CHAPITRE PREMIER
doivent être traînés à Commune-Affranchie. Un premier égorgement, impitoyablement exécuté, donne la certitude d'une nouvelle boucherie Chacun tremble pour son père, son époux, son frère ou son ami ; déjà la liste fatale est dressée, on le sait ; mais les tigres, par un raffinement de cruauté, gardent le secret sur le nom des victimes, pour mieux jouir de Teffroi et de l'affreuse perplexité où ils plongent les citoyens.
Le même jour, la Société populaire se ferme par les ordres d'Albitte ; les citoyens sont de nouveau forcés de rentrer chez eux.
Les janissaires en armes se répandent encore dans toutes les rues, s'emparent de toutes les avenues, tandis que les membres du Comité révolutionnaire nouvellement organisé, dirigés par le sans-culotte Charcot, se distribuent dans toutes les maisons, y enlèvent de force ce qu'ils y trouvent, bijoux, effets, numéraire, argenterie, et mutilent les tableaux, brisent les gravures, et tout cela, disent-ils, par les ordres du représentant.
Mais la nuit de ce jour-là même devoit signaler dé plus grands malheurs encore. On ne dissimule plus regorgement qui se prépare ; on publie hautement que le moment fatal approche ; les voitures destinées à recevoir les victimes sont arrêtées pour le lendemain.
Un génie tutélaire veilloit sans doute sur les destinées de cette commune si cruellement persécutée. Albitte reçoit un courrier, c'est le décret du 28 pluviôse qui vient mettre un frein salutaire aux stupides fureurs du vandale. En le recevant, il entre, dit-on, dans les convulsions de la rage, il brise tous les meubles qui tombent sous sa main î son féroce ressentiment s'exhale par tous les pores, il jure de se venger ; et forcé de changer pour le moment la destination des victimes qu'il a dévouées à l'échafaud, il forme
le dessein de voler à Commune-Affranchie, et de s'y concerter avec ses collègues et leur commission de sang pour se soustraire, s'il est possible, à l'autorité d'une loi qui déconcerte tous ses projets.
Il part en efiet le lendemain ; mais le plus profond secret est gardé sur un événement qui peut relever l'espoir des citoyens et discréditer sa puissance dans Tesprit du peuple ; il lui importe que la terreur ne perde rien de sa tyrannique influence. Les voitures arrêtées la veille viennent entourer la maison de détention sous l'escorte des bayonnettes. Les malheureux voient des fenêtres de leur prison les préparatifs de mort, et se demandent sur qui va tomber le couteau des assassins. Pendant trois heures on les entretient dans cette assommante perplexité, jusqu'à ce qu'enfin l'ordre est donné à chacun de rentrer dans sa cellule, où le concierge vient appeler, l'un après l'autre, ceux qui sont inscrits sur la fatale liste. Quatorze citoyens, dont onze pères de famille, tous irréprochables, ayant fait leurs preuves dans la révolution, n'ayant contre eux ni plaintes, ni dénonciations, pas même le préjugé ni de la naissance ni de la richesse, et coupables de leurs seules vertus, sont impitoyablement arrachés à la douceur même d'embrasser leurs enfans et leurs épouses ; ils prennent place dans le sinistre convoi ; les janissaires à cheval, sabre à la main, en défendent l'approche, le tambour bat le pas de charge, et les malheureux disparaissent aux yeux de leurs concitoyens et de leurs familles éplorées.
La consternation est à son comble, et le silence des tombeaux succède dans cette commune aux accens lugubres du désespoir ; l'insultante joie des factieux se fait seule entendre au milieu du deuil général, et se plaît à le redoubler, en répandant la certitude d un égorge*