‹ Histoire de la révolution d'Italie en 1848Chapitre 8 sur 37 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Proclamation du gouvernement de Milan. — Démonstration présidéo par M. Casati. — Insurrection. — Bravade de Radetzki. — Contraste entre l'altitude du peuple et celle de la municipalité. — Étrange ordonnance publiée par celte dernière. — Épisodes du combat. — Mesures prises par le conseil de guerre. — Posle aérienne et ses effets. — Anecdotes. — Désintéressement et générosité du peuple. — Atrocités commises par les Autrichiens. — Lettres de M. Cantu. — Piège infâme tendu par Radetzki. — Ses perles énormes. — Il est forcé de battre en rotraile. — Révolution de Venise. — Manin et Tomasco portés en triomphe. — Décharge des Croates a bout portant. — Prise de l'arsenal. —

— Manin empêche les excès. — Le comte Palfy cl le comte Zichy. —

— Les Autrichiens quittent Venise. — Manin président de la République. — Mouvement insurrectionnel des villes de terre ferme, et panique de l'ennemi. — Ce (fue Charles-Albert aurait dù faire et ce qu'il fit. — Enthousiasme unanime en faveur des Lombardo-Vénitiens. — Les volontaires et les troupes marchent de toutes paris vers la Haule-Iialie.

— Mauvais vouloir des princes , accru par les démarches dcM. Giobcrli •— Occasion propice misérablement perdue. — Critique de ia conduite du parti libéral.

La fermentation était arrivée au plus haut degré dans les provinces Lombardo-Véni tiennes, et l'armée de l'Autriche, grossie de plus en plus, semblait vouloir étouffer le mouvement constitutionnel des états limitrophes, quand la nouvelle de l'insurrection de Vienne arriva tout à coup. Le gouvernement en fut averti à Milan le 17 mars, et,

HlïïTOME

dans la nuit même, le vice-roi quittait la ville avec sa famille. Le 48 au matin, on voyait affichée sur les murs la proclamation suivante :

« La présidence du gouvernement I. et R. se fait un « devoir de porter à la connaissance du public le contenu « d'une dépêche télégraphique datée de Vienne le \ 5 cou- « rant, et arrivée à Milan hier dans la soirée.

« Sa Majesté l'empereur a arrêté : l'abolition de la cen- « sure et la publication, dans le plus bref délai, d'une « loi sur la presse, ainsi, que la convocation des états des « provinces allemandes et slaves , et des congrégations « centrales du royaume Lombardo- Vénitien. Cette réu-

al

« nion aura lieu au plus lard le 3 juillet.

« Hautl, I. R., inspecteur des télégraphes

• Milan, le 18 mars 1818.

« Le vice-président,

« Comte O Donnell. »

Ces concessions tardives étaient dérisoires. Aussi, le maire de la ville, M. Casati, suivi d'une foule immense, se rendit au palais du gouvernement, pour présenter, au nom du peuple, une série de demandes dont l'objet était plus en rapport avec les besoins de la situation. La première de toutes était la délivrance des nombreux citoyens arrêtés depuis les massacres de janvier. Le gouvernement opposait un refus obstiné à cette démarche pacifique, lorsque soudainement le drapeau tricolore fut arboré dans les rues.

Aussitôt l'insurrection éclata. Voici comment un té-

moin oculaire , acteur même dans ce drame mémorable, en raconte les principales circonstances 4 :

« Les hommes ne pouvaient se mettre aux fenêtres, « sans qu'on leur criât que la place des hommes était dans « la rue. Les jeunes gens s'étaient armés de bâtons , de « sabres, de pistolets. C'est au palais du gouvernement, « sous les yeux de M. Casati, que le combat s'engagea* « Un jeune homme déterminé , M. Gernuschi , sort de la « foule, et force le vice-gouverneur O'Donnell à décréter « l'armement de la garde nationale, et à confier la direcu lion de la police à la municipalité. Il entraîne M. O'Don- « nell prisonnier. La foule revenait du palais avec le po- « destat et le prisonnier, quand, à la hauteur de la nie « du Munie, elle essuya la fusillade d'une forte patrouille. « M. Casati se réfugia dans la maison Yidiserti ; et c'est a là que le hasard fixa ainsi le quartier-général de l'in- « surrection, très loin de l'Hôtel-de-Ville. Radetzki, igno- « rant celte circonstance, fit, le soir même, entourer l'Hôa tel-de -Ville, dont on abattit les portes à coups de canon. « 11 comptait y surprendre le comité-directeur, être ima- « ginaire, et objet de la haine aveugle de la police. L'as- « surance et l'aplomb que, dès le début de l'action, « déployèrent les insurgés, firent croire à l'ennemi qu'une « main forte et savante dirigeait tous leurs mouvements, a Effrayés par le tocsin, qui retentissait de loutes parts,

