CHAPITRE VI
entière ! Nous tombâmes en un instant sous un règne de sang et de brigandage. Le crime fut mis de toute part à l'ordre du jour. Trop rapprochés malheureusement d'une cité déclarée rebelle, nous vîmes enlever plusieurs de nos citoyens, malgré la loi qui défendoit à ces autorités éphémères de rechercher les habitants du département de l'Ain Nous étions assaillis de prétendus commissaires, qui nous menaçoient jour et nuit de la guillotine ; il ne nous restoit plus ni repos ni sûreté dans nos foyers. A entendre ces soidisants apôtres de la liberté, il n'y avoit de patriotes qu'eux ; nous étions tous des contre-révolutionnaires qu'il falloit guillotiner.
Dans cette affreuse perplexité, citoyens Représentants, le crime s'organisa dans notre commune, et le district s'en ressentit. Il sortit tout d'un coup de la fange, de ces êtres sans moralité et sans ressource dont l'oisiveté ne fut que le moindre des vices; de ces gens qui, s'ils n'étoient pas tout à fait ignorés avant la Révolution, n'étoient du moins connus que par leur conduite scandaleuse ; de ces hommes qui, n'ayant rien à risquer, ni biens ni honneur, se vendoient chèrement pour tout bouleverser, ou semoient partout le désordre et l'anarchie pour en profiter seuls.
Ces intrigants qui , sous le masque du patriotisme , avoient commencé par usurper la confiance du peuple, profitèrent des moments de trouble et de calamités pour le tyranniser. Nos autorités constituées furent toutes changées. Plusieurs de ces personnages furent placés ; ils dominèrent les autres membres quiauroient pu faire le bien; et tout de suite nous vîmes nos prisons et deux maisons d'arrêt se remplir ; nous vîmes nos domiciles fouillés et hvrés à la plus rigoureuse perquisition ; nous nous vîmes tour à tour incarcérés ou menacés de l'être; nous entendions publiquement dire qu'en révolution il falloit sauter sur les
loix, que les biens dévoient être communs^ que l'on ne poiivoit sauver la patrie que par la guillotine^ qu'il /allait en mettre une en permanence à Trévoux. Au moment des moissons, nous vîmes emprisonner quinze agriculteurs de Mogneneins, tous pères de famille, uniquement parce qu'ils avoient osé dire aux envoyés de l'agent national d'alors qu'on pourroit bien se dispenser de leur enlever la dernière de leurs cloches, puisqu'un décret de la Convention les autorisoit à en garder une. Ces malheureux seroient peut-être encore dans les fers, si le tribunal n'avoit pas pris sur lui de les élargir provisoirement. Enfin les actes arbitraires, les abus d'autorité, les vexations en tout genre étoient à leur comble dans ce district, et nous n'osions pas même en murmurer.
Mais tirons le rideau sur ces scènes d'horreur ; nous ne voulons plus. Représentants, songer à nos maux passés que pour en prévenir de nouveaux... Votre digne collègue Boisset a ramené la tranquillité et la joie dans ce district... L'intrigue a croassé contre lui à la tribune des Jacobins ; on s'est permis d'y dire qu'il ne s'entouroit que de nobles et de fédéralistes. Quelle imposture! Il n'avoit avec lui dans notre commune qu'un administrateur du départetement, l'agent national du district de Bourg, un frère à votre collègue Gauthier, et deux secrétaires , qui tous n'eurent d'autre noblesse que celle des sentiments... Partout, et dans les sociétés surtout, il s'étoit glissé des meneurs qui, la vertu à la bouche et le crime dans le cœur, s'emparoient des tribunes... Ce sont ces êtres fangeux qui sortent de leur repaire pour avilir les représentants et leurs opérations ; ce sont eux qui crient à l'aristocratie libre, les uns pour détourner les regards fixés sur eux, les autres pour ressusciter ce règne de sang et de brigandage, qui faisoit tout leur espoir.