‹ Histoire de la révolution d'Italie en 1848Chapitre 7 sur 37 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nouvelle phase de la révolution Italienne. — Fautes du parti libéral* — Aperçu sur les institutions de la Sicile. — Livre de M. d'^Vceto, et brochure de M. A mari. — Mauvaise foi des Bourbons et griefe dès Siciliens, — La police Napolitaine en Sicile. — Insurrection du 12 janvier. — Expédition de Palerme et bombardement de la ville. — Confessions tardives de Ferdinand et refus des Siciliens. — Expulsion des troupes royales. — Grave agitation dans le royaume de Naples. — Démonstrations dans les rues et protestation solennelle. — Révolies partielles. — Bannissement de Del Carretto. — Grande manifestation du 27 janvier. — Noble conduite du général Ruberti. — La constitution promise par Ferdinand, le 29 janvier, est proclamée le 11 février. — M. Bozzelli rédacteur de la Constitution. — Critique de son œuvre. — Personnel du nouveau ministère. — Sa fausse politique a l'égard de la Sicile. — Ouverture du parlement Sicilien le 25 mars, et discours de Ruggiero Settimo, — Acte de déchéance du 15 avril et manifeste du 8 mai. — Constitutions en Piémont, en Toscane, k Rome, a Parme et même à Monaco. — Expulsion des Jésuites. — Résistance du duc de Modène. — Fermentation des provinces Lombardo-Vénitiennes. — Démarche de M. Nazari et alarme du gouvernement. — Congrès scientifique de Venise et discours de M. Cantu. — Courage civique de M. Toinmaseo et Manin — Massacres de Milan et de Pavie. — Ouvrages remarquables sur la politique de l'Autriche. — L'espionnage dans les provinces Lombardo-Vénilicnnes. — Tout concourt a préparer l'explosion du mois de mars. — Lettre de Foresti.

La matière combustible était admirablement préparée partout, et la moindre étincelle devait suffire pour faire

éclater l'incendie. Cette étincelle fut l'insurrection de Païenne, fait immense qui inaugura pour l'Italie une ère nouvelle, car, jusqu'alors, il n'avait été question que de réformes dont les princes seuls devaient être les auteurs, et nullement de droits politiques ou d'institutions constitutionnelles. Ce ne fut qu'à partir du glorieux soulèvement du 42 janvier 4848, que l'initiative des peuples étant substituée subitement à celle des souverains, le régime du droit remplaça celui du bon plaisir. Par malheur, la Sicile fut la seule qui, en suivant jusqu'au bout la logique des révolutions populaires, rompit tout lien avec la race princière par laquelle elle avait été si longtemps opprimée ! Combien les libéraux italiens se seraient épargné de douloureuses déceptions , et combien de maux n'auraient-ils pas évité à leur pays, si, au lieu de presser les princes d'octroyer des constitutions que ceux-ci ne pouvaient voir qu'avec une extrême répugnance, ils avaient suivi immédiatement le noble exemple de Palerme! A Naples surtout, on aurait dû sentir la nécessité de préférer la voie révolutionnaire à l'agitation pacifique. En effet, n'était-il pas facile de comprendre qu'avec un roi tel que Ferdinand II, aucune liberté ne pouvait être sûre ni durable? Forcé de subir une Constitution par l'insurrection victorieuse de la Sicile et par la peur qu'un pareil mouvement n'éclatât aussi à Naples , Ferdinand II devait, par cela même, se croire libre de fouler aux pieds, à la première occasion, les institutions que la nécessité seule lui avait fait accorder. Mais parlons d'abord des événements de Palerme, et indiquons brièvement leurs causes principales.

S'il était besoin de justifier la révolte des peuples contre le despotisme par d'autres arguments que ceux qui découlent du principe sacré de la souveraineté populaire et des droits imprescriptibles des nations, l'histoire nous en fournirait amplement en faveur de la Sicile. Personne n'ignore les franchises séculaires de cette contrée, franchises datant des Normands, et que les rois des différentes races qui se succédèrent sur le trône de Sicile avaient nonseulement respectées, mais élargies. Nous ne saurions trop engager nos lecteurs à parcourir un livre remarquable publié à Paris en 1826, par M. d'Aceto, sous le titre : De la Sicile et de ses rapports avec l'Angleterre, â C époque de la Constitution de 4812, ainsi qu'une brochure de M. A mari, membre du Parlement sicilien, brochure intitulée : La Sicile et les Bourbons. M. Amari, comme M. d'Aceto, prouve jusqu'à la dernière évidence, et les droits de la Sicile, et l'insigne mauvaise foi des Bourbons.

Après une courte guerre, cette province de l'Italie fut escamotée, en 1734, par l'Espagne, à la maison de Savoie, sous prétexte que Yictor-Amédée avait violé la condition à lui imposée par le traité d'Utrecht de maintenir la Constitution sicilienne. Ainsi, les Bourbons commençaient leur règne en Sicile en reconnaissant cette même Constitution qu'ils devaient plus tard détruire brutalement. Charles III, lors de son couronnement à Palerme, le 5 juillet 4735, prêta serment aux institutions constitutionnelles de la Sicile, et son successeur, Ferdinand 1 er , renouvelait ses serments, à son avènement au trône. Il est même à remarquer que le fils de Charles III constatait la séparation des deux royaumes, en Rappelant Ferdinand III, en Si-

cile, et Ferdinand IV, kNaples, qui comptait un roi de plus parmi les monarques de ce nom. En 1816 seulement, abolissant d'un trait de plume, par ses décrets du 8 et du 14 décembre, et la constitution jurée deux fois, et les franchises de sept siècles, il prit le nom de Ferdinand 1 er , roi des Deux-Siciles.

Nous disons jurée deux fois, parce que, outre le serment prêté à son avènement au trône, il en prêta un nouveau en 1812, quand l'ancienne constitution fut entièrement refaite, sous l'influence et la garantie du gouvernement britannique. Qu'on ajoute à cela les sacrifices énormes faits par la Sicile en faveur des Bourbons, durant tout le temps de leur exil de Naples, c'est-à-dire de 1806 k 1815. Jamais roi ne trahit ses serments d'une manière plus infâme ; jamais roi ne se montra plus ingrat envers un peuple. Si, au moins, en perdant ses institutions séculaires, la Sicile n'avait pas été traitée en pays conquis! Mais, au contraire, de 1816 aux premiers jours de 18 W, il n'y eut pour elle qu'une suite non interrompue de misères et de tortures de tout genre, misères et tortures que M. Àmari expose en détail, et qui prouvent que ce pays était k coup sûr le plus mal gouverné de l'Europe. Voici, comme échantillon de ces maux cruels, un passage de la brochure de M. Amari, concernant l'organisation et les allures de la police :

« Y a-t-il un seul de nos lecteurs auquel il faille ap- « prendre les crimes du ministre Del Carretlo à Naples « et en Sicile; les absurdes rigueurs de la censure, l'or- « ganisation d'un espionnage confié principalement aux « évêques, aux prêtres et aux ésuites, et à leurs afliliés?

