CHAPITRE XI
Examen de la conduite de Charles-Albert. — fcécit des événements de Milan par MM. Rcstelli et Maestri. — Retraite de Tannée sarde. — Désespoir des Milanais et émigration en masse. — Enthousiasme inutile des populations et des volontaires lombards. — Lettre de M. Salasco.
— Jugement porté sur l'armistice du 5 août. — Proclamation de Charles-Albert et ce qu'il faut en penser. — Le ministère Casali et les Chambres piémontaises.— Les Autrichiens chassés de Bologne le 9 août.— Lettre de 'Welden au gouvernement de Venise. — Résistance inébranlable de celle ville. — Manin et les commissaires Piémontais. — Assemblée Nationale du 13 août. — Nouveau gouvernement à Venise. La forteresse d'Osopo. — Garibaldi a Varèse. — Sa retraite en Suisse. —Agitation en Toscane. — Le ministère Cappoui. — Le père Gavazzi.-— Soulèvement de Livournc. — Fautes du gouvernement. — Le colonel* Cipriani. — Collision entre le peuple et la troupe. — M. Montanelll et M.Gucrrazzi rétablissent le calme.— Panne et Modène occupées par les Autrichiens. — Misérable situation des pays retombés sous le joug de' l'Autriche. — Grave fermentation dans les Étals-Romains. — Scène du. 30 juillet à Rome. — Mauvais vouloir de Pic IX. — Loi décrétée par' les Chambres. — Mamiani remplacé au ministère par M. Fabbri. — • Triste position du royaume de Naples. — Attitude de la Chambre des députés en face des ministres. — Opposition assez vive de quelques dé-* pûtes. — Horrible assassinat de Cardueci resté impuni. — Proroga/iou des Chambres. — Résolution de Ferdinand II de reconquérir la Sicile. *
— Erreurs commises par les Siciliens.
Notre impartialité d'historien nous fiait un devoir de* mettre en regard les deux versions présentées sur les mal*
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heureux événements de Mrlan , d'un c6lé par les partisans de Charles-Albert, de l'autre par les Lombards. Les premiers affirment que le manque de vivres, d'argent et de munitions , et surtout l'attitude peu énergique de la population , ainsi que le désir d'éviter à la ville dè Milan les horreurs d'une prise d'assaut, forcèrent le roi de Piémont à transiger avec Radetzki. Les seconds prétendent, au contraire, que rien ne manquait à la défense de Milan , et que les habitants étaient disposés à toute espèce de sacrifices , et à renouveler les traits d'héroïsme des cinq journées du mois de mars. Peut-être y a-t-il de l'exagération dans les attaques prodiguées à Charles-Albert , lors de sa retraite de Milan ; mais nous avons sous les yeux un document où sont signalés de tels faits, qu'il est impossible d'absoudre entièrement la conduite du roi sarde. Nous voulons parler du Récit de la capitulation de Milan, en août 4848, publié par le comité de salut public, institué, dans les derniers jours de juillet, en vertu d'un décret du gouvernement provisoire de Lombard ie. 11 nous semble nécessaire de reproduire plusieurs passages de ce document, qui serviront aussi à faire connaître des faits importants, dont l'exactitude nous est garantie par la probité des signataires, MM. Restelli et Maestri 4 .
« Déjà, le 25 juillet , à la nouvelle des revers éprouvés « par l'armée, sur les rives du Mincio, le comité d'arme- « ment de la garde nationale avait ordonné la mobilisa- « tion de cent hommes par bataillon ; et , croyant Brescia