* V Insurrection de Milan en 1848, par Charles Cattanco. Ce livre a été publié a Paris , dans rautomno de Tannée dernière , dans le but de répondre aux attaques doul le \mW républicain a été l'objet. M. Cultaneo c»l Tune de uu> principale* notabilités littéraires..

h 06 HISTOIRE

« préoccupés de la nécessité d'assurer leurs communica- « tions, et, surtout, de sauver les officiers logés eu ville « et les familles des employés allemands, les Autrichiens « ne purent pourvoir à tout, et, la tête perdue en quelque « sorte, ils oublièrent les objets les plus importants, et « jusqu'à deux millions de francs, en argent, déposés « dans les caisses des différents bureaux. Le vieux Rate detzki lui-même, après avoir depuis six mois creusé « l'abîme où il comptait précipiter le peuple, se sauva « honteusement de la maison en toute hâte, y laissant son « gilet, et jusqu'à cette vaillante épée, qui figurait comme « un ornement obligé de ses proclamations grotesques.

« Le château avait servi de refuge à Radctzki. Ce bàti- « ment massif , et d'une forme carrée, formait le centre « de l'ancienne forteresse, dont Napoléon avait fait raser « le polygone extérieur, de sorte qu'il reste séparé de la « ville par une vaste esplanade. De là, et par les bastions « qui dominent la ville et la campagne, Radetzki enve- « loppait la cité avec les deux aîles de son armée. A cha- « que barrière, il avait placé une masse de troupes et de « l'artillerie, et il lançait ces forces par les rues les plus « larges et les plus directes jusqu'au cœur de la ville, où. « ses soldats tinrent occupés pendant trois jours la cathé- « drale, le Palais-Royal , le palais de Justice, le palais « Marino, la police, l'IIÔtcl-de-Ville , le Génie militaire, « le Commandement et plusieurs casernes et arrondisse- « ments de police. Des chasseurs tyroliens, postés sur les « aiguilles de marbre de la cathédrale, se plaisaient à lift rer au hasard sur les hommes et sur les femmes dans « les rues, et même dans l'intérieur des maisons qu'ils

« dominaient. Les parties de la ville où l'insurrection « avait fait le plus de progrès n'étaient pas toutes en « communication entre elles; celle où un pur hasard « avait amené le quartier-général du podestat , ayant la « forme à peu près d'un fer à cheval, longeait les deux « rues du Monte et du Durino. Au-delà, se développaient « de tous côtés des rues très larges, peu peuplées, très « difficiles à barricader et à défendre, et oîi pouvaient « plonger les feux de l'ennemi. Pendant la première nuit, « le quartier-général ne fut protégé, du côté de Porto- « Nuova, que par deux barricades assez faibles, et par « une soixantaine de jeunes gens, qui s'étaient formés en « cinq sections, et qui faisaient l'exercice pendant la nuit « pour se préparer au combat du lendemain ; c'est à peine « si la moitié d'entre eux avait des fusils de chasse. On a « calculé que toute la ville, dans cette première nuit, n'a- « vait en ligne que trois à quatre cents fusils de toute « espèce. Plusieurs familles avaient envoyé leurs armes à « la campagne, craignant d'être obligées de les livrer à la « police. A huit heures du soir, Radetzki somme la mu- « nicipalité de désarmer la garde nationale, « sans quoi, « disait-il, demain même, je ferai usage du bombardement, « du sac et de tous les autres moyens, pour réduire une « ville rebelle. Cela me sera d'autant plus facile, que j'ai « à ma disposition une armée aguerrie de cent mille hom- « mes et deux cents pièces de canon ! »

Cette ridicule bravade de Radetzki ne reçut d'autre réponse qu'un redoublement d'ardeur de la part des combattants, dont le nombre augmentait d'heure en heure, malgré le manque d'armes et de munitions, et le défaut de

direction. Car, il faut le dire, ceux-là même qui auraient dû se placer à la tête du peuple, ou se tenaient à l'écart, ou ne semblaient pas avoir la conscience de leur rôle* M. Cattaneo cite, à ce sujet, les mots que M. Casati ne cessait de répéter à ceux qui le pressaient d'organiser un gouvernement provisoire :

« Je n'abandonnerai jamais , disait-il , le terrain de la « légalité , et je ne veux être autre chose que le chef ré- « gulier de la municipalité. »

