CHAPITRE
R éformes opérées en Sardaigne et leur véritable valeur. — Code publié par Charles- Albert, et critiques auxquelles il donne lieu. — Analyse des décrets du 30 octobre 1847. — Examen des réformes du grand duc Léopold. — La garde civique et la nouvelle presse en Toscane. — Agitation du duché de Lucqucs. — Concessions de Louis de Bourbon. — Sa fuite a Massa et son retour a Lucques. — son abdication. — Misérable comédie jouée a propos de l'affaire de Fivizzano. — Attitude des gouvernements de Parme et de Modône. — Contre-coup des réformes. — Immobilité du gouvernement de Ferdinand II , et griefs de ses peuples. — Protestation clandestine. — Esquisse historique sur les Bour bons de Naplcs.
Nous avons réduit à leur juste valeur les réformes tant vantées de Pic IX; examinons maintenant celles de Charles-Albert et de Léopold II.
On a beaucoup exalté d'abord, et les réformes opérées en Sardaigne, et le code publié, il y a quelques années, par le roi de Piémont. Voyons jusqu'à quel point ces éloges sont mérités.
La Sardaigne pliait sous le joug des lois? féodales. Or, à
moins de vouloir passer pour barbare au milieu de l'Europe civilisée, il fallait que le souverain fit disparaître à tout prix ces monstrueux éléments d'un autre âge. Aussi s'en occupa-t-il dès le commencement de son règne. Le système judiciaire et l'administration municipale furent complètement réorganisés. L'instruction primaire reçut de notables améliorations; le système décimal fut appliqué tant aux monnaies qu'aux poids et mesures. Les terres domaniales, restées incultes jusqu'alors, furent mises en vente et livrées à la culture. De nouvelles routes sillonnèrent cette contrée, où l'on était souvent obligé de voyager k cheval, quelquefois même à pied ; et un service de bateaux h vapeur fut établi entre l'île et le continent.
Ces innovations, strictement nécessaires, et auxquelles on aurait dû songer depuis longtemps, furent représentées cependant par les partisans du gouvernement comme des réformes dignes de l'admiration du monde.
Cette observation peut s'appliquer également au code Àlbertin. Nouveau Justinicn, Charles-Albert se plut à lui donner son nom, quoiqu'il n'y eût participé que par la nomination d'un comité de magistrats chargés de le mettre en ordre. Loin d'être une œuvre nouvelle, c'était plutôt un recueil, classé avec soin, des anciennes lois de la mo narchic sarde, parmi lesquelles le législateur ne craignit pas de conserver les plus rétrogrades ; celles même où l'égalité civile, la liberté religieuse sont ouvertement foulées aux pieds. Les protestants, les juifs y sont encore considérés comme de véritables parias, pour tout ce qui touche aux droits civils. Le nouveau code consacre en outre le droit d'aînesse et certains privilèges de la no-
blesse, et la plupart des anciens abus y sont maintenus, tandis que les principales garanties de la justice y sont complètement négligées. On n'en doutera pas si Ton consulte la critique judicieuse faite par M. Portatis de la nouvelle législation des États-Sardes. Mais nous avons hâte d'arriver aux fameuses réformes du 30 octobre 1847, attendues, comme on sait, avec une fiévreuse impatience, et accueillies de la part des modérés avec des applaudissements frénétiques.
Les décrets du 30 octobre avaient pour but : 4° de modifier essentiellement la loi municipale, en lui donnant pour base le principe de l'élection; — 2° d'abolir les juridictions exceptionnelles ; — 3° de créer à Turin une haute cour à laquelle on appelât en dernier ressort ; — 4° d'introduire dans les procès criminels la défense orale et la publicité des débats ; — 5° de limiter les pouvoirs de la police, sans bornes jusqu'alors; — 6° de tempérer les rigueurs de la censure.
Tous ces décrets, on le voit, ne faisaient que détruire des abus intolérables, on pratiquer des améliorations indiquées par le plus simple bon sens ; mais, à part le principe électif introduit dans la loi municipale, rien de tout cela n'impliquait la reconnaissance d'aucun droit en faveur des gouvernés. D'ailleurs, par ces réformes, on ne touchait nullement aux deux plaies principales des États- Sardes, l'aristocratie et le clergé. 11 est bon de rappeler qu'une masse énorme de capitaux était accumulée et immobilisée dans les mains des corporations religieuses. Les couvents du Piémont, au nombre de quatre cent-
huit, avaient reçu de l'État, de 1 8U à 1830 seulement, environ cent millions de francs!
