‹ Histoire de la révolution d'Italie en 1848Chapitre 22 sur 37 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Dépari de l'expédition pour Messine, — Le général Filatgieri. — Attaque de la ville. — Lutte acharnée. — Bombardement et incendie. — Résistance désespérée. — M. Piraino à bord de l'escadre Anglo-Française. — Prise de Messine. —Actes de barbarie commis des deux côtés. — Pertes essuyées par les Napolitains. — Leur apologie devant la Chambre des pairs par Filangieri. — La Sicile perdue pour les Bourbons. — Les représentants de la France et de l'Angleterre arrêtent les hostilités.— Leur conduite étrange. — Avènement, en Piémont, du ministère Pinclli. — Son impopularité. — Société de la Confédération italienne. — Congrès de Turin. — Projet d'une Constituante italienne, et ce qu'on doit en penser. — Précieuse occasion perdue de recommencer la guerre.

— Tentative du parti républicaiu en Valteline. — Changement de ministère en Toscane. — Manifeste de Montanelli relatif à la Constituante.

— Le ministre Rossi. — Défiance de l'opinion publique a son égard. — Convocation des .Chambres, le 15 novembre. — Mort de Rossi. — Journée du 16 novembre. — Demandes du peuple. — Réponse évasive de Pie IX. — M. Galletti médiateur. -- Insolence des Suisses. — Le sang coule. — Siège du Quirinal. — Le pape finit par céder. — Réponse aux attaques de la presse réactionnaire. — Nouveau ministère. — Fuite de Pie IX. — Triste rAlc joué par le corps diplomatique. — Lettre du pape a M. Surctielti. — Attitude de la ville «le Rome. — Démarche du ministère auprès du pontife. — Réponse de ce dernier à M. Sacchctti.

— Arrêté des Chambres. — Nouvelle députation envoyée inutilement k Gaéte. — Institution d'une junte suprême d'État. — Convocation d'une Assemblée Constituante. — Le ministère se change en commission provisoire de gouvernement. — Retraite de Mamiani. — Misérable état du royaume de Naples. — Insolence de la soldatesque et courage civique des libéraux. — Souffrances horribles des provinces foulées par l'Autriche. — Coup-d'œil sur la situation de Venise. — Beau fait d'armes du 27 octobre. — Mort glorieuse d'Alexandre Poerio. — Sacrifices énormes faits par les Vénitiens. — Gioberti, ministre a Turin. — Malgré son programme, il continue la politique de ses prédécesseurs. — Réflexions générales et conclusion.

A peine les Chambres napolitaines étaient-elles prorogées , que l'expédition destinée à soumettre la Sicile par-

tait de Naples. Ferdinand H en conBaitle commandement au général Filangieri , ancien soldat de l'Empire , qui , en devenant l'instrument du Bourbon dans la direction d'une guerre fratricide, ne craignait pas de déshonorer l'un des plus beaux noms de l'Italie *. On s'attendait k voir les amiraux Parker et Baudin mettre obstacle au départ de la flotiHe napolitaine cinglant vers Messine , mais il n'en fut rien , et les soldats de Ferdinand purent aller librement porter la désolation et la mort dans Messine.

Le 3 septembre , à la pointe du jour, six bateaux à vapeur et vingt barques canonnières chargées de troupes ouvrirent le feu , sous la protection des batteries de la citadelle et du fort Dom Blanco, contre le fort de Mare- Grosso , qui fut bientôt réduit au silence. Ce premier succès permit aux Napolitains de débarquer, puis d'opérer leur jonction avec les troupes sorties de la citadelle, enfin d'attaquer la ville. Pendant que les Siciliens se disposaient à repousser l'ennemi, leurs batteries commencèrent à foudroyer la citadelle , la plaine de Terra-Nova et les forts de Dom Blasco et du Salvatore. Aussitôt les boulets, les grenades , les bombes et les fusées à la congrève pieuvent de tous ces points sur la cité , où l'incendie ne tarde pas à se déclarer. Malgré cela , les colonnes des assaillants sont refoulées de toutes parts vers la citadelle ou obligées de se rembarquer. Quant aux batteries , elles ne cessent leur feu qu'à la nuit tombante. Le lendemain la lutte recommence , et le bombardement produit à Mes-

1 Le générai Filangieri est fils de l'illustre publiciste, qui, dans les dernières années du XVIÏl* siècle, faisait paraître un ouvrage des plus remarquables, iiUilulé : Siiencc de la législation.

sine des effets encore plus désastreux que la veille, car l'incendie étend de plus en plus ses ravages, malgré tous les efforts des habitants pour l'éteindre , tandis que la fumée empêche de distinguer les mouvements de l'ennemi. Messine compte déjà un grand nombre de victimes; toutefois ses batteries n'en dirigent pas moins un feu bien nourri sur la citadelle. Les hostilités sont encore suspendues par la nuit, puis elles reprennent, le 5 septembre au malin, avec une nouvelle fureur, sans que la résistance des habitants devienne moins vive. Le quatrième jour arrivé , le feu des batteries se ranime des deux côtés, avec des chances égales; mais, vers huit heures du matin, treize bateaux à vapeur, remorquant trois frégates et vingt-deux barques canonnières remplies de soldats, se dirigent vers le Dromo, dans le but d'y effectuer un débarquement. Ce point de la côte avait été choisi de préférence , parce qu'il était placé hors de la portée des batteries siciliennes , et devait, par conséquent , présenter moins de difficultés à surmonter. Le général Filangieri présidait lui-même à cette opération. Quoique les forces de l'ennemi fussent imposantes , la garde nationale de Messine , secondée par quelques escouades de soldats réguliers , s avance à sa rencontre, et, l'attaquant à la baïonnette, le repousse jusqu'au bord de la mer. Ce succès coûta la vie au commandant en chef de la garde civique, le brave Pagnocco. Mais les soldats royaux, appuyés par de nouvelles troupes, reprennent bientôt l'offensive et s'avancent vers la ville , en livrant aux flammes tout ce qu'ils rencontrent sur leur passage. Un combat terrible s'engage alors , et la plus grande bravoure est déployée également des deux parts.