Enfin, sur de nouvelles instances, il se décida k publier le 20 mars, à huit heures du matin, l'étrange ordonnance que vpici :

« Considérant que Yabsencc imprévue de l'autorité poli- « tique donne lieu, de fait, à la pleine et entière exécution « du décret du 48, du gouvernement, décret qui attribue « à la municipalité l'exercice de la police, et qui permet « l'armement de la garde civique pour le maintien de l'or- « dre et la défense des habitants, nous chargeons de la « police M. Bcllati , délégat provincial , et, en son ab- « sence, M. Grasselli, adjoint; et prenons pour collabo- « rateurs de la municipalité le comte Borgia, le général « Lecchi, M. A. Porro, M. H. Guicciardi, l'avocat A. Guer- « rieri, et le comte J. Durini.

« Ainsi , ajoute M. Cattaneo , M. Casati , au troisième « jour d'une insurrection victorieuse , qu'il appelait une « absence imprévue de l'autorité politique , s'appuyait sur « un ordre d'un vice-gouverneur prisonnier , pour per- * mettre aux habitants de s'armer et de se défendre. In- « dignésde cette irrésolution, nous passâmes dans une

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« aulre salle, pour constituer un conseil de guerre, selon « le projet ébauché la veille. »

Ce conseil de guerre fut organisé en effet, et, bien que sa durée ne dépassât pas les quarante-huit heures, il rendit de grands services à l'insurrection , en régularisant son action. 11 était composé des citoyens dont les noms suivent : Jules Terzaghi, Georges Clerici, Charles Catlaneo, Henri Cernuschi.

Cependant le combat continuait, en prenant des forme* différentes, selon les quartiers et le plus ou moins de résistance opposée par les Autrichiens. Des groupes de jeunes gens, presque sans armes et dépourvus de munitions, se postaient sous les portes cochères, et, lorsqu'un peloton ennemi se présentait dans la rue, ils s'élançaient sur les soldats et les désarmaient facilement. Ce manège réussissait d'autant mieux, que l'Autrichien, très lourd de sa nature, ne pouvait lutter qu'avec désavantage contre l'agilité naturelle de l'Italien. Près l'église Saint-Françoisde-Paul, un jeune homme désarma tout à coup une sentinelle avancée , et la tua avec le fusil qu'il venait de lui arracher. Cet acte étrangement audacieux se passait en présence d'un bataillon tout entier. Des enfants jouaient toute espèce de tours aux Croates. Placés derrière les barricades, ils leur offraient comme point de mire des chapeaux à la calabraise , perchés sur des manches à balai, ou des chats coiffés de bonnets rouges.

« Le manque d'armes et de munitions., dit encore « M. Catlaneo , avait imprimé au combat un caractère « tout particulier. Les hommes exercés au maniement des « armes étaient les seuls à qui l'on permit de s'en servir.

« Ils ne tiraient qu'à une distance assez rapprochée pour « être à peu près sûrs de frapper. La poudre , à notre « quartier-général, se distribuait a petites prises, comme « du tabac. Heureux, lorsqu'ils en recevaient assez pour « en charger une fois ou deux leurs fusils , ils s echap- « paient un instant de. leurs barricades, pour venir re- « nouveler encore leur faible provision. Des étudiants de « ma connaissance, à qui l'on demandait pourquoi ils ne « tiraient que les uns après les autres, donnèrent cette a raison : Ils voulaient éviter que deux coups ne portassent « sur un seul Croate! Notre feu était donc lent et rare, « mais très meurtrier. L'ennemi, au contraire, prodiguait « le sien au hasard ; aussi ses boulets vinrent-ils fracas* « ser des balcons élevés et des fenêtres au troisième « étage. »

Rien ne fut négligé par le conseil de guerre. Afin de connaître les mouvements de l'ennemi, tant dans la ville que dans les environs , il plaça des opticiens sur les observatoires et les clochers, et il en recevait des bulletins d'heure en heure. Des élèves du collège des Orphelins, que leur uniforme faisait respecter de la troupe, servaient de messagers. On imagina, de plus, de lancer de petits ballons renfermant des proclamations ou des avis adressés aux habitants de la campagne. Les soldats, soupçonnant le but de cette poste aérienne, ne cessaient de tirer sur les ballons. Quelques-uns de ceux-ci allèrent tomber au loin , et, en portant aux populations la nouvelle des événements de Milan, ils les excitèrent à se soulever. Bientôt des milliers de paysans, guidés par les notables du pays, et souvent par des prêtres , se dirigèrent sur Milan. Du