Ce que nous disons des États-Sardes peut s'appliquer en partie à la Toscane. Là aussi, le souverain, poussé sans cesse par l'opinion, consentait d'abord à des réformes de détail, telles que l'abaissement du port des journaux étrangers, la suppression de quelques bureaux de douanes, l'abolition de la basse police, et l'établissement d'une commission chargée de réformer les lois pénales; puis, pressé de plus en plus par l'esprit public, il accordait une certaine liberté à la presse, appelait autour de lui une espèce de consulte, et finissait par céder aux demandes, qui lui arrivaient de toutes parts, concernant l'institution de la garde civique. Cette dernière concession, la plus importante de toutes, et qui donna lieu à la féte solennelle célébrée à Florence le 42 septembre 4847, fut amenée surtout par les troubles sanglants de la ville de Sienne, et par la conspiration découverte à Rome, au mois de juillet, conspiration que l'on sait avoir coïncidé avec l'occupation de Ferrare par un corps de troupes autrichiennes.
La nouvelle loi sur la presse ne tarda pas à faire naître une foule de journaux ; les plus remarquables, sans contredit, furent CAlba, feuille dirigée avec talent par M. La Farina, depuis ministre à, Païenne ; ta Patria, qui comptait parmi ses rédacteurs l'abbé Lambruschini et l'avocat Salvagnoli ; Vhaïta, fondée par MM. Montanclli et Ccntofanti ; enfin, le Carrière Livornese, dont le principal écrivain était M. Guerrazzi. Tous ces organes de l'opinion publique rendirent de grands services à la cause Italienne,
en réagissant' sur la partie delà Péninsule où les gouvernants résistaient le plus aux vœux des gouvernés, et contribuèrent ainsi a précipiter les efforts de ces derniers pour briser nn joug détesté.
Le duché de Lucques fut le premier à ressentir le contrecoup du mouvement qui agitait la Toscane. Ce pays limitrophe, d'après les traités de Vienne , devait plus tard être annexé aux États de Léopold II.
Nous l'avons dit, Louis de Bourbon était plus préoccupé de ses plaisirs que des intérêts de sa petite principauté. Cette façon singulière de gouverner avait excité dans le duché un profond mécontentement, qui s'était accru depois, soit par des mesures arbitraires, telles que la destitution d'un homme très populaire, M. Fornaciari, président de la cour criminelle, soit par l'insolence de la force armée. Les carabiniers, il est bon de le rappeler, avaient souvent pour chef de leurs expéditions le prince héréditaire, jeune écervelé, à l'air outrecuidant et aux manières brutales. Les émeutes ne se firent pas attendre, et les moyens employés pour les réprimer les rendirent tellement menaçantes, que le duc fut obligé de modifier complètement sa politique. Le 1 er septembre 4847, cédante une manifestation des plus imposantes, il accorda l'institution de la garde civique,, et promit de procéder aux réformes qu'on réclamait instamment; mais à peine le calme était-il rétabli, grâce à ces promesses, que, «e repentant déjà de les avoir faites, il s'enfuit à Massa, et ne consentit à revenir que sur les instances pressantes de sa belle-fille.
On ne s'étonnera pas après cela, si, au bout de quinze
jours, il résigna le pouvoir dans les mains du conseil d'état, présidé par M. Mazzaroza, pour abdiquer enGn le mois suivant. Ce dernier acte était amené principalement par l'extrême détresse où se trouvait le duc, forcé de faire face aux exigences de ses nombreux créanciers. On sait que Léopold 11 lui assura, en prenant possession du duché, une pension considérable, tandis que le duc de Modène lui allouait 12,000 piastres par an, en compensation de certains territoires annexés à ses états en vertu des traités de Vienne.
Ici vient naturellement se placer la triste affaire de Fivizzano, petite contrée qui, suivant les mêmes traités, devait être cédée au duc de Modène lors de la fusion du duché de Lucques dans le grand duché de Toscane. Dans celte circonstance, comme dans toutes celle du même genre, l'intérêt des peuples fut indignement sacrifié à celui des princes ; la médiation de Charles-Albert et de Pie IX n'aboutit qu'à une misérable comédie. On ne fit, en résumé, que légaliser en quelque sorte l'invasion brutale des soldats du duc de Modène dans cette commune de Fivizzano.
