CHAPITRE H
Mouvement scientifique et littéraire. — Censure brutale et rigueurs contre les écrivains. — L'esprit de liberté surmonte toute entrave. — Congrès scientifiques. — Travaux des proscrits. — Œuvres de Gioberti.
— M. Balbo et son livre. — Dessein et tactique du parti modéré. — Aperçu sur la vie et le caractère des princes. — Compromis lacile entre ces princes et une partie des libéraux. — Insurrection de Rimini.
— Nouvelle phase de la révolution Italienne. — Brochure de M. d'Azegiio. — Misérable situation des États-Romains. — Opinions de Mamîani et de Canuti sur le gouvernement papal.— Avènement de Pie IX. Examen de ses actes. — Ses hésitations et ses répugnances. — Pie IX considéré comme prince et comme pontife. — La Rome des papes doit faire place à la Rome du peuple.
Les temps étaient venus» et tout semblait l'annoncer, mais surtout ce mouvement intellectuel qui précède presque toujours les grandescommotions politiques. Jusqu'alors les esprits s'étaient tournés de préférence, soit vers les sciences naturelles ou mathématiques, soit vers les études archéologiques, les seules branches du savoir qui ne fis-
sent pas ombrage aux gouvernements. Ils ne s'étaient aventurés que bien timidement dans le champ des sciences morales ou dans l'arène littéraire, qui ont besoin, avant tout, de liberté. Notre littérature notamment, à peu d'exceptions près, était faible et décolorée, telle enfin qu'elle pouvait être sous la censure la plus inintelligente qui ait jamais existé. Il me suffira de rappeler à ce propos qu'il entrait dans les instructions des censeurs de rayer impitoyablement toute allusion a l'indépendance et à l'unité nationale, toute aspiration libérale, tout mot exprimant le plus léger doute sur la haute sagesse des gouvernants et sur le parfait bonheur des gouvernés ; mais c'était surtout à Naples, et dans les provinces lombardo- vénitiennes, que la censure s'exerçait le plus brutalement. Elle alla jusqu'à mutiler les ouvrages de nos grands auteurs, à biffer le mot Italie dans des articles de journaux, à proscrire sévèrement de la scène le mot Dieu, qu'on remplaçait par celui de ciel, h prohiber les tragédies d'Alfieri, et parfois même les meilleurs drames de Métastase ; à leur place elle tolérait les pièces les plus ridicules et les plus immorales 1 Aussi l'industrie de la librairie était languissante, la presse périodique insignifiante, le théâtre nul, et il n'y avait pas de tracasseries qui n'attendissent l'écrivain assez hardi pour donner quelque essor à son génie. Une loi autrichienne détendait, sous les peines les plus graves, aux habitants des provinces lombardo-vénitiennes, d'imprimer leurs écrits ailleurs que dans le pays, et la police de Naples jetait en prison tout auteur qui faisait paraître ses ouvrages à l'étranger. C'est ce qui arriva à M. Ranieri, qui fut emprisonné en 1839, pour avoir publié un roman ré-
DB LA RÉVÔLQtfÔK ITALIENNE. 19
puté trop libéral, sous la rubrique de Lugano «. Toutefois, malgré ces rigueurs, l'esprit de liberté cherchait à se faire jour, et les idées nouvelles commençaient à percer dans les écrits les plus futiles en apparence. Les livres inspirés par le sentiment patriotique étaient lus avec avidité ; on s'arrachait les poésies satiriques de Giusti, le Béranger de l'Italie, et CArnaldo de Brcscia, œuvre tragique du grand poète Niccolini. Enfin, il se faisait deux mouvements dans la société: l'un politique, l'autre littéraire, qui, s'entr' aidant, comme toujours, devinrent bientôt assez forts pour contraindre les gouvernements à compter avec eux. Delà, un commencement de tolérance de leur part, qui permit, d'un côté, la publication d'ouvrages moins timides ; de Vautre, l'inauguration en Italie de ces congrès scientifiques, qui, de peu d'importance sous le point de vue intellectuel, en eurent une très grande sous le rapport politique, car ils opérèrent un rapprochement soudain entre les intelligences du pays, rapprochement qui ne pouvait manquer de donner une nouvelle impulsion à l'Idée nationale. À tous ces stimulants plus ou moins actifs, venaient se joindre les écrits publiés, de temps à autre, par les émigrés ; plus les défenses étaient rigoureuses, plus les livres étaient lus avec avidité. Il nous faudrait de longues pages, pour exposer en détail tous les ouvrages des proscrits f ,
