CHAPITRE II
notre département. Gouly avait alors toute son ardeur, toutes ses illusions républicaines. Jagot jeta les yeux sur lui pour cette mission et la lui fit accepter. Un décret du 14 frimaire, rendu sur le rapport des deux Comités de gouvernement, Finvestit de pouvoirs illimités pour calmer nos populations et leur faire goûter les charmes du gouvernement révolutionnaire. Les pouvoirs donnés précédemment et simultanément à divers commissaires, prirent fin. Il resta seul chargé de l'Ain et de Saône-et-Loire.
Quoique tout dévoué à la Convention, quoique disposé à traiter comme ennemis de la République les nobles, les émigrés, les prêtres et les fédéralistes, et à ne leur épargner ni la prison, ni les spoliations, Gouly n'aimait ni le sang, ni Tintrigue. Un pamphlet insulaire, qui le nomme ironiquement Bonaventiire de Gouly ^ et en fait un prince-colon, mordant sa nourrice, fouettant les nègres dans son enfance, et plus tard simulant par peur le patriotisme, ne prouve nullement son mauvais caractère ; il suffit de lire quelques lignes de cet écrit pour s'assurer que ce n'est qu'un dévergondage d'imagination :
Arrivé très jeune à Tlsle de France, Bonaventure fut allaité par une Africaine, dont il mordoit le sein. Dès qu'il put tenir un fouet, il couroit sur les noirs et les frappoit en regardant ses père et mère qui approuvoient
IQO QUATORZIEME EPOQUE.
de leur rire ces heureuses inclinations. Elles annonçoient que le cher de Gouly commanderoit un jour à un grand nombre de propriétés pensantes.
En effet, pour nous débarrasser de sa trop longue enfance, disons que Monsieur de Gouly devint commandeur, gérant, propriétaire d'habitation, planteur de la troisième et de la seconde classe, et enfin princecolon, maître comme un Boyard russe de cent têtes d'hommes.
La Révolution de France passa les mers ; elle abattit à risle de France le chef de Macnémara; les coupe-jarrets des noirs se tâtèrent la nuque. Monsieur de Gouly, prudent alors, caméléonisa, patriotisa, républicanisa, et passa en France avec la qualité de député des blancs de risle Maurice, après avoir fait une petite escale en Angleterre, relâche qui a relâché tant soit peu le civisme de Bonaventure (i).
Sans doute Gouly, dans le cours de sa mission, usa parfois de rigueur, il fit de regrettables concessions : mais il faut lui tenir compte de sa situation difficile. Lui était-il possible de rompre entièrement avec ces hommes dont il arrêtait les projets sanguinaires? Ces hommes n'étaient-ils pas soutenus par le peuple dont ils flattaient les mauvais instincts, et n'avaient-ils pas leurs amis à la
(i) Les Aventures du petit Gouly suivies de sa promenade, de sa confession et de sa mort arrivée le même jour. De l'imprimene des Sans- Culottes, rue de Loppe, i6 p. in-8. — C" D.
Pamphlet dirigé contre le mémoire de Gouly, intitulé : Vues générales iur le commerce et les colonies.