CHAPITRE V. 26g
On a dît avec raison que les poisons les plus mortels peuvent se tourner quelquefois en nourriture bienfaisante ; c'est ce qui arriva à la ville de Lyon : l'excès des maux en appela le remède. Gémissant depuis longtemps sous une oppression également infâme et cruelle, abreuvée de sang et d'ignominie, dévastée par le plus affreux brigandage, chargée de tous les genres d'opprobres, traitée avec la plus horrible barbarie, prête en un mot à s'engloutir dans un abyme de malheurs, elle fut amenée par l'excès des calamités à secouer le joug de ses tyrans exécrables, et à se constituer en état de résistance à l'oppression (i).
Nous passons maintenant la parole à M""^ des Echerolles, et nous dirons ensuite le rôle que Joua Gauthier-des-Orcières dans la journée du 29 mai.
Chalier, qui travaillait depuis plusieurs mois à fanatiser les esprits, les croyaût assez forts pour l'exécution de son plan, venait de le communiquer aux frères et amis. Il ne s'agissait de rien moins que de s'emparer de la ville, de mettre la guillotine sur le pont Morand, d'en garnir les
(i) Histoire de la Révolution de Lyon, servant de développement et de preuve à une conjuration formée en France contre tous les gouvememens, et contre tout ordre social ; suivie de la collection des pièces justificatives S. 1. n. d. 176 p. in-8, texte serré. — Ph. L. D.
Cette brochure, rarissime, est de M. Guerre, avocat à Lyon, et parut en juillet 1793 (v. YHist.parl. de MM. Buchey et Roux, t. xiiv, p. 386).
Les pièces justificatives, au nombre de 141, sont fort curieuses, et donnent de nombreux renseignements sur la conduite de Gauthier-des- Orcières.
Le serment cité plus haut s'y trouve sous le numéro 94, et le fameux arrêté du 14 mai, signé par les quatre commissaires de l'armée des Alpes, sou» le n» 85.
deux bouts de pièces de canon, et d'y exécuter les ennemis du peuple dont le Rhône recevrait les restes... La hache révolutionnaire doit frapper, disaient-ils, jusqu'à ce que la ville soit re'duite à un petit nombre d'hommes d'élite, dévoue's aux intérêts de la République, et dignes de compléter le grand œuvre de la régénération de Lyon. Les frères et amis ayant répondu à cet appel comme Chalier le désirait, le jour de l'exécution du complot fut fixé ; les serments les plus affreux furent exigés de tous les membres de cette assemblée, qui bientôt se sépara pour se préparer à cette œuvre d'iniquité, nommée par eux d'un si beau nom. Atroce dérision du crime qui fit tomber toutes ses victimes au nom de la vertu.
Cependant, un de ces frères et amis, saisi d'horreur à la vue des malheurs qu'ils viennent de préparer, court en faire la révélation. Aussitôt les sections s'assemblent, s'établissent en permanence, se nomment des chefs provisoires, et marchent contre l'Hôtel-de- Ville (29 mai lygS).
La municipalité, toute composée de Jacobins, et les principaux chefs de ce parti s'y étaient retirés ; des batteries de canon avaient été placées aux rues qui débouchaient sur la place des Terreaux, pour en défendre l'approche. Les sections s'avancèrent en colonnes serrées par une de ces rues étroites et tortueuses qui mènent à l'Hôtelde-Ville. Elles perdirent beaucoup de monde par le canon qui les prenait en tête, et par les coups de feu qui, partant des caves et des greniers, ne manquaient pas leurs hommes. Les femmes de ces monstres suivaient les colonnes, comme des loups dévorants, avides de cadavres, qui se montrent après une bataille ; ces femmes, monstres ellesmêmes, dignes de leurs époux , achevaient les blessés avec une cruauté inouïe. La colonne qui s'avançait sur le quai du Rhône squfirit beaucoup du canon qui le balayait