DB LA KÉVOLUftON ITALIENNE. <H

haut des clochers, on voyait des masses d'hommes poursuivre la cavalerie autrichienne à coups de feu. Cinq cents volontaires de la Suisse italienne, réunis aux montagnards du lac de Côme et k la jeunesse de cette ville, s'emparèrent de douze cents Croates. Arrivés sous les murs de Monza, ils rencontrèrent deux autres colonnes, dont Tune avait fait trois cents prisonniers à Yarcse. Une autre colonne partait des rives du Pô, en même temps qu'un comité organisé subitement à Lecco soulevait la Valteline, la Yalsassine, laBriance; etBergame envoyait à Milan plusieurs centaines de ses bourgeois et de ses montagnards. Enfin, Jérôme Borgazzi, inspecteur du chemin de fer de Monza , arriva à la tête de deux mille hommes. Le brave Borgazzi devait être tué dans la nuit même de son arrivée, en marchant l'un des premiers M'attaque de l'ennemi. Pendant ce temps, on fabriquait des canons de bois garnis de cercles de fer ; on faisait de la poudre et du coton-poudre; on fondait des boulets, et on recueillait avec soin les projectiles lancés par l'ennemi. Ayant trouvé parmi ces derniers de grosses médailles en fonte offrant Timage de Pie IX, le conseil de guerre publiait une courte proclamation, conçue en ces termes :

« Citoyens, en ce moment même, on fond des bombes a et des canons. Nous renverrons à l'oppresseur ses bou- « lets avec ces mots : — Liberté italienne! »

Tandis que le peuple de Milan combattait héroïquement pour soustraire sa patrie à un joug abhorré , il respectait religieusement les propriétés et contribuai! à sauver des collections de tableaux , de livres et d'objets scientifiques, il fit plus : il s'abstint de toute insulte contre les per-

sonnes et de toute attaque contre les biens de ceux-là même dont il avait eu le plus à se plaindre. Nous ne citerons qu'un seul fait pour exemple : l'ex-direcleur de la police Torresani et le fameux Bolza, l'agent le plus odieux de l'Autriche pendant plus de trente ans , étaient tombés dans les mains des insurgés. Or, non-seulement ils ne furent pas maltraités, mais on eut pour eux tous les égards que de généreux vainqueurs ont pour leurs prisonniers. Toujours est-il que les Milanais ne répandirent le sang de leurs adversaires que durant le combat. Voici maintenant quelles furent les principales atrocités commises par les Autrichiens, depuis le jour où éclata l'insurrection jusqu'à celui de leur fuite.

Le 18 mars , la troupe , après avoir envahi l'Hôtel-de- Ville et fait prisonnier un grand nombre de personnes de marque, les traîna au château et en fusilla quatre; puis à sa retraite de Milan , elle en emmena une vingtaine enchaînés, dont elle se faisait suivre à pied , et qu'elle ne cessa d'accabler de mauvais traitements. Un des prisonniers, Hercule Durini, fut passé par les armes pendant la route. Des Hongrois entrés dans la maison Carpani y volèrent ou brisèrent tout ce qui leur tomba sous la main, et ce fut à grand -peine que les maîtres de la maison échappèrent à leur rage. Mais les Croates se distinguaient surtout par leurs cruautés sauvages. Partout où ils entraient, ils marquaient leur passage par le massacre, sans respect pour l'âge ni le sexe. Dans une maison on trouva treize personnes égorgées , parmi lesquelles une mère ayant dans ses bras deux enfants dont l'un était décapité, l'autre avait une baïonnette qui lui traversait

le cou. Un Croate coupa un enfant en deux , et colla chaque moitié contre un pan de mur. Un autre soldat empala une petite fille et la promena au bout de son fusil. On arracha du sein d'une femme un fœtus de deux mois , et on le fit cuire. Un ouvrier était occupé à fabriquer des houles de résine , quand ces assassins couverts de l'uniforme autrichien tombèrent^ sur lui, l'éventrèrcnt , et, lui ayant rempli le ventre de ces matières combustibles, y mirent le feu. Dans la fabrique de soie de M. Fabris , tous les ouvriers que la troupe y rencontra furent passés au fil de l'épée. Dans une auberge du faubourg de Santa- Croce, un père fut attaché corps à corps avec son fils , et les deux victimes furent tuées du même coup. Un autre malheureux fut lié à une poutre, et on le brûla en présence de sa femme et de ses enfants. Trois paysans, plongés dans un bain d'eau-de-vie enflammée, subirent le même sort. Les Autrichiens partis , on trouva dans le château des cadavres horriblement mutilés. Des nez, des oreilles, des bras jonchaient la cour, et une odeur fétide s exhalant tout autour, indiquait assez le nombre des morts qu'on venait d'y enterrer. A toutes ces horreurs , dont on trouvera le détail dans cinq lettres publiées à cette époque par M. Cantù (4), nous n'ajouterons qu'un seul fait. Le nombre des victimes atteignit le chiffre de mille environ. Or une centaine à peine tombèrent en combattant I

