CHAPITRE PREMIER
Tout est dans la consternation et la stupeur ; chacun tremble pour soi ou pour ce qu'il a de plus cher ; les épouses et les enfans sont palpitans de crainte, ou font entendre les cris du désespoir; le crime seul est insensible, et affecte une féroce joie.
Le 29 pluviôse, Desisles^ chef de brigands que le tyran protège, est chargé par lui de recueillir tous les arrêtés et correspondances de l'administration, depuis mars et avril jusqu'en juillet 1793 inclusivement; et, malgré ses recherches, il ne trouve rien de suspect.
Le même jour, Albitte demande aux autorités, dans lesquelles il ne reste de libres que les créatures de Bonnet et de Torombert ou des fonctionnaires timides dont la terreur a glacé le courage, des éclaircissemens sur la conduite et la moralité de ces deux scélérats ; et d'après ces éclaircissemens, que la partialité ou la crainte ont dictés, le tyran leur accorde une liberté dont ils jouissoient déjà, et dont ils faisoient contre leurs concitoyens un si cruel usage (i).
Il prononce en même temps la mise en liberté de vingt prêtres auxquels il a fait souscrire l'infernale formule, et c'est pour les traîner au temple de l'Éternel, à la suite d'une procession ridicule, où la Liberté, sous un costume de déesse, semble présider aux singeries qui l'assassinent. Il monte à la tribune, accable d'invectives les prêtres abjurateurs, et se divertit avec son infâme Cour de l'opprobre dont ils les a couverts.
(i) C'est à leur instigation qu' Albitte fait arrêter l'honnête patriote Dumolin aîné. Voir sa réclamation publiée après quatre mois de détention sous le titre : Aux Représentans du peuple, membres des Comités de sûreté générale et Je salut public et à mes concitmjens. Conduite politique depuis le mois de mai ijSç) de Mei.chior Dumoi.in, citoyen de Belley, section Marat, ci-devant administrateur au département de l'Ain, actuellement détenu à Bourg' par ordre du représentant du peuple Albitte. 10 p. in-4*. — Recueil Vezu au C" D.
Il fait interroger les détenus. Desisles et Tenànd, devenus ses commissaires, sont chargés de cette opération, simulacre odieux d'une justice qu'on outrageoit ; Bonnet, Torombert et Charcot sont encore là comme détenus, et cependant président à cette ridicule formalité, en insultant à la douleur des citoyens, au lieu d'entendre leur justification.
L'arrêté paraît enfin, qui met en liberté Bonnet^ Carrier^ Masse et Torombert ; et cet arrêté devient un acte d'accusation contre tous les citoyens de la commune qui ont eu le courage de dévoiler leurs intrigues. Les monstres y sont déclarés victimes des fédéralistes et du système de modérantisme^ tandis qu'à Belley il n'y a jamais eu de fédéralisme que celui dont ils se sont eux-mêmes rendus les agens et les preneurs.
Le 3o pluviôse, il réorganise les autorités ; Bonnet^ Masse et Carrier prennent place dans les fonctions publiques, les deux premiers au directoire du district, le troisième à la présidence du comité révolutionnaire. Ces arrêtés réorganisateurs sont livrés à la discrétion de ces patriotes prétendus, qui n'oublieront rien pour rendre leur triomphe éclatant et terrible.
Albitte jouit, et s'admire au milieu de la consternation générale ; il ne se montre que pour insulter au malheur public, et en rire avec d'impudens et barbares satellites. Les caveaux des émigrés sont mis en réquisition pour abreuver le tyran et enflammer ses idées révolutionnaires. Inaccessible, même pour la vieillesse, il repousse avec dureté un malheureux plus qu'octogénaire qui veut lui remettre une pétition ; il refuse de le recevoir et de l'entendre, et le renvoie accablé de mépris.
Le 2 ventôse, nouvelles alarmes, le bruit se répand que plusieurs des citoyens qu'on vient de jeter dans les fers