« Nous nous bornerons donc à rappeler les plus graves « entre les abus de cette police spéciale, à laquelle le roi « avait donné en fief la Sicile, police qui n'assurait en « rien la vie ou les propriétés des citoyens, lâche et cor- « rompue, lorsqu'elle avait affaire aux brigands, inso- « lente, effrénée et cruelle envers les paisibles citoyens, « toujours supérieure aux lois, et, par conséquent, insti- « tution permanente de désordre social. Les arrestations « arbitraires, laissées à la discrétion d'un commissaire ou « d'un sbire, les perquisitions, les domiciles forcés, les « violences personnelles, les injures que se permettaient « les agents supérieurs comme les plus infimes, tous ces « crimes s'effacent devant la bastonnade et la torture! « Aux commissariats de police, dans les casernes de gen- « darmes, pour peu qu'un prévenu niât le crime ou fît « la moindre résistance morale, on le battait avec des « nerfs de bœuf, on le suspendait par les bras, on lui « serrait la tête avec des cordes à nœuds, et plus souvent « on lui donnait la question d'une manière plus affreuse « encore. Le port d'armes était puni par la bastonnade « publique, de la main du bourreau. On appliquait cette « peine au gré des agents du gouvernement, ou par or- « donnance du général Vial, chef de la police de Palerme. « Enfin il y eut aussi l'assassinat ! Au commissariat de « police de Saint-Dominique, à Palerme, on trouva, dans « les premiers jours de la Révolution, des squelettes, des « crânes, des restes de cadavres non encore desséchés! »

Un gouvernement qui vivait de pareils moyens, ne pouvait manquer de périr. Aussi, lorsqu'il s'y attendait le moins, il succomba ignominieusement sous le coup de

l'indignation populaire. Ce ne fut pas, toutefois, sans que les libéraux n'eussent épuisé, comme dans le reste de l'Italie, les voies pacifiques et légales, telles que des représentations et des adresses, ou des démonstrations sur la place publique, suivies presque toujours d'une recrudescence de rigueurs. Enfin, après une dernière démarche par laquelle on menaçait d'avoir recours à la force si la prière n'était point écoutée, le gouvernement n'ayant voulu rien accorder, le peuple tint parole, et la révolution commença.

C'était le 42 janvier 1848, anniversaire de la naissance du roi. Le peuple de Palerme, privé de chefs, et presque sans armes , se leva tout à coup , et, chose étrange en révolution, à jour et heure fixes I Des prêtres et des moines, le crucifix à la main, étaient mêlés aux groupes, et, la lutte engagée, se changeaient en combattants. Des bandes d'hommes à cheval, arrivant de la campagne, grossissaient à chaque instant les rangs du peuple. La troupe qui garnissait les postes, assaillie partout soudainement, fut vaincue sur tous les points malgré la plus vive résistance. Alors on lança contre les insurgés des escadrons de cavalerie. Mais les barricades, qui surgirent bientôt de toutes parts, les empêchaient d'avancer, et en même temps, aux coups de feu qui pleuvaient des fenêtres, venaient s'ajouter l'eau, l'huile bouillante, ainsi que les meubles les plus riches. Entre autres faits dignes de remarque, on vit l'une des premières dames de la ville faire jeter sur la troupe un piano de grand prix. Le combat dura jusqu'au soir, et quelques compagnies d'infanterie résistaient encore vigoureusement, quand le peuple s'étant emparé de

Digiti

cinq pièces de canon, les força de se renfermer dans les forts. Alors la ville entière fut éclairée comme par enchantement, et toutes les cloches des églises sonnèrent à grande volée. A chaque coin de rue on avait affiché des écritaux portant défense expresse de piller, et, afin que ces placards ne fussent pas arrachés, des moines avaient été préposés à leur garde. Il est inutile de dire que pas un vol ne fut commis. Le soir même une bande armée s'étant emparée d'un bateau à vapeur, une expédition fut entreprise autour de l'île, afin d'y propager l'insurrection. Un autre pyroscaphe, // Vcsuvio, ayant réussi a s'échapper, courut à Naples à toute vapeur, et y apporta, le 13 au soir, l'annonce des événements de Palerme.

Deux heures après la lecture des dépêches, le roi ordonnait le départ de neuf bateaux à vapeur, chargés d'un corps de cinq mille hommes, pour exterminer, disait-il, les insurgés de Palerme. Quoique gravement indispoaé par le contre-coup des nouvelles reçues, il voulut, le lendemain matin, assister en personne à l'embarquement des troupes, confiées au commandement de l'un de ses meilleurs officiers, le général Desauget, pendant que la flotte était placée sous les ordres de son propre frère le comte dell' Aquila. Les soldats, en se rendant de leurs casernes au quai, étaient visiblement attristés, et les citoyens qui se pressaient autour d'eux en criant : Vive la Sicile ! leur recommandaient d'épargner leurs frères insulaires. Les ordres du roi portaient d'attaquer énergiquement la ville insurgée, et, en cas dé résistance, de la bombarder. Ces ordres sauvages ne furent que trop strictement exécutés; mais les troupes débarquées furent repoussées avec dç

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grandes pertes, et les consuls étrangers protestèrent hautement contre le bombardement de la ville. Les hostilités cessèrent en effet, et le comte dell 1 Aquila partit le 47 janvier pour Naplcs, afin de rendre compte au roi du mauvais résultat de sa mission. En même temps, un gouvernement provisoire était organisé à Païenne, sous la présidence de Ruggiero Settimo, ancien amiral, et l'homme le plus respectable et le plus vénéré de la Sicile. Ferdinand II, après avoir tenu conseil sur conseil, effrayé par l'attitude de la ville de Naples, que les nouvelles de Sicile avaient remuée profondément, accordait, par les décrets des 18 et \ 9 janvier, quelques réformes. Elles consistaient dans un conseil d'état établi sur de larges bases, dans une certaine liberté concédée à la presse, dans des améliorations notables faites au système municipal, enfin dans une administration séparée en faveur de la Sicile, à qui on donnait pour vice-roi ce même comte dell' Aquila, qui venait de la bombarder! On conçoit l'accueil qui dut être fait à ces concessions arrachées par la peur. Elles eurent pour effet de rendre les Napolitains .plus exigeants et les Siciliens encore plus fiers de leur force. « Nous savons « trop bien, dirent-ils, d'après une cruelle expérience, la « foi qu'on peut avoir dans un gouvernement absolu. « Nous nous sommes levés pour recouvrer nos anciens « droits, et ces garanties politiques qui peuvent seules « assurer la prospérité de notre patrie. Nous ne dépose- « rons les armes que le jour où la Sicile, représentée à « Palermc par son parlement, aura adapté aux besoins « de l'époque, la Constitution de 4812. »

En attendant, la lutte continuait avec acharnement en-

tre les insurgés et les troupes royales. Un combat sanglant était engagé près de la magnifique villa de la princesse Butera, dans le lieu appelé l'Olivuzza, entre quarante jeunes gens de Palcrme et deux cents Napolitains. Un des premiers, blessé grièvement à la tête, essuyait avec un mouchoir son front teint de sang, et disait à l'un de ses camarades : « Tu porteras ce mouchoir à Naples, « et tu diras que ce sang est aussi versé pour son salut 1 »

Le 27 janvier, les troupes royales Crent une dernière tentative pour se rendre maîtresses de la ville , mais en vain; elles perdirent un millier des leurs, tandis que les insurgés n'eurent que deux cent cinquante hommes hors de combat. Pendant tout le jour, on n'entendit que la fusillade, le canon et le tocsin. Enfin, le 28, débarrassée de la présence de l'armée royale, Palerme se vit libre.

Mais Naples aussi , après de longues angoisses, se réveillait au soleil de la liberté.

