CHAPITRE II
les égorgeurs qui, sous la conduite de Maillard, se rendaient aux prisons pour accomplir leur œuvre de sang. Ceshonnmes, impatients de crimes, ne cessaient de porter des coups de piques aux malheureux prêtres, dont la plupart arrivèrent mutilés aux portes de l'Abbaye. Huit cadavres furent tire's des voitures par les pieds ; les survivants furent égorgés sur le seuil de la prison. L'huissier Maillard, assisté de quelques affidés, s'installa dans le dernier guichet pour y former un tribunal, chargé, disait-il, de juger les prisonniers. Ceux-ci étaient appelés un à un, et passaient devant ces juges dérisoires qui, après les avoir sommairement interrogés, prononçaient ces mots : A la Force ! Les malheureux, croyant qu'il ne s'agissait que de les transporter à la prison de la Force, s'élançaient dans la cour, où les
assassins les attendaient pour les massacrer
Ces scènes, après avoir duré tout le jour, se continuèrent dans la nuit et toute la journée du lendemain. Les égorgeurs, succombant sous la fatigue, suspendirent à peine leur travail pour prendre un peu de repos, les pieds dans le sang, au milieu des cadavres qu'ils avaient amoncelés dans la cour. Maillard et ses acolytes se firent apporter leur repas, burent et mangèrent sur une table souillée de sang, fumèrent leur pipe, et s'endormirent sur leurs sièges, comme ils eussent fait après une journée tranquille et bien remplie....
Un bien petit nombre de détenus parvinrent à échapper à la fureur des assassins. Parmi eux, on cite M. de Sombrcuil, gouverneur des Invalides, sauvé par le dévouement hé/oïque de sa fille. Celle-ci, retenue par son amour filial, avait refusé de le quitter dans sa captivité. Sombreuil est anrené devant le tribunal, qui prononce la formule fatale : A 'a Force ! Sa fille, apercevant dans la cour les baïonnettes et les piques, comprend le sens de cet arrêt, s'élance
au devant des bourreaux, et se suspend au cou du vieillard, qu'elle enlace de ses bras; son courage, sa jeunesse, sa beauté, ses larmes, émeuvent les meurtriers, dont le fer est prêt à frapper; un sentiment de pitié traverse le cœur de ces tigres. Grâce pour celle-là ! ose dire l'un d'eux. — Oui^ répond un autre, mais à la condition quelle fera comme nous, qu'elle boira du sang des aristocrates. Et en parlant ainsi, il lui présente un verre du sang qui ruisselle de toutes parts. La sublime jeune fille refoule son horreur dans son cœur, prend le verre, le porte à ses lèvres au milieu des acclamations; et Sombreuil est sauvé !
Les scènes que nous avons rapportées se passaient également dans les neuf autres prisons de Paris. Il en était une, celle des Carmes, uniquement occupée par des prêtres, parmi lesquels on comptait plusieurs prélats vénérables : l'archevêque d'Arles, les évêques de Beauvais et de Soissons. Les prêtres avaient été conduits dans les jardins du couvent, où les assassins pénétrère;nt après eux. Armés de fusils et de pistolets, pendant longtemps ils se firent un jeu de les poursuivre dans les allées, derrière les arbres et les haies, et de les traquer dans tous les sens comme des bêtes fauves. Enfin, lassés de ce jeu barbare, que la nuit menaçait d'interrompre, ils refoulent les ecclésiastiques dans l'église, y portent eux-mêmes ceux qui ne peuvent marcher à raison des blessures qu'ils ont reçues ou les contraignent à s'y traîner à coups de sabre. Là, ils mettent une sorte d'ordre dans le massacre et de méthode dans le crime. Chacune des victimes est appelée et livrée aux sicaires, qui l'égorgent sur k seuil de l'église. Les prêtres, en attendant le moment suprême, agenouillés aux pieds des autels, récitent les prières des agonisants, que la voix des bourreaux interrompt, de minute en minute, pour