CHAPITRE VIII. 1D
frontières de la Suisse et près de Gex, il avoit oublié dans ses bras le 29 mai, lorsqu'un détachement de dragons, en le saisissant pour la cinquième fois, vint le lui rappeler. Chargé déchaînes, conduit à Lyon, jeté aux Recluses, ily arriva d'un air gai. « Je n'ai qu'un tort, disoit-il, c'est de « n'être pas venu faire enregistrer à la municipalité d'ici « mes jugemens d'acquittement; mais un Suisse, et sur- « tout Albert Doxa ne connoît pas ces formalités ; d'ail- « leurs, je voulois épouser ma Cécile ; elle me fera tout 0 oublier. Allons, mes amis, buvons ; j'ai de l'argent, tant « qu'il me restera un denier, vous pouvez tous en dispo- « ser ; ma bourse est là, et toute à votre service. »
Albert Doxa passa le jour à boire sans s'enivrer, à faire des armes, à parler de la Prusse et de la Hongrie. La nuit arriva ; il s'endormit ; vint le réveil. La garde est relevée ; on entre à la conciergerie ; la visite est faite. Un munici- ,pal avec un long sabre en baudrier la préside. Doxa regarde, est regardé. « Citoyen, dit-il, je suis ici depuis « hier. Etranger, ne connoissant pas les loix françaises, on « ignore sans doute que, pour l'affaire qui m'a conduit ici, « j'ai déjà été acquitté quatre fois : voici mes jugemens. « On m'arrête sans cesse ; lis et fais-moi sortir sur le € champ. » — « Tu en sortiras, lui répondit d'un ton « furieux le municipal, mais pour aller à la guillotine, c Scélérat, tu l'as échappée quatre fois; tu ne l'échappe- « ras pas plus. C'est toi que je retrouve ; c'est moi qui « ':'ai fait arrêter.... » Doxa, à cette réponse, resta pétrifié. Il n'avoit pas encore formé une phrase de quelques mots entrecoupés, que le municipal avoit disparu.
Le lendemain, le capitaine fut conduit à l'hôtel-de-ville, bientôt condamné. On le lie aussitôt. Il demande qu'on lui laisse une main libre pour tenir sa pipe; on y consent. Réuni à un grand nombre de victimes marchant à la
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fusillade, l'un de ses malheureux compagnons lui dit : « Vous êtes Suisse, et l'on nous a assuré qu'on les sauce voit tous. » Aussitôt Doxa retrouve toute l'étendue de sa voix : « Je suis Souisse, je suis Souisse ! » répète-t-il sans cesse. La rue Lafond retentit de ce cri. Le peuple accourt et s'assemble. Un commissaire de section fend la presse, ordonne de suspendre la marche, s'échappe et revient arracher Doxa à la chaîne, en lui disant : « Jouis de ta « liberté. » Aussitôt le pas de charge recommence; la chaîne s'approche, en chantant, du lieu fatal ; le peuple s'écoule et la suit. Doxa reste seul avec sa pipe. L'étonnement en a fait une statue ; mais cette statue, sans déranger ses mâles traits, fixe un œil douloureux sur ces hommes allant avec courage à la mort. Elle verse de grosses larmes qui tombent à terre; elle est immobile. Des coups funestes se font entendre ; aussitôt la statue a trouvé ses jambes et s'enfuit (i).
Un chapitre du livre de M. Delandine est consacré aux poésies écloses dans les loisirs de la captivité. Parmi les détenus qui trompaient ainsi leurs ennuis, M. Andrieu, qu'il ne faut pas confondre avec Fauteur du Meunier de Sans-Souci^ tenoit le premier rang. Il étoitde Tarare, et, quoique négociant, il ne manquait ni de talent ni d'esprit.
Ses amis lui proposèrent un jour les rimes d'un sonnet : Prison, mérite, saison, sybarite. — Raison^ ermite^ cloison, marmite. — Tambour, troubadour , guirlande. — Profond , fond , offrande . M
(i) Tableau des prisons de Lyon, déjà cité, p. loi. ^