Déjà, le 44 décembre 4847, avait eu lieu une grande démonstration, à la suite de laquelle de nombreuses arrestations avaient été faites. Le lendemain, la protestation suivante, au bas de laquelle on comptait cinq cents signatures, était affichée dans la ville :

« Nous, soussignés, déclarons avoir tous, soit par le « conseil, soit par l'action, concouru à la sainte manifes- « Mion du 44 décembre. Nous protestons donc de toutes « upp forces contre les arrestations faites à cette occasion. « Si c'est un crime d'aimer son pays, et de? l'avoir publi- « quement démontré, si c'est un crime de s'être rendu les t organes des désirs modérés de tous, si c'est un crime « d'avoir cru et espéré que notre roi nous aimait, et vou-

« lait, à l'exemple des autres princes italiens, exaucer les « vœux de son peuple, nous sommes tous coupables. Et, « s'il ne suffit pas au gouvernement de nous avoir fait « courir sus par ses soldats, d'avoir blessé plusieurs d'en- « tre nous, et d'en avoir fait fouler aux pieds des chevaux * ou frapper grièvement beaucoup d'autres, il faut qu'il « honore de l'emprisonnement tous ou personne. »

Cet acte courageux fit une grande sensation et, en rendant le gouvernement moins brutal, ne fit qu'enhardir les patriotes et accroître l'agitation du royaume. Plus tard, un soulèvement ayant eu lieu dans la province de Salerne, et la fermentation étant devenue encore plus grave dans la capitale, le roi avait cru devoir faire une première concession à l'opinion publique et , pour commencer, il avait éloigné Del Carretto. Jeté, le 26 janvier, sur un bateau à vapeur, sans même (ju'il lui fût permis de faire ses adieux à sa famille, l'ancien et fidèle bourreau de Ferdinand il, récompensé ainsi de dix-sept ans de zèle, quitta Naples soudainement. Repoussé à Livourne par l'indignation générale, conspué à Gênes par les patriotes, poursuivi jusqu'à Marseille par la conscience publique, il pût, à grand'-peine, débarquer, pour aller, protégé par deux gendarmes, cacher sa honte et sa rage dans les environs de Montpellier.

Le 27 au matin, deux jeunes gens se montrèrent dans les rues de Naples, l'un avec un parapluie rouge, Tautre avec un parapluie vert, qu'ils rattachèrent à l'aide d'un mouchoir blanc. Ayant ainsi fonpé une espèce de drapeau aux trois couleurs italiennes, ils commencèrent à pousser le cri de : Vive la Constitution! Aussitôt, un

grand rassemblement se forma autour d'eux et, en un clin d'œil des milliers de cocardes brillèrent à la boutonnière des citoyens. 11 en tombait des fenêtres et du haut des terrasses, d'où les dames les jetaient h la foule, pendant que des prêtres en distribuaient sur le seuil des églises. C'était un entraînement tellement universel, que les nombreux bataillons et les nuées de cavaliers lancés sur la ville, au lieu de parvenir à disperser les rassemblements, furent presque forcés de se replier devant eux. Cependant le sang aurait coulé si, d'un côté, le général Statella n'avait affirmé au roi le caractère imposant de cette manifestation unanime, et si, de l'autre, le général Ruberti, gouverneur du cbàteau Saint-Elme, n'avait déclaré qu'il ne tirerait jamaissur la ville. Cette fermeté du général Ruberti est d'autant plus remarquable, qu'il était connu pour son dévoùment au roi et pour ses opinions légitimistes. La ville de Naples, afin de lui témoigner sa reconnaissance, le nomma son député, lors des élections du 1 8 avril.

Un seul moyen restait au roi pour calmer l'effervescence publique, celui de changer son ministère et de promettre une constitution. 11 s'y résigna, en effet, le 29 janvier au matin et, après des manifestations de joie indicible , l'ordre et le calme le plus parfait régnèrent de nouveau dans la ville.

la constitution promise par Ferdinand, le 29 janvier 1 , et octroyée le 44 février, fut l'œuvre du nouveau ministre 4e l'intérieur, M. Bozwlli, savant jurisconsulte, qui, exilé

* Le même jour Messine était bombardée pendant plusieurs heuros par les troupes de Ferdinand, logées dans la citadelle de celte ville.

en 4821, avait longtemps habité Paris. Aussi, on attendait de lui autre chose qu'une charte calquée sur cellede 1830, dont il avait pu, de ses propres yeux, apprécier les défauts. Il est vrai que sa constitution était riche en promesses, car le gouverneménts'y engageait à soumettre au parlement, non la loi électorale, mais encore des projets de loi sur les municipalités, sur la presse, sur le secret des lettres, sur la responsabilité des ministres et sur le conseil d'État. Nous verrons plus tard de quelle manière ces promesses furent tenues, et comment M. Bozzelli, après avoir été un des libéraux dans lesquels le pays avait eu la plus grande confiance, devint tout à coup l'instrument aveugle de Ferdinand IL Les autres ministres constitutionnels furent : le duc de Serra-Capriola 4 , président du conseil ; le baron Bonanni, le prince Dentice, le prince de Torella, le commandeur Scovazzo, et le général Garzia. Ce dernier, nommé ministre de la guerre le 29 janvier, avait été longtemps, en sa qualité de directeur du même département, l'âme damnée de Ferdinand. Aussi, sa nomination au ministère de la guerre fut, aux yeux du pays, une preuve certaine que le roi entendait conserver la haute main dans tout ce qui touchait à l'armée. En général, le personnel du nouveau ministère n'avait pas été recruté dans l'élite des capacités, et ses actes ne devaient pas tarder à le prouver. Mais ce fut surtout à l'égard de la Sicile, qu'il accumula fautes sur fautes, au point d'ôtre cause de la séparation de plus en plus tranchée de cette

* M. Serra Capriola a résidé longtemps à Paris en qualité d'ambassadeur.

lie avec les provinces de terre ferme. Il suffirait, pour le prouver, du rejet des propositions, très acceptables, que le gouvernement sicilien avait faites par l'entremise de lord Minto, propositions qui se trouvent relatées dans le discours prononcé par Ruggiero Settimo, le 25 mars 1848, lors de l'ouverture du parlement de Sicile. Trois semaines après, toute transaction étant devenue impossible entre les gouvernements des deux pays, le parlement sicilien prononça, à l'unanimité, la déchéance de la dynastie des Bourbons. Cet acte mémorable eut lieu à Palerme , le 13 * avril, et, le 8 mai, Ruggiero Settimo et les ministres publièrent un manifeste à l'Europe, dans lequel ils exposaient les griefs de la Sicile et les raisons qui avaient dicté au parlement sa résolution du 43 avril.

11 est facile d'imaginer l'effet immense produit dans le reste de l'Italie par les événements des Deux-Siciles. A la nouvelle de la Constitution proclamée à Naples, des manifestations imposantes s'organisent de toutes parts, et les princes reconnaissent bientôt la nécessité impérieuse, inéluctable, d'entrer dans la même voie que Ferdinand. Charles- Albert (nous devons lui rendre cette justice) fut le premier à s'exécuter. Le 8 février, il publiait, au milieu de l'enthousiasme et de la joie universels , les bases d'une Constitution presque semblable à celle de Naples.

Le grand duc de Toscane, après avoir, par un moin proprio du 31 janvier, promis une extension de la consulte, et une loi plus large sur la presse, cédant enfin aux instances générales, promulgue à son tour, le 17 février, une charte constitutionnelle. Pie IX, prince réputé réformateur par excellence, fut le plus lent à accorder les garanties politU

ques que désormais il était impossible de refuser. La Constitution romaine fut proclamée le 4 4 mars. Quelques jours après, le duc de Parme et de Plaisance renonçait aussi au pouvoir absolu ; mais, pour prouver son dépit, il confiait le gouvernement à une commission et se retirait tout a fait des affaires. Le mouvement constitutionnel se fit sentir jusque dans la petite principauté de Monaco, où Florestan I er fut obligé de partager les soins du gouvernement avec les élus du pays. En même temps, les jésuites, déjà en butte à l'auimadversion générale, étaient chassés d'un bout à l'autre de l'Italie, quelquefois même malgré les gouvernements. Les grandes journées parisiennes de février, on le concevra aisément, contribuèrent de la manière la plus puissante aux transformations politiques et aux événements que nous venons de rappeler.

