CHAPITRE m
A peine avait-il entendu une dénonciation ou une réclamation : C'est asse^^ disait-il, c'est pour la guillotine; ou bien : C'est une pièce de réserve ! Son mot était : en prison! à la guillotine ! au réservoir ! Il avait adopté cette plaisanterie cruelle : habit de pierre de taille^ parement d'ardoise^ doublure de briques ; ce qui signifiait prison. Il étoit chargé de la correspondance avec Amar. La volonté de l'un d'eux, sur le papier d'usage du Comité,était substituée à celle même du Comité. Ils dirigeaient au loin la guillotine comme auprès.
Jagot disait brutalement tout ce qu'il pensait ; mais Amar portait un extérieur plus faux, plus perfide ; Amar était vindicatif, menteur, inexact dans ses rapports, se ployant suivant les circonstances pour mieux réussir. Il était spécialement chargé d'activer ce tribunal révolutionnaire, et Vouland partageait avec lui ce travail : la voiture du Comité était à ses ordres. Amar était insidieux dans ses questions, comme dans ses réponses, ses propositions étaient toujours compliquées ; pétri d'orgueil, il n*aimait pas que son opinion fût contrariée ; ambitieux, despote, lorsqu'il donnait son avis , il affectait de la gravité. Si quelque chose militait pour la justification de l'accusé, et qu'il n'eût rien à opposer, il répondait : Laissons juger cela par le tribunal. S'il votait sans incertitude pour le tribunal, il disait alors : Bonne déconfiture ! S'agissait-il d'arrêter ou de laisser en prison, il disait : Bonne prise. S'agissait-il d'une liberté : Faisons grâce ^ lisait-il. Il mettait fort peu de temps à ses rapports, et n'apportait que très rarement les pièces ; quand il avait idopté un parti quelconque, il était fort entêté.
Amar se formait une cour de belles femmes; tous les natins son antichambre et son salon représentaient un lérail ; les préférées entraient dans la chambre à coucher ;
celle-ci présentait son placet, celle-là offrait son bouquet ; il promettait à l'une, il remettait à l'autre ; Qt si quelque importun se présentait au sérail, il se fâchait et l'emmenait sur le carré pour le faire partir plus tôt. J'ai souvent ri de ces scènes. Tantôt mielleux, tantôt grave, tantôt sensible, tantôt badin, Amar était curieux dans son genre; il savait bien user de ses avantages et se les ménager ; il se méfiait des hommes et se faisait suivre partout ; il s'était comme approprié la voiture du Comité ; il craignait toujours d'être assassiné. Quand il signait un ordre d'arrestation et surtout une traduction au tribunal, il manifestait une grande joie ; il tenait les propos les plus durs et les plus sanguinaires.
Il est inouï le nombre des personnes que Jagot et Amar ont fait arrêter à l'insu du Comité dans les départements, ainsi que par les Comités révolutionnaires de Paris, au moyen de l'abus de la correspondance. Amar et Jagot étaient les ministres du Comité ; ils étaient d'une rigueur étonnante et menaçaient toujours de la guillotine. ..
Les deux tiers des arrêtés tyranniques étaient présentés par Louis (du Bas-Rhin), Amar et Jagot ; et certes les reproches que mérita ce comité appartenaient bien à ces trois despotes. Ils présentaient isolément, à chaque membre qui survenait, leurs arrêtés discutés ou non. Il ne fallait que trois signatures pour faire arrêter et renvoyer au tribunal révolutionnaire; Héron, Jagot, Amar et Louis avaient beau jeu.
Héron surprenait aisément ; et les autres , comme membres du Comité, n'éprouvaient pas de difficultés. Chacun prononçait arbitrairement l'arrestation ou la traduction de celui qu'il voulait, sans discussion ni délibération ; chacun s'entresignait, sans lecture, sans explication, les mandats qu'on lui présentait. Il n'y avait de discussion