1 M. Ranieri, I*un des écrivains les plus élégants de l'Italie, a publié aussi des ouvrages historiques importants.
* M. Ricciardl a eu une large part dans ces travaux de l'émigration Italienne. Son livre le plus considérable , et qui exerça une certaine influence au-delà des Alpes, est celui qui a pour titre : Conforti aJC Italia owero PreparamentiaW insuireiione. (Non de l'Éditeur.)
depuis les publications de la Jeune Italie, association fondée en 4831 par Joseph Mazzini, et qui compta bientôt de très nombreux prosélytes, jusqu'à l'apparition des écrits de M. Gioberti. Ces derniers, sans avoir l'importance que les partisans du célèbre abbé se sont plu à leur attribuer, et malgré les critiques fondées que l'on peut en faire, contribuèrent d'une manière efficace à activer le mouvement intellectuel qui s'était emparé de l'Italie.
M. Gioberti ayant joué un rôle considérable dans le grand drame italien, nous croyons nécessaire d'entrer dans quelques détails sur son compte,
11 est peu de destinées aussi singulières que la sienne. Simple abbé en 1833, il est arrêté à Turin et détenu, pendant quatre mois, dans la citadelle de cette ville, pour des ^discours adressés à la jeunesse, mais surtout à cause de l'influence qu'on lui attribuait sur elle. Après avoir cherché inutilement à l'envelopper dans les iniques procès qui coûtèrent la vie k tant de patriotes, le gouvernement de Charles-Albert commua son emprisonnement en exil. II ne prévoyait pas, assurément, combien ce nouveau proscrit devait, un jour, lui causer d'embarras. Tribun assez obscur, M. Gioberti ne tarda pas, en effet, à se transformer en éloquent écrivain. 11 est vrai que, pour commencer, il ne publia que des œuvres philosophiques, telles que le livre intitulé : del Sovrannalurale 4 , et l'Introduction à l'Elude de la Philosophie, ouvrages profondément orthodoxes, et même plus théologiques que philosophiques ; car l'auteur part plutôt de la foi aveugle que du libre exa-
1 Du surnaturel.
men, de ce libre examen sans lequel il ne saurait y avoir de philosophie vraiment digne de ce nom. Ce ne fut que dans le Prhnato civile e morale degChaliani \ qu'il se lança, timidement encore, dans l'arène politique.
M. Gioberti en recherchant les moyens d'améliorer le sort de la Péninsule, ne voyait de possible à cette époque, (c'était en 4843), qu'une fédération, à l'instar de l'ancienne confédération allemande, entre nos princes, y compris l'empereur d'Autriche, sous la présidence du pontife, qui était alors Grégoire XVI, de si triste mémoire. Quant au besoin de doter la patrie italienne des institutions demandées par l'esprit de l'époque, pas un mot... je me trompe, M. Gioberti ne reconnaît de droits qu'aux souverains : les sujets ne peuvent, selon lui, que leur adresser de très humbles pétitions ! 11 descend aux flatteries les plus plates envers les princes italiens : il fait l'éloge des institutions les plus surannées, du monachisme, et même de ces jésuites qu'il devait attaquer plus tard avec âpreté. Voilà ce qu'étaient, à cette époque, et la politique de M. Gioberti et sa prescience de l'avenir. Mais, bien que si modéré et si timide, le Primato causa le plus grand déplaisir, tant aux princes italiens et à l'Autriche, qu'à leurs éternels alliés, les jésuites, qui s'empressèrent de lui prodiguer leurs traits les plus acérés. Delà, un nouveau livre de M. Gioberti, intitulé Prolégomènes, espèce d'introduction posthume au Primato, publiée au commencement de 4845, et dans laquelle, faisant un pas en avant, il parlait des princes avec une certaine hardiesse, s'élevait surtout con-
* De la suprématie civile et morale des Itdlu-us.