L'énnemi , qui en agissait ainsi à l'égard de gens dé-

1 Ces lettres sont adressées a Silvio Pellico, a d'Aieglio, au général répé , a Lamenuais cl au cardinal Baluffi.

sarmés, faisait pfeuvô de lâcheté en face des combattants. Sans parler de la panique qui gagna les Autrichiens à partir de leur expulsion de Milan, nous dirons que , dès le second jour de l'insurrection, Radetzki envoya des parlementaires pour demander un armistice. C'était un piège infâme ; car, d'après une lettre interceptée par la suite , on sut que cette demande n'avait qu'un seul but , celui de gagner assez de temps pour que douze cents bombes , qu'il attendait de Plaisance , pussent lui arriver. Heureusement le peuple , inspiré surtout par les membres du conseil de guerre , repoussa toute trêve , malgré l'avis de la municipalité, et spécialement de M. Casati. Ceci avait lieu le 20 mars. Après deux jours de nouveaux combats , pendant lesquels les insurgés ne cessèrent de gagner du terrain, Radetzki, se voyant presque cerné, se décida à la retraite. Mais , pour mieux la déguiser, il fit tirer ses soixante canons à la fois , et mettre le feu à plusieurs maisons des faubourgs. Les pertes qu'il essuya dans le cours de ces cinq journées à jamais mémorables furent évaluées à près de quatre mille hommes. L'artillerie principalement eut tellement a souffrir, que le 22 mars Radetzki ne comptait plus que cinq canonnière, et était obligé de faire servir ses pièces par des chasseurs tyroliens. Les colonnes autrichiennes , après avoir brûlé leurs morts dans la cour du château , commencèrent à défiler a la dérobée par les allées des bastions; mais les Milanais, se répandant en tirailleurs autour d'elles , les harcelaient de toutes parts. Ils n'avaient plus besoin d'économiser leur poudre , car ils venaient d'en trouver vingt-quatre mille kilogrammes dans l'une des casernes. Les paysans

ê'étànt réunis aux habitante de la ville,. la fuite de l'ennemi devint bientôt de plus en plus difficile.

a Ce n'était que de loin en loin , écrit M. Cattaneo , et « lorsqu'ils se sentaient trop pressés, qu'ils s'arrêtaient « un moment pour riposter. Les étincelles qui jaillissaient « de tant de fusils formaient autour de la ville un demi- « cercle de feu. Le tocsin sonnait à coups redoublés dans « les soixante clochers de la ville , dont rien ne défendait * plus l'approche ; il arrivait à mon oreille tour à tour, « des divers quartiers, suivant la direction du vent, a L'ennemi ne poursuivait sa route qu'au milieu des plus « grands obstacles , il lui fallut plus de huit heures pour « se dégager du double cercle de feu dont il était enve- « loppé. II avait à traîner à sa suite son artillerie , des « blessés , plus de trois cents familles d'officiers ou d'em-* « ployés , des malheureux pris comme otages, et quelques « milliers de soldats italiens. Ceux-ci avaient tenu bon « pendant le combat, mais ils ne pouvaient se résigner à « suivre l'étranger loin de leur patrie. Dans les passages « difficiles, où l'on pouvait craindre qu'ils ne désertassent, « des canons étaient braqués contre eux , et, au moindre « signe d'hésitation, des officiers leurs criaient : En avant « ou la mort! »

Pendant que ces événements se passaient en Lombardie, Venise d'abord, puis ses anciennes provinces de terre-ferme arboraient le drapeau de l'indépendance , et les Autrichiens, frappés d'épouvante , battaient en retraite de toutes parts, sans presque brûler une amorce.