Le gouvernement de Parme restait immobile au milieu du mouvement de la Toscane et du Piémont , à moins qu'on ne veuille regarder comme des concessions à l'esprit du temps une espèce de réforme postale, une ordonnance prescrivant des travaux de statistique, ou l'annonce de chemins de fer, qui ne devaient jamais être entrepris. Au surplus, ces velléités réformatrices étaient plus que balancées par la nomination de M Onesti en qualité de directeur de la police, par la prohibition des journaux, y
compris l'innocente Gazette de Gènes, par la défense de toute réunion populaire, et enfin par les certificats exigés des étudiants avant leur admission dans les écoles supérieures. Ces certificats devaient attester que l'individu ne s'était jamais mêlé de politique. Parme, il faut le répéter, n'était pas gouvernée par son archiduchesse Marie-Louise, esprit très borné, mais par son mari, le comte de Bombelles, digne et fidèle adepte de l'école de Metternich, ce qui suffit pour le caractériser.
Ce triste gouvernement prit fin le 47 décembre 4847, par le décès de Marie-Louise, pour faire place à celui de Louis de Bourbon, remplacé lui-même, quelques mois après, par la commission provisoire issue de la révolution.
Quant au gouvernement de François V, duc de Mo dène, il fut, c'est tout dire, la continuation de celui de François IV, mort le 21 janvier 4846. 11 eut de moins, il est vrai, les assassinats juridiques, que, du reste, l'esprit de l'époque n'aurait plus tolérés. Modène comptait des milliers de proscrits : le nouveau duc ne permit qu'à un très petit nombre d'entre eux de rentrer dans leurs foyers. Il maintint les anciens abus et ne changea rien aux lois du pays, à celles même qui consacraient l'usage de la torture comme moyen de découvrir la vérité dans les procès criminels! Déterminé plus tard adonner le change àl'opinion, François Y prescrivait, au mois d'octobre 1847, la mise en liberté dans les vingt-quatre heures des personnes emprisonnées, et limitait les peines correctionnelles à une détention de vingt jours; mais ces rescrits, que d'ailleurs l'arbitraire du gouvernement pouvait violer impunément (ce qui arriva même fort souvent),
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étaient une véritable anomalie après l'attitude que le duc avait gardée constamment envers ses sujets, dès les premiers jours de son règne.
Après avoir confié le commandement de ses troupes au colonel Saccozzi, l'ancien président de la commission destinée à juger Cyrus Menotti et Borelli, il avait fait jeter en prison de nombreux citoyens, et notamment plusieurs jeunes gens de Reggio, pour le seul fait d'avoir chanté l'hymne de Pie IX. 11 avait refusé obstinément d'accéder à la ligue douanière, dans laquelle le pape, le roi de Sardaigne et le grand duc de Toscane lui avaient proposé d'entrer k plusieurs reprises. Cette ligue était la chose la plus naturelle du monde; elle eût dû, dès lors, être acceptée aussitôt que proposée ; elle resta néanmoins à l'état de projet. Cependant, on avait sous les yeux l'exemple du Zollverein, dont personne n'ignore les heureux effets, et ce n'était pas beaucoup accorder à l'Italie, que d'abattre chez elle les barrières de douanes, qui entravent à chaque pas son industrie, son commerce, et tuent la richesse du pays dans ses sources principales.
Telles furent, jusqu'aux premiers jours de 4848, les réformes tynt prônées de nos gouvernements, réformes, je l'ai déjà dit, qui n'impliquaient aucun droit politique. Indépendamment de cette considération, d'une part elles n'avaient rien de large, de l'autre elles n'atteignaient ni les abus ni les maux les plus graves. Aujourd'hui même, il faut le remarquer, le jeu, essentiellement immoral de la loterie, existe partout, excepté dans le seul pays gouverné encore démocratiquement, c'est-à-dire à Venise. Toutefois, si minces qu'elles fussent, ces améliorations
eurent une assez grande influence sur le mouvement des esprits dans les États où les gouvernements résistaient le plus k l'application des idées nouvelles.
Nous verrons plus tard quelles furent, dans les provinces Lombardo-Véni tiennes, l'impression profonde et les résultats produits par les réformeô du Piémont et de Fltalie centrale ; car nous devons retracer maintenant la misérable situation des Deux-Siciles. U est d'autant plus nécessaire de nous en occuper, que ce pays nous semble destiné, tant par sa population de huit millions d'âmes que par les immenses moyens dont il dispose, à jouer un grand rôle dans l'avenir de la Péninsule.