tre Ferdinand II, à propos du supplice des frères Bandiera, et s'attaquait vivement à l'Autriche et à ces mêmes jésuites qu'il avait caressés quelques mois auparavant I L'effet de ce livre, le mieux écrit peut-être de tous ceux qu'à publiés M. Gioberti, fut très grand, et ce succès aurait dû éclairer l'auteur sur la ligne à suivre : mais, esprit jpeû pratique et d'une nature extrêmement irritable, au lieu de battre en brèche l'édifice du passé, dès que les jésuites l'attaquèrent de nouveau, il abaissa son talent jusqu'à répondre à leurs calomnies par une polémique délayée en cinq volumes. Ce nouvel ouvrage portait le titra du Jésuite moderne 9 et parut en 1847.
Très diffus de sa nature; M. Gioberti abuse singulièrement de la patience du lecteur. On rencontre néanmoins chez lui de belles pages çà et là. Sous le point de vue politique, à part les indignes flatteries prodiguées à Charles- Albert et la manière fausse dont la papauté y est envisagée, ce livre vaut mieux que ceux dont j'ai rendu compte- Mais si l'auteur avancé encore d'un pas, en fait de politique, il continue à ne point pressentir les événements extraordinaires qui devaient bientôt éclater dans la Péninsule. 11 se montre ainsi complètement dénué de cette faculté précieuse départie aux hommes de génie, et qui tes fait lire dans l'avenir. Ce fut, il est vrai, le défaut commun à tous les écrivains de l'école dite modérée, dont M. Gioberti était le chef. Ceci nous ramène quelque peu en arrière, c'est-à-dire au livre publié en 4844 par M. Baibo, sous ce titre : Des espérances de l'Italie. Cet ouvrage, inspiré par le Primato de Gioberti (ainsi que* l'auteur lui-même a soin de le dire dans sa préface), servir,
en quelque sorte de point de départ à la politique du parti modéré. Nous parlerons d'abord du livre ; puis nous expo* serons ce qu'était cette politique.
M. Balbo, allant bien plus loin que son modèle, prend pour base le principe de l'indépendance, que M. Gioberti n'avait pas craint de sacrifier complètement, en admettant l'empereur d'Autriche parmi les membres de la confédération italienne. Porro unum est nccessarium, dit-il, dès le commencement de son livre : Délivrer la pairie de l'étranger, et tout autre intérêt doit céder à celui-là. Sous ce rapport, M. Balbo ne saurait mériter trop d'éloges; mais quels moyens propose-t-il? C'est \h qu'est la partie faible et même puérile de son livre. Oubliant le haut prix attaché de tout temps par l'Autriche à la possession des pro* viaces tombardo-Yénitiennes et les immenses sacrifices faits par elle de 1796 à 4 84 4, d'abord pour les conserver, ensuite pour les reconquérir, H. Balbo prétend démontrer que la dissolution plus ou moins prochaine de l'empire d'Orient doit amener un remaniement de l'Europe, et offrir k l'Autriche des compensations assez grandes sur le Danube, pour la décider à renoncer volontairement à ses provinces italiennes! Jamais pareille utopie n'était entrée dans la tête d'un homme politique. 11 çst vrai que M- Balbo est un esprit tout aussi peu pratique que M. Gioberti. Examinons maintenant les desseins et la tactique de leur école.