La révolution de Venise présenta un caractère particulier. Nous en esquisserons les principaux traits, en

remontant à l'époque de l'arrestation de Manin et de Tommaseo. Ces deux éminents citoyens avaient été jetés en prison le 20 janvier, pour avoir voulu fairefjusqu'au bout de l'opposition pacifique et légale. 11 devenait dès lors évident que la force seule pouvait faire obtenir au pays l 'objet de ses demandes. Aussi une vaste conspiration s'organisa sous la direction d'un comité central. Telle était la confiance inspirée par les chefs , et partant la discipline qui ne tarda pas à s'établir parmi les affiliés , que les ordres de ce comité furent bientôt exécutés à la lettre. Le terrain était admirablement préparé pour une explosion , lorsque arriva la nouvelle des événements de Vienne. Le 47 mars au soir, le cri de : Vive Ferdinand, roi constitutionnel! s' étant fait entendre au théâtre , une voix cria : Vive l'Italie! et aussitôt mille voix répondirent à l'envi dans la salle. Le lendemain matin , un immense attroupement se forma sur la place Saint-Marc et sur le quai des Esclavons , et le cri de : Vive Manin et Tommasco! ayant été proféré , le peuple se porla k la prison et en brisa les portes, sans que la fores armée pût l'en empêcher. Manin et Tommaseo , délivrés ainsi , furent promenés en triomphe dans la ville. Quarante- huit heures se passent sans que la constitution soit proclamée, et sans même que la nouvelle officielle en soit communiquée aux autorités ' municipales. Le 20 mars , la population se porte au palais du gouverneur, qui était alors le comte Palfy, en criant : Vive la constitution! vive la garde civique! Le gouverneur répondait en balbutiant à la députation envoyée par le peuple, quand une voix tonnante fil entendre- sur la place ces paroles : A bas le gouvernement! Une acclamation gé-

ncrale y répondit , et Ton put voir dès ce moment quelles

étaient les dispositions de la foule.

Près de trois cents Croates étaient rangés en bataille devant l'ancien palais des doges. Après avoir sommé inutilement le peuple de se disperser, ils firent feu sur lui à bout portant. On devait croire naturellement que le nombre des morts et des blessés serait considérable dans une multitude aussi compacte. Or quel fut l'étonnement t quelle fut la joie du peuple , lorsqu'il s'aperçut qu'un homme et trois enfants seulement avaient succombé ! Le fait était si surprenant, que Ton cria au miracle. En même temps on commença de toutes parts à arracher les pavés cl, à une seconde décharge des Croates, la foule se rua sur eux et les força bientôt à se renfermer dans le palais, rendant la nuit , les chefs populaires s'assemblent , et ils décident l'attaque de l'arsenal. En effet, le 24 mars au matin , une multitude considérable s'en empare , mais, se laissant aller k sa haine contre le colonel Marinowich , chef de la marine , elle ternit malheureusement sa victoire en le tuant. Manin , accouru pour calmer le peuple , parvient à empêcher d'autres excès, puis, se mettant à sa téte , il se rend chez le gouverneur, afin de le sommer de quitter la ville. Le comte Palfy, voyant toute résistance inutile, se démet de ses pouvoirs en faveur du commandant militaire, et aussitôt la foule, guidée toujours par Manin , se porte au quartier-général de la place. Le commandement militaire de Venise se trouvait dans les mains du comte Zichy, Hongrois, qui, habitant l'Italie depuis vingt ans , et attaché au pays par ses affections , était peu dispose à faire emploi de la force. Aussi, aux premières

sommations du peuple, il répondit : « Je sais qu'en con- « sentant à quitter la ville avec mes troupes, je signe mon « arrêt de mort ; mais toute résistance devant céder k la « volonté d'un peuple entier, et répugnant personnelle- « ment k l'effusion du sang italien, je sais prêt à capitu- « 1er. » Vingt-quatre heures après, les Autrichiens quittaient Venise, et la République était proclamée, sous la présidence de Manin. Par une étrange coïncidence , le président de la jeune République portait le même nom que le dernier doge de l'ancienne. Heureusement, il devait y avoir une différence radicale entre les deux républiques ; car la dernière n'était après tout qu'une affreuse tyrannie, tandis que la nouvelle devait reposer essentiellement sur le principe populaire. M. Tommaseo fut chargé du portefeuille des affaires étrangères , M. Camerata de celui des finances, et M. Pincherle de celui du commerce. Les autres ministres furent MM. Solera, Paolucci, Paleocapa et Toffoli. Ce dernier était un simple artisan , doué de beaucoup d'intelligence; il jouissait à Venise d'une grande popularité , ce qui le mit à même de rendre de grands services au pays à l'occasion des deux émeutes militaires qui vinrent plus tard le troubler.

