CHAPITRE VI
Blanq-Desisles jouait la sérénité; il se défiait sans doute en lui-même de l'étalage frelaté de son civisme comme preuve d'innocence, car finalement il fit appel à la clémence en joignant à son apologie une longue lettre sur les rigueurs de sa prison et sur la désolation de sa famille. Cette lettre, signée par sa belle-mère et datée du 1 2 fructidor, témoigne des manoeuvres auxquelles se livraient les détenus pour faire rappeler Boisset, et pour se faire transférer à Paris, où ils auraient plus de chances de salut. A ce titre, quelques alinéas doivent trouver place ici :
J'ai voulu parler au citoyen Boisset pour lui demander les motifs d'arrestation de mes enfans (i); deux sentinelles postées à sa porte, m'ont présenté la bayonnette, si j'avançois. Voilà comme l'on traite les bons républicains dans notre département. Parlez donc aux citoyens Jagot, Amar; dites-leur d'écrire au citoyen Albitte, à MéauUe ; parlez à Collot-d'Herbois ; tâchez de faire transférer tous ces bons patriotes à Paris; ils y seront jugés par les lois; je réponds de leur innocence. Le cas presse ; le citoyen Boisset veut les faire juger par le peuple ; ils sont tous perdus.
Je sens que leur innocence sera reconnue un jour ; mais qui rendra à la République d'aussi bons patriotes, et à une mère un fils qui est digne de son amitié ? Son épouse en périra par les cruautés qu'on lui fait éprouver, ou de désespoir d'être séparée d'un mari qu'elle aime. Que deviendront des enfans ?... Jamais je ne pourrai survivre à tant
(1) La citoyenne Blanq-Desisles et sa sœur non mariée, furent emprisonnées pendaut quelques semaines.
d'infamie; je suis la mère des douleurs et des peines ; je n'ai d'espoir que près de vous, pour être délivrée.
Je vous avoue que je crains tous les jours d'être mise en arrestation ; l'on m'en a menacée ; Ton aura la dure barbarie de ne pas me mettre avec mes enfans. Si vous pouviez parler à quelques bons Montagnards pour qu'ils rappellent Boisset à Paris. Dites-leur que, l'année dernière, il fut envoyé à Nisme ; il y fit incarcérer tous les bons patriotes ; ils savent bien ce fait-là, il est vrai, puisqu'ils le rappelèrent à la Convention,
Que Ton nous rende le même service, je vous en prie! Ayez égard à ma douleur; voyez une bonne patriote dans la douleur; je n'ai plus de courage. Voilà presque trois semaines que je pleure nuit et jour sur le sort de mes enfans, qui sont presque perdus pour la plus tendre des mères.
Je vous dirai un trait qui me perce l'âme. Le jour de l'arrestation de votre pauvre frère, mon petit mimi (son fils âgé de onze ans) a manqué être écharpé ; il vouloit soutenir la cause de son papa ; des gueux, la tête montée, lui ont dit : « Il faut exterminer sa race ; il est aussi de Robespierre. » On vouloit le battre ; le pauvre petit a été obligé de se sauver avec un de ses petits camarades, qui appartenoit au citoyen Merle que vous connoissez. Ces deux petits républicains se sont sauvés presque nu-pieds, et ont été se réfugier à cinq grandes lieues de Bourg ; ils y sont arrivés à neuf heures du soir chez une citoyenne de mes amies...
Je cesse, mes larmes font arrêter ma plume... Je vous embrasse pour mes pauvres enfans...
Vains efforts... Le peuple ne se laissa ni convaincre ni toucher ; nous en aurons la preuve lorsque sonnera Theure de la vengeance.