•Hft HISTOIRE

Le colonel La Masa se présente sur ces entrefaites k la tète de sa colonne, et l'arrivée de ce renfort détermine enfin la retraite des Napolitains. Pendant ce temps , le , bombardement continue avec la plus grande vigueur , et F incendie se propage dans tous les quartiers de la ville. Des palais, des couvents, des églises s'écroulent avec fracas, et leurs décombres rendent la circulation de plus en plus difficile. La ruine devient telle dans certaines rues que les habitants en masse sont forcés de quitter leurs maisons. Néanmoins , au milieu d'une scène de destruction aussi épouvantable , aucun murmure ne s'élève et nul acte de la population n'annonce la volonté de céder aux satellites du Bourbon. Mais déjà les positions occupées par les défenseurs de la ville ne sont plus tenables. Alors , ces combattants héroïques, accablés sous une pluie de bombes et de grenades , renfermés dans un cercle de feu , suffoqués par la fumée, se retirent sur des points moins exposés , bien décidés , toutefois, à prolonger leur résistance, quoique tout espoir de succès soit perdu. Dans l'après-midi , le commissaire du pouvoir exécutif se transporta à bord du bateau à vapeur anglais le Gladiateur et du vaisseau français Y Hercule, afin d'obtenir, par l'entremise de leurs commandants, la suspension des hostilités pendant vingt-quatre heures. Mais les conditions auxquelles il aurait fallu souscrire lui ayant paru inacceptables , sa démarche demeura sans effet. En attendant, les Messinois se soutenaient par des efforts inouïs, dételle sorte que les troupes de Ferdinand essayèrent en vain jusqu'au soir de pénétrer dans la ville. Le 7 septembre, le bombardement fut repris à sept heures du malin, et

en même temps de nouvelles attaques furent dirigées de toutes parts contre la ville. Les Siciliens défendent le terrain pied à pied , mais une nouvelle sortie de la garnison de la citadelle, ajoutée aux ravages, de plus en plus grands, causés par l'incendie , les obligent enfin à abandonner toutes leurs positions. Lorsque les troupes royales entrèrent dans Messine , d'immenses tourbillons de flammes et de fumée s'élevaient de onze foyers différents , tandis que des cadavres , des mourants et des blessés de tout rang, de tout sexe et de tout âge, gisaient au milieu des ruines embrasées. C'était un spectacle déchirant. 11 n'empêcha pas , néanmoins , les dignes suppôts de Ferdinand de commettre des actes d'une cruauté sauvage dans cette misérable ville de Messine. 11 est vrai que les Siciliens ne furent pas moins barbares que leurs vainqueurs , car, pendant que les soldats du Bourbon égorgeaient des moines sans défense, quelques Mcssinois , sans égard pour la plus noble des causes, ne craignaient pas de torturer des prisonniers : crimes ordinaires des guerres civiles , que l'on ne saurait trop détester, et dont la responsabilité doit retomber, avant tout, sur latête de Ferdinand, unique auteur d'une lutte exécrable suscitée entre des peuples frères I...

11 nous serait impossible d'indiquer au juste les pertes essuyées par les Messinois dans ces fatales journées de septembre, mais elles durent être très considérables, tant à cause du bombardement que des suites du combat , engagé souvent corps à corps entre les Siciliens et les Napolitains. Quant à ces derniers, il suffira de citer un passage du discours prononcé, àNaples, parle général Filangieri,

le 8 février 1849, à la chambre des pairs , dans le but de répondre aux attaques dont les troupes napolitaines envoyées contre Messine avaient été l'objet :

« Je fus obligé, dit-il, d'avancer à travers des jardins « entourés de murs, entremêlés de maisons de campagne « et d'autres édifices, dont plusieurs , le couvent de la « Madeleine, par exemple, étaient fortifiés d'une manière « formidable. Pour déloger les rebelles, et occuper suc- « cessivement toutes les maisons du faubourg méridional « de Messine , je dus employer tous les moyens que né- « cessite la guerre de barricades. Il fallut enlever cha- « que maison sous une grêle de balles. Les barricades , « élevées à travers les rues de la ville et des faubourgs , « étaient non- seulement protégées par un fossé large et « profond, mais encore défendues par des pièces de ca- « non. Les insurgés firent aussi jouer des mines qui nous « tuèrent beaucoup de monde; mais ce qui irritait le « plus le soldat, c'était la fusillade invisible qu'il était « obligé d'essuyer à découvert. Dans un combat qui « dura près de trente heures, et dans lequel nos troupes « perdirent quarante-six officiers et mille trente -trois « hommes , sur un effectif de six mille quatre cent sept « soldats et de deux cent cinquante-cinq officiers, le sol- « dat avait trop à faire pour se livrer à des actes de cruau- « té , qui sont l'œuvre des lâches. »