Jusqu'alors les libéraux italiens, désireux à la fois de l'indépendance ef de la liberté, n'avaient vu d'autres moyens pour arriver à leurs -fins, que les conspirations et l'insurrection à main armée ; mais cette tactique, en
irritant les gouvernements par la pear, n'avait fait qu'aggraver de plus en plus la triste situation du pays. 11 était donc naturel qu'on essayât d'entrer dans d'autres voies ; mais de quoi s'avisa-t-on, en s' inspirant surtout des écrits de M. Gioberti et de M. Balbo? Ce fut de chercher à obtenir par les moyens pacifiques ce qu'on n'avait pu arracher par la force. Ainsi, une partie de ces mêmes libéraux, qui avaient été les ennemis déclarés des princes, commencèrent à les circonvenir par toute espèce de caresses, en s'efforçant k la fois de les stimuler contre l'Autriche.
Pensée absurde, en vérité! car ils devaient savoir que le premier intérêt des souverains était de rester étroitement unis avec l'étranger, en qui ils avaient trouvé constamment un fidèle soutien de leurs trônes chancelants, pourvu toutefois que leurs peuples ne fussent gratifiés par eux d'aucune institution que l'Autriche ne pût accorder elle-même à ses sujets italiens. Si l'on se rend compte de la position particulière ou des antécédents des princes vers lesquels se tournaient les espérances des libéraux modérés, on sera mieux encore persuadé de l'inanité de ces projets.
Est-il besoin de rappeler la triste biographie de Charles- Albert? Traître à sa patrie en 4821 *, et combattant contre la liberté en Espagne en 4823, il ne monte sur le trône, le 27 avril 4834 , que pour continuer et même dépasser la triste politique de ses prédécesseurs... En 4833, il permet
l'assassinat juridique d'une quinzaine de ses sujets, tandis
* Voir l'ouvrage de Santarosa , intitulé : De la Révolution du Piémont en 182t.
DE Là révolution italienne 95
qu'il laisse (fans l'exil ses complices de 1821. Sans aucune élévation dans l'esprit, d'un caractère tellement faible et indécis, qu'on ne pouvait compter sur ses résolutions, dominé par les jésuites, Charles-Albert était peut-être le moins fait, parmi les princes italiens, pour inspirer de la confiance aux patriotes. Cependant, ce fut en lui qu'ils fondèrent leurs principales espérances ! Nous verrons par la suite comment elles furent réalisées.
Le trône des Deux-Siciles était occupé depuis quatorze ans, c'est-à-dire depuis le 8 novembre 1830, par ce Ferdinand 11, qui devait être bientôt l'incarnation la plus complète de la perfidie et de la lâcheté. Ayant déjà fait couler plus d'une fois le sang de ses sujets, il n avait jamais songé à détruire un seul des mille abus que son père et son aïeul, de détestable mémoire, avaient légués au royaume. Aussi présomptueux que profondément ignorant, il tenait à briller au milieu de ses ministres. 11 aimait à s'entourer de tout ce que le pays renfermait de plus incapable ou de plus ignoble, ainsi, par exemple, d'un Santangelo ou d'un Del Carretto. Ce dernier avait été rendu célèbre par l'affreuse boucherie delà province deSalerne, en 4828 4 , et par les massacres siciliens de 1837.
Sur la chaire de saint Pierre s'asseyait Grégoire XVI, dont le règne doit être rangé parmi les plus sinistres dans les annales de l'Italie et de la papauté. Élevé au trône pontifical au milieu du mouvement insurrectionnel de 4831 , il débute par souffler la guerre civile, et envoie des émissaires chargés de soulever les masses contre le gou-
* Voir les Mémoires d'Antoine Gahtti, publiés à Paris , en 1831.
vernement populaire de Bologne. Puis il excommunie les patriotes et viole la capitulation signée à Àncône en son nom par son plénipotentiaire, le cardinal Benvenuti. Plus tard, pressé par les cinq grandes puissances de l'Europe d'accorder a ses sujets les réformes instamment réclamées par les temps, il promet de satisfaire à leurs demandes; mais il trahit ses promesses et finit par aggraver tellement la situation de ses états, que pas une année ne s'écoule ensuite sans que des conspirations n'y soient découvertes et que des persécutions cruelles ne soient exercées. Pendant ce temps, la guerre la plus acharnée était déclarée à toute innovation, à tout progrès, à l'établissement des chemins de fer, aussi bien qu'à l'introduction des congrès scientifiques, aux livres, aux journaux étrangers et à la presse de l'intérieur.