1 Le troisième membre de ce Comité de salut public était le général Fanti.
« très menacée, il fit partir immédiatement pour cette « ville, sous les ordres du vieux général Zucchi , la garde « nationale ainsi mobilisée, et environ mille recrues pri- « ses dans les dépôts de Milan. En outre , le comité or- « donna au général Garîbaldi de partir de suite avec ses « troupes pour la province de Bergame , l'autorisant à « prendre à sa solde d'autres soldats, pour y faire une « guerre de partisans. En trois jours ,.Garibaldi avait « sous les armes trois mille hommes , et se portait sur « Brescia. Mais les événements marchaient avec la rapit dité de la foudre. Interrogé à son quartier-général , « près Crémone, sur ses plans stratégiques, le roi répon- « dit d'abord qu'il avait l'intention de déployer son ar- « mée entre le Pô et l'Adda , appuyant sa droite sur Cré- « mone , et sa gauche sur Pizzighettone ; et , le lende- « main, il déclara qu'il défendrait la ligne de l'Adda « inférieure jusqu'à Cassano, et que Milan eût à garnir « l'Adda supérieure , depuis Cassano jusqu'à Lecco. Ce « fut alors que le comité , acceptant l'offre de plusieurs « ingénieurs de la ville, les envoya sur la ligne de l'Adda « diriger les travaux de fortification, tels que de couper c des routes et de miner des ponts, travaux qui furent « entrepris avec la plus grande célérité. Le \* T août, en- « core. le comité proclama l'enrôlement en masse des ci- « toyens de dix-huit à quarante ans, et dirigea ensuite sur « l'Adda les hommes armés de fusils, ainsi que ceux qui « portaient les haches, les pioches et les pelles nécessaires « aux travaux de fortification de cette ville, pour la dé- « fense de laquelle on rappela, en outre, de Brescia les « troupes mobilisées du général Zucchi et les bandes
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« soldées de Garibaldi ; Milan seul et sa banlieue furent « exemptés de l'appel en masse, parce que l'approche de « l'ennemi rendait nécessaires à la ville une bonne t garnison et des bras vigoureux pour travailler aux for- « tifleations projetées , le 30 juillet , par un conseil de « guerre composé des généraux présents à Milan , de « deux officiers supérieurs d'artillerie et du génie ( Ca- « dorna et Pett'mengo ) , et d'autres personnes choisies « parmi les plus habiles ingénieurs du pays.
« La nouvelle du passage de l'Adda par l'armée autric chienne répandit à Milan de nouvelles alarmes, et, dans « la nuit du 2 au 3 août, une députation, composée de « deux membres du comité de salut public, le général % Fanti et l'avocat Restelli, et d'un membre du gouverne- * ment provisoire, M. Strigelli , se rendit à Lodi, afin de « connaître comment le roi entendait défendre Milan. »
La députation , arrivée à Lodi de grand matin , ne put être reçue par Charles-Albert; mais, s'étant présentée chez le général Bava , celui-ci lui affirma que la volonté du roi était de voler avec son- armée au secours des Milanais, sur l'appui desquels il comptait, d'ailleurs, pour la défense de leur riche cité.
« Confiant dans l'assurance donnée par le général Bava, a au nom du roi , que celui-ci allait venir avec toute son
armée défendre Milan, le comité prit toutes les mesures a pour que les points faibles entre PortaTenaglia et Porta a Vercellina fussent garnis et renforcés le plus vite possible. « Or, tandis que, les jours précédents, on avait eu quelce que difficulté a se procurer des bras, le 3 et le 4, au con- « traire, vu l'imminence du danger, l affluence fut grande.
« Dans le conseil de guerre, réuni, îe 3 août, par le a comité, on détermina , non seulement les fortifications , « à établir, mais encore on régla le service de la défense « par arrondissements , nommant partout des comman- « dants, et pourvoyant les différents centres de défense « de tous les accessoires nécessaires , tels qu'artillerie , « génie, pompiers, ambulances, munitions, etc.
« La population accueillit avec enthousiasme toutes « ces dispositions de résistance, et si, par suite de la re- « traite de l'armée, un mouvement de stupeur avait glacé « toutes les âmes, une exaltation magique croissait mainte tenant à l'approche du danger qui menaçait la ville, et « au spectacle des efforts qu'elle faisait pour le reo pousser.
a Dans la journée du 3, le peuple demandait déjà dés « barricades, et en quelques endroits, surtout du côté du « château \ on avait commencé a y travailler. Le peuple « se rappelait de quelle utilité elles lui avaient été pen- « dant les journées de mars , et il aimait à les relever, « espérant et désirant renouveler la gloire et le succès de « sa première lutte. »
Le général Olivieri , commissaire royal , qui , avec MM. Montezemolo et Strigelli , avait, sur un décret royal, pris en main , le 2 août, le gouvernement du pays , paralysa constamment l'élan du peuple, et empêcha tant qu'il put les énergiques mesures du comité.
« Le 4 août, dès le matin, le canon grondait, les estaa fetles du camp et le bruit de la bataille toujours crois- « sant annonçaient l'approche de l'ennemi. Le peuple , t sans effroi , mais plein d une noble inquiétude, demari-
« dait des armes à grands cris , el réclamait éncrgique- « ment la construction de ses imprenables barricades.
g «Sur les deux heures de l'après-midi , deux membres « du comité , MM. Fanti et Restelli, se rendirent auprès a du général Olivieri, pour lui exposer les dispositions « généreuses du peuple et la nécessité des barricades ; « mais le général blâma la mesure comme hors de saison « et impolitique, et parce qu'elle augmenterait les alar- « mes de la ville, et parce qu'elle paraîtrait une insulte a aux soldats piémontais et à, leurs chefs, dans le nombre « ( 40,000) et dans le courage desquels on semblait ne « pas avoir de confiance !