Malgré les assertions du général Filangieri , nous n'en persistons pas moins à affirmer la barbarie de ses soldats, car elle nous a été attestée par des témoins oculaires, aussi bien que celle dont quelques Messinois n'eurent pas honte de se souiller. La prise de Messine restera gravée en ca-

ractères sanglants et ineffaçables dans l'histoire des Bourbons, et elle a ouvert un abîme entre la Sicile et la domination exécrée de Ferdinand 11. Aussi, nous nous associons pleinement à la pensée exprimée par H. Amari dans la conclusion de la brochure que nous avons déjà citée :

a Pour la Sicile, dit-il, maintenir son émancipation ou « retourner sous les Bourbons , c'est la vie ou la mort* « Nous ne faisons pas de phrases. Pourrait-on se figurer « encore une fois roi de la Sicile, ce vieil ennemi vaincu, « condamné par la représentation nationale, par tous les « corps politiques constitués en Sicile, chassé , insulté de « mille manières, marqué au front du titre de Bomba sur « les pièces à son effigie, reproduit dans mille caricatures, « mutilé dans ses statues, surchargé des noms les plus « odieux, maudit par les enfants quand leur langue peut « à peine balbutier quelques mots? Supposons-le reli- « gieux au lieu de bigot , généreux au lieu de rancunier, « philosophe au lieu d'être imbu de préjugés; supposons- « lui enfin toutes les vertus qu'il n'a pas, comment pource rait-il gouverner encore une fois la Sicile? Y rentrera- « t-il par un arrangement? Dans quel cas pourrait-il y « avoir jamais de la confiance entre lui et les Siciliens, « entre ceux-ci et l'armée napolitaine, la cour, les miniso nistres et tous leurs satellites l

« Non , la Sicile flétrie , foulée aux pieds , surchargée « de dettes, que trente parlements ne pourraient pas lui « épargner, tomberait dans la plus affreuse désorganisa- « tion sociale; les vengeances appelleraient les ven- « geances, la tyrannie nécessaire, inévitable, appellerait « de nouvelles révolutions, de nouveaux malheurs pour

« tous, prince et peuples. Et les Siciliens ont déjà « mesuré de leur regard cet abîme. Ce serait de leur part « un calcul, plus qu'un mouvement de rage, de se laisser « tuer, de se faire hacher, plutôt que de se plonger dans « l'abîme , plutôt que de saluer comme leur roi Fcrdi- « nand le Bombardcur! »

Les représentants de la France et de l'Angleterre, après avoir fait donner asile sur les navires de leur nation à des milliers de fugitifs messinois, prirent le parti , tant dans un intérêt d'humanité que dans celui des Français et des Anglais résidant en Sicile , d'arrêler les hostilités. Tout en louant cette résolution, nous ne pouvons nous abstenir de relever ce qu'il y eut d'étrange dans la conduite tenue à Tégard de la Sicile par les gouvernements de France et d'Angleterre. Au mois de juillet, lors de l'élection du duc de Gênes, les deux escadres en rade de Palerme avaient applaudi à cet événement par des salves d'artillerie; puis un bateau à vapeur français avait transporté à Gênes les membres du parlement chargés d'aller offrir au fils de Charles-Albert la couronne de Sicile. C'était assez dire que les deux puissances reconnaissaient l'indépendance de cette île , et , par ces actes mêmes , elles s'obligeaient à la faire respecter. Il était donc fort singulier qu elles eussent permis au roi de Naples l'expédition de Messine, d'autant plus qu'elles auraient dû en prévoir l'issue. 11 est vrai qu'elles étaient toujours à même de mettre obstacle à la continuation de la lutte , et qu'elles l'arrêtèrent en effet ; mais il est vrai aussi qu'elles n'exigèrent la suspension des hostilités que lorsque , des torrents de sang avant été versés des deux côtés, toute conciliation était

devenue impossible entre les deux peuples. Toutefois, on doit leur savoir gré de leur démarche , car (à laisser de côté la Sicile ) elle eut pour résultat , en tenant en échec les forces du roi de Naples, d'empêcher ce prince de les tourner contre Rome.

En Piémont, le ministère Pinelli avait fait place à celui que présidait M. Casati , et quelques jours lui avaient suffi pour devenir très impopulaire dans le pays, malgré son programme rempli de promesses et les soins donnés par lui à la réorganisation de Tannée. L'opinion publique, irritée de plus en plus contre l'armistice Salasco , s'indignait de tout ce qui pouvait éloigner la reprise des hostilités contre l'Autriche. Or, le nouveau cabinet avait commis la faute d'accepter la médiation anglo-française, médiation qui ne pouvait aboutir à aucun résultat honorable, car les prétentions de la cour de Vienne, surtout après la victoire, ne pouvaient nullement s'accorder avec le but suprême auquel doit tendre l'Italie. Des pétitions furent signées de toutes parts contre les nouveaux ministres, et la consulte lombarde convoquée à Turin, au nom du roi lui-même, dès le 24 août, protesta solennellement contre toute paix avec l'Autriche, qui ne reposerait pas sur le principe de l'affranchissement plein et entier des provinces lombardovénitiennes. En même temps, la Société de la Confédération italienne se formait, et, présidée par M. Gioberti, elle lançait, le 47 septembre, un manifeste par lequel elle cott-

