliblement massacrées.
Il faut maintenant peindre l'attitude, et raconter les actes du parlement, pendant que la fusillade et le canon grondaient dans la ville.
On attendait avec anxiété le retour de la députation envoyée au roi, lorsque, vers midi et demi, un officier de la garde nationale entre tout à coup pour annoncer que le combat est engagé. 11 est facile d'imaginer l'effet produit par cette nouvelle, principalement sur les députés de l'opposition, qui, on peut le dire, formaient déjà la majorité dans la chambre. Mais, par malheur, il y en avait peu qui fussent disposés à adopter les mesures énergiques réclamées par la circonstance. La conduite à tenir par les représentants du pays était toute tracée. Appuyée sur la garde civique, qui se recrutait dans l'élite des citoyens, et dont le dévoûment à la représentation nationale était bien connu, la chambre aurait dû se déclarer souveraine, en appelant à la fois autour d'elle les défenseurs naturels des libertés publiques. Une courte proclamation et le rappel battu dans la rue par ses ordres, auraient suffi pour produire un tel déploiement de forces de la part de la ville, que ce seul fait, en imposant au roi et à la troupe, aurait arrêté les hostilités. Un immense tumulte régnait au sein du parlement, tumulte accru bientôt par l'irruption dans la salle de plusieurs gardes nationaux, qui, se res-
sentant encore de l'excitation du combat, en racontaient très vivement les principaux traits, et jetaient sur la table des boulets encore chauds comme preuves matérielles de la vérité de leur récit. Aussitôt qu'il fut possible de se faire entendre, je réclamai la parole, et j'adjurai mes collègues de prendre au plus vite le seul parti commandé à la fois par les exigences du moment et par leur propre dignité, celui de concentrer dans leurs mains tous les pouvoirs, par la nomination d'un comité de salut public. Une très vive opposition s'éleva contre moi, et des députés allèrent jusqu'à m'accuser de vouloir la ruine du pays. Je répliquai aussitôt, en déclarant sur l'honneur, que j'avais fait tous mes efforts pour empêcher une collision entre le gouvernement et les citoyens; mais que le sang de ces derniers ayant coulé, je croyais, qu'en ma qualité de représentant du peuple, j'aurais manqué aux devoirs les plus sacrés, si je n'avais pas pressé avec instance le parlement de déployer la plus grande énergie. D'autres personnes étant arrivées du théâtre du combat, on se décida a envoyer deux députations, l'une chez le commandant de la place, l'autre sur le lieu même des événements. Cependant l'heure se passait, et le bruit du canon commençait à se faire entendre distinctement. Il n'y avait pas un instant à perdre. Je réclamai donc le silence avec vivacité, et, prenant la parole pour la troisième et dernière fois, je dis: « Rester ici, inaclif, lorsque nos frères exposent leurs poi- <i trines aux balles des soldats, serait pour moi la plus « insigne des lâchetés ; aussi, je quitterai cette enceinte, «< pour descendre dans la rue et me placer à la tète de « l'insurrection, si dans dix minutes le comité de salut
« public, dont j'ai proposé la formation, n'est pas nommé. »
Une dernière résistance contre cette mesure se manifesta dans le parlement ; mais, aidé par quelques-uns de mes collègues, je parvins enfin à obtenir que ma proposition fût mise aux voix. Une grande majorité l'approuva, et, quelques instants après, le comité que j'avais demandé fut élu. Voici les noms des cinq membres qui le composèrent : le colonel Tupputi, président, Giardini, Bellelli, Petruccelli et Lanza. Ce dernier ayant obtenu seulement une voix de plus que moi, aurait voulu me céder sa place, mais je fis remarquer que, premièrement, on devait respecter le résultat du vote, et, en second lieu, que je pouvais être bien plus utile au pays, en me rendant, sur l'autorisation de la chambre, à bord de la flotte française, qui, à cette époque, se trouvait en face de Xaples. Cette nouvelle proposition fut accueillie k l'unanimité. Je demandai qu'un de mes collègues me fût adjoint, et M. Giuliani ayant été désigné pour m'accompagner, nous quittâmes Mon te- 01 i veto, munis des pouvoirs du comité de salut public. Ses instructions, d'après les idées que j'avais émises moi-même, et que la chambre avait approuvées, portaient : Que Ion eût à réclamer, tant du chargé de France que de l'amiral Baudin, non point une intervention directe, mais des démarches tendant k obtenir la cessation des hostilités. Deux heures et demie sonnaient à l'Hôtel-de-Ville, lorsque nous nous mîmes en marche pour accomplir notre mission. Les principales rues étant obstruées par les barricades, il nous fallut faire de longs détours pour nous rendre chez M: Edmond Levraud, représentant de la République française
4bO HISTOIRE
J'exposai brièvement le but de notre visite, et je le pressai de nous faire conduire sur-le-champ à bord du vaisseau amiral. M. Levraud, qui dans cette fatale journée nous témoigna la plus profonde sympathie, voulut nous accompagner lui-même à bord du Frkdland.