« Une heure après, arrive la nouvelle d'une batterie per- « due ; on apprend qu'un bataillon a été fait prisonnier, « et que l'ennemi s'est avancé jusque sous les portes de la « ville. Alors, ne'prenant plus conseil que de lui-même, « le comité fit sonner le tocsin et battre la générale, et ce « signal ne fut pas plutôt donné, que commença un de « ces spectacles solennels et touchants qui donnent la « mesure de ce qu'un peuple est capable d'opérer. Hom- « mes, vieillards, femmes, enfants, de tout sexe, de tout « âge, accoururent mettre la main aux barricades, avec « cette joyeuse , mais austère sérénité , qui annonce la a confiance dans la victoire.
a Vers minuit du même jour, Milan était couvert de « barricades et offrait l'aspect d'un champ de bataille inat- « taquable. Sur chaque visage, on lisait le désir de rea nouveler les cinq glorieuses journées de mars. L'en- « thousiasme croissait à l'approche du danger. Quicon- « que fut témoin de l'admirable clan du peuple milanais,
« ne pourra s'empêcher de déplorer amèrement qu'on lui c ait imposé une ignominieuse capitulation. »
Le 4 août, Charles-Albert entrait dans la ville, et établissait son quartier-général au palais Greppi. Vers qua* trc heures du soir, un des commissaires royaux apprenait à un des membres du comité que le roi avait envoyé à Radetzki deux de ses généraux, et, presqu'au même moment, le marquis Montezemolo se présentait au comité, pour lui déclarer que Charles-Albert le confirmait dans l'exercice de ses fonctions. Le même soir, un aide-de-camp du roi vint demander l'autorisation de brûler des maisons voisines des remparts , qui , disait-il , nuisaient aux moyens stratégiques arrêtés pour la défense. Le comité accorda sur-le-champ cette autorisation, et, la nuit entière, la ville fut illuminée par l'incendie , qui , au lieu d'être regardé par les citoyens avec on sentiment de tristesse , fut salué par des cris enthousiastes. Toute la garde nationale était sur pied, sous les ordres du général Zucchi, et l'attitude du peuple, à qui on avait enfin livré des armes, était des plus belliqueuses. 11 faut rendre cette justice à l'armée piémontaise : soldats et officiers étaient admirablement disposés à partager avec leurs frères de Milan les périls et la gloire d'une résistance acharnée. Les citoyens attendaient avec une grande anxiété les premières lueurs du jour, certains que le bruit du canon et de la fusillade allaient se faire entendre. Au lieu de cela , un profond silence régna à Milan , le 5 août au matin. Charles-Albert, ayant mandé le corps municipal, l'informa des motifs qui l'avaient poussé à faire des propositions à Radelzki. Son priucipal but, disait-il, était celui d'épargner la ville. La
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municipalité exprima le désir que le comité de salut pù± blic et l'état-major de la garde nationale reçussent les mêmes communications. En effet , les trois membres du comité, le général Zucchi, commandant en cbef de la milice citoyenne, M. Georges Clerici , commandant en second, ainsi que quelques officiers, furent appelés ; mais, le roi étant absent pour l'instant, ils ne purent conférer qu'avec les généraux Olivieri, Salasco et Bava.