• Modène gémissait sous le joug de François IV, dont personne n'ignore les hauts faits contre le parti libéral, depuis 1844 jusqu'au dernier jour de son règne. Nouvel Ezzelin, moins la bravoure, il représenta pendant longtemps au milieu de l'Europe civilisée les doctrines politiques et les crimes du moyen-âge.
L'indigne veuve de Napoléon trônait à Parme, songeant plutôt à ses galanteries surannées, qu'à améliorer le sort de son peuple, abandonné au bon plaisir de M. de Bombelles, son second mari morganatique. En attendant sa succession, d'après les traités de 4815, Louis de Bourbon dépensait follement à Vienne l'argent soutiré à ses malheureux sujets du duché de Lucques.
Le grand-duc de Toscane était le seul prince a qui, il faut en convenir, on n'eût rien à reprocher. Mais, d'un
esprit très limité, et archiduc d'Autriche, pouvait-il satisfaire aux besoins politiques de l'époque, et se mettre en hostilité avec la cour de Vienne, c'est-à-dire travailler à la ruine de sa maison.
Tels étaient les princes qui se partageaient les provinces italiennes que ne foulait pas l'Autrichien, quand parut le livre : Des Espérances de C Italie, qu'il serait plus juste d'appeler : Des Illusions de M. Balbo. Les despotes s'empressèrent de lui répondre : le duc de Modène, par une recrudescence de rigueurs ; Grégoire XVI, par les fusillades de Bologne, et Ferdinand II, par les exécutions de Cosenza I
Sur ces entrefaites, l'Autriche augmentait ses forces dans la Péninsule et redoublait de surveillance sur ses sujets italiens, prête à écraser, tant dans les provinces Lombardo- Vénitiennes que dans les états limitrophes, la moindre tentative insurrectionnelle.
Cependant, dans une partie de l'Italie, la force de l'opinion était devenue si grande, que les gouvernements, forcés de compter avec elle, n'osèrent pas réagir, mais pactisèrent en quelque sorte avec les exigences du parti libéral. On commença dès-lors à assister à un spectacle bien étrange, qui, par la suite, se reproduisit dans presque toute l'Italie. C'était une espèce de comédie, jouée d'un côté par les libéraux, de l'autre, par les princes, décidés leâ uns et les autres à se tromper mutuellement.
Nous exprimerons encore plus clairement notre pensée, en disant que les premiers entendaient se servir des souverains comme d'instruments utiles, sauf à les briser ensuite, et que les seconds se résignaient à livrer
ce - qu'il leur était impossible de garder, bien décidés à révoquer leurs concessions aussitôt qu'ils se seraient sentis assez forts pour le faire impunément. Ce calcul immoral, auquel le vrai parti républicain refusa constamment de s'associer, devait, ainsi que nous le verrons, finir par tourner au détriment de la cause nationale.
Partout où l'attitude réciproque des princes et des libéraux était différente, les conspirations étaient permanentes, et se traduisaient parfois en tentatives révolutionnaires. Telle fut, entre autres, la levée de boucliers qui eut lieu dans les Etats-Romains au mois de septembre 1845, lorsque le drapeau de l'insurrection flotta à Rimini pendant plusieurs jours ; mais, chose étrange, l'esprit de transaction avait pénétré jusque dans les Etats-Romains, c'est-à-dire, là où le gouvernement s'opposait le plus obstinément à toute espèce de réformes. Aussi, en même temps que l'on s'insurgeait, on lançait un manifeste décoré du nom de : Pétition armée. Ce document exposait les nombreux griefs du pays, et indiquait à la fois les concessions exigées par l'esprit public. Ce singulier système révolutionnaire priva l'insurrection de Rimini du concours du parti républicain, le seul qui se soit dévoué de tout temps aux tentatives les plus audacieuses. Le gouvernement de Grégoire XYI répondit au manifeste des insurgés, comme tous les gouvernements qui se sentent les plus forts, c'est-à-dire en envoyant du canon contre la ville révoltée. Celle-ci, n'ayant pas songé à étendre le mouvement dans les provinces limitrophes, fut facilement domptée; les arrestations el les persécutions recommencèrent plus actives que jamais. Peu de temps après,
M. d'Àzeglio, qui jusqu'alors n'avait été connu en Italie que comme romancier, publia, sur la tentative de Rimini, une brochure, qui, par les faits graves qu'elle contenait et par la juste critique qu'elle faisait du monstrueux gouvernement papal, fit une grande sensation en Italie, et contribua puissamment à pousser de plus en plus les esprits dans la voie où ils s'étaient élancés.
