CHAPITRE PREMIER. l
les défenseurs fidèles (environ loo gardes nationaux et 75o Suisses).
Les artilleurs, laissés près de leurs pièces, ouvrent les grilles. Les insurgés se précipitent. On fraternise, on retourne les canons contre le château, et l'on fait signe aux Suisses de descendre. Quelques-uns jettent des paquets de cartouches. Comptant alors sur leurs concours, les assaillants essaient de franchir Tescalier barricadé. Pendant que ^L de Boissieu les harangue, un coup de pistolet part, on ne sait d'où. Les sentinelles croient qu'on les attaque et font feu sur la foule qui encombre le péristyle. Il était dix heures et demie. Les Suisses, postés aux fenêtres, persuadés que le combat s'engage, le continuent par une vigoureuse décharge. L'émeute recule en désordre. Les assiégés descendent, reprennent leurs canons et balayent le Carrousel. Les insurgés se rallient derrière quelques maisons et, de là, ripostent à coups de canon. Les Suisses s'abritent eux-mêmes dans le château, et par de fréquentes sorties repoussent la tourbe séditieuse.
Tout à coup le combat cesse. Les Suisses ont reçu du roi par M. d'Hervilly la défense de continuer le feu. Ils se retirent sans être vaincus. Le palais des Tuileries n'est donc pas pris de vive force, comme on l'a maintes fois écrit, mais abandonné par ordre du roi. Dans leur retraite,
l6 HUITIÈME ÉPOQUE.
du côté du jardin, les malheureux Suisses sont impitoyablement massacrés par la canaille et même par les gendarmes. Ceux qui avaient suivi le roi et avaient trouvé un asile dans l'église des Feuillants sont également victimes de la fureur populaire. On évalue à six ou sept cents le nombre de ces braves Suisses lâchement assassinés. Une tombe commune, creusée, dit-on, au pied d^un marronnier, reçut leur dépouille, et, depuis lors, cet arbre verdit tous les ans le 20 mars.
Pendant la sanglante extermination du jardin, que se passe-t-il au château ? Les Marseillais, ne craignant plus les balles, commencent leurs faciles et hideux exploits. Ils frappent les blessés à coups de baïonnette jusqu'à ce que mort s'ensuive ; ils tuent le chirurgien et Taide-chirurgien qui les soignaient ; ils tuent les Suisses et les royalistes qui n'ont pu s'échapper. D'autres, comme des fous furieux, se livrent à un effroyable carnaval démagogique. Ils jettent par les fenêtres le mobilier royal, les pendules, les vases précieux et les objets d'art, déchirent les tableaux et brisent les glaces. Des portefaix s'assoient sur le trône avec les manteaux du sacre. D'ignobles prostituées se parent des robes de la reine et se vautrent dans son lit. Dans les caves on défonce les futailles,et les torrents de vin se mêlent aux torrents de sang ; car les tueurs sont d'autant plus barbares après le danger qu'ils ont