En apprenant l'insurrection de Milan et de Venise, les principales villes de la Vénétie se levaient à leur tour, et les Autrichiens, les abandonnant le plus souvent sans combat, se repliaient sur les places fortes. La garnison de Padoue était assez faible, et les habitants auraient pu facilement l'écraser. Cependant, ils la laissèrent partir tranquillement, oubliant les massacres dont elle s'était rendue coupable le 7 septembre 1847. A Vicence, on vit un spcc-

Ucle 'étrange. Le général d'Aspre s'y était rendu à la tète de neuf mille hommes, force plus que suffisante pour tenir cette ville en respect. Néanmoins , il ne s'y crut pas en sûreté, et vingt-quatre heures après il marchait sur Vérone, où était le gros de l'armée. 11 est à remarquer que la troupe était tellement démoralisée , qu'il demanda aux autorités municipales de Vicence une escorte de soixante hommes de garde civique, afin, disait-il, que ses soldats ne fussent pas insultés par la population! Enfin, ces mêmes Autrichiens, qui, quelques mois plus tard, devaient pressurer d'une manière si barbare les habitants du royaume Lombardo- Vénitien , se contentaient de toucher à Vicence quatorze mille florins, au lieu des quatre-vingt mille qu'ils avaient demandés. Ce profond découragement se manifestait partout chez les Autrichiens, forcés, au bout de quelques jours, à se renfermer dans un petit espace de terrain, et sans autre espoir de salut que dans les places fortes. .Ce fut dans des circonstances si propices que le roi Charles-Albert fit son entrée eu Lombardie , à la tète de l'armée la plus nombreuse et la plus brillante que renfermât l'Italie. 11 aurait pu à lui seul, et en quelques semaines, délivrer la Péninsule de l'étranger, en satisfaisant à la fois sa royale ambition, et en effaçant noblement les taches d'un passé déplorable. Hais, pour cela, il aurait dû ne pas s'arrêter un instant, et, en profitant de l'élan extraordinaire qui animait les populations, de la frayeur dont les Autrichiens étaient saisis, courir sus à l'ennemi, et le pousser l'épée dans les reins jusqu'aux Alpes. Au lieu de prendre ce parti r que fait-il? 11 perd un temps précieux devant des places fortes, qu'il aurait pu laisser

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derrière lui impunément; il repousse l aide puissante dos populations levées en masse; il dégoûte les volontaires accourus de toutes parts , et refuse les offres de service des Suisses, des Polonais et des Corses. Mais ce n'est pas tout : il marchande ses secours à la ville de Venise , et laisse à découvert les provinces vénitiennes, ne comprenant pas que le meilleur moyen de se faire proclamer roi d'Italie, malgré tous ses torts antérieurs, était de rejeter l'étranger du sol national! Une opinion très répandue en Italie, est que Charles-Albert trahit la cause du pays en 4848, comme il Pavait déjà trahie en 1834 . Telle n'est pas, toutefois, la nôtre, par la raison très simple, qu'en trahissant, il n'aurait fait que ruiner ses projets ambitieux. Cependant les apparences, ainsi que notre récit le démontrera, sont tellement contre lui, que nous ne saurions l'absoudre, sans lui délivrer un brevet d'incapacité complète.

11 nous serait difficile de peindre l'enthousiasme excité dans tout le reste de l'Italie par la nouvelle de l'insurrection victorieuse des provinces Lombardo-Vénitienncs. On dut à cet enthousiasme, encore plus qu'à son ambition, l'entrée en campagne de Charles- Albert. 11 est même à observer, qu'avant la mise en mouvement de l'armée Piémontaise, des volontaires du Piémont et de la ville de Gènes accoururent en Lombardie, tandis que Parme, Modène et Bologne envoyaient leurs contingens dans les provinces insurgées. Cet entraînement, essentiellement national, se propageant de proche en proche d'une manière électrique, gagna en même temps la Toscane, les Etats-Romains, le royaume de Naples, et jusqu'à

DE LA RÉVOLUTION ITALIENNE. 12t

la Sicile. Pas un coin de l' Italie ne tarda k envoyer de nombreux représentants à la guerre sainte, malgré le mauvais vouloir évident des gouvernements, mauvais vouloir accru depuis par le voyage malencontreux de M. Gioberti. Celui-ci, rêvant pour son royal maître la couronne italienne, parcourut une grande partie de la péninsule, en insinuant partout que, pour assurer l'indépendance nationale, il fallait que la croix blanche de Savoie flottât de la Sicile jusqu'aux Alpes. Dès lors, le grand-duc de Toscane et Pie IX tirent tout ce qu'ils purent pour entraver une guerre dont le résultat final devait leur être si contraire. Quant au roi dcNaples, indépendamment de cette même considération, des raisons spéciales devaient le rendre hostile à la cause nationale : attaché par ses liaisons de famille à la maison de Hapsbourg, il avait une extrême répugnance à se priver de sa fidèle armée au moment même où, tout en désirant recouvrer la Sicile, il se sentait menacé sur son trône. Aussi les patriotes durent-ils faire les plus grands efforts pour l'amener à laisser partir pour la guerre sainte environ quinze mille hommes, sous le commandement du général Pépé, et à envoyer une escadre dans les eaux de Venise. Nous ne tarderons pas à voir de quelle manière ces secours devaient être retirés tout-à-coup à la cause italienne.