Par tout ce qui précède, le lecteur a pu se former une idée de l'état politique et moral de l'Italie, jusqu'à cette année 4846, marquée par l'avènement de Pie IX au trône pontifical. Le vulgaire s'est plu à saluer dans la personne de ce pontife, l'initiateur de la régénération Italienne. Or, nous démontrerons jusqu'à la dernière évidence que son élection ne -fut qu'une nouvelle occasion du magnifique mouvement qui envahit bientôt la péninsule tout entière.
La situation des Etats-Romains pendant les derniers temps du règne de Grégoire XYI, était de tout point intolérable. Depuis quinze ans, les plaies de cette partie de l'Italie n'avaient fait qu'empirer; or, elles étaient déjà bien profondes en 4832, s'il faut en croire M. Mamiani, qui en fait le tableau le plus affligeant dans son Précis politique des événements des Etats-Romains , publié à Paris à cette époque. M. Mamiani, que l'on ne soupçonnera pas, assurément, d'esprit révolutionnaire, après avoir exposé en détail la détestable organisation, les abus criants et les désordres du gouvernement pontifical, écrivait ces paroles remarquables :
« Ce gouvernement est essentiellement théocratique, « c est-à-dire qu'il place la raison politique sous la défi pendance absolue de la raison ecclésiastique Ce gou-
« vcrnement est donc au milieu de l'Europe moderne uné « véritable anomalie, un fait inconcevable, car les gou- « vernements théocratiques ne sont supportables que danô « l'enfance des nations. Hais si la civilisation qui s'a- * vance n'a pas encore renversé le trône pontifical (ce qui « arrivera infailliblement), elle a cependant diminué sa « force au point qu'il ne peut plus subsister par ses t propres ressorts. »
Plus tard, un juge très compétent en matière légale, M. Canuti, ancien membre du barreau de Bologne, à l'annoncé de la publication d'un nouveau code pour les Etats-Romains, s'exprimait ainsi sur la législation et l'organisation judiciaire de cette partie de l'Italie :
« La législation papale n'est, comme on le sait, qu'un « fatras de vieilles lois.
« A la chute de la domination française, plusieurs états « de la Péninsule conservèrent le Code-Napoléon, mais le « pape au contraire restaura, à l'exception du Code com- « mercial, les lois civiles et criminelles de l'ancien ré- « gime. Aussi les tribunaux suivent-ils, dans leurs ju- « gements, le droit romain, le droit canon, les consti- « tutions des pontifes, les gloses aux lois civiles et cano- « niques, la coutume, les doctrines et les opinions des « docteurs, et enfin les décisions contradictoires pro- « noncées dans l'espace de trois siècles par le tribunal de « la Rota romaine : ce qui donne lieu dans la jurispru- « dence papale à l'incertitude et à l'arbitraire.