* Celte consulte était composée d'un certain nombre d'émigrés lombards, et formait, sous la présidence de M. Casati, une espèce de représentation de la Lombardie.

voquait k Tarin, pour le 10 octobre, un congrès ayant pour but rétablissement d'une constituante italienne. M. Gioberti écrivit, k cet effet, k plusieurs notabilités des différentes provinces de l'Italie, et, le 10 octobre, une assemblée assez nombreuse se réunit dans la capitale des Étals-Sardes , pour aviser aux moyens d'organiser une représentation générale des différentes parties de la Péninsule. Des discours éloquents furent prononcés à cette occasion ; un, entre autres, par M. Mamiani, chargé bientôt de rédiger le projet relatif k la constituante nationale. Pour donner une idée de la valeur de ce projet, il suffira de dire que son adoption ( qui , du reste , eût été très incomplète, à raison du système ouvertement réactionnaire du gouvernement de Naples, et de l'occupation par l'Autriche des provinces lombardo-vénitiennes et des duchés ) aurait fini par produire les mêmes résultats que la diète de Francfort. Or, vit-on jamais assemblée nationale offrir un spectacle plus ridicule k l'Europe? Et , en vérité, de quel poids aurait pu être une constituante ne représentant que le tiers de l'Italie, et dont les décisions n'auraient été appuyées par aucune force matérielle? Le congrès de Turin aurait mieux employé son influence, s'il s'était attaché exclusivement k pousser le ministère piémontais et les autres gouvernements italiens k la reprise des hostilités, alors surtout que, par l'insurrection de Vienne, la fuite de l'empereur et le soulèvement de la Hongrie, l'Autriche était k deux doigts de sa perte. Le parti républicain, toujours prêt k l'action , ne manqua pas de saisir une aussi précieuse occasion, et il opéra un mouvement insurrectionnel dans la Yalteline ; mais, abandonné k ses

propres forces , il finit , après de nobles efforts, par succomber devant le nombre. Nous rappellerons, entre autres combats, celui de Germignaga, qui eut lieu le 2 novembre, entre quinze cents Autrichiens et quelques centaines d'insurgés. Ceux-ci, commandés par d'Àpice, Àrcioni et Medici, comptèrent jusqu'à deux mille hommes dans leurs rangs, et, par la connaissance qu'ils avaient du terrain sur lequel ils combattaient, ils auraient pu causer de grandes pertes à l'ennemi, si une armée régulière était entrée en Lombardie. De très vives interpellations furent adresséesà ce sujet, par des députés de l'opposition, au ministère Pinelli, qui répondit, k son ordinaire, d'une manière évasive, et la Chambre eut le tort de passer à Tordre du jour.

En Toscane, il se faisait un grand mouvement dans les esprits, et le ministère Capponi était réduit , le \ 3 octobre, h donner sa démission. Le même jour, Montanelli , gouverneur de Livourne , haranguait le peuple de cette ville, et lui faisait sa profession de foi politique. Il la développait quelques jours après, lorsque, arrivé au ministère avec MM. Guerrazzi, Ayala, Mazzoni, Adami et Franchini, il publiait un manifeste conçu d'après les principes les plus larges. Dans ce manifeste, on insistait surtout sur la nécessité de la guerre et sur la question de la constituante italienne. Quant h cette dernière, Montanelli publia bientôt un projet reposant sur des idées plus avancées que celle de Mamiani , et par cela même tout aussi peu exécutable. En effet, il ne faut pas s'y tromper, une véritable constituante italienne ne pourra avoir lieu, tant que le principe démocratique n'aura pas triomphé en Italie!

Dans les États-Romains, au ministère Fabbri avait succédé, dès le 46 septembre, le ministère Rossi, sous la présidence nominale du cardinal Soglia. Malgré les mesures adoptées par le nouveau cabinet, pour réorganiser Tannée et les finances, il n'avait pas tardé à exciter les défiances du pays par sa politique ambiguë, et, qui plus est , opposée au sentiment national le plus vif, celui de la haine contrer Autriche. Toutefois, les Chambres devant être réunies le 1 5 novembre , on espérait que leur altitude ferme et digne aurait forcé le ministère à entrer dans de nouvelles voies. Aussi, un certain calme régnait dans l'État; mais il était facile de prévoir que la désaffection de plus en pins grande, causée dans les esprits par un gouvernement hostile au vœu public, devait, à la moindre occasion, se traduire en événements graves. Le 1 4 novembre au matin , le bruit courut que la police, dont M. Rossi s 1 était réservé la direction, avait fait arrêter deux réfugiés napolitains, et qu'elle était dans l'intention de les livrer au gouvernement de Naples. On apprit en même temps que les carabiniers , appelés à Rome en grand nombre , avaient été harangués par M. Rossi, et distribués par fortes escouades dans les différents quartiers de la ville. EnGn, la gazette officielle du même jour avait ajouté à l'irritation publique, par un article plein de fiel contre les députés de l'opposition, coupables, aux yeux du ministère, d'avoir dignement répondu aux sentiments du pays.