Le gouvernement de Ferdinand U, à l'accusation que les habitants du reste de l'Italie lui adressaient sans cesse, de rester immobile au milieu du mouvement général, ne craignait pas de répondre que dans ses États il n'y avait rien à réformer. Assurément, k ne regarder les choses qu'à la surface, on devait croire que le sort des Deux-Siciles était tout autre que celui des autres états de la Péninsule. En effet, cette partie de l'Italie est régie par le code Napoléon ; l'ordre judiciaire et l'administration civile y sont calqués sur les institutions françaises ; le système hypothécaire est généralement réputé préférable k celui de la France. On peut en dire autant de l'instruction primaire, réglée par de bonne lois. Mais que devenaient ces institutions en face de l'arbitraire sans frein, qui formait le caractère, l'essence même du gouvernement, et qui suffisait à lui seul pour vicier, sinon pour annuler tout ce qu'elles renfermaient d'excellent? Nous ne saurions mieux faire k ce sujet que d'engager nos lecteurs k parcourir une bro*-
chure, publiée à Naples clandestinement pendant Tété de 1847, sous le titre de : Protestation du peuple des Deux- Siciles «.
Dans cet écrit on faisait une exposition détaillée des griefs du pays, et la peinture de ses maux sembla si frappante, qu'ellé fît une profonde impression et que les gouvernants eux-mêmes s en émurent. Ce fut là comme un dernier effort pacifique tenté par les libéraux pour faire sortir de sa voie fatale un gouvernement oppresseur. Voici les principaux passages du premier chapitre. Ils en diront beaucoup plus que toutes nos paroles :
a Les étrangers qui visitent nos contrées admirent la « sérénité de notre ciel et la fertilité de nos campagnes ; « en parcourant le code de nos lois, et en entendant le « gouvernement parler de progrès, de civilisation et de « religion, ils pourraient bien être tentés de croire que « les Italiens des Deux-Siciles jouissent d'un bonheur à « faire envie aux autres nations. Cependant aucun État « en Europe n'est dans une position pire que la nôtre , « sans excepter même les Turcs. Ceux-ci du moins sont « censés des barbares , ils savent qu'ils n'ont d'autre loi « que la volonté de leur maître ; leur religion leur per- « suade de se soumettre à une aveugle fatalité, et, malgré « cela, leur condition s'améliore tous les jours Mais dans « le royaume des Deux-Siciles, dans le pays qu'on appelle « le jardin de l'Europe, trois hommes sur quatre meurent
1 Cette brochure fui reproduite en français et publiée a Paris quelque temps après , pur les soins de H. Kicciarcli , qui la fit précéder d'une introduction. (iVote de l'Éditeur.)
« de faim, et sont dans un état pire que la brute. Le ca- « price seul fait la loi , le progrès consiste à rétrograder, « et, au saint nom du Christ, un peuple chrétien est op- « primé 1 Oh! si chaque ville, chaque village, chaque « hameau des Abruzzes, des principautés de la Pouille , « de la Calabre, de la belle et malheureuse Sicile , poua vaient raconter les cruautés inouïes, les insultes, la « tyrannie qu'elles souffrent dans les personnes et dans « les biens ! Mais ce que nous en dirons suffira à faire « pleurer et frémir, et à prouver que les prétendues améa liorations de notre gouvernement sont autant de men- « songes impudents et de nouvelles et plus ingénieuses « oppressions. Le gouvernement des Deux-Siciles est une « immense pyramide, dont la base est formée par les a sbires et les prêtres, et le sommet par le roi.
« Chaque employé, depuis l'huissier jusqu'au ministre, « depuis le dernier soldat jusqu'au général , depuis le « gendarme jusqu'au ministre de la police , depuis les « simples prêtres jusqu'au confesseur du roi , tranche du « despote ; et , tandis qu'il tyrannise ses subordonnés , « il rampe devant ses supérieurs. Par conséquent , celui « qui ne compte pas parmi les oppresseurs, se sent écrasé « de tous côtés par le poids de la tyrannie d'une foule de « misérables, et la liberté, los biens, la paix, la vie « même des honnêtes gens dépendent du caprice , je ne « dirai pas du prince ou d'un ministre, mais du plus « petit employé , d'un courtisan , d'un espion , d'un « sbire, d'un prêtre ou d'un jésuite.
« Il y a vingt-sept ans que les Deux-Siciles sont écrasées « par un gouvernement qu'on ne saurait qualifier trop
« éncrgiqucment de stupide et de cruel, par un gouver-
« nement qui nous a abrutis, et que nous souffrons
a encore parce que, peut-être, Dieu veut nous faire
« descendre à l'excessive misère et à l'extrême abaisse-
« ment pour nous pousser à bout, et nous faire arriver
a par là à un meilleur avenir. D'ailleurs, il n'y a pas
« d'espoir d'un sort meilleur, attendu que le roi Ferdi-
« dinand devient plus cruel avec les années , et que ses
« fils , élevés par des prêtres , seront encore pires que lui. .