Une fois en présence du chef de l'escadre, je développai l'objet de notre mission, et j'insistai vivement pour qu'une résolution , conçue dans l'esprit de nos instructions , fût prise par l'amiral Baudiu h l'instant même.
« 11 dépend de vous , lui dis-je , de sauver, non-seu- « lement nos libertés, mais la cause de l'Italie tout en- « tière. Car Ferdinand , une fois vainqueur , retirera à « la guerre de l'indépendance les secours que l'ascendant ' « de l'opinion publique l'avait seule forcé de lui accorder. « Nous ne demandons pas une intervention directe de « votre part, mais seulement l'emploi de votre influence « pour faire cesser l'effusion du sang de nos frères et em- « pêcher le triomphe du Bourbon. »
L'illustre amiral , visiblement ému à ces paroles, répondit que son désir le plus ardent aurait été de satisfaire à nos demandes , mais que , lié par les instructions les plus précises , il ne pouvait se mêler en rien des affaires de notre pays. Sur de nouvelles instances de ma part , et sur l'observation que je lui lis de la présence k Naples des régiments suisses , ce qui nous plaçait dans des conditions tout à, fait particulières, puisque le pays était mis en face d'un élément étranger, M. Baudin demanda k réfléchir, et nous crûmes convenable de le laisser en tête-a-tête avec M. Levraud.
Après une heure d'anxiété cruelle (car du pont du
Friedland nous entendions la fusillade et nous apercevions la fumée du canon) , l'amiral nous fit rappeler, pour nous dire qu'il ne pouvait faire autre chose qu'envoyer au roi une lettre, signée par lui et par M. Levraud , afin de le prier d'entendre les conseils de la modération et de la clé" mence. Je me souviens que le fils de M. Baudin , m'ayant donné lecture de cette lettre , je témoignai ma surprise de l'emploi qu'on y faisait du mot sujets, en parlant des Napolitains. Sur mon observation , on remplaça cette expression par celle de peuple. Cette lettre, dont nous déclinâmes toute responsabilité, ne produisit aucun effet, d'autant plus qu'elle arriva au moment où la troupe commençait h avoir le dessus. Je garderai une reconnaissance éternelle envers l'amiral Baudin de l'extrême bienveillance dont il fit preuve , je ne dirai pas seulement pour moi et pour ma famille, mais pour tous ceux de mes compatriotes qui , dès le \ 5 mai au soir, se pressèrent sur les bâtiments de l'escadre. Néanmoins je ne puis m'enipêcher de déclarer qu'il aurait pu faire plus qu'il ne fit dans l'intérêt de notre cause. 11 y avait pour cela un moyen très-facile. De nombreux Français habitant la ville de Naplcs , il n'aurait eu qu'à exiger quelques heures d'armistice, afin de mettre en sûreté les personnes et les biens de ses nationaux. Or celle trêve eut suffi pour empêcher Ferdinand d'accomplir ses projets liberlicides , et Ton n'aurait pas eu à déplorer la dissolution du Parlement, celle de la garde nationale , l'état de siège , enfin la destruction presque totale de la Charte , et , qui plus est, le rappel de l'armée et de la flotte envoyées contre l'Autriche.