Le 45 novembre, jour destiné à la réunion du parlement , une masse de peuple entourait les abords du palais de la Chancellerie , des plaintes nombreuses s'y faisaient entendre sur la difficulté qu'éprouvait le public

à assister aux séances des Chambres, par suite des mesures ordonnées par M. Rossi et du peu d'espace réservé pour les tribunes, qui ne pouvaient contenir au-delà de deux cents personnes. À une heure , arrive le ministre , accompagné de son collègue, M. Righetti, et aussitôt des huées et des sifflets se font entendre. M. Rossi eut le tort de se tourner vers le peuple d'un air dédaigneux, et de faire même, à ce qu'on assure , un geste menaçant. C'en fut assez pour que la foule irritée se précipitât de toutes parts autour de lui , et , dans ce moment, un coup mortel lui fut porté soudainement à la gorge par une main inconnue. Le ministre expira quelques instants après, et, il faut le dire, la nouvelle de sa mort n'excita qu'une légère émotion dans la ville , tant il était devenu impopulaire ! Des scènes sauvages, que Ton ne saurait trop déplorer, eurent lieu le soir même de l'assassinat, sans que la force armée s'y opposât aucunement. Le lendemain, de grands attroupements s'étant formés dans les rues, la troupe, qui aurait dû les disperser, s'y associa, en fraternisant complètement avec la garde civique et le peuple. Une grande unanimité semblait régner dans la population. Une immense multitude, composée de toutes les classes, et dans laquelle on remarquait même un certain nombre de carabiniers, se dirigea sur la Chambre, pour inviter les députés à se rendre avec elle au Quirinal , dans le but de présenter au pape les demandes suivantes : — 4° Proclamation du principe de la nationalité italienne. — 2° Convocation d'une assemblée constituante, pour arriver à une confédération des peuples italiens. — 3° Exécution des résolutions prises par le parlement au sujet de

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la guerre de l'indépendance. — 4° Adoption pleine et entière du programme dressé par M. Mamiani, le 5 juin. — 5° Formation d'un nouveau ministère, ainsi composé : Mamiani, Sterbini, Campello, Saliceti, Fusconi, Lunati, Sereni et Galletti. Ce dernier était désigné aussi comme commandant en chef des carabiniers.

La population, ayant ses députés en tête, se rendit à Monte-Cavallo. Elle était organisée par pelotons; mais elle n'avait pas d'armes, et rien dans son attitude ne décelait des intentions hostiles. M. Galletti, s'étant trouvé sur le passage du cortège , fut invité par le peuple à se joindre k la députation. Après une certaine attente, celle-ci sortit pour annoncer au peuple, par l'organe de M. Galletti, que le cardinal Soglia avait répondu, au nom du pape, que les demandes présentées seraient examinées, et qu'il était impossible de prendre une résolution sur-lechamp. Cette réponse évasive souleva de violentes exclamations dans la foule, et M. Galletti fut renvoyé au pape pour obtenir de lui une décision immédiate. Les portes du Quirinal avaient été fermées par les Suisses, et cinq d'entre eux gardaient l'issue principale. Aussi , M. Galletti parvint-il à grand' peine à être introduit , et , lorsqu'il arriva enfin jusqu'à la personne du pape, Pie IX lui répondit qu'il ne voulait point délibérer sous l'empire de la force, et qu'au surplus, il s'en remettait à la volonté de Dieu. Cette nouvelle réponse porta à son comble l'agitation de la multitude, qui se pressa de plus en plus contre les grilles du palais. Des gardes suisses ayant proféré des injures contre le peuple, furent désarmés, et les autres se réfugièrent aussitôt dans le palais, dont ils eurent soin de

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refermer les portes. Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, que plusieurs coups de feu partaient des grilles et des fenêtres du Quirinal , et tuaient ou blessaient des hommes du peuple. Alors le cri : Aux Armes! retentit sur la place , et, quelques coups de fusil ayant été tirés par la garde civique, le prélat Palma, qui par hasard se trouvait à l'une des croisées, fut frappé mortellement. Deux heures après, une multitude armée se joignait à la garde civique , pour cerner de toutes parts le palais pontifical. Un grand nombre de soldats de la ligne , suivis d'une pièce de canon, vinrent se réunir aux assiégeants. En même temps, toutes les rues aboutissant à Monte-Cavallo étaient gardées avec soin ; mais, avant d'en venir aux mains , on voulut épuiser tous les moyens de conciliation , et le duc Sforza fut envoyé, avec d'autres citoyens, pour demander au pape satisfaction contre les Suisses, ainsi que l'acceptation complètedu programme. Ladéputation ne futpas reçue; mais bientôt après M. Galletti, qui jouissait d'une grande popularité, parut au balcon pour annoncer qu'il avait été chargé par le pape de la composition d'un nouveau ministère, et que les autres demandes du peuple allaient être déférées à l'examen des chambres. L'irritation contre les Suisses étant très grande, la multitude demanda à grands cris qu'on les remît dans ses mains ; mais Galletti , grâce à une harangue chaleureuse, fut assez heureux pour obtenir leur pardon, et bientôt après, hommes du peuple, gardes nationaux et soldats , s'éloignèrent du Quirinal ; puis, à la suite d'une promenade joyeuse dans la ville, tous se dispersaient paisiblement. 11 est à remarquer que, durant cette journée du 4 6 novembre, aussi bien que dans

le cours des jours suivants , jusqu'à la fuite du pape, aucun cri ne fut proféré contre Pie IX, dont la personne fut constamment respectée. Nous ajouterons même que les plus exaltés d'entre les libéraux ne cessèrent de faire entendre ces paroles : « Respect à la personne du pontife! » Ceci doit suffire pour répondre victorieusement aux calomnies dont la population de Rome a été l'objet de la part des journaux réactionnaires, à l'occasion, d'abord, de l'assassinat de M. Rossi, puis du siège du Quirinal.