Le duc de Modène seul résistait obstinément à la pression de l'esprit libéral ; mais, faible par lui-même, il appelait à son aide les bataillons autrichiens. Puis, à la retraite de ses fidèles alliés, lors du soulèvement de la Lombardie, il partait, aimant mieux les suivre que de faire aucune concession. Mais il est temps de parler des faits graves dont les provinces lombardo-vénitiennes étaient depuis longtemps le théâtre.

Déjà, vers les premiers jours de novembre, à la nouvelle des réformes piémontaises du 30 octobre, une grande agitation s'était manifestée à Milan, La congrégation centrale (espèce de conseil départemental), se trouvant réunie à Milan, le député Nazari fit porter à l'ordre du jour une représentation énergique sur la nécessité de mettre fin à la profonde désunion existant entre les gouvernants et les gour

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ver nés. Dans d'autres temps, une semblable démarche aurait suffi pour envoyer M. Nazari au Spielberg. Au lieu de cela, le gouverneur de Milan répondit, le 4 3 décembre, que le gouvernement impérial était décidé à aller au devant des vœux du pays; mais il recommandait en même temps a la congrégation de se garder, pour l'avenir, de sortir de ses attributions, en touchant k la politique. L'alarme du gouvernement fut telle à cette occasion, qu'on le vit expédier à Vienne courrier sur courrier, pendant qu'un grand nombre de citoyens, et jusqu'à des dames, se pressaient chez Nazari, pour le complimenter sur le courage civique qu'il avait montré.

L'esprit public s'était réveillé à Venise d'une façon tout aussi marquée, surtout depuis le congrès scientiûque du mois de septembre. À cette époque des discours très hardis avaient été prononcés ; celui de M. Cantii *, sur les chemins de fer, avait excité notamment les applaudissements les plus vifs, à cause de l'ardent patriotisme qui l'animait. Plus tard , MM. Tomaseo et Manin , faisant à Venise ce que Nazari avait fait à Milan, insistèrent sur les réformes les plus urgentes, et s'élevèrent surtout contre les iniques lois qui pesaient sur la presse. Ces représentations leur valurent, peu de temps après, d'être emprisonnés. Mais les événements devaient surtout être précipités par les massacres de Milan des 3 et 4 janvier, massacres qui vinrent ajouter une nouvelle force à la haine excitée dans les

i M. Cantu a publié, entre autres ouvrages, une histoire universelle très remarquable , qui a été traduite en français par MM. Aroux et Léo

esprits par la conduite sauvage de la police lors de l'installation du nouvel archevêque. Une espèce de conspiration avait été ourdie contre la régie des tabacs. Elle avait eu pour effet de diminuer considérablement le revenu de cette branche de finance. Or, voici l'indigne stratagème dont s'avisa la police pour venir en aide au fisc. Elle relâcha un certain nombre de détenus correctionnels, à qui elle ordonna de fumer dans les rues, en les autorisant à repousser par la force quiconque voudrait les en empêcher. En même temps, on faisait afficher dans les casernes des placards provocateurs en allemand, en hongrois et en slave, et on délivrait aux soldats de l'argent et des cigares. Des collisions en résultèrent bientôt, et la troupe, qui était aux aguets, étant intervenue, le massacre commença. Des vieillards, des femmes, des enfants furent égorgés, et le soir on comptait à l'hôpital de Milan deux cent seize blesses. Plus de deux cents personnes furent arrêtées, et (chose étrange, qui rendit encore plus odieuse la conduite du gouvernement) aucune arme ne fut trouvée sur les prisonniers! On ne saurait se figurer l'indignation profonde qui saisit toutes les classes de la société, et les représentations énergiques qui furent faites au vice-roi. Celui-ci, pour toute réponse, publia le lendemain une proclamation dans laquelle il osait imputer les événements de la veille plutôt aux victimes qu'aux bourreaux.

Le môme jour, le maréchal Radetzki ne craignait pas de prononcer ces paroles inqualifiables: Quinze jours de terreur amèneront quinze ans de pair!

L'irritation des Milanais fut augmentée encore par la nouvelle des scènes sanglantes de Pavie. Dans la nuit du

9 janvier et dans la matinée du 10 , des rixes s'étant engagées entre la troupe et les étudiants , deux de ces derniers furent tués , et plusieurs autres blessés grièvement.

Tous ces faits étaient plus que suffisants pour amener l'insurrection du mois de mars, lis étaient peu de chose cependant , si on les compare à tout ce que les provinces Lombardo-Vénitiennes avaient eu à souffrir de la domination de l'Autriche depuis 481 4. Nous ne saurions trop recommander, à ce propos , la lecture d'un ouvrage attribué a la princesse Belgiojoso , ouvrage remarquable et publié à Paris en 4846 , sous ce titre : Étude sur C histoire de la Lombardie dans les trente dernières années. Il faudrait citer en entier ce livre , où l'on trouve une description frappante du gouvernement autrichien, le plus inique, le plus immoral, à coup sûr, qui ait jamais pesé sur un peuple. Nous nous bornerons à reproduire un passage où l'on peint les déplorables effets de l'espionnage.

« Il est une loi autrichienne qui enjoint à tout citoyen « de dénoncer les crimes politiques ou autres, soit qu'ils « lui aient été confiés , soit qu'il les ait découverts. En « de certaines circonstances données, il y a mieux à faire « pour le sujet de l'empereur d'Autriche que de dénoncer « les coupables , il est invité à les arrêter, et une récom- « pense lui est promise s'il y parvient. 11 résulte de cela « que les seules fonctions publiques dont le citoyen autri- « chien puisse s'attribuer l'exercice sans y avoir été spé- « cialement autorisé par une nomination impériale , ce « sont les fonctions de sbire et quelquefois même de bourbe reau ; car, en pareil cas , l'individu appréhendé et opa posant de la résistance peut être tué par celui qui ne

« voulait d'abord que l'arrêter, et cette mort ne sera im~ « putée qu'à la victime. Une population honnête et intel- « ligente comme la population lombarde s'indigne à la « première lecture de ces lois odieuses ; mais il n'y a « point de peuple, quelque éclairé qu'il «oit, qui puisse « se soustraire aux effets de l'habitude. Celui qui s'est « indigné aujourd'hui jusqu'à la fureur n'éprouvera plus « demain , pour la même cause , qu'un mouvement dim- « patience , et la noble révolte de son âme ira se calmant « de jour en jour, jusqu'à ce qu'elle se réduise à un froid « sentiment de blâme , qui se perdra à son tour dans « celui plus froid encore de l'indifférence. Que sera-ce , « si les faits concordent avec les lois , si tous les traits a extérieurs , et comme tous les accessoires du crime , la « peine et le blâme officiel accompagnent l'infraction à « cette loi inique? L'honnêteté n'est point pour la multi- « tude l'objet de grandes passions , de cet enthousiasme a héroïque qui rend possible le martyre. L'homme vul- « gaire ne perdra ni sa liberté , ni les instruments de son « travail ; il ne consentira pas à voir sa boutique fermée « par des gendarmes plutôt que de répéter des discours « tenus en sa présence , ou de nommer les gens qui ont « passé devant sa porte. Je connais dans toutes les classes o de la société des âmes honnêtes qui se récrieraient , et » à bon droit , contre mon assertion ; leur nombre serait « encore plus considérable à certaines époques, dans des « moments de crise, par exemple ; mais je parle de l'effet « que la publication et l'exécution de lois pareilles doit f produire nécessairement sur le peuple , et l'on ne m'ac- « cusera pas d' avoir trop chargé mon tableau.