« 11 résulte de là qu'il ne reste à ce malheureux^ peuple
« d'autre parti à prendre que d'avoir recours à la suprême
« raison des armes ; mais avant que le jour terrible de
« l'insurrection n'éclate , il est nécessaire que nous pro- « . lestions à la face du monde civilisé,
« Nous montrerons donc tout ce que nous avons fait « depuis 4820 jusqu'à ce jour pour la régénération de « notre pays , et combien de sang généreux a été répanda « sur cette terre de malheur ; nous dirons ce qu'est le roi « Ferdinand et sa cour , ce que sont ses ministres ; comte bien de vols , d'infamies , se commettent dans toutes « les branches de l'administration. Nous mettrons à nu « nos plaies saignantes ; nous ferons connaître nos dou- « leurs , qui sont immenses, insupportables, indicibles ; « si , quand viendra le jour de l'exaltation et de la colère, « il se commet des excès , que personne ne nous blâme , « q[ue personne ne nous conseille la modération et la pru- « denec , puisqu'il s'agit d'une gangrène dont le fer et le « feu seuls peuvent nous délivrer. »
Dans les pages qui suivent l'on passe en revue les prin-
cipales plaies du pays et les principaux abus du gouvernement, et Ton finit par ces mots :
« En réfléchissant à tout ce que nous venons d'écrire , « nous nous apercevons que nous n'avons dit qu'une « partie de ce que nous souffrons , de manière que tout « citoyen des Deux-Siciles, en lisant ces pages, s'écriera : « Vous avez oublié telle ou telle infamie ; vous n'avez « pas parlé de tel ou tel scélérat. Mais qui pourrait tout « écrire? Qui pourrait mettre à nu toutes les plaies qui « nous dévorent? 0 nos frères d'Italie, et vous, étrangers « à l'âme noble ! ne croyez pas que nos paroles soient « exagérées ; n'écrivez pas dans vos journaux qu'un lan- « gage plus modéré et plus froid serait plus convenable ; * mais venez parmi nous , venez sentir, vous aussi , la a main de fer qui nous presse ; soyez témoins de nos souf- « frances , et vous n'aurez garde de nous donner de* « conseils de modération et de prudence ! Nous prierions « Dieu d'éclairer Ferdinand , si nous pouvions espérer « qu'il fût disposé à écouter la voix du peuple, qui est « aussi la voix de Dieu. Mais # il ne nous reste qu'à faire « connaître au monde nos misères, à montrer que nous « ne les méritons pas , à annoncer que nous ne voulons « pas les souffrir plus longtemps, et que l'heure de les « faire cesser n'est pas éloignée. »
En effet , le pays devait bientôt forcer le Bourbon à entrer dans d'autres voies. Malheureusement les libéraux Napolitains ne surent pas profiter de leur triomphe , et ils ne comprirent pas que les concessions arrachées à Ferdinand II étaient illusoires , par cela seul qu'un Bourbon restait placé au sommet du nouvel édifice politique. Que
ne jetaient-ils un regard dans l'histoire de cette race maudite , qui , à part le règne de Charles 111 , fut constamment le fléau des Deux-Siciles?
Une révolution radicale dans le royaume de Naples nous semble un événement si désirable pour assurer k l'Italie sa victoire sur l'Autriche , que nous croyons ne pouvoir mieux conclure ce chapitre qu'en déroulant brièvement la longue série de maux dont les Bourbons ont accablé, pendant près de cinquante ans, ce malheureux pays. On se convaincra, par notre récit, que jamais insurrection n'aura été plus légitime et plus sainte que celle qui doit éclater et triompher tôt ou tard dans cette partie de la Péninsule.
Les rigueurs politiques commencèrent à Naples en 4793. Marie-Caroline d'Autriche , digne épouse de Ferdinand 1 er , en fut l'instigatrice principale. Rendue furieuse par la mort de sa sœur Marie-Antoinette, elle voyait un ennemi daus tout homme soupçonné de libéralisme ; bientôt les cachots furent remplis de patriotes, emprisonnés sur un mot, sur un geste ; les uns pour la forme de leurs habits, les autres pour la coupe de leurs cheveux. Tout ce qui rappelait la France excitait surtout la haine du gouvernement, et donnait lieu aux persécutions les plus cruelles. Le premier sang des martyrs coula au mois d'octobre 1794. Trois jeunes gens des premières familles montèrent à l'échafaud pour une prétendue conspiration , et principalement pour avoir opposé un silence obstiné à l'interrogatoire insidieux de leurs juges. Mais tout cela n'était rien en comparaison des horreurs dont Naples fut le théâtre en 1799, année fatale qui restera gravée en hor-
ribles caractères dans l'histoire, car elle vit l'élite du pays moissonnée par le bonrrcau , et quelquefois la lie du peuple se constituer exécutrice des hautes œuvres au profit du roi.