Le 47 novembre, à l'instigation du cercle populaire, le ministère présenta au pape une pétition ayant pour objet le renvoi des Suisses de la garde du palais, pour faire place à la milice citoyenne. M. Galletti, chargé de la formation du nouveau cabinet, présenta à Pie IX la même liste qui avait été dressée par le peuple ; mais le pape y fit des changements, et le ministère se trouva composé comme il suit : Muzzarelli à l'instruction publique, Mamiani aux affaires étrangères, Galletti à l'intérieur, Sereni à la justice, Campello à la guerre et Stcrbini aux travaux publics. Ces nominations, signées par le cardinal Soglia, ex-président du conseil , furent publiées au nom du pape. Huit jours se passent dans la plus parfaite tranquillité, et Pie IX paraissait être dans les meilleurs termes avec ses ministres, lorsque, le 25 au matin, la nouvelle de sa fuite se répand tout-à-coup dans la ville. Cette fuite, que rien ne justifiait, fut l'œuvre des misérables machinations du corps diplomatique , et surtout du ministre de Bavière, M. de Spaur, qui , d'après ce que l'on apprit plus tard , était chargé secrètement des affaires de la cour d'Autriche. Quant à M. d'Harcourt , ambassadeur de la République

française, il joua dans cette affaire le rôle de dupe , car, au moment même où sa voiture roulait sur la route de Civita-Vecchia , où il comptait faire monter le pape à bord du Ténare pour l'emmener en France, Pie IX, déguisé en simple abbé , s'éloignait rapidement de Rome , en compagnie de M. et de madame de Spaur, pour se rendre à Galtte. Le pape avait laissé en partant, pour le marquis Sacchetti , majordome du palais, une lettre autographe , ainsi conçue : •

« Nous vous prions de prévenir de notre départ le mt-

« nistre Galletti, en le chargeant, ainsi que ses collè-

« gues , de faire respecter les personnes attachées à notre

« maison, d'autant plus qu'elles ignorent complètement

« nos intentions. Nous recommandons en même temps

« aux ministres de tâcher de maintenir dans la ville l'or-

« dre et la paix. »

Ces lignes portaient la date du 24 novembre, et étaient * signées : Pius, papa IX!

Le marquis Sacchetti s'acquitta immédiatement de la commission, et le ministère, se conformant aux désirs exprimés par Pie IX, s'empressa de publier une proclama- * tion , par laquelle il annonçait l'éloignement du pape, et recommandait au peuple de ne troubler en rien l'ordre public. En effet , la population , qui ne s'était nullement émue du départ du pontife, ne cessa pas un instant de garderie plus grand calme, et l'on peut même affirmer que jamais une tranquillité plus grande n'avait régné à Rome.

Pie IX, par le seul fait de sa fuite, avait signé en quelque sorte son acte de déchéance, et le peuple des États- Rooiains aurait été en droit, dès le 25 novembre 1848, de pourvoir à son gouvernement par le moyen d'une assemblée constituante. Celle-ci, néanmoins, ne fut convoquée que le 20 décembre, c'est-à-dire lorsqu'on eut épuisé tous les moyens de conciliation entre le prince et les citoyens. Nous dirons même que les ministres, en s'adressant au pape fugitif, dépassèrent toutes les bornes de l'humilité, à en juger surtout par la lettre du 2 décembre , que le marquis Sacchetti fut chargé de porter à Gaete. Dans cette lettre, le ministère romain , après avoir déclaré au pape qu'il ne relevait que de lui seul, l'adjurait, de la manière la plus vive, de ne pas tarder un instant à retourner à Rome, où sa présence, disait-il, était ardemment désirée! Le marquis Sacchetti ne put parvenir jusqu'au pape qu'après avoir subi de longs interrogatoires de la part d'un agent de police de Ferdinand , et du commandant de la forteresse de Gaëte. Pie IX, ayant pris connaissance de la lettre, dit à M. Sacchetti « qu'il avait pourvu à tout par le « bref publié le 25 novembre , et en vertu duquel une « commission était nommée pour gouverner en son nom , « commission composée du cardinal Castracane, du pré- « lat Roberti, du prince Barberini, du marquis Bevilac- « qua , du marquis Ricci , du général Zucchi et du « prince de Roviano. » Ce bref, dont le préambule n'était qu'une longue déclamation contre la prétendue ingratitude des Romains, indisposa encore davantage les populations, sans remplir aucunement le but que s'était proposé le pontife, car les princes Barberini et Roviano, loin