Sur ces entrefaites , le combat continuait ; mais presque toutes les barricades ayant été renversées par la mitraille ou prises à la baïonnette, et les coups de feu que l'on tirait des fenêtres étant devenus de plus en plus rares, les rangs des insurgés s'éclaircissaient et la troupe se répandait triomphante dans les rues. Une poignée de Calabrais tint jusqu'au dernier moment ; elle avait pour chef un vieillard , Pierre Mileti , ancien militaire et homme d'un courage téméraire. Armé d'un tromblon énorme, qu'il chargeait jusqu'à la gueule, il abattit à lui seul un grand nombre de Suisses. Chaque décharge de son irabucco équivalait à celle d'une pièce de petit calibre , et comme il tirait presque à bout portant, ses coups faisaient de larges trouées parmi les assaillants; mais, par malheur, il n'avait que dix charges.
Mileti , échappé par miracle aux massacres du 15 mai , (lovait périr misérablement eu Calabrc , après la triste tin de l'insurrection de cette province. Traqué par la troupe de chaumière en chaumière , il fut lardé à l'aide d'une pique par des bohémiens chez lesquels il s'était réfugié.
Pendant que nous retournions rendre compte au Parlement du résultat de notre démarche, une scène étrange se passait à l'Hôtel-de-Ville. Les soixante-quatre députés restes en permanence dans la maison communale , ne prévoyant que trop la victoire du gouvernement, avaient rédigé une protestation par laquelle ils déclaraient ne se dissoudre qu'en face de la force brutale , et promettaient de se réunir aussitôt qu'ils le pourraient. Cet acte était à
peine signé qu'un officier du roi entrant dans la salle, vint déclarer aux députés qu'ils eussent à se retirer. À cette sommation , le président d'âge , le vénérable abbé Cagnazzi , qui fit preuve en cette circonstance de la plus noble fermeté, répondit par ces mots : « Veuillez vous « retirer, l'assemblée décidera ce qu'elle doit faire. » L'officier disparut , et M. Cagnazzi interpella la chambre sur ses intentions. Deux bataillons cernant l'Hôtel-de- Ville , un seul parti restait aux députés , celui de se séparer en protestant. En effet , le président fit rappeler l'officier, lui donna lecture de l'acte dont il a été fait mention, et déclara la séance levée. 11 était six heures et demie du soir lorsque les députés se séparèrent, et , une demiheure plus tard , j'arrivai avec Giuliani aux portes de l'Hôtcl-de-Ville , que je trouvai barrées par les Suisses et la garde royale. J'avais accompli ma mission jusqu'au bout. Aussi j'allais me retirer, quand , en me retournant, j'aperçus l'incendie du palais de mon frère, situé en face de l'Hôtel-de- Ville. La troupe, non contente de l'avoir dévasté et pillé de fond en comble , poussée par une main cachée , y avait mis le feu. Le lecteur devinera aisément les motifs de cet acte , d'autant plus infâme que les opinions politiques de Jules Ricciardi diffèrent totalement des miennes. Cependant ce fut le seul palais brûlé dans la ville , et il n'est pas inutile d'avertir que les pompes offertes par l'amiral Baudin pour éteindre l'incendie ne furent pas acceptées !
La mort dans le cœur, je traversai encore une fois la ville désolée, et , après avoir passé quelques instants au
sein de ma famille, je me rendis dans la nuit même à bord du Friedland, non pour y trouver un refuge, mais afin d'y chercher les moyens d'opposer à l'horrible victoire de Ferninand II une protestation à main armée !