« Le général Olivieri déclara que le roi était venu à « Milan avec la ferme résolution de défendre la ville; « mais que d'impérieuses circonstances l'avaient mis dans « l'impossibilité de réaliser un tel projet; que la malheu- « reuse issue du combat de la veille avait amené la perte « d'une batterie: que le parc d'artillerie de gros calibre, « avec ses caissons, avait été intercepté ; qu'il ni restait tr plus de munitions que pour un jour; que malheureuseff ment l'argent manquait, et qu'il n'y avait pas assez de « vivres pour l'armée et les citoyens. '»
L'élonnement des membres du comité et des autres citoyens représentant la ville de Milan fut extrême. Il y eut de très vifs débats, et M. Restelli surtout combattit avec énergie les assertions du général Olivieri , et partant la nécessité d'une capitulation. Mais celle-ci , malheureusement, était un fait accompli ; et, en faisant appel au corps municipal , au comité de défense et aux chefs de la garde nationale, Charles-Albert n'avait eu pour but que de leur faire partager la responsabilité d'un acte humiliant. M. Restelli dit, au nom du comité, que les faits 'allégués, quant au manque de vivres et d'argent, n'étaient pas exacts, attendu qu'il y avait des farines pour hurt
jours, et que, sachant quelle était la détresse des caisses publiques, le comité avait veillé à ce que les quatre millions de la cote de l'impôt forcé fussent versés au plus tôt. Relativement aux munitions, Il assura que la ville en renfermait en abondance. M. Maestri, ainsi que les capitaines de la garde nationale Henri Besanaet Paul Bonetti, s'associèrent complètement aux protestations de M. Restelli , et tous les citoyens présents s'accordèrent sur le fait de l'inébranlable résolution de la ville de s'opposer à rentrée de l'ennemi. On demanda aux généraux si les troupes lombardes avaient été comprises dans la capitulation. Or, ils répondirent que leur avis était qu'elles pourraient , aussi bien que les autres citoyens, suivre l'armée sarde. Ainsi, on livrait à l'interprétation plus ou moins favorable de Radetzki la question de savoir si les douze à quinze mille hommes de troupes de ligne et les quatorze mille volontaires lombards seraient ou non fusillés !
« On ne sut pas plutôt à Milan qu'une capitulation « avait été signée, qu'un cri d'indignation, ou plutôt de « fureur désespérée, s'éleva partout. Le mot trahison cir- « cula bientôt dans la ville. « Plutôt mourir, disait-on , « que de voir encore les Autrichiens ! » Les premiers qui « annoncèrent la triste nouvelle furent massacrés par le « peuple en délire, comme des complices de la trahison , « ou des agents payés par l'ennemi pour répandre la con- « fusion et l'anarchie. L'hôtel Greppi fut entouré de bar- « ricades, toutes ses issues furent gardées, et, quand sor- « tirent les équipages et la suite de Charles-Albert, le « peuple détela les chevaux, et, avec les chariots renver- « sés , barra le passage. On alla jusqu'à tirer qudques
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« coups de fusil contre les fenêtres de la chambre du roi. « Sur ces entrefaites, MM. Pompeo Litta et l'abbé Anelli, « les seuls membres du gouvernement provisoire restés à « leur poste, prirent la parole, au nom du peuple, qui se « refusait à toute transaction avec l'ennemi, et publièrent « contre la capitulation une protestation , dont un exem- « plaire fut remis au roi. M. César Cantù s'associa à cette « démarche.
« A la vue de cette terrible réaction opérée dans Tes- « prit du peuple par la nouvelle de la capitulation , le « roi trembla. 11 n'eut pas plutôt reçu la protestation des « deux membres du gouvernement provisoire , qu'il fit « proclamer sur son balcon que , puisque les citoyens « étaient si résolus a se défendre, ses enfants et lui étaient « tout prêts à verser leur sang pour la défense de la ville, « et qu'il ne cesserait de combattre pour l'indépendance « de ritalie. On ne se lia point à ces promesses verbales , « et l'on exigea que cette proclamation fût imprimée , ce « qui eut lieu en effet. »
Mais la résolution d'exécuter la capitulation était bien arrêtée. Aussi, pendant que l'on continuait d'incendier les maisons du chemin de ronde et que Ton contremandait la marche de quelques corps, on faisait défiler les autres hors la ville , on dégarnissait les bastions, et, dans le camp, on activait les préparatifs de départ.
A cet instant suprême , les auteurs de la protestation que nous avons mentionnée plus haut firent afficher la proclamation que nous transcrivons ici :
« Citoyens,
« L'enthousiasme incomparable avec lequel cçlte popu-
« lation a prolesté ce matin contre la capitulation con- • a sentie par le roi a été digne des' héros des cinq jource nées. L'honneur est sauf ; mais les choses sont déjà ar- » rivées à un tel point que nous sommes réduits à couvrir « encore une fois d'un voile de deuil le drapeau tricolore, « à baisser tristement la tête devant le sort , en nous « écriant, nous aussi : // est trop tard!
« Concitoyens, au milieu de la désorganisation des ad- « ministrations, de la fuite des employés, les soussignés « seuls sont restés pour remplir la tâche douloureuse de « vous adresser les paroles suprêmes au nom de la paît trie. Concitoyens, le cœur nous saigne en vous annon- « çant la capitulation suivante :