Ces atrocités sont trop connues pour que nous ayons besoin de nous y arrêter 4 . Disons seulement qu'elles rendirent si odieux à Naples le nom des Bourbons , qu'à l'approche du roi Joseph Bonaparte en 4806 , Ferdinand 1" n'essaya pas même d'opposer la plus légère résistance, et s'enfuit en Sicile. Pendant les neuf ans qu'il resta dans cette île, Marie-Caroline ne cessa d'alimenter le brigandage en Calabre , et de désoler la Terre-de-Labour à l'aide du fameux Fra-D'uwolo. Le prince de Canosa, de l'île de Ponza , où il se tenait comme un tigre dans son repaire, fomentait des conspirations et poussait à la guerre civile. Ferdinand I er , pendant son exil de Naples, avait fait les plus belles promesses aux habitants du royaume; mais à peine fût-il restauré dans ses états de Terre-Ferme, que non content de manquer à sa royale parole à l'égard des Napolitains , il retira aux Siciliens et la constitution de 1842, et leurs franchises séculaires l Aussi les sociétés secrètes, organisées dans le royaume par ses agents, dans Tunique but de les faire servir contre Murât , se tournèrent contre le Bourbon restauré , et le carbonarisme ayant envahi jusqu'aux rangs de l'armée, une révolution militaire éclata en 4820. Cette révolution, commencée sous les plus heureux auspices, devait attirer de nouveaux
1 Voir r excellente Histoire du royaume de Naples , par le général Collella, ainsi que Y Essai historique sur la révolution de 1799, par Cuuco.
malheurs sur un pays déjà si cruellement éprouvé.
Le 1 er octobre 1820 , le roi Ferdinand jurait solennellement la constitution , après avoir publié une amnistie pleine et entière pour tout acte hostile à sa couronne , commis depuis le jour de l'insurrection jusqu'à celui où la constitution avait été proclamée. Or, voici comment ce serment et cette amnistiefurent observés. François 1 er avait demandé à se rendre au congrès de Leybach pour y plaider, disait-il , la cause sacrée de son peuple , et le parlement avait fait la faute énorme de le laisser partir. Le Bourbon ne fut pas plutôt au milieu des rois , qu'il conspira avec eux contre la liberté de son pays ; puis , une armée autrichienne s'étant ébranlée, afin d'envahir le territoire napolitain, il se mit à sa suite pour entrer bientôt dans sa capitale sous la protection des bataillons étrangers.
Les fureurs réactionnaires commencèrent aussitôt. Ferdinand avait ramené avec lui le trop célèbre Canosa et s'était empressé de le nommer ministre de la police. C'était assez dire qu'il ne devait point y avoir de merci pour les libéraux. Un désarmement général ayant été ordonné dans le royaume, il suffît d'être surpris dans les rues avec une arme quelconque, cachée ou non, pour être traîné devant une cour prévôtale, jugé et fusillé dans les vingt-quatre heures ! Les exécutions de ce genre furent très nombreuses. Canosa, voulant frapper les imaginations par un spectacle affreux , fit placer à demi-nu sur un âne et promener dans la ville un malheureux appelé Angeletti, chez lequel on avait trouvé les insignes de grandmaître eu charbonucrie. Des gendarmes à pied et à cheval
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enveloppaient la victime, le sabre nu à la main, ou le pistolet au poing, prêts à faire feu au premier mouvement de la foule. Un crieur public précédait le sinistre cortège et, à chaque son de trompe, c'est-à-dire de cinq en cinq minutes, le bourreau appliquait au patient de vigoureux coups de verges. Cette exécution sauvage dura plusieurs heures, au milieu d'une population profondément indignée, que contenait à peine la présence des baïonnettes autrichiennes. Àngeletti était presque mourant lorsque, le soir, on le réintégra dans sa prison. L'effet de cette horrible scène fut tel, que le général en chef Autrichien, honteux peut-être d'avoir toléré une pareille infamie, exigea du roi l'éloignément de Canosa. La police, il est vrai; confiée à des mains tout aussi iniques, n'en continua pas moins ses exploits. Dans l'un des nombreux procès intentés aux patriotes furent enveloppés environ quatre-vingts officiers, accuses d'avoir pris part à l'insurrection de 1820. Trente d'entre
eux furent condamnés à mort, et l'échafaud était dressé, quand le général Autrichien, fidèle à l'esprit du cabinet de Vienne, qui s'est toujours attaché à paraître moins sanguinaire que les gouvernements Italiens, sollicita du roi la grâce de vingt-huit condamnés. Morelli et Silvati, anciens lieutenants de cavalerie, et premiers auteurs de l'insurrection militaire de 4820, furent donc seuls exécutés. Morelli, n'ayant pas voulu se confesser, la sépulture religieuse fut refusée à ses restes sanglants ; mais les patriotes n'en déposèrent pas moins des couronnes sur la fosse maudite où Ton avait enfoui son cadavre.