a Les hommes qui préfèrent le malheur à l'infamie sont « assez nombreux ; mais ceux qui , connaissant le péril « attaché à l'accomplissement d'une bonne action, ont le « courage de la conseiller à leurs enfants , le sont moins. « Les femmes sont incomparablement plus lâches , a cet « égard , que les hommes. Faut-il s'étonner si tous les « parents n'élèvent pas leurs enfants dans la stricte obser- « vance des lois de l'honneur, si fatales à ceux qui les « respectent? Des parents honnêtes ne se résigneront ja- « mais à élever leurs enfants pour l'espionnage, j'en con- « viens; mais ils tâcheront d'éluder la question, et si, « en passant avec eux sur la place de justice , ils voient « un malheureux attaché au pilori pour ne pas avoir ré- « vélé le secret qui lui avait été confié , si l'enfant leur « demande quel est le crime commis par cet homme , il y « en a bien peu qui auront le courage de lui répondre : v, « Son prétendu crime est une vertu , et si tu veux que « notre bénédiction t'accompagne à travers la vie , fais « comme cet homme , et sache souffrir comme lui.

« Je l'ai dit , je ne veux rien exagérer : mais ce n'est a pas exagérer que de dire que dans un pays régi par des « lois semblables, la morale politique ne tarde pas à se « relâcher considérablement. Le sentiment qui se déve- « loppe avec plus de vigueur sous l'influence de cette ju- « risprudence , c'est la peur : la peur de commettre une , « lâcheté , la peur de paraître l'avoir commise , la peur « de s'exposer à des désagréments en ne la commettant pas. « C'est la peur la plus forte qui l'emporte sur toutes les < a autres , et cette proportion décide souvent de l'honneur « ou de l'ignominie d'une existence tout entière. L'homme

« prudent ne voit, en pareil cas, qu'un moyen pour sor- « tir d'embarras , c'est d'éviter de tomber dans cette po- « sition fâcheuse , d'où on ne sort que par une infamie « ou une condamnation ; mais c'est l'affaire de toute la « vie que d'atteindre ce but. Celui qui, soit par réflexion, « soit par instinct , choisit ce parti , ne doit pas s'oublier « un instant. S'il rencontre dans la rue un homme dont « les opinions politiques ne lui sont pas bien connues , il « doit feindre de ne pas l'apercevoir; si un ami l'aborde, « en lui déclarant qu'il a un conseil à lui demander, « l'homme prudent doit le prier de n'en rien faire et l'as- « surer qu'il trouvera mieux partout ailleurs, car cet ami « ne pourrait-il pas vouloir le consulter sur la réponse k « faire à un émissaire des ennemis du gouvernement? Si « son fils paraît triste et abattu, il doit bien se garder de « lui en demander le motif, car celte tristesse pourrait « bien n'être que du mécontentement politique ; toute « conversation lui pèse , car elle pourrait tourner tout à « coup sur le gouvernement.

« Les hommes de cette trempe ne sont pas rares; ce « sont les plus honnêtes parmi les lâches; mais si l'un « d'eux se voyait arrêté , ou seulement interrogé par le « directeur de la police ; s'il s'apercevait que toutes ces « précautions pour se maintenir dans un équilibre périlci leux ne lui ont pas servi, n'est-il pas à craindre qu'il « ne renonce à l'honneur avant que de renoncer à son « salut? Si telle est la prudence des hommes élevés sous « le régime de l'espionnage autrichien, faudra-t-il s'éton- « ner de voir la défiance généralement répandue dans « tous les cœurs?

DE LA RÉVOLUTION ITALIENNE. 8li

« Qu'un homme d'un caractère aimable et liant, d'un « esprit sociable, fréquente plusieurs sociétés différentes, « il est aussitôt baptisé du nom infâme d'espion. De zélés o officieux parcourent toutes les maisons ouvertes jusque « là a l'homme aimable , et ils communiquent à tout le a monde les renseignements recueillis sur son compte. Ce « qui est vraiment étrange, c'est la facilité avec laquelle « de pareils renseignements sont admis. » Au fait, « s'é- « crie, comme éclairé par une lumière soudaine, le maî- « tre de maison ; » au fait, pourquoi cet homme vient-il « chez moi? Pourquoi y est-il toujours aimable? Je ne « puis cependant lui être bon à rien; et dernièrement, « lorsque le malheur qui s'est appesanti sur ma famille, « et les sourdes persécutions de la police m'avaient con- « damné à la solitude, pourquoi cet homme ne s'est-il pas a éloigné de moi? Il ne craignait donc rien pour son « compte ? Décidément cet homme est fort dangereux. »

« Qu'un autre s'éloigne du monde et se renferme dans « le cercle étroit de sa famille, aussitôt on affirme qu'il « exerça longtemps l'espionnage, et qu'ayant été décou- « vert, il se réfugie dans la solitude. Celui qui témoigne « hautement son attachement pour la maison d'Autriche, « est naturellement considéré par les Italiens comme un « ennemi; celui, au contraire, qui blâme les actes du « gouvernement, est soupçonné de vouloir capter la con- « fiance de son auditoire et de lui tendre un piège. Le « riche n'a-t-il pas augmenté sa fortune en rendant à « la police des services secrets? Le pauvre résistera-t-il « à la tentation de sortir de sa misère au prix de quelque « lâcheté? Personne n'est à l'abri de pareils soupçons, si

86 HISTOIttE

« bien qu'il n'y a peut-être pas un Lombard aujourd'hui « qui puisse se vanter de ne rien craindre. Les uns crai- « gnent , ainsi que je l'ai dit , de se trouver compromis « sans le savoir ni le vouloir ; d'autres craignent de ne « pas être assez forts pour ne pas commettre de turpi- « tudes; d'autres craignent de se trouver placés dans « l'alternative de la persécution ou de l'infamie ; ceux « enfin qui sont sûrs d'eux-mêmes, le sont moins de leurs * amis ou de leurs connaissances; et, je le répète, il n'y « a peut-être pas aujourd'hui un homme en Lombardie « qui n'ait été plus d'une fois ébranlé dans sa confiance « envers ses amis les plus intimes. »

Quelque temps après la publication de ce livre, un ouvrage tout aussi remarquable sur le même sujet était publié à Lausanne, par M. Louis Torelli, sous le titre de : Pensées sur l'Italie, par un anonyme Lombard. L'auteur, fort bien renseigné sur tout ce qui a trait à l'Autriche, expose en détail les maux de toute espèce dont le gouvernement impérial accablait son pays. Il s'attache surtout à montrer, d'une part, les charges énormes que 1* Autriche faisait peser sur ses provinces italiennes; de l'autre, le mode essentiellement arbitraire et vexatoire employé dans la perception des impôts. Il faut lire d'un bout à l'autre cette nouvelle exposition des griefs du royaume Lombardo-Vénitien ; et, autant par le récit de M. Torelli que par les faits révoltants relatés dans Y Élude sur la Lombardie, on pourra juger de l'horrible joug qui écrasait les sujets de l'Autriche. Mais le tableau que nous avons voulu retracer du gouvernement de Vienne ne serait pas complet, si nous ne faisions pas mention de ce système essen-

tiellement inquisiteur et froidement cruel qui le caractérisa de tout temps dans la poursuite des crimes politiques. Nous donnerons à ce propos la substance d'une longue lettre que nous écrivait d'Amérique, en 4847, M. Foresti, l'un des plus nobles patriotes des provinces Lombardo-Vénitiennes. Martyr de l'Autriche durant dixsept ans environ , H. Foresti en a passé près de quatorze au Spielberg 4 .

