CHAPITRE II
et courant au-devant de la destruction, se pressaient et s'amoncelaient sur leurs pas. Les cris obligés des fêtes républicaines, les vociférations de mort, les imprécations, les anathèmes contre les rois, les tyrans, les royalistes, les prêtres et les honnêtes gens, se faisaient entendre de toutes parts, exprimant ainsi la satisfaction publique. Arrivés devant la maison Cibens, située sur la place Belle-cour et formant l'angle de la rue des Deux-Maisons, les représentants du peuple proclamèrent eux-mêmes, en présence des citoyens rassemblés autour d'eux, le décret de la Convention nationale et leurs arrêtés; puis l'un d'eux, Couthon, porté sur les épaules d'un Jacobin robuste nommé Letellier, s'armant d'un marteau (i), le bras levé, prêt à frapper, prononça les paroles suivantes : t Au nom de la souveraineté du peuple outragée dans cette ville, en exécu- « tion du décret de la Convention nationale et de nos « arrêtés, nous frappons de mort ces habitations du crime « dont la royale magnificence insultait à la misère du peu- « pie et à la simplicité des mœurs républicaines. Puisse * cet exemple terrible effrayer les générations futures et « apprendre à l'univers que si la nation française, tou- « jours grande, toujours juste, sait honorer et récompen- « ser la vertu, elle sait aussi abhorrer le crime et punir c les rebelles. » Prononçant ces derniers mots, le paralytique Couthon porta trois coups à la maison proscrite et cria trois fois : Vive la République ! exclamations électriques qui se communiquèrent en un instant à tout le peuple rassemblé. De la place Bellecour, vouée désormais au marteau des Vandales de la Révolution, les représentants se dirigèrent dans le même ordre vers le château-fort de Piîrre-Scize pour recommencer le même cérémonial (2),
(0 D'argent, dit M. de Lacretelle.
{1) Hist. du peuple de Lyon, u n. p. 208.
Les démolitions continuèrent pendant six mois et « coûtèrent beaucoup plus à la République, dit M. de Lacretelle, que l'hôtel des Invalides n'avait coûté à Louis XIV. » Prudhomme, dans son ouvrage intitulé : Crimes commis à Lfon sous les Proconsuls conventionnels^ porte le nombre des démolisseurs des deux sexes à quarante mille et la somme dépensée à cinquante millions.
Par un de ces contrastes si fréquents dans l'histoire, cette multitude qui avait vociféré contre les prêtres en admirant Couthon, s'agenouillait, le 18 avril i8o5, sur cette même place, aux pieds du chef de l'Eglise, de Pie VII, qui, du haut du balcon de la maison Henri, appelait sur Lyon les bénédictions du ciel. Etait-ce l'effet de la mobilité populaire ou le fruit de l'expérience? Les Lyonnais étaient sans doute alors sous l'influence des crimes de la Révolution. Malheureusement leur souvenir s'efface, et les sophistes ont beau jeu pour détruire la leçon du passé.
Les façades détruites furent relevées vers 1806. Gomme les anciennes, les nouvelles « se composent de cinq maisons de trois étages avec un rezde-chaussée, et chaque maison est percée d'un nombre égal d'ouvertures, c'est-à-dire de six fenêtres, d'une porte cochère au rez-de-chaussée, et de sept fenêtres à chacun des trois étages au-dessus. Chaque façade présente donc cinq portes et cent