« Cette multiplicité, cette confusion des lois est un des « nombreux défauts du gouvernement pontifical. Le car- « dinal Gonsalvi, homme d'esprit et prêtre éelairé, avait
« songé à former un nouveau code ; on assure que ce code a avait même été rédigé et mis sous presse ; mais au « moment de le publier, les intrigues de ceux qui ont « intérêt au maintien de la vieille jurisprudence préva- « lurent, les copies furent retirées et le code annulé avant « de paraître. Plus tard, sous Léon XII, il fut de nouc veau question de la formation d'un code de lois ; on t citait même les noms de quelques avocats des pro- « vinces qui devaient être appelés à Rome à cet eflet. Ce « projet n'eut pas de suite. On s'effrayait, disait-in, à t l'idée de la formation d'un code entier ; mais s'il y « avait vraiment eu bonne volonté dans la cour de Rome, « on n'avait qu'à prendre le code civil de Naples ou de t Parme, le code criminel de la Toscane, et la besogne t n'aurait pas été bien grande.
« Les véritables difficultés consistaient en ce qu'il aut rait aussi fallu changer tout le système judiciaire des t Etats-Romains, caria multiplicité et le désordre dans « les tribunaux de ces états sont très grands ; il aurait « surtout fallu abolir tous les tribunaux ecclésiastiques, « qui jugent en matière civile, et même des procès où des t laïques sont intéressés. Ces difficultés existent encore, t et comme nous connaissons l'organisation vicieuse du « gouvernement papal , nous craignons que la publi- « cation du nouveau code tfait pas plus lieu que tant t d'autres réformes qui avaient été promises par la cour « de Rome, et qui n'ont pas été réalisées.
« Nous avons malheureusement vu que toutes les t promesses d'améliorations n'ont été que déceptions et « mensonges. Et quand bien même l'on parviendrait à
<t obtenir une de ces améliorations, est-on certain que le « lendemain elle ne sera pas abrogée par un motu proprïo a du pape même qui Ta accordée ou de son successeur ? « Où sont les garanties dans un gouvernement tel que « celui de Rome? Puisque Ton veut maintenir un tel « pouvoir, il faudrait au moins imposer au chef de l'état « de donner à ses malheureux sujets un régime suppora table; il faudrait séculariser les charges, confier le « pouvoir législatif à une magistrature séculière, établir « une garde civique et mettre enfin à exécution toutes « les autres conditions contenues dans le mémorandum « du mois de mai 4831. »
Telle était la déplorable situation des Etats-Romains à la mort de Grégoire XVI, une de ces situations qui ne peuvent finir qu'en condamnant le gouvernement qui la produit à se transformer radicalement ou à périr. Ce fut dans de pareilles circonstances que Pie IX. fut élevé au trône pontifical; or, nous le demandons, lui était-il possible, à moins de courir à une perte certaine, d'adopter une autre voie que celle où il parut entrer spontanément? Pour quiconque connaît tant soit peu les Etats-Romains, et se rappelle ce qu'était leur condition au mois de juin 1846, il n'est pas douteux que si Pie IX avait seulement essayé de continuer la politique de Grégoire XVI, il aurait encouru immanquablement, dès les premiers jours de son règne, la disgrâce qui le frappa en novembre 4848. L'opinion publique en Italie en général , et dans les Etals-Romains en particulier, avait acquis une telle énergie, qu'on ne pouvait plus la braver impunément.
Pic IX eut assez de bon sens pour le sentir ; voilà tout son mérite.
On s'obstina, néanmoins, à vouloir en faire un grand homme, et bientôt aux applaudissements des libéraux italiens, dont quelques-uns n'étaient pas sans calcul, vinrent se joindre ceux de l'Europe tout entière. Ce chorus de louanges, par cela même qu'il flattait l'amour-propre du nouveau pape, contribua aussi puissamment à le faire avancer avec moins de répugnance dans le chemin où, nous le répétons, il n'était pas entré volontairement. Cela est tellement vrai que, si les Romains s'abstenaient pendant huit jours seulement de faire éclater leurs vivat sur la place du Quirinal, le pontife interrogeait avec inquiétude ses prélats sur les dispositions du peuple à son égard. Puis, lorsqu'une nouvelle ovation avait lieu, il ne manquait pas d'y répondre par quelque petite concession, ou du moins par des promesses. Mais analysons brièvement ces réformes tant vantées.