« J'entrai dans la charbonnerie en \ 8! 7; je fus initié à ses mystères par Solera. La société n'ayant que peu de prosélytes dans la province de Rovigo, dans la circons^ cription de laquelle j'étais préteur*, je fus admis d'emblée et dès le premier jour à tous les grades. Mon zèle répondit bientôt à la confiance que l'on avait placée en moi. Avant la fin de l'automne de l'année 1818, j'avais déjà organisé un centre carbonique à Rovigo, ainsi que des ventes inférieures à Grespino, lieu de ma résidence, à Polesella, et dans la commune de Fratta. J'avais réuni en même temps les éléments nécessaires pour établir d'autres centres dans la province de Padoue.

« La charbonnerie se recrutait à cette époque presque uniquement dans les classes supérieures, mais surtout parmi les officiers du royaume d'Italie; on comptait ces derniers par milliers, et ils étaient, à coup sûr, les plus propres à servir les desseins de la secte, et par leur valeur

* M. Foresti, ainsi qu'on le verra, renchérit encore sur les Mémoires de Sylvio Pellico annotés par Maroncelll, et sur eeux d'Andryane, intitulés : Mémoires d'un prisonnier d'Etat.

3 Le juge de paix s'appelle aiusi daus les provinces vénitiennes.

audacieuse, et par leur haine profonde contre l'Autriche. Pour que les secrets de la société fussent mieux gardés, on établit un ordre supérieur, dont les membres prirent le nom de Guelfes. Leur siège principal était à Bologne, d'où ils correspondaient avec les Adelphe* du Piémont et des duchés de Parme et de Modène, et avec les Fédéraux de Lombardie, sociétés- qui avaient aussi pour triple but l'indépendance, l'unité nationale et la liberté. On n'était partagé qu'au sujet de la forme de gouvernement à établir. Beaucoup étaient partisans de la monarchie tempérée, mais le plus grand nombre penchait vers la démocratie.

« Au mois de novembre 4848, les menées du carbonarisme furent découvertes tout-à-coup dans ma province. Voici comment : La femme de l'ancien général de division, Arnaud, Italienne de naissance et d'une nature énergique, était arrivée de Paris avec mission de procurer des adeptes à la société de l'épingle noire qui, assure-t-on, avait pour but de placer sur le trône de France le duc de Reichstadt. Un jour, elle réunit chez elle dans un dîner, à Crespino. le capitaine Monti, Antoine Villa, l'avocat Passerini, le comte Camerata d'Ancône, le prêtre Fortini et Dolfiû, patricien de Venise. Des propos imprudents furent tenus pendant le repas, et des toasts politiques furent portés au dessert.

« Malheureusement la police autrichienne avait su pénétrer dans la maison, en corrompant à prix d'or le neveu même de madame Arnaud. Aussi, deux jours après, cette dame, son mari, leur fils, âgé seulement de quatorze ans, ainsi que tous les convives, étaient arrêtés, conduits à Venise, et emprisonnés séparément. Quelques mois après,

la plupart des prisonniers étaient élargis fautede preuves. Mais Villa, effrayé des menaces du juge instructeur, et cédant aux tortures morales dont la police impériale a si bien le secret, avait avoué ce qui le concernait, et accusé de plus le malheureux Fortini et moi. Villa était chef de vente dans la commune de Fratta, dont Fortini était le desservant. Une nuit, il fait venir chez lui le prêtre, qui n'était que simple apprenti, pour lui faire subir les épreuves que la société impose aux nouveaux affiliés.

« Fortini était h peine dans l'antichambre, que des carbonari, armés de poignards, et recouverts de capuchons noirs, s'emparent de lui et le traînent dans une salle faiblement éclairée. Là, Antoine Villa, caché lui aussi sous un long voile, dit à Fortini, d'une voix caverneuse : « Tu es condamné à mourir pour avoir trahi les secrets de la secte. » Le pauvre prêtre prenant la chose au sérieux, proteste, en tremblant, de son innocence. Enfin Villa, après Tavoir admonesté sévèrement, lui dit qu'on lui pardonnera, mais à condition qu'il donnera une preuve de son dévoûment à la société, en signant un écrit ainsi conçu : « Pour prouver mon aveugle obéissance aux lois « delacharbonnerie, jedéclareabjurer à jamais lareligion « catholique, au clergé de laquelle j'appartiens. »

« Il est facile d'imaginer l'horreur dont fut saisi le malheureux prêtre; mais les poignards des carbonari étaient suspendos sur sa tète, et des menaces de mort résonnaient à ses oreilles. Aussi, après avoir donné les marques du plus profond désespoir, il finit par signer. ; Or, le croirait-on, le misérable Villa ne craignit pas d'accuser Fortini d'impiété, et, plus tard, bien que l ins-

90 HisTOiaE

truction eût prouvé jusqu'à la dernière évidence que l'infortuné prêtre n'avait signé la fatale déclaration que contraint par la peur, il fut condamné à la peine capitale, commuée en quinze ans de carcerc duro! Encore, avant de partir pour le Spielberg, fut-il soumis à la dégradation ecclésiastique, la peine la plus terrible que puisse subir un prêtre sincère dans sa foi, tel que l'était Fortini *,

« L'Autriche, en agissant ainsi à l'égard de Fortini, visait à prouver que la charbonnerie n'était qu'un foyer d'impiété. Villa dénonça encore le comte Oroboni, qui lui, avait commis l'imprudence de lui faire part du lieu où il avait enfoui les papiers les plus compromettants. Oroboni paya sa faute , d'abord par sa condamnation à la peine capitale, ensuite par sa mort au Spielberg. 11 est à remarquer que, d'après l'article 52 du Code pénal autrichien , sont passibles du dernier supplice ceux-là seulement qui tombent dans le crime de haute trahison. Or le procès intenté aux carbonari avait démontré que les apprentis ne connaissaient pas les secrets de la société , et le tribunal lui-même avait déclaré les bons cousins apprentis coupables seulement de transgression politique, ce qui aurait dû ne les faire condamner qu'à de simples peines correctionnelles. Cependant Fortini , Oroboni et d'autres encore furent condamnés à la peine de mort , commuée par l'empereur, pour les uns à 20 ans, pour les autres à 45, de carcere duro.

1 Cette humiliante cérémonie est décrite en détail par Andryane. Elle consiste & dépouiller le condamné de ses ornements sacerdotaux , et a lui gratter, avec un morceau de verre, la partie tonsurée de la tôle, ainsi que le bout des doigts qui ont touché l'hostie.

« Je fus arrêté le 7 janvier 4819. Enfermé à Venise dans les plombs, j'étais traité avec la plus grande rigueur. J'avais malheureusement oublié de détruire un document très-dangereux appelé Constitution latine , véritable plan de la conspiration , en cinquante articles , arrêté pendant l'hiver de 1847 à 481 tS , par le comité central de Bologne. Je ne m'en souvins que dans l'isolement de la prison; et, depuis ce moment-là , je vécus dans une mortelle inquiétude. Ces papiers étaient cachés chez une dame, mais le moindre hasard pouvait les faire découvrir. Quarante jours se passèrent sans que je fusse interrogé. Enfin je suis appelé devant le commissaire de police Lancetti , celui-là même qui avait présidé à mon arrestation. Menaces, injures , questions insidieuses, cajoleries , tous les moyens sont employés tour à tour pour me forcer à parler, et Ton va jusqu a me promettre l'impunité. Je nie avec fermeté ; mais , dans l'intérêt même de ma défense , j'aflirme que la x charbonnerie, dans ma province, est plutôt une institution destinée à répandre les idées libérales qu'un instrument révolutionnaire.