Le reste du règne de Ferdinand I er ne fut qu'une nouvelle série de rigueurs réactionnaires. Enfin, sa dernière
heure sonna le 4 janvier 4825, et Ton ne saurait imaginer la joie qui éclata à Naples à la nouvelle de la mort du Bourbon.
Malheureusement cette joie ne fut pas de longue durée. Ame basse et perfide, François I er , fils de Ferdinand, était digne en tout point de son père. Patron de la secte des calderari (chaudronniers), opposée par Ganosa à celle des carbonari, traître à son pays en 4820, lorsque, vicaire du royaume, il conspirait contre sa Constitution, François 1" devait, pendant son règne de cinq ans, aggraver encore la situation des Deux-Sicilcs. II s'appuya principalement sur le clergé, qui devint tout-puissant, et sur la police, dans laquelle se concentra bientôt tout le gouvernement. Ce fut au point que l'espionnage et la délation étaient presque les seuls moyens d'arriver à la faveur, à la fortune, aux emplois les plus élevés. Tout fut vicié dans le royaume, la magistrature, l'administration civile, l'instruction et la religion. Un tel état de choses devait pousser nécessairement aux conspirations. 11 en sortit d'abord la révolte de 1828, dont le but était de proclamer dans le royaume de Naples la Constitution française. Cette proclamation eut lieu, en effet, dans la province de Salerne, et le drapeau de l'insurrection aurait flotté dans la capitale même sans la trahison de l'un des conjurés. Trois d'entre eux furent exécutés à Naples ; mais auparavant Del Carretto, envoyé avec plein pouvoir dans la province de Salerne, y imprimait de terribles traces de son passage. Disposant de nombreux bataillons, il cerna si complètement les insurgés qu'il les empêcha de s'étendre dans les provinces limitrophes. Alors, afin qu'aucun d'eux ne lui échappât, il fit
répandre le bruit d'une amnistie générale. Trois cents patriotes environ donnèrent dans ce piège infâme, et, chargés de fers dès qu'ils se présentaient, ils étaient traînés à Salerne, en butte aux plus horribles traitements. Plusieurs de ces malheureux succombèrent pendant le trajet; les autres, jetés dans de sombres cachots, furent bientôt condamnés à la peine de mort, aux galères, au bannissement. Onze prisonniers furent fusillés à Salerne, et parmi eux le chanoine de Luca, vieillard vénéré, ainsi que d'autres ecclésiastiques. Ceux des patriotes dont on n'avait pu s'emparer par la ruse étaient traqués par les gendarmes, et parfois tués çà et là comme des bêtes fauves.
Del Garretto voulant frapper d'épouvante les populations, fit passer par les armes vingt malheureux dans la commune de Bosco, principal foyer de l'insurrection ; puis il en fit démolir ou incendier les maisons. M. Galotti, échappé par miracle aux massacres, raconte dans ses Mémoires que les tètes des victimes restèrent exposées sur la grand'-route pendant plusieurs mois dans des cages de fer : digne monument des horribles vengeances des Bourbons)
François F p mourut le 8 novembre 1830, et son fils» Ferdinand II, monta sur le trône. Les plaies profondes du royaume exigeaient de prompts remèdes. Cependant, après quelques-unes de ces concessions sans lesquelles on ne saurait commencer un nouveau règne, il suivit les errements paternels.
Lorsque éclata le mouvement insurrectionnel de l'Italie centrale, en 4834, au lieu de céder aux conseils de fcetix qui l'engageaient à octroyer une espèce de constitution H
adopta le système de la résistance, et nomma del Carretto ministre de la police. Depuis cette époque, son règne ne fut plus qu'une longue suite de tentatives révolutionnaires et de sanglantes répressions. Nous avons rappelé plus haut les dates les plus funestes des annales napolitaines; aussi nous ne ferons maintenant qu'enregistrer les faits les plus atroces.