d'accepter le mandat de Pie IX, s'éloignèrent de Rome» et lesautresmembresdésignésrestèrentdansl'inactionlaplus < complète. Il en résulta que la Chambre des députés prit ! un arrêté statuant, 4° que le bref émané de Gaëte était nul ; 2° qu'une députation se rendrait immédiatement au- ] près du pape , afin de le prier de rentrer dans Rome; 3° que le haut conseil serait invité à se prononcer dans le même sens que la Chambre des députés, et à adjoindre à la députation quelques-uns de ses membres; 4° qu'une proclamation serait adressée au peuple des États-Romains, pour l'informer des mesures prises par la Chambre, et une autre à la garde nationale, pour lui recommander le maintien de Tordre public. Le haut conseil ratifia ces mesures, et deux membres de la municipalité de Rome , dont l'un était le vieux prince Corsini, ayant été réunis à la députation, celle-ci partit pour Gaete. Or, quel ne fut pas l'étonnement général, quand, trois jours après, on la vit revenir h Rome, et qu'on l'entendit déclarer qu'elle n'avait pas même pu franchir la frontière du royaume de Naples! Le pape avait fait répondre par le cardinal Antonelli , à qui le prince Corsini avait écrit de Portella, qu'il ne pouvait donner d'autre réponse que celle faite déjà au marquis Sacchetti. L'indignation fut grande dans la ville de Rome, et le peuple, ayant pressé les Chambres de pourvoir aux besoins de la situation, le parlement adopta, le 4 4 décembre, presqu'à l'unanimité, un décret ordonnant la nomination d'une commission provisoire de trois membres, appelée à exercer le pouvoir exécutif jusqu'au retour du j pape. Les membres de cette junte suprême devaient être élus hors du sein des Chambres, qui, en effet, désignèrent

pour remplir ces charges importantes le prince Corsini f sénateur de Rome S et les maires d'Ancône et de Bologne; Camérata et Zucchini ; mais, ce dernier ayant refusé , M. Galletti lui fut substitué.

Cet état de choses dura jusqu'au 49 décembre. Cependant, des adresses arrivaient à Rome de toutes parts, par lesquelles on réclamait la réunion d une assemblée constituante, qui mît fin à une situation provisoire non exempte de dangers. En même temps, un certain nombre d'étrangers, accourus à Rome de tous côtés , maintenaient cette ville dans un état d'agitation continuelle. Il fallait donc au plus tôt prendre un parti définitif. Aussi , le 20 décembre, la junte suprême, dont nous avons parlé , publia une proclamation, par laquelle elle annonçait la prochaine convocation d'une assemblée constituante. Aussitôt une scission se déclara dans les Chambres, scission qui détermina le ministère à en opérer la dissolution. Elle eut lieu, en effet; puis, les trois membres de la junte s'étant démis volontairement , les ministres s'érigèrent en commission provisoire de gouvernement, et concentrèrent, dès lors, dans leurs mains tous les pouvoirs de l'État , jusqu'à la réunion de la constituante. Cette résolution était de tous points nécessaire, et on ne saurait trop louer les citoyens qui l'adoptèrent. M. Mamiani ne voulut pas s'y associer. Le jour même où la junte suprême d'État proclamait ta constituante, il donna sa démission, se mettant d'avance

4 La charge de sénateur de Rome était plutôt municipale que politique. Après avoir existé pendant des siècles, elle fut supprimée a l'avènement de la république.

DE LÀ HÉVOLimON ITALIENNE. 305

en contradiction avec les paroles adressées au pape dans sa lettre du 30 janvier 4849, par laquelle, en faisant l'historique des événements , et surtout en exposant les torts de Pie IX , il lui donnait une excellente leçon de droit constitutionnel et justifiait pleinement la révolution romaine.

L'état du royaume de Naples était de plus en plus misérable, car, sans parler de l'anéantissement presque total des libertés publiques, le pays gémissait sous les charges les plus lourdes, occasionnées principalement par l'entretien d'une armée très nombreuse , dont l'insolence vis-à-vis des citoyens dépassait toutes les bornes. Souvent, des scènes d'une brutalité sauvage avaient lieu dans les rues, entre les soldats et une population désarniée, et l'opinion publique frémissait d'indignation en voyant des forces militaires, dont le concours aurait pu faire triompher la cause italienne, employées uniquement à opprimer le pays, ou bien à tenir la Sicile sous le coup d'une menace permanente. 11 est vrai que, malgré l'ab- > sence des Chambres, prorogées encore une fois par le ministère, le parti libéral avancé continuait de faire l'opposition la plus vive à un gouvernement aussi ennemi de la grande cause nationale que lâchement oppresseur visà-vis de ceux qu'il appelait ses sujets. On ne saurait trop louer, à ce propos, le courage dont faisait preuve la presse libérale , en présence d'une soldatesque effrénée, et privée qu'elle était de l'appui de la garde nationale. Un tel courage ne manquera pas tôt ou tard de porter ses fruits, et l'Italie méridionale finira par secouer le joug du Bourbon. Ce fait aura d'autant plus d'importance, que le

nœud de la question italienne est à Naples. Ferdinand II restant sur le trône, les forces des Deux-Siciles, qui consistent dans une armée de cent mille hommes, sont perdues pour l'Italie, tandis que celle-ci compte un ennemi de plus dans son sein.

Les maux du royaume de Naples n'étaient surpassés que par ceux dont l'Autriche accablait les provinces lombardo-vénitiennes. 11 suffira de la simple exposition de quelques faits pour prouver la vérité de cette assertion. Un rescrit, émané de l'autorité militaire de Vérone, déclare les propriétaires responsables de toute affiche révolutionnaire placardée sur les murs des maisons, et les menace des peines les plus graves. À Mantoue et à Pavie, le gouverneur force les citoyens à se rendre au spectacle, et les condamne à indemniser les directeurs des deux théâtres des pertes que l'absence du public pourrait leur causer. Une contribution énorme est frappée sur les riches, dont les palais servent en même temps de casernes aux pandours. Le nombre des réfractaires à la conscription devenant de plus en plus considérable, de fortes amendes sont exigées des communes auxquelles les déserteurs appartiennent. Enfin , la détention d'une arme quelconque suffit pour être traduit devant un conseil de guerre et fusillé sur-le-champ. Ces exécutions ont été fort nombreuses, et, ajoutées aux actes intolérables d'oppression que nous venons de rappeler, ont été cause de l'émigration de tous ceux à qui leurs ressources pécuniaires permettaient de vivre dans l'exil. On évalue à plus de cinquante mille le nombre des propriétaires expatriés.