« La constitution latine , que l'on ne tarda pas à découvrir, fournit une arme terrible contre moi. J'avais été transporté des plombs à l'île Saint-Michel , où se trouvaient les autres prisonniers. Ayant gagné la plupart de mes gardiens et communiquant à travers la muraille avec mes voisins captifs , j'étais parvenu à me mettre d'accord avec eux sur la manière de répondre aux interrogatoires de la commission. Mais parmi eux il y avait Solera , que le fameux inquisiteur Salvotti avait su séduire , et qui révéla aussi bien ce qu'il savait de la conspiration que les intelligences

pratiquées par moi dans la prison. Après avoir été traité par Salvolti de la manière la plus dure, je fus enlevé pendant la nuit et transporté de nouveau dans les plombs.

« Dans les cellules contigiies à la mienne , on eut soin de placer des mouchards qui jouaient le rôle de prisonniers. Heureusement ils firent si mal leur métier , que je pus déjouer leur manège. Leur conversation me servit toutefois a apprendre que les gardiens gagnés par moi avaient été arrêtés, et que quelques-uns des co-prévenus, qui avaient rétracté leurs déclarations, venaient de les renouveler. Ma position devenait de plus en plus grave. Un jour, appelé devant la commission, je vois briller une joie insolite dans les yeux des juges et surtout de Salvolti, qui, après une longue suite de demandes captieuses, auxquelles j'oppose de constantes dénégations , extrait tout-à-coup un papier du tiroir de la table et me le place sous les yeux. C'était la fatale constitution latine, qui, pour surcroît de malheurs, portait ma signature.

« — Maintenant, s'écria Salvolti d'un air triomphant, « aurez-vous encore l'effronterie de nier les plans de la « secte, et votre participation à ses projets? »

« Ce fut pour moi un coup de foudre ; néanmoins, je dissimulai de mon mieux ce qui se passait en moi, et je répondis, avec une certaine assurance, que je n'avais eu aucune part à la rédaction de l'acte en question.

« — Menteur impudent ! » reprit Salvotti d'une voix tonnante.

« Puis, vomissant contre moi un torrent d'injures.il me congédia par ces mots :

« Ce document est plus que suffisant pour vous faire con- « damner à la peine capitale. »

« Je sentis que j'étais un homme perdu...

« Quelques jours après, on entre soudainement dans ma prison, où j'étais enfermé avec Armari, un des prévenus et, sans me permettre de lui faire mes adieux ni de prendre mes effets, on me transfère dans l'un des cachots de l'ancienne inquisition vénitienne. Je crus que mon arrêt de mort avait été prononcé, et, décidé dès lors k me soustraire à, l'échafaud et surtout à l'exposition publique, que j'envisageais avec horreur, j'arrêtai de me tuer. Pendant mon séjour à Saint-Michel, j'avais pu me procurer un canif, que j'avais caché dans le collet de mon habit. 11 était minuit lorsque je m'apprêtai à accomplir mon sinistre dessein. L'heure sonnait à Saint-Marc, et ce son, retentissant d'une manière encore plus lugubre dans l'isolement de ma prison, vint réveiller en moi mille pensées. Si près de quitter la vie, ie ne pus m'empêcher, par un retour sur le passé, de songer à tout ce que j'allais laisser de cher sur la terre, à mes parents bien-aimés, k mes amis, à ma douce fiancée... À celte dernière image, je m'attendris, je pleurai à chaudes larmes, j'éprouvai même un moment de désespoir indicible.

« Marésolution, néanmoins, était bien arrêtée. Je tire mon canif, je me place sur le lit, et, écartant ma chemise, j'enfonce le canif dans le sternum. Le sang jaillit en abondance, je sens une certaine douleur, puis ma respiration devient difficile, et, me croyant près d'expirer, j'en ressens une joie sauvage. Mais, en retirant le canif de la blessure, je m'aperçois que la pointe est restée dans la plaie Pour

en finir plus tôt avec la vie, je me lève, je saisis une boateille restée vide sur la table, je la brise et j'en avale avidement les morceaux. Non content de cela, je commence à labourer les veines de mon bras gauche avec des éclats de verre. Cependant la grande quantité de sang que j'avais perdue m'avait considérablement affaibli. Je suis donc forcé de me replacer sur le lit. Là, tombé dans un abattement profond , je presse instinctivement ma blessure , d'abord avec mon mouchoir, ensuite avec le drap de mon lit, et, chose étrange, je tombe dans un sommeil léthargique.

« Au point du jour, une main vigoureuse me secoue tout à coup, et une voix forte m'ordonne de me lever sur le champ. C'était le gardien qui venait me chercher pour me conduire auprès du sénateur Mazzetti, envoyé de Vienne pour interroger les prisonniers politiques. L'obscurité presque complète de la cellule ne permet pas au geôlier de s'apercevoir de l'état où je suis. Je m'habille à la hâte, et je me dispose à sortir, lorsqu'on m'arrête pour me mettre les menottes. Cela fait, je traverse le fameux pont des Soupirs, pour me rendre dans une salle du palais des Doges, où m'attendait le personnage que j'ai nommé. J'entrais à peine, lorsque le greffier, qui était à ses côtés, s'écrie : Ciel ! que vous est-il donc arrivé? monsieur Foresti, vous êtes couvert de sang » A ces mots, Mazzetti fait appeler le médecin de la prison et, en attendant, il m'interroge avec un air de dédain sur ma triste situation.

« Je réponds par l'aveu de mes projets, et je me laisse aller à une diatribe des plus violentes contre le gouvernement autrichien. Sur ces entrefaites, entre le médecin

qui, après avoir examiné et pansé mes blessures, déclare qu'elles n'ont rien de trop grave, mais que, relativement aux éclats de verre avalés, le danger ne cesserait que lorsque le corps les aurait rejetés. Je suis ramené à la prison, avec défense expresse aux gardiens de me fournir des couteaux, des fourchettes, des bouteilles, et ordre de ne pas me quitter d'une minute. Au bout de quelques semaines, ma constitution robuste et les soins assidus du médecin me firent, malgré des souffrances assez vives, surmonter tout danger. Mais, si les tortures physiques finissaient, les tortures morales allaient commencer.

« Le sénateur Mazzelti me communiqua un rescrit de l'empereur, par lequel la peine de mort à l'égard de presque tous les condamnés était commuée en quinze ou vingt ans de carcere duro ; mais il ordonnait l'exécution de la sentence, quant à Solera, à Munari et à moi, à moins que nous n eussions des révélations à faire. Dans ce dernier cas, ajoutait-on, la peine capitale serait changée pour nous en vingt ans au Spielberg. « 11 dépend donc de vous, monsieur Foresti, disait Mazzetti, en vous montrant sincère et en témoignant ainsi de votre repentir, de mériter la clémence de Sa Majesté. » Cela voulait dire que j'aurais pu éviter la mort au prix de l'infamie, récompensée ensuite par vingt ans de carcero duro. On devinera facilement ma réponse.

« Le sénateur impérial n'en insista pas moins pour me faire parler, «t il n'y eut pas de moyens qu'il ne mît en usage pour m' arracher des révélations sur une fbule d'objets et de personnes, et, pour me rafraîchir la mémoire, disait-il, il ne cessait de rappeler tels ou tels événements

96 iïistoire

et de prononcer des noms propres. Il nomma entre autres le duc de Calabre (père du roi actuel de Naples), le cardinal Gonsalvi, le prince de Carignan (Charles- Albert), et le comte de Santarosa. Ces interrogatoires extrêmement pénibles se renouvelèrent plusieurs fois. Enfin, r avantveille de Noël, nous étions tous appelés devant la commission pour entendre la lecture des arrêts. Le lendemain avait lieu notre exposition sur la place de Saint-Marc, au milieu d'une foule immense. Le vice-roi assista à cette scène du haut du grand balcon du palais des doges. Toute la garnison était sur pied, quatre pièces de canon étaient braquées autour de l'échafaud et les artilleurs tenaient leurs mèches allumées.