Pie IX, tout en répétant que, en sa qualité de chef de l'Eglise, il ne pouvait participer à la guerre, laissait partir, Bon-seulement des bataillons de volontaires, sous les ordres du brave Ferrari, mais encore plusieurs régiments de ligne, sous la direction du général Durando. Conduite

4 n HISTOIRE

étrange! qui exposait ses troupes à être considérées par l'Autriche comme des corps francs, et, par conséquent, traitées comme telles, selon toutes les rigueurs de la guerre. La Toscane, outre ses bataillons réguliers, commandés par les généraux de Laugier, d'Àrco et Ferrari, envoyait en Lombardie une légion universitaire, dont les officiers étaient des professeurs et les soldats des étudiants. Nous montrerons plus tard la conduite brillante de ce corps, et comment les Toscans démentirent noblement sur le champ de bataille la réputation qu'on leur faisait en Italie d'être un peuple mou et énervé.

Rien de plus sublime et de plus touchant à la fois que le spectacle présenté par l'Italie tout entière, et nous ne saurions trouver d'expressions pour décrire l'émotion profonde que nous éprouvâmes en revoyant la terre natale après un long exil, au moment où les plus belles espérances lui souriaient. Jamais heure ne fut plus propice pour la régénération complète d'une nation, et ce n'est pas sans larmes bien amères que nous songeons aujourd'hui qu une pareille occasion fut misérablement perdue !

Ici vient naturellement se placer un nouvel examen des fautes du parti libéral.

Ses premiers torts, ainsi que nous l'avons dit, datent de l'insurrection de Palerme, qui aurait dû montrer aux libéraux la véritable marche à suivre. Leur conduite fut encore moins excusable, lorsque la République fut proclamée à Paris, car ils auraient dù comprendre qu'une révolution radicale en Italie , en fortifiant le nouveau principe implanté en France, aurait frappé au cœur le$

ennemis éternels et acharnés de l'émancipation de* peuples. Mais leur inaction devint tout-k-fait inexcusable lors des insurrections de Vienne et de Berlin, qui, met-' tant ces ennemis k deux doigts de leur perte, rendaient certain le triomphe de la bonn^ cause. En continuant à marcher avec les princes, et en confiant surtout à Charles- Albert la conduite de la grande lutte du pays contré l'Autriche, ils s'aliénaient, d'une part, les sympathies do la France républicaine, de l'autre, ils changeaient une guerre nationale en une guerre d'ambition dynastique.

lis auraient dû sentir, de plus, qu'une telle guerre ne pouvait réussir, en définitive, qu'à la condition d'être conduite révolutionnairement, au lieu d'être faite uniquement d'après les principes de la pure, stratégie Car nos jeunes armées, privées notamment de bons officiers, devaient mal lutter à la longue contre la forte organisation et la discipline sévère des vieilles bandes autrichiennnes. Il aurait fallu surexciter l'élan national par tous les moyens que l'esprit révolutionnaire seul peut fournir, et faire en sorte qu'au son du tocsin des moindres villages, les populations accourussent à l'appel de la patrie, non point pour combattre en bataille rangée, mais pour faire des vêpres italiennes! Or, ce n'était pas Charles-Albert qui pouvait employer de pareils moyens. Les douloureux événements dont la haute Italie fut le théâtre, l'été dernier, se trouvent donc expliqués, et il est peu juste d'en attribuer la faute au parti républicain, et spécialement à M. Mazzini. Il est bon d'avertir, à ce sujet, que l'influence exercée par ce dernier fut bien moindre que celle qui lui est attribuée, et que les républicains en

général, bien loin de faire obstacle à la guerre sainte, forent les premiers à prendre les armes, et les derniers à les déposer. Mais avant de présenter le récit des opérations militaires de 1848, appelés à Naples par l'ordre chronologique, nous exposerons en détail les événements qui, en désolant ce malheureux pays, eurent des conséquences si désastreuses pour la grande cause nationale!

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