En remontant jusqu'aux premiers jours de son règne, à ces jours où tout prince est obligé d'accorder quelque chose à l'attente générale, on a déjà occasion de remarquer en Pie IX une certaine hésitation. Son avènement au pontificat eut lieu le 16 juin 4846. Eh bien ! ce n'est qu'un mois après qu'il proclama l'amnistie ; mais cet acte, que la politique de son prédécesseur avait rendu indispensable, car les prisons regorgeaient de condamnés politiques, et l'élite des patriotes errait sur la terre étrangère, fut vicié par une condition imposée aux prisonniers délivres et aux proscrits autorisés à rentrer. Cette condition consistait à signer une déclaration, par laquelle, en s'en-
gageant à ne plus troubler Tordre public à l'avenir, les signataires déclaraient implicitement que les nobles efforts tentés par eux pour arracher leur pays au despotisme, n'avaient été que des tentatives de désordre ! Le but qu'on se proposait, en imposant cette démarche dégradante, était évident. On voulait à la fois, et lier l'individu par une déclaration de repentir, et, en le forçant à une espèce de rétractation de principes, détruire à l'avance son influence morale. Aussi les plus honorables parmi les proscrite des États-Romains préférèrent-ils la continuation de leur exil à une amnistie qu'ils ne pouvaient accepter qu'aux dépens de leur dignité.
Ce fut là le premier acte de Pie IX. Il est vrai que les cours prévôtales, dont personne n'ignore les iniquités, étaient supprimées presque en même temps, et que, plus tard, les prélats et les fonctionnaires publics les plus impopulaires étaient destitués. Il est vrai que des commissions réformatrices étaient nommées, et que le système municipal recevait de notables améliorations ; mais il faut dire aussi que ces concessions arrivaient lentement, et comme arrachées par l'opinion publique, et que des mesures subséquentes en détruisaient parfois les effets salutaires. Ainsi, le peu de liberté accordée à la presse dès les premiers temps du nouveau règne, était bientôt restreinte par une loi répressive imposée par l'Autriche. Cette loi excita l'indignation générale et faillit causer une révolte. Mais ce n'est pas tout ; l'institution précieuse de la garde nationale, réclamée à grands cris, se fit attendre pendant un an. Elle serait même restée à l'état de projet, n'eussent été les dangers créés subitement au pays par la conspira-
tion austro-jésuitique découverte au milieu de l'été de 4847. Remarquons de plus, qu'aucune des concessions faites par Pie IX ne tendait à diminuer les sinistres effets de la domination cléricale, quoique ce fût là la principale plaie de l'état, et qu'il suffît d'elle seule pour paralyser les forces vives du pays, et pour rendre tout à fait stériles les réformes les plus larges. Le véritable esprit de Pie IX devait se manifester d'une manière encore plus évidente, lors de l'ouverture de la Consulta, de cette Consulta dont les libéraux modérés s'étaient flattés de faire une chambre de représentants, tandis que Pie IX n'entendait voir en elle qu'un simple conseil d état, il est bon de se rappeler à ce sujet la notification du cardinal Gizzi, publiée à Home le 221 juin 4847, et surtout les paroles adressées par Pie IX lui-même aux députés réunis à Rome le 45 novembre suivant. Ces paroles étaient calquées exactement sur le célèbre discours prononcé par le roi de Prusse lors de l'ouverture des États convoqués l'année précédente à Berlin. Le pape, réputé" libéral par excellence, disait à cette époque, en toutes lettres, aux mandataires du pays, que son intention bien arrêtée était de ne pas aller plus loin, en fait d'institutions représentatives. Pie IX ne prévoyait guère alors que quelques mois plus tard il devrait subir une constitution. Mais n'anticipons pas sur les événements, et terminons ces réflexions sur Pic IX, en l'envisageant comme pape, après l'avoir envisagé comme roi.
Prêtre avant tout, et, qui plus est, profondément sincère dans sa foi, il prend par conséquent, tout à fait au sérieux, et son rôle de pontife suprême,- et ce que l'église * de tout temps proclamé comme sacre. Dès lors, il ne pou-