« L'un des juges lut les arrêts à haute voix. Les innombrables spectateurs nous donnèrent des signes non équivoques de profonde sympathie. Salvotti avait dit aux condamnés que, par faveur spéciale du vice-roi, il leur serait permis de garder leurs chapeaux pendant l'exposition, Oroboni ne voulut pas profiter de cette grâce, et, aux gardiens qui l'engageaient à se couvrir et à cacher son visage à l'aide de son mouchoir, il répondit : « Je ne suis nullement honteux de me trouver k cette place ; car j'y suis pour une sainte cause, et je veux que tout le monde puisse me voir. » Lorsque nous descendîmes de l'échafaud pour rentrer dans nos cachots, des mouchoirs en très grand nombre furent agités dans l'air en signe d'adieu, surtout par des dames, et le soir même une sérénade se fit entendre sous les fenêtres de la prison.

« Nous partîmes de Venisedaus la nuit du 1 2 janvier. On choisit une pareille heure pour éviter de nouvelles mani-

feslatioDs. Trois commissaires nous accompagnaient, elun détachement de gardes de police enveloppait nos voitures. Nous étions enchaînés deux par deux, et nous voyageâmes ainsi pendant trois semaines. Tous les soirs nous nous arrêtions pour coucher ; mais nos corps étaient condamnés à s'étendre sur la paille, et le plus souvent nous avions pour gîte une prison. Pour surcroît de tourments, nos gardiens passaient la nuit avec nous. Bien que les journaux du gouvernement nous eussent peints comme des hommes de sang ou des impies, afin d'éloigner de nous toute pitié, les populations au milieu desquelles nous passions ne cessaient de nous témoigner l'intérêt le plus vif. Les femmes surtout nous donnaient les plus grandes marques de sympathie.

« Il y en eut qui, tendant vers nous leurs enfants, nous priaient de les bénir. Dans quelques villes, notre entrée fut une véritable ovation. En même temps, on regardait les commissaires de très mauvais œil, et, plus d'une fois, on les siffla. Il s'en vengeaient en redoublant de brusqueries et de rigueurs à notre égard.

« A peine fûmes-nous arrivés au Spielberg, qu'on procéda à l'opération du ferrement. Nos chaînes étaient extrêmement lourdes, et je ne saurais dire ce qu'elles me firent souffrir pendant les premiers jours. Notre lit consistait dans un paillasson placé sur un escabeau, et dans une couverture de laine très grossière. Chaque cellule n'avait que douze pieds de longueur sur huit de large et la lumière y arrivait d'en haut par une petite lucarne garnie de barreaux en fer.

« Pour tout couvert de table, nous n'avions qu'une cuil-

1ère par personne ; aussi n'ayant ni fourchette ni couteaux, nous étions obligés de manger avec les mains. Un de nos plus grands tourments était la faim. Avant l'arrivée des condamnés lombards, on nous donnait pour toute nourriture quelques cuillerées de ce potage nauséabond appelé brenn-suppe t un petit morceau de viande, pourrie le plus souvent, et enfilée à un éclat de bois, enfin une tranche de pain noir. Lorsque Gonfalonieri et les autres condamnés lombards furent arrivés, notre traitement fut quelque peu amélioré. Cependant, nous n'en continuâmes pas moins à souffrir de la faim et à maigrir, au point que le médecin de la prison en fut alarmé ; mais, ne pouvant rien changer à notre sort, pour atténuer notre misérable position, il nous prescrivait, de temps à autre, en guise de médicaments, quelques fruits ou un verre de vin.

« Quatre d'entre nous, entrés en bonne santé au Spielberg, y moururent de besoin, Oroboni, le colonel Morctti, Villa et Albertini. Ces décès, occasionnés uniquement parla faim, auraient dû faire réformer l'horrible régime auquel nous étions condamnés. Mais il n'en fut rien , et aux privations matérielles vinrent s'ajouter les privations morales de toute espèce. Pendant les deux premières années, il nous avait été permis de garder le peu de livres que nous avions apportés. Puis l'empereur, nous enviant jusqu'à cette dernière consolation, nous les fit retirer et donner en échange tout ce qu'il y a de plus ennuyeux et de plus absurde en fait de livres ascétiques. Mais c'était la privation absolue des nouvelles de nos familles qui nous affligeait le plus profondément. Qu'on ajoute à cela des vexations toujours croissantes pendant quatorze ans.

DE Là RÉVOLUTION ITALIENNE. 99

« Trois fois dans les vingt-quatre heures on visitait nos cellules, on fouillait nos personnes, et, quelquefois, on nous obligeait à quitter jusqu'à notre chemise ! Pour comble de maux , un espionnage d'un nouveau genre était exercé envers nous , car c'étaient les prêtres qu'on nous imposait pour confesseurs qui s'en chargeaient. L'abbé Paulowich , dalmate , récompensé plus tard de ses honorables services par l'évêché de Cattaro , se distingua entre tous. Il ne nous parlait pas autant de Dieu que des affaires politiques , auxquelles il prétendait que nous avions été mêlés, et il agissait de la sorte par les ordres de l'empereur , qui nous poursuivait ainsi jusque dans la prison, désireux de nous faire servir d'instruments à de nouvelles persécutions.

En 1834, l'empereur François vint à Brlinn pour y assister à de grandes manœuvres. On s'attendait à quelques grâces ou du moins à une diminution de rigueurs. Ce fut le contraire qui arriva. Mais ce n'est pas tout. Le vieux Munari était atteint de paralysie; Àlbertini était mourant. Tous les autres languissaient plus ou moins sous le coup de la faim et de la misère. L'empereur était parfaitement au courant de cet état de choses ; car, poussé plutôt par son esprit inquisiteur que par des sentiments d'humanité , il envoyait souvent son médecin nous visiter. Eh bien! il ne voulut rien faire, ni en faveur de Munari, qu'une translation hors de la prison aurait guéri, ni pour Albertini qui se mourait, ni pour tous les autres dont l'inanition ruinait la vie dans sa source. Il n'avait consenti, quelque temps avant, qu'à la délivrance de Villa, peur le récompenser peut-être d'avoir trahi ses amis ; mais la

Providence voulut , dans sa justice, que l'ordre impérial arrivât trop tard.

« Enfin notre persécuteur implacable vint à mourir , et, quelques mois après, une commission spéciale se rendit à BrUnn pour nous proposer l'alternative entre la continuation de notre peine et la déportation en Amérique. Il n'y avait pas à balancer ; nous optâmes sur-le-champ pour la dernière proposition, et, au mois d'août 1836, nous partîmes de Triestc sur le bâtiment le Hussard. Il y avait à bord des soldats et des canons , aussi nous ne fûmes libres qu'à New-York. La main de l'Autriche voulut peser sur nous jusqu'au bout ! »

Après le récit de M. Foresti et tout ce que nous avons dit plus haut du gouvernement autrichien , on comprendra facilement comment, à la première nouvelle de l'insurrection de Vienne , Milan et Venise se levèrent presque en même temps, et parvinrent en quelques jours à rejeter de leur sein un ennemi détesté. Heureuse l'Italie, si le parti libéral avait su profiter de l'admirable élan populaire de ses nobles cités pour refouler l'Autrichien audelà des Alpes , au lieu de confier la fortune du pays aux mains inhabiles ou traîtresses de ses princes !

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