Le sort des duchés était moins douloureux; toutefois, l'in-

solence et les exactions de l'étranger n'y étaient pas moindres , et la ville de Plaisance surtout était ruinée par les impôts de guerre.

Venise seule, protégée par ses lagunes et par les armes de ses vaillants défenseurs, jouissait à la fois des biens suprêmes de l'indépendance et de la liberté. Plusieurs fois les Autrichiens l'avaient attaquée, mais en vain, et souvent des drapeaux et des canons leur avaient été pris par les nôtres , notamment le 27 octobre , lors du combat de Mestre. Plusieurs traits de brillante bravoure signalèrent cette journée. Nous citerons, entre autres, celui d'Alexandre Poerio de Naples, aide-de-camp du général Pépé, qui , malgré sa santé extrêmement faible , avait voulu marcher un des premiers contre les Autrichiens. Grièvement blessé à la cuisse, il subit l'amputation au cri de : Vive l'Italie! et, quelques jours après, il mourut en le répétant. Poerio brillait autant par les qualités de l'esprit que par celles du cœur, et il avait le don de parler huit langues avec une étonnante facilité.

On n'ignore pas les énormes sacrifices que les citoyens de Venise ont su s'imposer pour subvenir aux besoins de leur cause. Dans un compte-rendu, présenté officiellement par le gouvernement , les prêts et les dons faits par la ville dépassent le chiffre de vingt millions! Tant de dévoûment, en provoquant la sympathie générale, aurait dû amener à Venise les offrandes de toute l'Italie. Mais, il faut le dire, le Piémont seul alla au secours de la noble ville, en faisant voter par ses Chambres un subside mensuel de six cent mille francs. Ajoutons encore que si la flotte sarde, commandée par l'amiral Albini, avait dû se

retirer de Venise , en vertu de l'armistice du 5 août, elle ne quitta jamais l'Adriatique. Sa présence dans les eaux d'Ancâne, et celle de quelques navires de guerre français, indépendamment de la flottille vénitienne, suffirent pour tenir constamment en respect l'escadre impériale.

Le ministère Pinelli, cédant enfin à la force de l'opinion, qui se manifestait surtout par une agitation continuelle dans la ville de Gênes, se présenta aux Chambres pour leur annoncer sa retraite. M. Gioberti, jusqu'alors l'un des principaux chefs de l'opposition, fut chargé par le roi de la formation d'un nouveau ministère, qui, à peine installé , fit connaître son programme. Le cabinet précédent étant tombé devant le parti de la guerre, Gioberti ne pouvait pas faire moins que d'annoncer, avant tout, la résolution de reprendre les hostilités contre l'Autriche; mais, soit qu'arrivé au pouvoir, il vît les difficultés qui s'opposaient à la reprise immédiate de la guerre, soit que le moment ne fut plus réellement aussi favorable pour la recommencer, il est certain que M. Gioberti suivit, sous ce rapport , tout-à-fait la même ligne que ses prédécesseurs, et, pour couper court aux attaques de l'opposition, le 28 décembre, il prorogea les Chambres au 23 janvier 4849. '

D'après le tableau que nous venons de retracer de toutes les provinces de la Péninsule , on doit conclure que l'année 4848, commencée sous les plus heureux auspices, inaugurée qu'elle fut par la glorieuse insurrection de Païenne, se termina bien tristement.

Nous sortirions des bornes que nous nous sommes imposées , si nous racontions les événements des trois pre-

miers mois de l'année courante. En nous réservant d'en faire l'objet d'une étude spéciale, nous nous contenterons de dire qu'ils n'ont excité en nous aucune surprise , car ils n'ont été que le corollaire inévitable des faits que nous venons d'exposer. La cause italienne, nous dira-t-on cependant , n'est-elle pas perdue à tout jamais? — Non , mille fois non, répondrons-nous de toutes les forces de notre âme, car il s'agit de la lutte sainte du droit et de la justice contre l'iniquité la plus criante ; mais elle sera longue et terrible , comme toutes celles qui eurent pour but l'indépendance nationale , et les efforts généreux qui ont été faits jusqu'à ce jour, les désastres même qu'on a subis, doivent fructiGer dans un avenir peu éloigné. L'Italie, énervée par une servitude séculaire, déshabituée depuis longtemps du bruit des batailles , s'est mesurée à plusieurs reprises avec son implacable adversaire, depuis les immortelles journées de Milan jusqu'à celle de Novare. Elle saura , dans sa haine de plus en plus vive et profonde contre l'Autriche , trouver bientôt l'occasion de se relever et de la rejeter à jamais de son sein! Il faut seulement qu'elle renonce entièrement aux illusions du passé, et, qu'en suivant jusqu'au bout la voie révolutionnaire, elle se montre convaincue que ce n'est pas l'épée des princes , mais celle du peuple qui seule peut la sauver!

Paria, le 10 avril! 849.

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