Cinquante-deux victimes périrent encore en 4837 dans cette Sicile, qui déjà, en 4823 et en 4831 , en avait compté un si grand nombre. A la rage des hommes vint se joindre la colère du ciel; le choléra désole la Sicile pendant que ses villes principales sont teintes du sang des condamnés. Les exécutions de Calane, présidées par Del Carretto en personne, se font par son ordre au son de la musique militaire ; et le soir même un bal est donné à l'Hôtelde- Ville par le proconsul de Ferdinand II. Pour l'honneur des Siciliens, il faut le dire, les employés seuls du gouvernement assistèrent à cette fête. Dans le village de Misilmeri, on fusille un enfant de quatorze ans, et, à Florida, une femme accusée d'avoir sonné le tocsin. Soixante têtes sont mises à prix, mais pas une seule n'est apportée à Del Carretto I Ce moyen infâme devait être employé de nouveau, et tout aussi inutilement, en 4847, lors de l'insurrection de Reggio et de l'échauffourée de Messine.
Une vaste conspiration avait été ourdie à cette époque dans les Deux-Siciles : son chef principal était le Calabrais Dominique Romeo, homme de tête et de cœur. Mais, soit que les fils de la conspiratiou n'eussent pas été bien tendus partout, soit que les chefs ne fussent pas parfaitement d'accord entre eux, soit enfin que les conjurés de Reggio
et de Messine, se croyant découverts , se vissent forcés d'avancer de quelques jours l'exécution de leurs projets» le mouvement éclata avant le temps déterminé. Ferdinand, averti par le télégraphe, envoya de nombreuses troupes sur des bateaux à vapeur, et les insurgés, trop peu nombreux pour s'étendre dans les Calabres, furent facilement écrasés. Les troupes de Ferdinand, abusant, comme toujours , de la victoire , après avoir bombardé la ville de Reggio, y commirent des excès de tout genre. Sur ces entrefaites, le général Nunziante, vainqueur du soulèvement dans le district deGerace, y présidait à l'exécution de cinq jeunes gens très aimés dans le pays, au nombre desquels se trouvait le nommé Mazzoni , qui , peu de jours auparavant, avait sauvé la vie à plusieurs agents du gouvernement, tombés entre ses mains. D'autres exécutions avaient lieu à Reggio et à Messine. Dans cette dernière ville, il n'y avait eu qu'un étrange combat d'une heure entre la garnison et une trentaine d'insurgés. Ceux-ci, malgré leur petit nombre, avaient causé d'assez grandes pertes à leurs adversaires, et, loin de se laisser entamer, ils étaient parvenus à se retirer dans les monts environnants, emportant leurs blessés et leurs morts.
Les arrestations s'étaient multipliées en Galabre, et presqu'au même moment 'où Dominique Romeo tombait assassiné dans un guet-apens, d'autres arrêts de mort étaient prononcés. Mais Ferdinand, effrayé par l'étendue de la conspiration et l'importance des personnes compromises, commua la peine capitale de quarante-six condamnés en celle de l'ergastolo. C'est une prison profonde, creusée au-dessous du niveau de la mer, et partant plus
affredse que celle da Spielberg. Toutefois, ne pouvant verser le sang de ses ennemis, Ferdinand II voulut, du moins, se donner le plaisir de les voir vaincus et dans les fers. Il 6t transporter à Naples les quarante-six condamnés , parmi lesquels on comptait le frère et le cousin de Dominique Romeo, et pendant qu'on procédait à leur ferrement dans la darse, il se plut à les lorgner des fenêtres de son palais. C'était ainsi que le Bourbon se préparait à devenir roi constitutionnel. Les libéraux modérés n'en employaient pas moins auprès de lui les mêmes moyens que Ton avait mis en jeu dans les États-Romains, en Toscane et en Piémont , c'est-à-dire les démonstrations pacifiques et les flatteries des journaux. Cette tactique , il est vrai, n'était pas celle des hommes d'action ; mais elle était suivie par une partie de la noblesse et de la bourgeoisie avocassière. Les libéraux avancés , comprenant qu'on ne pouvait rien obtenir d'un pareil gouvernement que par là peur, se serraient entre eux, et, tout en faisant fonctionner la presse clandestine, ils apprêtaient leurs armes pour le jour du combat
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